‹ Régénération sociale de la RussieChapitre 3 sur 10 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le parti pris d'affranchir le peuple russe, cette résolution manifeste du monarque qui fait nos destinées, simplifie et abrège Foeuvre du publiciste. Le principe de la liberté une fois admis, sa démonstration devient inutile, car ce principe a dès lors pour lui sa propre autorité et l'autorité du pouvoir absolu, disposé à lui prêter un noble et loyal concours. On n'a plus à se demander si la liberté est possible : elle se fera. On n'aura plus la maladresse de mettre au concours, comme on l'a fait naguère, cette question étrange et peu philosophique :

« le travail d'un hcmme libre est-il plus avantageux que celui de V homme asservi, » comme si réquité n'était pas, pour toute société humaine, le premier, le plus sûr et le plus fécond des avantages !

Cependant il reste encore beaucoup à dire, pour pouvoir s'entendre définitivement sur l'esprit même ' qui doit présider à l'émancipation.

Un préjugé, passé à l'état de maxime politique, avait toujours fait obstacle à ce que la question du droit et de la liberté fût posée autrement-qu'elle ne l'a été, à ce qu'elle fût énoncée avec la franchise que comporte l'amour de la vérité ; en termes qui permissent d'en donner une solution convenable. Aussi l'intelligence du pays n'a eu garde de l'aborder ; ou bien si elle y a touché, ce n'est jamais que furtivement, comme à un fruit défendu, d'une façon indirecte et voilée. Elle l'a traitée tantôt, empruntant seâ couleurs à l'imagination, soUs forme de roman, de satire ou d'élégie, tantôt dans des publications éditées au loin, à l'étranger; en tout câs^ hors des limites de la réalité. Les chaires nombreuses de droit et d'économie politique, quoique élsistant depuis longtemps dans les grandes cités de l'Empire, n'ont pu agir non plus que fort indirectement sur TaVenir des institu* tionâ. Les professeurs, nous ne le cacherons pas^ gênés dans leur liberté de penser et dé dire, confinés dans l'éColei isolés du mouvement de la vie pratique, par

le manque de données sur l'état réel du pays> par les méfiances et les prétendus arcanes de l'administration, cherchèrent de bonne foi à s'en occuper lé moins possiblei et se virent ainsi, pour la pluparti réduits à ne professer que des abstractions ou deâ futilités. Enfin, lorsque des assemblées de la noblesse essayèrent de porter la discussion, comme le règlement semble les y autoriser, sur le terrain brûlant du servage, ces tentatives furent chaque fois arrêtées ou empêchées par un pouvoir jaloux de ââ toutepuissance. Le silence se fit donc autour des grandâ intérêts de la nation, et le silence, on le sait, même le silence des peuples, n'est instructif qu'autant qu'il est spontané, réfléchi oU délibéré. 11 y avait en con* séquence chez ceux qui étaient au pouvoir, chez les savants, chez tout le monde, incertitude ou pénurie complète de vues générales sur les Vrais besoins de la société, indifférence pour ses droits, ignorance des moyens propres à les faire prévaloir de façon à fonder la prospérité pubUque sur le bien-^ôtre deô individus i

G^est dans de telles circonstances qu'on s'est décidé à commencer l'œuvre de l'émancipation. Rendons hommage a l'inspiration généreuse, au courage politique de cette détermination ; mais n'hésitons pas à en signaler les embarras ou lès difficultés, à en méditer les conséquences.

Les réformes, tentées de nos jours en Russie, quelles qu'en aient été les causes éventuelles, ne sont, à vrai dire, qu'une improvisation du Gouvernement. Or, le Gouvernement se trouve, à cet égard, dans la position de toute personne qui improvise un projet. On sait que bien des gens se sont livrés, par le temps qui court, à ce travail facile et attrayant. Tous ont dû, si nous en croyons certaines expériences, passer par les mêmes phases d'illusion, pour arriver à la vérité ou à ce qu'ils croient être la vérité. En tout cas, la maturité relative de leurs convictions n'a pu être que le résultat de la méditation et du choc des opinions opposées. Ce dernier moyen, cette contradiction d'où jaillit la lumière, manque le plus souvent au pouvoir absolu, qui se trouve cependant placé sur la même pente, soumis aux mêmes alternatives de vérité et d'erreur.

Les illusions qu'on se fait au début, et dont le pouvoir est moins exempt que personne, proviennent de l'exagération du bien que l'on souhaite, en son âme et conscience, à l'objet. de sa prédilection spéciale, que ce soit un individu ou un être de raison, une classe de la société ou la société elle-même. On lui vote d'emblée bonheur, lumières, richesses, toute cette félicité enfin, dont les anciens, dans le délire de leur imagination, comblaient si gracieusement les Hyperboréens, nos an-

cêtres*. C'est plus qu'on ne peut donner; c'est un en* gagement impossible à tenir, quelquefois une spoliation, s'il s'agit de favoriser une partie aux dépens des autres parties d'un même tout. Pour peu qu'on y réfléchisse, on modifie ses idées. On rentre dans la vérité, en faisant la part du temps et de l'initiative individuelle, qui arrive à tout, dès qu'elle vient à se posséder elle-même, dès qu'elle est libre dans son action et débarrassée de ses langes ou du linceul funèbre qui" selon les paroles.de l'Écriture, nouait encore les membres de Lazare ressuscité. On fait moins, on laisse faire.

Vieil et facile adage, nous dira-t-on peut-être. Dans une lutte engagée devant lui, le Gouvernement ne saurait hésiter : il doit se ranger du côté du plus faible. Sa mission est de faire le plus de bien possible au peuple.

Or, nous nions, pour notre part, qu'il y ait né-

' « Leur pays est fertile, l'air y est pur et serein. Leur vie est plus longue et plus heureuse que celle de tous les autres hommes ; car ils ne connaissent ni les maladies, ni les crimes, ni la guerre, et fiers de leur tranquillité, ils coulent leurs jours dans un doux repos, au sein des plus innocents plaisirs. Ils habitent dans des forêts et des bocages délicieux, où les fruits des arbres leur servent de nourriture. Ils meurent avec indifférence, et seulement alors que la vie a perdu pour eux tous ses charmes ; ils donnent un festin à leurs parents et amis, se couronnent de fleurs et se précipitent dans les flots écumants. » Voyez les anciens, cités par Karamzine dans son Histoire de Russie,

cessairement lutte et partis. On peut les faire naître, sans doute; mais cela n'est nullement désirable. Nous préférons voir, à leur place, la concorde et cette harmonie d'intérêts qui est une source de paix, de travail, d'abondance et conséquemment de civilisation, et qui ne manquerait pas de s'établir d'elle-même, si l'on se préoccupait un peu moins du soin de faire le bonheur du genre humain. Sous le régime de la liberté, l'intervention du Gouvernement devra diminuer plutôt que s'accroître. Jusqu'ici, cette intervention a été comme une garantie d'ordre et de stabilité, comme un principe de mou^ vement, qui poussait les hommes au bien, quand le pouvoir lui-même ne tournait pas dans un cercle vicieux. La spontanéité étant rendue à la société, il y aura, peut-être, au fond, la même somme de mouvement que par le passé, mais ce mouvement viendra de chacun de nous, de nous-mêmes, et sera autrement inspiré, dirigé, autrement fécond. Cet ordre naturel aura pour garantie la liberté de tous, qui porte ses amendements avec elle.

Les derniers venus de la vieille école réglementaire sont loin de reconnaître ce principe. On se méfie de la liberté ; on veut lui substituer les ressources de son propre esprit; on prétend la régler encore^ Soit; mais la tâche devient plus que jamais difficile. Car qui peut embrasser l'avenir, ses conve-

nances, prévoir ses accidents, qui peut lui dicter sa loi ? Vous, qui osez l'entreprendre, vous vous embarquez sans boussole, et c'est l'Océan, c'est l'inconnu que vous affrontez; c'est un nouveau monde...

Soyons moins téméraires : explorons le terrain sur lequel nous allons marcher.

Et d'abord, il est indispensable de se former une idée claire et précise de ce que l'on va faire, quand on entreprend de changer l'ordre de choses établi. Les termes, dont on se sert habituellement, donnent-ils la vraie mesure de cette transformation ? On a commencé par dire « amélioration du sort des serfs; » de plus hardis ont parlé « d'abolition du servage, de libération des paysans, d'affranchissenâent. » C'est d'une réforme sociale qu'il s'agit. En effet, . changez la condition des paysans, vous affectez par là leurs rapports avec les autres classes de la société. 11 faut donc aviser aussi aux modifications que l'état de ces classes comporte. Que deviendra notamment cette noblesse héréditaire, qui change si subitement de rôle et de position ? Son sort à elle ne doit-il pas être fixé, sinon amélioré ? Peut-on toucher à l'un "des termes d'une proportion, sans songer à ses autres termes ? Il est évident que la réforme doit être générale, qu'elle embrasse un horizon beaucoup plus vaste, que ne pourraient le faire

^ croire toutes les dénominations employées jusqu'ici pour la désigner. Elle est essentiellement politique et sociale.

Remarquons, en outre, que si, d'un côté, faute d'avoir considéré cette réforme sous son véritable aspect, on en restreint à tort la portée, on l'exalte un peu trop, de l'autre, en supposant qu'il dépend de nous d'organiser, d'ordonner l'existence à venir, c'est-à-dire la condition (6hti) des serfs affranchis. Néologisme, emprunté au dialecte polonais, le terme russe, qui veut dire vaguement « état ou condition, » est aussi pâle et abstrait, que la prétention d'organiser une chose, qui n'a encore aucune réalité, est superbe et grosse d'embarras.

Rien de plus contraire au but qu'on se propose, que le zèle parfois excessif que l'on met à vouloir trouver immédiatement une solution définitive et tout à fait complète d'une question délicate et immense dans ses développements, comme celle-ci. Une pareille solution, si elle était possible, serait, sans contredit, bien précieuse et fort à désirer. Mais par cela même qu'elle prétend être complète, elle devient nécessairement compliquée. Elle suppose un art de divination inouï et dès lors chimérique, pour prévoir les résultats de ce qui n'est pas encore, pour obvier aux obstacles pouvant surgir de la réforme même qu'on médite. On n'oublie que trop souvent

ce sage précepte : < à chaque jour suffit sa peine. » Or, quand on croit pouvoir anticiper ainsi sur le temps, il prend sa revanche, en engageant la pensée ou la discussion dans un labyrinthe de combinaisons, qui l'absorbent inutilement : au lieu de nous rapprocher du but, elles l'éloignent au contraire de nous, par les préliminaires, les longs préparatifs qu elles exigent en pratique, pour leur réalisation. Méfions-nous de ces visées à une perfection précoce impossible ; allons au plus pressé, écartant les obstacles à mesure qu'ils se présentent, et sachons nous prémunir contre cette présomption, qu'une fois ' tout bien réglé, on pourra se reposer, comme Dieu se reposa le septième jour. 11 n'y a aucune comparaison à faire entre l'œuvre de Dieu, qui est ab initio souverainement bonne, et l'œuvre des hommes, qui n'est jamais qu'un acheminement vers le bien. Rien ne saurait suppléer à l'expérience, qui ne s'acquiert qu'au fur et à mesure que l'on avance dans une voie inconnue. C'est alors le mouvement lui-même qui en signale les aspérités, et qui indique les moyens possibles du progrès.

D'ailleurs, plus l'idée qu'on se fait du bien public est large et nette, plus on est à même d'en connaître les nombreux éléments, et moins on se laisse aller à ces préoccupations minutieuses ou absolues. C'est comme dans la grande culture : on

sème, on ne plante pas. U y a beaucoup à semer en Russie.

Un autre point qu'il importe de considérer, est celui-ci. Comment fera~t-on pour garder Téquilibre antre les aspirations vers le progrès et l'esprit de conservation? Ce dicton « Rex legibus solutns > est Incontestable, quand il s'applique au pouvoir absolu, puisque au fond il le constate et le constitue. Or, tout lui étant permis, à ce pouvoir, prendre comme donner, élever comme abattre, quelle sera la règle qu'il devra suivre pour ne pas s'égarer dans ses actes de réforme ou de réorganisation?

La fragilité humaine est telle, qu'il est très-difHcile de faire du bien aux hommes. Car le mal provient souvent du bien même que Ton a voulu, qu'on a prétendu leur faire. On sera donc moins sujet à se tromper, si l'on se borne à combattre, à retrancher résolument le mal, rien que le mal qui est réel et positif, de même qu'en arrachant l'ivraie on fait du bien au froment. C'est ainsi que l'on pourra concilier ces deux principes de vie qui semblent s'exclure : le changement et la stabilité. En supprimant l'obstacle qui s'oppose au développement social, vous changez, vous réformez. En laissant vivre ce qui est viable, en tolérant ce qui est tolérable, vous conservez, sauf à améUorer la réalité des choses, et à la mettre en harmonie

aveo les çrogrès quela société est appelée à acoom^ plir. Un État se congerve autant en raffermissant ce que des lois antérieures ont équitablement fondé ou garanti, qu'en éliminant ce qui n'est ou n'a jamais été qu'une déviation des idée» de justice et de vérité.

Ce que nous venons de dire servira du moins à nous justifier aux yeux de ceux qui pourraient se figurer que nous prêchons l'inertie, la politique de l'expectative, qui s'en remet au temps et abdique. Nous croyons, au contraire, qu'il y a grandement à faire pour préparer les voies de la liberté.

De plus, il convient de se rendre bien compte du motif qui fait agir le réformateur. Vient-il comme juge? Est-il appelé à faire acte de suprême justice? Peut-être y aurait-il lieu de demander raison à la société de l'inégalité des conditions poussée à l'ex» trême, de ces différences fatales qui mettent les biens de la vie d'un côté et les privations de l'au-» tre, de cet assujettissement perpétuel imposé à des générations humaines, sans que ni l'âge, ni le génie, ni le mérite en puissent rompre la chaîne. 11 est certain que le fait en lui-même est ausgi réel qu'inique et déplorable. D'un autre côté, il est im-^ possible de signaler ceux qui sont les vrais coupables de cet état de choses, comme de désigner le tribunal compétent pour les juger. Car, si en bonne

et stricte justice, le présent est solidaire du passé, de deux choses Tune, ou bien cette solidarité sera détruite par ce fait même que les particuliers qui ont bénéficié originairement de l'abus n'existent plus, ou bien le pouvoir actuel s'y trouvera impliqué avec les pouvoirs antérieurs dont il procède. Or, où tout le monde a failli, la culpabilité s'efface, bien que le mal reste. A quoi serviraient les récriminations ?

Le règlement des relations sociales sur une base nouvelle de liberté et de droit conunun, telle est la seule et unique réparation qu'il soit possible de donner au monde affligé du spectacle de la servitude et à ceux qui en sont victimes.

Le principe que nous venons d'énoncer est quelquefois mis en oubli par ceux qui, disposés à faire pencher la balance en faveur des classes souffrantes, invoquent, à leur égard, la théorie des compensations. Nous leur dirons : faites le bien, tout le bien que la raison et l'humanité vous commandent ; ne le faites point en haine d'un passé irréparable, qui doit être oublié, car son souvenir ne servirait qu'à troubler l'esprit, qu'à fausser les conceptions de l'avenir.

D'autres, s'étayant de la théorie des faits accomplis, pèchent également, quoique du côté opposé, lorsqu'ils demandent à conserver ce qu'ils appellent

leurs droits légalement acquis sur la personnalité humaine, ou lorsqu'ils en veulent faire un objet d'échange. Or, il n'y a pas de droit contre le droit. Qu'ils renoncent à tout ce que leur passé ne peut justifier devant cet axiome d'éternelle vérité : l'avenir les en dédommagera.

En définitive, il ne s'agit tA de continuer le passé, ni de le venger, mais de régénérer. On consultera pour cela, soit qu'on maintienne, soit qu'on abolisse, la voix de l'équité, la réalité historique et les intérêts moraux de la nation, dont la destinée est de vivre longuement, de progresser dans le bien, de se développer.

Que de raisons n'a-t-on pas de désirer cette réforme devenue une planche de salut pour le pays ! Sa sécurité en cas d'agression étrangère, sa prospérité en temps de paix sont évidemment à ce prix.

L'union fait la force des empires. Or, l'union peutelle exister là où des masses d'hommes, soumis à leurs semblables par contrainte, soupirent après leur délivrance, et l'appellent de leurs vœux, de quelque part qu'elle leur vienne ? Pendant la dernière guerre d'Orient, n'a-t-on pas entendu parler d'émissaires, d'inconnus rôdant dans les villages, essayant d'y semer l'espérance d'un changement, ce brandon de révolte et de divisions intestines? Et en temps calme et régulier, quelle pression incessante sur le libre

arbitre de rhomme, et quelle torpeur ! Que de fof ces dilapidées ou perdues ; que de talents ignoréSi que d'aspirations nobles et généreuses, étouffées dans un cercle fatal, tracé à jamais par des lois iniques, aux enfants d'une commune patrie ! L'être moral com-^ primé, se dégrade ou se révèle par la convoitise ^ par des sentiments bas et haineux, par des antipathies flagrantes. Tout cela est un germe de mort ou d'ap-^ pauvrissemeht déposé au sein de la sociétés

Émanciper un peuple, c'est donc le rappeler à la vie, aux charmes de l'existence, en lui rendant son essor, son énergie naturelle, sa vertu : c'est presque créer...

Nul doute que ces tnotifs n'aient agi sur Pesprit du pouvoir. Ils sont assez importants pour détermi^ ner son action ; ils doivent aussi lui en révéler les moyens.

Ces moyens, les considérations générales dans lesquelles nous venons d'entrer en circonscrivent le choix, en éliminant tous ceux qui ne seraient pas d'accord avec les conditions essentielles de la vie sociale. Pour connaître ce qui est acceptable, il est bon de savoir ce qui ne l'est pas*

Jetons un coup d'œil rapide sur le passé;

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