ASSURE
vre est toujours la même réaction, parce que le public est toujours le même public. Les Fleurs du Mal... l'Assommoir.. Le Voyage au bout de la nuit... La force répugne. On n’a le droit de dire le mot que si la chose est laissée au vestiaire... Alors il passe, comme un bonbon cantharidé. On trouverait encbre sans difficulté, parmi les lecteurs vénérables que Céline a choqués, quelques-uns de ceux qui accueillirent l’Assominoir avec ferveur. Ils étaient jeunes. Ils ne connaissaient pas leurs propres limites. Ils se sont cristallisés, tandis que bougeait et fondait autour d’eux la décomposition d'un univers à bout de souffle. Mais c’est justement parce que cette décomposition nous éprouve tous que nous voulons tous passer le plus vite possible devant le miroir que nous tend Céline, quitte à prétendre après que nous ne nous sommes pas reconnus, Ce qui est peut-être exact. L’Assommoir ce n’était pas « nous », c'était « les autres », le
croque-mort, la blanchisseuse, le plombier, le pauvre
bougre. Nana n'était qu'une fille. Et personne n'avait lu les Fleurs du Mal parce qu'il y avait entre le public et ce livre un écran aujourd’hui crevé. Et puis, chrétien, il se permettait de toucher le fond de la spiritualité chrétienne, et nous n’en sommes plus là. Les parois de Fabcès crient maintenant sous la curette.
Songez donc. Quelle surprise ! On commençait à prendre l'habitude. C’est si facile, et si bon. Les ronrons et fions-flons académiques saupoudrés de poivre Juste où il faut, emmaillotés de flanelle juste où il faut, découvrant la plaie juste à l'endroit où l’on a coutume de la voir, excitant le vieillard avecla crêpe brûlante, le collégien avec la maigreur ou la coiffure qui se portent, ont été surpris en plein succès par ce saut brutal au beau milieu de la littératüre pour classe moyenne qui nous endort, depuis la guerre, dans la fausse sécurité de «l'Esprit », comme la presse nous endort dans la fausse sécu-
on
pe / D'UN VOYAGE. AU BOUT DE LA NUIT 153 à rité du corps et de lafortune. Ce n'est pas dejeu. D'où
tombe ce sauvage, boueux, hirsute, écumant de vie, ignorant les modes sexuelles, vomissant son dégoût, éri-
seant son sexe, non pas comme les autres parmi la foule,
mais dans la solitude inassouvie de la faim et du désespoir,
| éclatant en pleurs et en rires ? Ils pataugeaient ingénu | ment dans leur ordure, et comme ils ne s'en aperce- | vaient pas ou qu'ils affectaient de trouver ça drôle, ils se jettent sur celui qui se borne à le constater. N'est-ce
pas magnifique, etsneuf ? L'homme est maintenant tout
nu avec ses rachitismes et ses scohoses, ses écrouelles
et ses Sommes, ses prurits et ses dermatoses, tout ce qui
se voit du dehors mais mène au dedans, si lon veut
bien y regarder de près. L'anarchie étant uénérale, Famo-
ralisme est général. La guerre, avec sa boue ensanglan-
tée, son pataugement dans les cränes broyés el les entrailles béantes, la colonie équatoriale avec le sadisme et l'absinthe, la cartouche de dynamite dans le derrière du
Noir pour tromper l'épuisement des insomnies où la
sueur agglutine aux croûtes suppurantes lcs moustiques écrasés, la grande aventure d'Amérique qui maintient
tout de même dans les mœurs l'énergique guerre civile
et le basculement des sommets aux abîmes au son du
Jazz, au rythme des Cinémas, des Usines, des belles cuisses levées et abaissées en cadence — espoir tout de
__ même, générosité tout de mème, projection tout de mème,
| sur l'avenir des promesses que contient toute fermentation putride, — les banlieues sinistres où rôdent le sui- | cide inélégant et l'assassinat clandestin, tous les vieux | métiers à vau-l'eau, pauvres débris entraînés dans linon- | dation des forces imprévues qui montent... L'homme actuel est pareil au langage de Céline. I a jeté dans la même poubelle son masque d'ignominie et son masque de fête. Et vous voudriez qu'il pardonnât à qui vient le luidire, étant désormais irresponsable, et pour ainsi
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