‹ Regards sur la terre promiseChapitre 52 sur 121 · BF ANNEE · texte numérisé non relu

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peur de l'électeur qui d’ailleurs ne le réélit pas. Voyez «le combattant», par un juste retour, exerçant sur celui qui l’a jeté au massacre grâce à un déluge effarant de promesses et de mensonges, un chantage ironique au nom de ces mêmes promesses et de ces mêmes mensonges. Et bien entendu les faveurs, ou si vous y tenez les récompenses légitimes dont on comble le combattant, apparaissant à ceux qui ont préféré ne pas combattre Comme un handicap commercial injuste dont ils réclament et obtiennent compensation, après avoir traité le combattant de « poire », ce qui ne saurait être conteste.

L'impudeur privée à ruiné la”pudeur publique. L’impunité constante — je ne parle pas de l'impunité judiciaire, mais de l'impunité qu'assure au mufle l’unanime lâcheté — a donné libre carrière à un complexe nouveau : limbécillité vésanique — car les fous, autrefois, ne se recrutaient guère que parmi les esprits distingués. L'admiration des pauvres sots pour ceux qui flattent leurs passions, et surtout leurs habitudes, a créé un renversement radical des valeurs fortes, en élevant sur le pavoi une outrecuidance à tel point ingénue qu'elle vit dans lignorance de son extravagante qualité. Tel auteur dramatique écrit des pièces sur la vie privée du concurrent, lequel s’indigne d’une exhibition que luimême n'a cessé de pratiquer. L'acteur exige qu'on expulse du théâtre le spectateur qui refuse de l’applaudir. L'Ecrivain-Marchand-Editeur-Amateur d'Art, le Grand- Couturier, le Parfumeur-Imperator exécuteraient volontiers un quadrille sur la place de la Concorde avec la Négresse-Nue, si chacun d'eux ne craignait que l'attention du public se fixät exclusivement sur elle. L’orgie photographique des vedettes de la politique et de l’art aboutit à l’exposition, sur les tréteaux de la foire, de ces têtes de massacre qu'on ne distingue

plus l'une de l’autre que par leur ridicule, leur laideur ou leur uniforme, et dans, laquelle on se propose de taper à la première occasion. Une vénalité presque unanime à dressé ses Comptoirs boiteux au milieu des ruines de la religion, de la loi, de la conscience et autres garanties d'ordre qui ne peuvent effectivement jouer que dans un cadre d'illusions dont le rôle est d’exalter l'individu en tant que rouage du corps social, et par conséquent de contrarier son indépendance absolue. Ainsi l'individualisme, signe presque toujours de paresse d'esprit, a détruit l'individu. En refusant de s'intégrer au corps social l'individu à ruine sa puissance. Les passions, ces ressorts de toute société vivante, à condition qu'elles soient complémentaires les unes des. autres et que l’instinct social et l'instinct personnel se confrontent et luttent à égalité dans leurs jeux, pèsent de tout leur poids sur un unique plateau. On v remue pêle-mèêle les oripeaux souillés du déguisement de Fartufe, l'idéologie camouflée et abstraite des vieux modes de gouvernement, le puritanisme imbécile qui veut 1gnorer l'homme et ses besoins, et la bestialité de ces besoins mêmes que Flintelligence exaspérée suit comme à la piste, non plus pour les comprendre, et par suite les organiser, mais pour leur faire sa soumission.

Par une contradiction paradoxale, mais nécessaire, l'horreur des responsabilités grandit dans la proportion même où s'accroît l'individualisme, justement parce que l’individualisme enlève à l'individu la notion qu'il n’est quelque chose qu’en fonction d’un organisme commun. Îl n’y a plus de responsabilité parce qu'il n'y a plus d'organisme, le jeu normal de chaque organe et sa

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solidarité avec tous les autres organes pouvant seuls la fixer, la définiret la délimiter. Bien au contraire, l'irresponsabilité s'organise, Si Je puis dire, avec une minutie croissante, dans les organes défaillants de gouvernement et d'administration devenus entités abstraites, cependant qu'administrés et gouvernés on! perdu jusqu'à la notion qu'il puisse exister entre eux des relations qui déterminent, dans la plus large mesure, l’aisance, la misère, la santé, la maladie, l'espérance, le désespoir de chacun d'eux. L'honneur en est réduit à chercher asile dans les associations de malfaiteurs — ceux de la pègre, bien entendu. Blimes, procès, sanctions s’acharnant sur ceux-

là seuls qui osent assumer la responsabilité de leurs

actes. La guerre a étalé, dans une effroyable innocence, l'impossibilité où la dissociation des forces morales positives a acculéles maîtres de l'heure, de distribuer d'une main ferme récompense et châtiment : la retraite dans l'anonymat doré, sinon l'avancement, pour qui Jette en paquets ses soldats à la tuerie, et le poteau d’exécution pour ceux de ces soldats qui ont le courage de ne pas s’y laisser jeter. Elle a démontré jusqu'à l’absurde, au moins pour l'Occident européen, la phobie des décisions conscientes de leurs conséquences possibles qu'environuent, atmosphère irrespirable, Îles paroles, les gestes, les aëtes des dirigeants. Tous fuient, comme un lièvre devant les chiens, le spectre de l'autorité réelle, qui consiste en un choix rapide, désintéressé et créateur. Ils renient jusqu'à leurs réflexes les plus humblement humains. N’a-t-on pas vu lun deux, caricature de chef, repousser sa dernière chance de montrer quelque hauteur morale en niant qu'il ait pu rire dans un cimetière de soldats ?

La grandeur de quelques théocraties, de quelques aristocraties, de quelques autocraties anciennes, et même de quelques démocraties plus récentes, est d'avoir payé

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leurs privilèges du souci de donner à leurs ressortissants un minimum de sécurité, de bien-être, de moyens de développement compatible avec les conditions économiques au milieu desquelles elles œuvraient. Si ce souci ne se combine plus, dans les mobiles de leurs

actes, avec la conscience, et même Île goût — et peutêtre surtout le goût —— de leurs responsabilités, aucun

droit d'exercer un pouvoir quelconque ne peut être invoqué par elles. Agir dans le sens des besoins de tous est à la fois la marque et l’excuse des chefs de peuple. On la vu naguère en Russie. « Quand j'ordonne on n'obéit, parce que la responsabilité estsur mot, » aflirmait Napoléon. « J'ordonne ou je me tais », disait-il encore. Les chefs de peuples modernes parlent, et n'ordonnent pas. Le goût de choisir et de commander s'est refugié chez quelques techniciens qui aiment les métiers nouveaux apparus depuis un tiers de siècle — ingénicurs, physiciens, chirurgiens, chimistes, électriciens, mécaniciens, ouvriers manuels de la mise au point et de l'ajustage, parce que ces métiers délivrent de l'incertitude, du sentimentalisme et des mystiques surannées, etque leur groupement graduel refait un monde, le plus souvent à leur insu. L'ancien artisanat, répondant à des besoins qui se font de plus en plus exceptionnels, disparaît dans la mesure même où croissent et s'intègrent ces métiers nouveaux. Ainsi l'individualisme et ses conséquences directes, la peur des responsabilités et l'absence de caractère, s’avèrent-ils dès à présent une conséquence pitoyable des conditions d'un travail désorganisé par la force des choses et en voie de chercher des assises nouvelles pour l'édifice à bâtir. Par suite, « personne n’est coupable », eût dit sans doute Epictète. Peut-être en tout cas est-il moins de coupables qu'on ne le croit, parmi les multitudes de chefs et de sous-ordres que la peur de l'avenir, la peur

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