POST-SCRIPTUM
Un mot encore. J'ai déploré, à maintes reprises, d'être ainsi fait que le besoin d'expliquer l'emporte en moi, malgré les efforts douloureux que j'accomplis pour me débarrasser de cette misérable servitude, sur le besoin d'exprimer. « Ce n’est pas la passion qui détruit l’œuvre d'art », écrit Malraux dans sa préface du Temps du Mépris, « c’est la volonté de prouver ». Voilà qui définit à mer-
veille mon propre drame intérieur. Si je me suis dé-
cidé, après des hésitations cruelles, à publier le présent
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volume, c'est qu'il répondait à un désir si impérieux d'ex pliquer les phénomènes qui se déroulent devant nous, que Sa composition a anéanti en moi\loute velléité de danse. Que le lecteur éventuel me pardonne done. Si quelquesuns de mes ouvrages peuvent prétendre à des qualités d'art très humbles à la vérité, mais que leur franchise et leur ferveur parviennent peut-être à rendre honorables, elles sont tout-à-fail absentes de ce volume, emporté dans la catastrophe unanime qu'il s'avoue impuissant à dominer.
C'est peut-être bien là la marque de notre étonnante époque, où toules les valeurs sont en discussion et. la plupart du temps, en déroute, ce qui contraint le lyrisme à déserter le séjour des dieux pour se réfugier sur le terrain des hommes où ceux qui ont faim et soif ne peuvent plus entendre le bruit d'un orchestre aujourd'hut réservé aux plastrs égoïstes des esprits superficiels. Le sang ne circule plus dans le réseau des relations qui ont fait, au cours de l'Histoire, les grandes épopées spirituelles. Si nous attendons qu'elles se renouent, si même nous savons qu'elles sont sur le point de se renouer, la fatalité des temps a voulu que nous soyons nés entre deux mondes, l'un qui a renoncé à croire, et par suite à chanter, l'autre qui commence à croire, mais que l'ère sanglante des révolulions et des guerres contraint de rentrer ses hymnes dans sa gorge pour qu'ils y éclatent seulement en cris de guerre el de douleur. Le dogme de la sérénité a cessé d'être défendable, et sans doute n'était-il qu'un signe d'impuissance a comprendre, c'est-à-dire à prendre parti.
Prendre parti c'est obéir, et à soi-même. dabord. J'ai déjà usé du terme « obéissance » dans l'Introduction de ce livre, j'en usera encore dans les pages qui suivront. C'est que l'obéissance n’est pas incompatible avec la li-’ berté. Bien au contraire, elle est le plus puissant étai de la liberté chez le faible. Elle constitue la forme même de la part de liberté à laquelle il peut prétendre. La liberté
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intégrale est une conquête, et on ne peut exiger de tous les hommes que chacun soit un conquérant. Mais l'heure semble venue d'exiger de ceux qui prétendent les conduire, qu'ils aient une conscience suffisante des conditions de la liberté pour en instruire ceux dont le rôle est d'obéir, élever vers elle ceux dont le role est de cominander, dé-
couvrir eux-mêmes les frontières qui séparent l'obéissance
consentie de la servitude, et incliner devant l'intérêt général la connaissance des FA de leur propre liberté. Le mouton du troupeau n'a rien de vil, ni même de pitoyable, quand le berger le mène au pâturage. Par malheur le berger n'est plus, à moins qu'il ne soit pas encore. C'est le mouton prüuné au concours qui mène les troupeaux humains, le plus souvent à l'abattoir. Et le monde est la proie de cet animal à diplôme.
La pensce, sans doute, est incompressible, parce qu'elle échappe toujours aux regards bornés du « pouvoir ». Le pouvoir n'a jamais frappé que là pensée de deuxième zône, celle des attaques directes et des contingences étroites. Mais l'Inquisition ne peut rien Contre Cervantès, la monarclue ni lE glise ne soupconnent pas le danger que représente Spinoza pour elles, la police impériale ignore Lamarck. Même après l'avoir supprimé, les prétoriens de Rome ne peuvent rien contre. Jésus. C’est pourquoi l'homme qui pense détermine l'avenir, même et surtout quand le présent ne sait pas qu'il existe. Personne ne lit Rousseau et bien peu ont lu Karl Marx. Et ceux qui ont lu Nietzsche se sont empressés, pour montrer qu'ils l'avaient compris, de se faire nommer receveurs des Contributions indirecles. Cependant Rousseau, Karl Marx, Nietzsche règnent, même sur ceux qui les combattent l'hermine à l'épaule où la hache à la main.
C'est pourquot il n'est pas de milieu pour l'homme libre, a tout le moins sur le plan de la raison pure. S'il n'a pas la puissance, comme les princes de l'esprit, de se rendre
maître de tous les hommes, et par là de devenir leur serviteur, 1l doit rester maître de lui, consentir à la solitnde plulôt que d'abdiquer son jugement en vue de ses intérêts les plus misérables. Mais il serait singulier que la conquête de la liberté exclût précisément, pour qui la tente, la liberté de participer aux combats que livrent les plus humbles, s'il juge que l'issue de ces combats est une étape décisive dans l'histoire de l'esprit. L'homme Jeune, même sil pense, ne croit pas vraiment à la mort, et cela détermine l'intransigeance de son idéologie. Quand on n’est pas parvenu à ressembler à soi-même, on admet difficilement que tous les hommes ne ressemblent pas à l’idée qu'on se fait de soi. On les hait ou on les fuit au nom de ce qu'on voudrait qu'ils fussent. Mais la certitude de la mort libère l'intelligence, comme l'atteinte d'un sommet étend la porlée du regard. On accepte les hommes tels qu'ils sont quand on est devenu soi-même, car cela demande un effort qu'on ne peut leur imposer. Un fatalisme transcendant, qui vous fait regarder la mort non pas avec la crainte ou l'impatience du chrétien mais avec l'indifférence que procure la conquête des clairvoyances et des illusions nécessares à l’embrassement de la réalité totale, est devenu le fruit de cette méditation cruelle. Et c'est ce même fatalisme qui vous reconduit vers les hommes et vous incite à participer sans haine à leurs jeux comme à leurs luttes, ne füt-ce que pour maintenir à la hauteur de la conscience l'énergie qu'exige la vie pour comprendre les changements de son visage et affirmer sa résignation joyeuse aux drames intérieurs gw'exprünment ces changements. Socrate, après avoir fat le tour de la connaissance, souhaitait de réapprendre la musique. Pourquoi, après avoir fait le tour de la solitude, ne souhaïterions-nous pas de réapprendre le combat ?