‹ Regards sur la terre promiseChapitre 57 sur 121 · US DRE · texte numérisé non relu

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156 REGARDS SUR LA TERRE PROMISE pas ? — il ne peut croire à l'immortalité. Son pessi-

misme transcendant le rejette sur le vrai monde, dont l'horreur le renvoie à la mort, toujours à la mort. C'est celui des prophètes, celui de l'Écclésiaste, celui de Jésus même : « Pourquoi m'as-tu abandonné ? » Et justement à cause de cela, je vous le jure, je le sais, une lueur nouvelle est née, même en lui qui ne le sait pas, où qui ne veut pas l'avouer — et c’est alors son seul mensonge. Et cependant écoutez bien : «c'est en empoignant les deux côtés que nous travaillons ». Nous travaillons. Tandis que vous, avec votre vieux Dieu, vous accroissez le nombre des abcès et l'épaisseur de la crasse, en morphinomanes misérables, et vous restez béats, certes, mais vous sentez mauvais. Et vous restez plongés dans l’ordure, plus que nous qui consentons à nous passer de Dieu. Oui, nous avons horreur de la mort, ce qui ne veut pas dire qu'elle nous fasse peur. Car nous aimons furieusement la vie. Et vous, qui cherchez la vie dans la mort et qui avez peur de la mort, c'est que vous n'osez pas vivre la vie. Laissez-nous donc « empoigner des deux côtés », puisque vous n’en voulez connaître ou reconnaître qu'un. Vous avez laissé tomber en route votre bonne volonté. Laissez-nous la ramasser sans espoir de récompense que le royaume de Dieu, qui n'est autre part qu'en nous.

Vous vous imaginez peut-être que Freud est venu comme n'importe quel autre, pour boucler à l'asile vingt aliénés de moins par an ? Et la machine pour nous transporter plus vite à notre campagne ou communiquer plus aisément avec notre petite amie ? Et Nietzsche, pour annoncer en bouffon, dans l'ombre gigantesque qu'allongeait déjà sur nous le cadavre du christianisme, le renversement des valeurs ? Vous ne voyez donc pas qu'un mouvement de bascule inouï plonge dans la lumière ce qui était dans la nuit et ramène à la nuit ce

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qui était dans la lumière ? L'homme est cloué au sol. Il est comme un insecte frémissant sous l’épingle qui fixe son corselet dans le liège. Il ne se défend plus. Il a compris, ou senti pour le moins quil ne peut plus mentir, puisque la peau est venue avec la chemise arrachée. Le spectacle du monde me rappelle ces blessés de la Marne, jetés hors du combat avec un pied broyé. Une boue rouge venait dans la chaussette qu'ils n'avaient pas quittée depuis un mois. Tout ensemble, la crasse, les muscles dilacérés, les tendons rompus, les esquilles. Voici la première étape essentielle depuis Notre Seigneur Jésus-Christ. Le christianisme — sinon Lui — nous montrait la chair hideuse, et que nous devions nous réfugier dans la mort pour chercher l'éternité. Le freudisme nous dit maintenant que la vie intérieure ellemême est chair, où qu’elle aille ou vise, qu'elle est plantée dans notre viande ainsi quun sexe dans un sexe. L'homme tout court, coincé entre les deux thèses répond : réfugions-nous dans la fonction réelle pour qui nous somimes nés, et ainsi nous serons sauvés. Acceptons-nous, pour nous étayer lun à l'autre. La morale, après trois étapes — Dostoiewsky, Nietzsche, Freud, — n’est plus dans les commandements qui présupposent la révélation divine des modes de groupement. Elle passe dans la connaissance des besoins vrais, des tares vraies, des vertus vraies de chacun, afin de créer des organes qui répondent à ces besoins, à ces tares, à ces vertus. Tous les vices, et les plus abjects, nous paraissent naturels, puisque lanalyse à laquelle nous avons soumis l’âme, et le monde, les a fait monter comme ces bulles putrides à la surface des marais où l’on jette une pierre. [l fallait restituer et définir dans leur pureté les éléments qui les composent. Nous avons appris ainsi qu’il n’est pas de société sans contre-partie individuelle, qu’il n’est pas d’individu sans contre-partie

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