‹ Régénération sociale de la RussieChapitre 2 sur 10 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

Ce n'est pas sans quelque hésitation que nous livrons ces feuilles à la publicité. L'exposition d'un mal social n'offre rien d'attrayant : elle a de plus l'inconvénient de provoquer, chez les étrangers, des jugements absolus ou irréfléchis, des conclusions peu charitables pour ceux qui souffrent.

Une sincérité native nous pousse à montrer l^s choses ce qu'elles sont, et il est triste de n'avoir que des imperfections à signaler, quand c'est de son propre pays que l'on parle. Aima mater! 11 ne faut rien moins que le désir, sinon l'espoir de lui être utile, pour braver ainsi la chance de déplaire à ses amis et de donner des armes nouvelles à ses

ennemis. Qu'y a-t-il, en effet, de plus compromettant pour un peuple qu'une institution comme le servage , institution qui rejette ce peuple de plusieurs siècles en arrière de ses contemporains; qui, outre qu'elle entrave son développement, fait injure à sa raison, en laissant croire qu'il est incapable d'apprécier l'opprobre de sa position? Quelle belle occasion offerte aux pessimistes de le dénigrer, de proclamer son infériorité de race et d'instincts, son rôle à jamais secondaire dans le grand drame de la civilisation !

Et nous aurions» par notre impartialité même, fourni matière à ces attaques ?...

Deux considérations nous encouragent pourtant à tracer, avec quelque détail, l'exposé historique de cette institution dans notre pays.

Chi la retrouve chez tous les peuples. Il y a cinquante, soixante-dix ans au plus, elle était la forme sociale généralement répandue sur le continent de FEurope. Elle n'est donc pas quelque chose qui nous soit particulier* On a raconté ses origines, ses excès, les souffrances qu'elle a causées partout : récits honteux ou navrants. Nous en avons notre part comme les autres. On remarquera même, que le servage en Russie affecte des allures moins systématiques qu'ail-

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leurs ( et c'est peut-être ce qui Ta fait durer plus longtemps), qu'il tient plus du régime patriarcal que du régime féodal. L'oppression y est moins raflBnée. On tfy connaît point, par exemple, ces droits bizarres qui, sans avoir rien d'utile, ne servaient qu'à humilier les sujets, pour enivrer Torgueil de leurs seigneurs. Cette autre grande source d'exactions, connue sous le nom de < justices seigneuriales », n'a jamais existé en Russie au même degré que chez la plupart des peu* pies de l'Europe. Là , Jes anciens de la commune décident les différends qui surgissent, d'après les lumières de la simple raison ; là, le pouvoir ari)itral du seigneur lui-même ne cherche point à revêtir, comme en d'autres lieux, les dehors mensongers d'une justice patrimoniale, soi-disant régulière, et qui n*a jamais été que formaliste et ruineuse pour les vas** saux, qu'elle poussait à la chicane, pour l'exploiter à son profit. La justice régulière, en Russie, a fait plus de tort aux classes élevées, dont elle est malheureusement le fléau : le peuple est moins exposé à en souffrir. Nous pouvons, en conséquence, parler de nos travers sans trop rougir, sans trop nous accuser. Nous pouvons traiter du servage comme d'un mal commun à tout le monde , et qui afflige

rhumanité à certains moments de son évolution. Puis, chacun le sait, quelle que soit la connexité des lois et des mœurs, elles ne suivent pas absolument la même ligne, elles ne conspirent pas toujours au même résultat. Quand des lois sages et bien faites sont méconnues ou éludées par ceux qu'elles sont appelées à régir, il en provient un état social défectueux, et le dérèglement des mœurs est d'autant plus choquant, que les règles y sont plus parfaites. Cela s'est vu chez les peuples les plus civilisés de la terre. Des institutions vicieuses tendent, au contraire, à démoraliser les hommes ; mais elles n'y parviennent pas nécessairement, et les mœurs profitent, en ce cas, de l'inefficacité ou des inconséquences de la loi. Ceci s'applique particulièrement à la Russie. Si Ton y trouve, d'une part, les fragments d'une législation inspirée par la philanthropie, qui restent sans action sur la société, on y voit, de Tautre, malgré le manque de garanties sérieuses pour la liberté individuelle, de nombreuses existences parcourir leurs étapes naturelles, de la naissance à la mort, dans des condi** tions qu'elles sont loin, de regarder comme malheureuses. Ceci ne prouve-t-il pas que les mœurs s'entendent merveilleusement à combler les lacunes

de la loi écrite; qu'elles en corrigent souvent Timperfection, et que, soit équité ou bienveillance naturelle, soit intérêt bien entendu, les hommes ne s'y traitent mutuellement pas aussi mal qu'on serait peutêtre en droit de le supposer? Sous plus d'un rapport, l'esprit qui anime la société russe, est supérieur aux institutions qui la régissent. Il n'y a aucun doute à cet égard ; ce qui n' empêche pas toutefois de désirer que les lois soient, à leur tour, réformées, améliorées et mises en mesure de prévenir les écarts individuels et l'effet des mauvaises passions. Qu'on nous laisse donc dire avec franchise les vices de l'organisation sociale actuelle, les errements politiques du passé, sans nous mettre pour cela au rang des détracteurs de la patrie!

Nous vivons, peut-être, à l'époque la plus intéressante de son histoire. Nous saluons ses destinées futures telles que nous les lui souhaitons, grandes et glorieuses. La génération vivante nous semble hautement appelée à les préparer. Plus que celles qui l'ont précédée, elle en a le devoir et les moyens. Les circonstances lui sont favorables, et son entraînement même à tout refaire, à tout améliorer est un élément d'action et peutrêtre de succès réels.

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Jamais on nç se laissa autant aller à l'espérance^ aux illusions de tout genre. Soyons de notre siècle; mais n'oublions pas que la vérité seule a le privilège de survivre à l'épreuve du temps.

Nous n'avons voulu ni flatter le passé, ni caresser les préjugés aujourd'hui en vogue parmi nos compatriotes. Car, si récent que soit l'avènement de la réforme, elle a déjà ses sectaires, ses logiciens intraitables t ses axiomes comme son intolérance. Personn^ement désintéressé dans la question qui s'agite, nous croyons l'avoir traitée avec mesure, sans passion ni préoccupation aucune.

Nous avons soulevé quelques objections contre la marche suivie jusqu'ici, sans formuler aucun projet particulier (on en a tant fait !), dans cette conviction qu'il importe moins de donner des solutions que de prémunir l'opinion publique contre certaines tendances, sur lesquelles on ne revient plus, dès qu'on a fait un pas dans la carrière où la nation russe se prépare à entrer.

Ceux qui l'ignoraient apprendront, en parcourant ce livre, que des essais ont constamment été tentés pu. Russie pour corriger les effets du servage ; que \(^ bonnes intentions n'ont jamais manqué ; que si

— vn -^ les progrès en ce sens o&t été lents on peu sensi^ blés, c'est que le point d'appui, ce point 66ni a parlé Ârchimède, a été inhabilement choisi. On s^attaquait aux symptômes, aui conséquences du mal plutôt qu'au mal lui-^éme. On en supprimait le nom, tout en renchérissant sur la chose; on était plus soucieux du bruit que Fabus pouvadt faire dans le monde , que de ses inconrénients réels ; on se bornait à le pallier et parfois à le farder.., C'est comme une grande difformité naturelle, qu'on a longtemps cherché à redresser par des procédés orthopédiques, à force de bandages et de ressorte. On a fini par s'aperceyoir (et c'est l'honneur du règne actuel de s'en être aperçu), qu'une opération était nécessaire. Cette opération a été résolue. On hésite encore à la faire, parce qu'on paraît s'être imaginé que, pour bien faire, il faut absolument trancher dans le yif, et qu'on n'est pas fixé sur le traitement qu'il y aurait à suivre après.

À ces préoccupations, qui nous semblent exagé^ rées, nous avons opposé, sans aucune espèce de présomption, des doutes ou de simples vœux, quelques pensées détachées, qui ne sauraient l'emporter sur des idées préconçues, mais qui obtiendront

— via — peut-être rassentiment de personnes impartiales. Nous applaudirons à tout le bien qui pourra se produire, fût-^il en dehors de nos prévisions. Quand on ne cherche que la vérité, on l'accepte sous toutes ses formes, on s'incline devant elle ; et si la solution qui doit prévaloir était de nature à procurer quelque avantage aux hommes, on serait presque heureux, à ce prix, de s'être trompé.

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