‹ Regards sur la terre promiseChapitre 51 sur 121 · FA GATE LES "RERO · texte numérisé non relu

FA GATE LES "RERO

aux combinaisons secrètes des mercantis de la presse et de l'édition. Un exhibitionnisme unanime, et diurne, auquel participent les dames, a remplacé le geste trop discret du monstre timide qui surgissait, au bord de de la nuit, de derrière la vespasienne ou le socle de la statue, devant la vieille fille effarouchée. On voit des gens dont le nom s’orthographie Pierre se faire appeler Pier. ou Piaire, à moins que ce ne soit te. D’autres, dont le nom est Jacques, signer Jaque, ou même Jac. D'autres, qui se nomment Jean, graver sur leur carte Jan, si ce n’est Jehan. D’autres qui, après avoir divinisé leur grand-père afin de passèr demi-dieu en ajoutant son prénom au nom patronymique qu'il rendit plus ou moins glorieux, y joindre celui du père, voire du beaupère, en .attendant que le fils y ajoute le sien propre, ce qui devient compliqué. On voit les chancelleries fourbues suer des couleurs inédites pour les rubans qu ‘elles ne répandent plus par Corbeilles, mais par camions, et, quand c’est la même couleur, arrondir le ruban, puis souligner ce rond d’autres couleurs, pour que les grades de la distinction se distinguent les uns des autres. On voit des malheureux blé leur insomnie pour y chercher le moyen de distancer dans ces mêmes grades le collègue ou le concurrent, le collègue ou le concurrent n'ayant vraiment ancun droit à être plus pavoisé qu'eux. Revanche de la destinée vengeresse : on voit la vanité désespérée des écrivains, des savants, des artistes, des fonctionnaires, des commerçants, accuser un contraste de plus en plus sensible avec l'abondance de ces insignes qui, par un processus d’un automatisme ironique, les repousse dans le troupeau. :

Quand le navire coule, la première planche qui flotte serait un domicile suffisant pour le naufragé, à condition qu'un coup de talon bien appliqué fit lâcher prise

à l'imprudent qui s’y cramponne après lui. L'homme semble être devenu tout à fait étranger à l'homme, sur-

tout depuis qu'il paraît démontré que tous les hommes

sont à peu de chose près pareils. Et son travail est comme indépendant de lui, La peinture n’est plus qu'une cohue d'essais hâtifs, éreintés, disparates, par là même sans hiérarchie ni caractère, la poussière éparpillée et tournoyante des détombres de l'architecture, image, symbole et garantie du corps social. L'architecture a sombré dans une anarchie totale, chacun voulant avoir sa maison à sa mesure, et imposant cette mesure à l'architecte, si profondément inféodé aux caprices du client — son frère — qu'il en arrive à méconnaître, Comme lui, les principes élémentaires de la construction, du choix des matériaux, des proportions, de la destination de l'édifice. Le roman seul compte en littérature, et occupe une place d'autant plus disproportionnée que sa pullulation, en s’accroissant, détériore sa qualité, parce que le roman seul intéressant le public, chaque individu capable d'écrire tente de Fattirer à lui — c'est-à-dire de s’y noyer — en faisant défiler sous ses veux le cortège des fantoches en qui puisse se reconnaître ce public. Plusieurs journaux s’occupent exclusivement des écrivains et de leurs quotidiens chefs-d'œuvre, ce qui ne serait légitime que s'ils gardaient le rang modeste des feuilles consacrées à la science exacte ou appliquée, l'art d'écrire n'ayant nul titre à tenir plus de place, sous peine d'’abaisser ceux qui le cultivent et d’abrutir ceux auxquels ül s'adresse, que l'espace des cerveaux dont la fonction est de penser pour l'organisme commun. En vulgarisant l’art d'écrire, on vulgarise le lecteur, comme en vulgarisant l’art de peindre, on vulgarise le spectateur. Le snobisme éperdu tournoie autour de ces œuvres adroites comme le papillon de nuit autour des lampes du bal.

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Tout homme exerçant un métier perd, dans cette ronde affolée, le contrôle de lui-même. C'est à peine si, chez le meilleur, la science reste aiguisée, bien que privée du support de son humanité sanglante, de l’exercice pitoyable et généreux de son cœur. Même et peutêtre surtout chez qui la possède, l'intérêt forcené, la suffisance bouffonne deviennent les seuls mobiles de l’action. Il n’est guère plus de métiers purs, solidaires les uns des autres. Une concurrence stupide les a tous décomposés. Ils sont en miettes, chaque débris flottant au fil de l'heure, pour incorporer à l’appât gluant qui le couvre le gain brutal. La faune répugnante des 1intermédiaires germe spontanément des professions mortes qui jadis s’étayaient entre elles pour leur bien et leur dignité. Tous les objets, toutes les idées, tous les sentiments se confondent, parce que tout être refuse de se confondre avec autrui. Ainsi, par un singulier paradoxe, l’individualisme le plus furieux aboutit-il au conformisme le plus bas. L'arrivisme, étayé sur une idéologie de plus en plus vague, a fait perdre de vue le réalisme authentique, je veux dire la relation entre l'homme et sa fonction, entre sa fonction et celle des autres, qui peuvent seules assurer à la personnalité vraie sa pleine et nécessaire affirmation.

Voyez cet avocat remplacer, la plupart du temps avec avantage, le procureur pour charger l'accusé, cet accusé fût-il l'orphelin ou la veuve. Voyez ce médecin, dans le secret du cabinet ou lanonymat administratif de l'hôpital ou de ambulance, oublier sa foi protessionnelle pour servir, dans les meilleurs cas, des principes déchus, ou douteux, qui ajustent leurs masques sur des intérêts privés. Voyez le client de l'un et de Fautre

leur rendre largement la monnaie de cet égocentrisme hypertrophié, en abandonnant sa santé au plus grotesque empirique et en applaudissant avec ivresse au verdict qui blanchit le plus vil des assassinats — Je veux dire celui qu'on qualifie de «passionnel ». Voyez ce commerçant, après avoir mis à l'abri d'honnêtes économies, organiser sa propre faillite. Voyez cet artisan mème, autrefois honneur des peuples, éprouver devant sa tâche le seul souci de s’en débarrasser. Voyez le contribuable ne trouvant injuste l'impôt qu'alors que cet impôt le touche. Voyez la direction des grosses industries, des sociétés anonymes, des banques, les conseils d'administration devenir à peu de chose près héréditaires, ou réservés aux «grands serviteurs du pays », lesquels se sont surtout montrés les petits serviteurs des oligarchies : régnantes. Vovez les enfants mineurs, d'accord avec leur famille, suivre avec une précocité charmante ces exemples encourageants. Dans les concours s'élèvent chaque jour leurs protestations ingénues contre la difficulté des épreuves, tout cancre boursouflé de son importance et de celle de ses parents, qu'il méprise où hait presque toujours, et pour cause, exigeant qu’on lui posé une question faite pour lui, et conspuant dans la rue avec des braiement asinaires Cicéron ou Thucydide qui n'avaient pas songé à écrire des versions pour le bachot. Le concours, d’ailleurs, est truqué. S'il aboutit à un résultat juste, des influences secrètes s’exercent pour évincer le lauréat du poste ou de la commande qui étaient l’objet de ce concours. Le parlement, image enfantine, mais d’autant plus impressionnante, dela nation, porte àun paroxysme qui contraste avec sa prétendue fonction de mise au point et de réglage, ce spectacle tragi-comique. Ici le jouisseur est aussi un suppliant. Voyez l'élu reniant chaque Jour, pour se faire réélire, ses principes et son programme, — par

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