‹ Regards sur la terre promiseChapitre 56 sur 121 · EYE · texte numérisé non relu

EYE

dire sacré, parce que facteur nécessaire et fonction nécessaire de la déroute universelle ? Mais non, ne me faites pas dire qu'il s’agit de refaire l’homme, de le rechristianiser, de le tolstoïser, que sais-je ? de « commencer par le dedans ». L'homme sera toujours le même, pétri de poussière et de boue, pétri de ciel, humain. Si vous voulez, non le changer certes, mais tirer parti de ce qu'il est, commencez donc par le nourrir. Il faut achever la Hibération des éléments chimiques qui composaient jadis l'âme passable que les économies sociales et les religions lui avaient faite jusqu’à présent, pour regrouper ces éléments dans un autre corps en gestation. [I] faut le réintégrer tel qu'il est dans un nouvel ensemble. Dostoïevsky, Gide, Proust. Voici la nouvelle étape, et la seule décisive. Ceux-là avaient disséqué l’homme, c'est-à-dire eux-mêmes. À vec passion. Douloureusement. Honnêtement. Jouissant. de leur douleur et de leur honnêteté. Heureux du bel instrument d'analyse qu'ils avaient découvert, au point de s’écorcher vivants. Ils laissaient sur la table de l’amphithéâtre des viscères sanglants, des foies cirrhosés, des cavernes purulentes. Un homme vient, le garçon d’amphithéâtre peut-être, qui les ramasse en tas et nous les jette au visage. Ce n'est pas propre ? À qui le dites-vous ? Il le sait bien. Il à dénudé et fouillé ses propres organes. À qui le dites-vous ? Prenez-vous en. done à vous-même, comme il le fit. Il est le produit le plus exact et le plus poignant de son époque. [Il a perdu le respect de tout ce qui a cessé d'être respectable. Car s'il n’est pas vrai qu'il n'y eut jamais des choses respectables, il est vrai qu'à part les enfants, la faim, l'amour, rien ne l'est plus. Il ne croit plus à la Famille, au sein de qui se sont tout à coup révélés des haines légitimes et des désirs illégitimes, parce qu'elle a perdu sa fonction d'organe central d’une société obéissant à des conventions anciennes, sinon à

d'anciennes vertus. Il ne croit plus à la Patrie parce que la « patrie » sert de paravent aux combinaisons sordides qui se-gavent de son contenu matériel et spi rituel. fl ne croit plus à la Société parce que la société a tout à fait égaré la notion de ses devoirs vis-à-vis des individus et des droits des individus vis-à-vis d'elle et réciproquement si vous voulez. Il ne croit plus à la Religion parce que la religion tourne à vide dans les vieilles révélations devenues abstractions quintessenciées sans support social, sans support humain, mais tourne à plein dans l’ordre alimentaire. I] ne croit plus à Idéal » parce qu’il sert de porte-manteau à ceux qui se dépouillent du réel, ou même à ceux qui le pillent. Livre éternel, parce qu’actuel à faire crier de souffrance. Lyrique d'autre part, soulevé de flamme. et de fureur. « Vous

écrivez comme on crache »,. fui disais-je. « Je crache

en Fair » nous répond-il. Soit. Mais comment se fait-il que ces crachats ne retombent jamais sur lui ?

Nous avons tué Dieu. Et nous voici seuls, dans l'immensité formidable et le formidable néant — seuls en présence de la mort. Nous avons perdu Fillusion qui nous faisait vivre, la nouvelle naît tout Juste. Et je l’avoue, j'aurais bien du mal à la définir. Céline n’essaie même pas, étant plus sage que moi, et plus honnête. Tel Villon, tel Shakespeare, il se laisse traîner en tous lieux par la hantise de la mort. De [à ces terribles accents, cette obscénité, vette violence, cette allure apocalyptique. Il est plein de la mort comme toutes les grandes âmes, et le goût [ui en monte aux lèvres, dans le vomissement et le sanglot. Comme toutes les grandes âmes — Pascal y compris, n'est-ce

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