‹ RéginaChapitre 1 sur 8 · Régina · texte numérisé non relu

Régina

Il y a^ait, dans le corps de la maison militaire du roi, où mon père m'avait fait servir quelques années, un jeune Breton dont la beauté, la jeunesse et la cordialité forte et naïve, caractère de cette noble race, m'avaient attiré. Il s'était senti de même attiré instinctivement vers moi. Nous étions tous deux à cette époque de la vie où les

amitiés se font vite ; on ne raisonne pas ses attraits. On se voit, on se plaît, on se parle, on se confie réciproquement ses pensées ; si elles sont conformes, on s'isole ensemble dans la foule, on se quitte avec peine, on se retrouve avec bonheur, on se cherche, on s'attache, on est deux. C'est ainsi que je m'étais lié fraternellement avec ce camarade de vie. Nous avions les mômes goûts militaires et littéraires, le même sentiment de la poésie, les mêmes entraînements vers le peu de solitude que nous permettait la vie de garnison en province, ou de caserne à Paris, les mêmes habitudes de famille, les mêmes opinions de naissance. Il me parlait de sa mer, je lui parlais de mes montagnes. En sortant de la manœuvre, nous faisions ensemble de longues promenades rêveuses dans les vallées vertes^ ombragées et monotones de la triviale Picardie. En quelques mois

nous étions frères ; il savait tous mes secrets, moi tous les siens ; je n'aurais pas été étranger dans sa famille si j'avais été conduit par le hasard à sa porte, il aurait' reconnu mon père, ma mère et toutes mes sœurs, aux portraits que j'avais faits de notre maison.

Le père de Saluée avait émigré en Angleterre avec sa femme, son fils et sa lille au berceau, après les premiers revers de la Vendée. Ses biens avaient été confisqués. Un grand-oncle ecclésiastique, âgé, riche et pourvu d'un emploi important à Rome dans la chancellerie du Vatican, avait appelé en Italie le père de Saluée et sa famille. Ils s'étaient établis à Rome. Le grandoncle y était mort laissant son palais, une villa près d'Albano et une fortune considérable en argent à son neveu. Ce neveu, père de mon ami, s'était ainsi complètement dénationa-

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lise : il était devenu Romain. Au moment de la rentrée des Bourbons en France, il s'était mis en route pour venir y revendiquer sa patrie, son titre et la récompense de son exil. Il avait laissé à Rome sa femme et sa fdle ; il avait amené à Paris son fils et l'avait placé dans le môme corps où j'avais été placé moi-même par mon père. De là, il était allé en Bretagne, il avait récupéré des bois non vendus et racheté à bas prix, d'un acquéreur qui ne se considérait que comme dépositaire, le vieux manoir de ses pères, La mort l'attendait au lieu de son berceau. En chassant avec d'anciens amis dans ses bois paternels si heureusement recouvrés, son cheval s'était a])attu et l'avait précipité contre un des chênes de son avenue. Saluce était allé rendre les derniers devoirs à son père, prendre possession de la moitié de son héritage; puis il était revenu me

dire adieu à Beauvais, et il était parti delà, pour rejoindre sa mère et sa sœur à Rome. Son départ mavait laissé profondément triste, et ce fut une des causes qui me firent bientôt après quitter ce métier de soldat ennuyeux en temps de paix. iMais comme j'avais été sa première amitié avec un jeune homme de sa patrie, cette amitié avait jeté une profonde racine dans son cœur. Mon souvenir faisait désormais partie de sa vie. Nous entretenions une correspondance intarissable ; nous vivions véritablement en deux endroits à la fois, lui où j'étais, moi à Rome avec lui. Cette correspondance formerait un volume, et elle dévoilerait dans ce jeune homme, mélange de Breton et de Romain, une de ces natures mixtes curieuses à étudier, héroique et sauvage par le cœur, artiste et contemplative par Timagination ; ses deux patries incarnées dans un même homme. C'est ce

contraste qui m'attachait tant à lui, car j'en retrouvais un faible reflet en moi-même. Les grandes natures comme la sienne sont doubles. Donnez deux patries à un enfant, vous lui donnerez deux natures. On en jugera par les fragments des lettres de Saluce qui ont échappé aux hasards des années et que j'ai retrouvées classées dans la vieille armoire de la bibliothèque de mon oncle, où je les jetais après les avoir lues et relues.

Tout ceci était nécessaire à dire pour faire comprendre une des courses les plus inattendues et une dos disparitions les plus mystérieuses de ma jeunesse. Folie ou dévouement, peu importe ; ce qui est fait est fait, ce qui est dit est dit. Les confidences sont les confessions de Tamitié, et c'est à l'amitié aussi de les absoudre.

Un soir des derniers jours du mois de juillet, en rentrant à cheval, mon fusil en bandoulière sur mon épaule, dans la grande pelouse déserte qui s'étend entre deux quinconces de tilleul devant la porte du château de mon oncle, je fus très-étonné de trouver un postillon de la poste voisine du Pont-de-Pany, qui me remit une lettre

très-pressée, écrite de l'auberge du village, en me demandant une réponse.

Sans descendre de cheval, j'ouvris la lettre et je lus. La lettre était en italien, langue que mon long séjour en Italie m'avait rendue aussi familière que ma langue maternelle. En voici la traduction :

« Deux dames venant de Rome, informées par » le comte Saluce de *** que son ami est au chà- » teau d'Urcy, le prient de vouloir bien se rendre » à la poste du Pont-de-Pany, où elles l'attendent » à l'auberge, n'ayant d'espoir qu'en lui. Leur » nom ne lui est peut-être pas inconnu, mais elles » sont convaincues que leur qualité d'étrangères » et de fugitives suffirait pour leur assurer son » intérêt et sa bonté.

» Comtesse Livia D***.

» Et sa nièce, princesse Régina C***. »

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Je reconnus de suite les deux noms qui remplissaient les lettres de Saluée. Seulement je ne merendais pas compte de leur arrivée en France, de leur séjour dans une auberge de campagne, sur une route indirecte de Bourgogne, et enfin de ce titre de fugitives qu'elles ajoutaient à leur signature. Mon oncle que les grelots du cheval du

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postillon avaient attiré sur le perron du vestibule, souriait d'un air de finesse et de bonté à ma physionomie étonnée et à l'attention avec laquelle je lisais et relisais cette lettre.

— Pas de mystère avec moi, me dit-il en me raillant de l'œil, les héros de romans ont toujours besoin d'un confident. J'ai connu dans mon temps les deux rôles. Je ne pense pas que ce soit le premier que ces merveilleuses beautés errantes, dont le postillon a parlé en bavant son verre de vin, viennent m'offrir ; mais tu peux me donner le second, je serai discret, c'est la vertu de l'indulgence.

— Je vous jure, lui dis-je, qu'il n'y a, dans ce message, aucun mystère qui me concerne. Vous me reprochez souvent ma mélancolie et vous en savez la cause. Mon cœur est incapable de se reprendre à aucun charme ici-bas.

Il me montra du doigt le tilleul énorme et touffu sous l'ombre duquel j'avais arrête mon cheval.

— Tu vois bien ce tilleul, me dit-il, il est plus vieux que toi, n'est-ce pas?

— Oui.

— Eh bien, je l'ai déjà coupé cinq fois en vingt ans, et il a plus de sève et de branches que quand j'arrivai ici.

— Oui , lui répondis-je tristement, mais c'est un arbre, et je suis un homme. Essayez de lui fendre Técorce et de lui brûler la moelle, et vous verrez s'il refleurira !

Nous rentrâmes en causant et en badinant ainsi, lui gaiement, moi gravement. Je renvoyai le postillon avec un billet, disant que le nom de mon ami Saluée était un talisman pour moi, et que je descendrais presque aussi vite que le mes-

sager au Pont-de-Pany. Je ne pris que le temps de remonter à cheval, et je galopai par un sentier dans les bois qui abrégeait de moitié la route, pour arriver avant la nuit au Pont-de-Pany.

Je descendis de cheval. Un courrier italien, en magnifique livrée, me conduisit à travers la cour vers un petit pavillon isolé donnant sur les prés et qui faisait partie de l'auberge. 11 y avait deux ou trois chambres pour les voyageurs de distinction que la nuit surprenait souvent à cette poste, au pied de la montagne de Sombernon, où Ton n'ai-

mait pas à s'aventurer dans les ténèbres. Le courrier m'annonça à une femme de cliambre ou nourrice en costume des paysannes de Tivoli , costume qui me fit battre le cœur, parce qu'il me rappelait Graziella. Cette femme , très-âgée , m'ouvrit la porte de l'appartement de ses maîtresses, et j'entrai.

Je crus, en entrant et en apercevant la foudroyante beauté de la jeune princesse qui se leva pour venir au-devant de moi, que mon oncle avait raison, et que, si le cœur créait quelquefois la beauté, la beauté aussi était capable de créer un nouveau cœur dans celui qu elle enveloppait d un tel rayon. Il faut que je lente au moins de décrire la scène, qui ne s'est jamais eifacée depuis de mon regard.

La chambre était vaste, meublée comme une chambre d'auberge de village, de deux grands

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lits à rideaux bleu-de-ciel, de vaches, de caissons de voiture, de châles et de manteaux de voyage couverts de poussière et jetés sur les chaises ou sur le tapis. Une seule fenêtre ouvrait sur une large vallée de prairies; les derniers rayons du soleil éclairaient la chambre et les figures de cette lueur poudreuse et chaude qui ressemble à une pluie d'or sur le sommet des arbres et des horizons. Cette lueur tombait à travers le rideau bleu entr'ouvert, en diadème rayonnant sur le sommet de la tête, sur le cou et sur les épaules de la jeune fille. Elle était grande, svelte, élancée; mais sans aucune de ces fragilités trop délicates et de ces maigreurs grêles qui dépouillent de leur carnation les jeunes filJes de seize à dix-huit ans dans nos climats tardifs du Nord. Sa taille, ses bras, ses épaules, son cou, ses joues, étaient revêtus de cette rondeur du

marbre qui dessine la plénitude de vie dans la statue de Psyché de Ganova. Rien ne flécbissait, quoique tout fut léger et aérien dans sa taille. C'était l'aplomb, sur un orteil,'de la danseuse qui relève ses bras pour jouer des castagnettes sur le sable de Gastellamare. Elle était vêtue de soie noire, comme toutes les Italiennes de ce temps. Elle n'avait, sur cette simple robe, ni châle ni fichu qui cachassent ses épaules ou qui empêchassent le tissu serré de soie de dessiner, comme un vêtement mouillé, les contours du corps. La robe était très-courte, comme si celle qui la portait eût grandi depuis qu'elle était faite; elle laissait se dessiner et se poser sur le tapis deux pieds un peu plus grands et un peu moins sveltes que ceux des Françaises. Ces pieds ne portaient point de souliers ; ils flottaient en liberté dans des pantoufles de maroquin jaune, revêtues de paillettes

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d'acier et brodés de lisérés de diverses couleurs. Son cou était entièrement nu ; un gros camée retenu par un ruban de velours noir, relevait seul son éclatante blancheur. Soit effet de soleil effleurant son front par le haut de la fenêtre, soit effet de rémotion et de la pudeur dont la présence d'un inconnu et ce qu'elle avait à me dire l'agitaient d'avance, soit nature inondée de vie, toute la coloration de sa personiie semblait s'être concentrée dans son visage.

Quant à l'expression de ses yeux, d'un bleu aussi foncé que les eaux de Tivoli dans leur abîme, de sa bouche, dont les plis graves et un peu lourds semblaient à la fois envelopper et dérouler son âme, de cette douceur qui s'élançait, et de cette majesté naturelle qui se retenait dans son élan vers moi, je n'essayerai jamais de la décrire. On ne décrit pas la lumière, on la sent.

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Une résille de soie cramoisie, comme les femmes du Midi en mettent sur leur tête en voyage ou à la maison, enveloppait ses cheveux. Mais les larges mailles du réseau, déchirées en plusieurs endroits par le frottement de la voiture, en laissaient échapper des boucles touffues çà et là, et laissaient voir leur masse, leur souplesse et leur couleur. Ces cheveux étaient blonds, mais de cette teinte de blond qui rappelle le tuyau de la paille de froment calciné et bronzé par le mois de la canicule dans les plaines de la campagne de Rome; blond qui est un reflet de feu sur les chevelures du midi, comme il est un reflet de glace sur les chevelures du nord. Ses cheveux, à leur extrémité, changeaient de couleur comme ceux des enfants ; noués au sommet de sa tète sous la résille par un ruban de feu, ils formaient une espèce de diadème n aturel sur lequel brillait le soleil .

Telle s'avançait vers moi la princesse Régina. Je ne savais s'il y avait plus d'éblouissement que d'attendrissement dans ses traits. Je restais immobile et comme asphyxié d'admiration.

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A côlé d'elle, sur un matelas étendu à terre et recouvert d'une fourrure blanche tigrée de noir, reposait, la tête appuyée sur son coude, une leninK; âgée enveloppée d un manteau de velours noir. Son visage, quoique affaissé et plissé à grandes rides sur les joues et vers le double menton, conservait Tempreinte d'une grande beauté

disparue, mais qui a laissé sa place visible encore sur la figure. Un nez modelé comme par le ciseau du statuaire; des yeux noirs largement fendus sous les arcades des sourcils ; une bouche fléchissant aux deux bords, mais dont les lèvres gardaient de grands plis de grâce et de force ; des dents de nacre ; un front large et mat, divisé par la seule ride de la pensée au milieu ; des boucles de cheveux noirs, à peine veinées de blanc, sortant à grandes ondes d'une résille brune, et enroulées comme des couleuvres sur le creux de ses tempes; un air languissant et maladif dans les teintes de la peau, dans la langueur des poses et dans le timbre creux et cassé de l'accent : telle était la comtesse Livia D***, grand'mère de la jeune femme.

Elle se souleva avec effort sur le coude à mon apparition dans la chambre; elle suivait de l'œil

la physionomie et les mouvements de sa petitefille, comme si Tune eût été la pensée, l'autre le geste et la voix de cette scène. On voyait que toute Tàme de la mère n'était plus en elle, mais dans son enfant.

— Monsieur, me dit en italien la jeune femme, avec une voix qui tremblait un peu, et avec un timbre si sonore et si perlé, qu'on croyait en l'écoutant entendre couler des perles sur un bassin, je suis la princesse Régina, et voilà la comtesse Livia, ma grand'mère. Je sais par celui qui est votre ami et qui est pour moi tout..., que ce

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nom de Saluce suffit pour toute introduction de vous à nous et do nous à vous ; il est le nœud de notre cœur et du vùtre. Vous savez notre vie par ses lettres; nous vous connaissons par les vôtres; il n'a pas de secrets pour nous, vous n en avez pas pour lui. Nous vous connaissons donc, quoique nous ne nous soyons jamais vus, comme si j'étais Saluce et comme si vous étiez moi-même. Supprimons donc le temps et les cérémonies entre nous, ajouta-t-elle.en s'approchant vivement de moi comme si elle eût été ma sœur, et, en me prenant la main dans ses belles mains tremblantes, soyons amis en une heure comme nous le serions en dix ans. Que sert le temps, dit-elle encore avec une petite moue d'impatience où éclatait l'énergie de sa volonté, que sert le temps s'il ne sert pas à s'aimer plus vite?

Eli disant cela, elle rougit comme un charbon sur lequel l'haleine vient de souffler dans le foyer qui couve. Je souris, je m'inclinai, je balbutiai quelques mots de bonheur, de dévouement, de services à toute épreuve, d'amitié pour Saluce, qui avait eu raison de voir en moi un autre luimême. La vieille femme faisait, à tout ce que disait sa fille et à tout ce que je répondais, des gestes de tête d'assentiment et des exclamations approbatives. Régina se plaça à ses pieds, sur le bord du matelas, et je pris une chaise sur laquelle je m'assis à une certaine distance de cet admirable groupe.

— Eh bien, nous allons tout vous dire en deux paroles, s'écria Régina en levant ses beaux yeux humides sur mon visage, comme pour m'interroger ou me flécliir. Mais d'abord, reprit-elle en s'interrompant, comme si elle eût commis une étourderie, folle que je suis! dit-elle, j'ai une lettre pour vous, et je ne vous la donne pas !

En disant cela, elle lira de son sein une feuille de papier pliée en cœur, et me la remit toute chaude encore de la chaleur de sa robe. Le papier n'était pas cacheté, je rouvris. Je reconnus la main de Saluce et je lus :

« Château-fort de '**, États romains.

« Celle qui te remettra ce papier est plus que » ma vie. Je suis prisonnier; mais je me sentirai » libre si elle était libre au moins, elle. Elle va » en France cacher son existence et son nom. Je » ne puis l'adresser qu'à toi ; cache-moi mon Iré- » sor, et sois pour elle ce que j'aurais été pour » celle que tu as aimée.

» Saluce. »

Je ne fus nullement surpris de cette lettre et de la prison d'État d'où elle était datée. Les lettres précédentes de Saluée m'avaient assez préparé à quelque catastrophe de ce genre. Cependant je fis une exclamation de douleur plus que d'étonnement.

— Hélas! oui, dit la vieille femme, en nous sauvant il s'est perdu, lui ! Mais patience ! le procès se jugera; j'ai des amis encore dans les juges. La justice triomphera, je n'en doute pas.

— Et l'amour! s'écria la jeune fille en baisant un portrait qui était incrusté dans un bracelet au bras de la comtesse, et dans lequel je reconnus le portrait de Saluce.

Alors elles me racontèrent tour à tour, et souvent toutes deux à la fois, le dénoùment d'une passion dont je connaissais déjà toutes les phases par la correspondance do mon ami. Dos torrents

de larmes furent versés pendant ce récit par les deux étrangères. Je retenais à peine les miennes. Elles finirent par implorer mes conseils, ma direction et mon appui, pendant l'exil auquel les condamnait leur infortune. Si l'amitié et la pitié n'avaient pas suffi pour me commander le plus absolu dévouement à leur sort, la merveilleuse beauté de Régina ne m'aurait pas laissé la faculté même d'hésiter. Son regard, sa voix, son sourire, ses larmes, le tourbillon d'attraction dans lequel elle entraînait et subjuguait tout ce qui l'approchail, ne me faisait sentir que le bonbeur de me dévouer à la fois à un devoir et à un entraînement. Je n'étais pas amoureux ; l'état de mon àme, mon devoir envers mon ami captif, m'auraient fait un crime de la seule pensée de Taimer. Mais j'étais bien plus qu'amoureux. Ses regards avaient absorbé ma volonté. Je m'étais

sciîti pénétrer dans cette atmosphère de rayons, de langueur, de feu, de larmes, de splendeur et de mélancolie, d'éclat et d'ombre, qui enveloppait cette magicienne de vingt ans. Je Taurais suivie involontairement, comme la feuille morte suit le vent qui court. Un ami, un sauveur, un frère, un complaisant un escl'ave, un martyr, une victime volontaire, elle pouvait tout faire de moi, tout, excepté un amant !

Elle le voulut et elle le fit.

Je dinai avec les deux étrangères, je restai longtemps encore après, à la fenêtre sur les prés qu éclairait une belle lune, à causer à voix basse avec Régina de son amour et de mon malheureux ami. Sa grand mère, malade et toujours couchée sur le matelas, gémissait et soupirait dans l'ombre de la chambre sur l'horrible perspective de mourir à l'étranger, en laissant sa petite-fille à

la merci de Texil ou de la tyrannie qui voulait opprimer son cœur ! Je la consolais par Fespérance de la liberté sans doute bientôt rendue à Saluce, et par mes protestations de dévouement à leur infortune passagère. Nous roulions différentes idées dans nos esprits sans nous arrêter à aucune. Enfin je les engageai à se reposer toute la matinée du lendemain au Pont-de-Pany, pour que ce repos rendît des forces à la comtesse ; je lui promis de revenir le soir du jour suivant me mettre à leurs ordres pour les suivre là où elles auraient décidé d'aller s'établir. Je dis à la grand'mère de me regarder comme un fils, à Régina de se fier à moi comme à un frère. En retrouvant dans ma bouche les mots et l'accent de leur patrie, que j'avais conservés depuis mes longs séjours à Rome, elles croyaient retrouver leur ciel et leur nature. Je pris congé d'elles et je remon-

tai lentement, les yeux tout éblouis, Toreille toute sonnante, le cœur tout troublé, les gorges creuses et sinistres qui serpentent du Pont-de- Pany au château d'Urcy. Mon oncle dormait depuis longtemps.

A son réveil, je lui racontai la scène de la veille et la résolution que j'avais prise de me dévouer aux. deux étrangères. 11 fit semblant de me croire sur parole, mais je voyais bien à ses sourires qu'au fond il ne me croyait pas aussi désintéressé dans cette rencontre que je l'étais en effet. Quoi qu'il en fût, il ne se fâchait jamais de

rien ; c'était rindiilgence de nature vieillie dans la réflexion sur Tinutilité des sévérités.

— Fais ce que tu voudras, me dit-il, voilà le tiroir de mon secrétaire ; prends-y avec mesure, mais avec liberté. Si c'est un amour, le temps le guérira; si c'est une amitié, le temps pourra bien la dénaturer. Tu es bien jeune pour être le tuteur d'une femme aussi belle que tu dépeins ton Italienne ; prends garde au cœur; il n'est jamais plus près de se réveiller que quand il dort 1

Je le rassurai : j'avais horreur même du nom d'amour. Je lui montrai quelques-unes des lettres de Saluce. Je lui racontai toute l'histoire de la passion de ces deux cœurs prédestinés pour ainsi dire l'un pour l'autre.

Mais je m'aperçois trop tard, en recueillant et en complétant ces notes, que je n'ai pas noté l'histoire de ces deux amants. Je vais la rétablir ici,

grâce aux lettres de Saluée, qui subsistent presque toutes dans le grand coffre de papiers que j'ai rapporté des débris de la bibliothèque d'Urcy.

J'ai dit que le père et la mère de mon ami habitaient Rome d.^puis la fin de la guerre de la Vendée ; ils avaient un fils et une fille. Ils étaient riches ; ils tenaient aux États romains par leur l)alais de Rome, et par des terres considérables, mais de peu de revenu, dans les Abruzzes. Ils avalent un fils et une fille à peu près du même

âge. Leur fille s'appelait Clotilde. Le frère et la sœur se ressemblaient comme deux jumeaux. Cette ressemblance, qui avait fait souvent le charme et le jeu de leurs parents pendant leur première enfance, devait plus tard devenir fatale à Saluce. On va voir comment.

Quand leur fille Clotilde eut atteint l'âge de douze ou treize ans, le père et la mère de Saluée la mirent dans un de ces nombreux couvents de Kome, d'où les filles des maisons nobles d'Italie ne sortaient alors que pour leur mariage. Ce couvent, débris d'un plus vaste monastère de femmes, réduit par la Révolution à un petit nombre

de religieuses âgées et infirmes, n'en comptait plus que trois ou quatre ; il ne comptait non plus que sept ou huit jeunes filles des grandes maisons de l'État romain. Deux seulement, parmi ces élèves, touchaient à Tadolëscence, c'était Clotilde et Régina. Les autres étaient des enfants de sept à huit ans. Ce rapprochement d'âge et cette différence de patrie, au milieu de l'isolement que la supériorité des années créait entre les deux jeanes fdles, devaient naturellement les resserrer plus étroitement entre elles. Elles ne tardé-, rent pas à contracter une de ces amitiés passionnées qui font le charme et la consolation de ces solitudes, où les cœurs neufs trouvent d'autres cœurs neufs comme eux pour recevoir et pour échanger leurs premières confidences.

Le couvent était situé dans ce quartier immense et désert de la Longara, qui s'étend de

Transtevère jusque derrière la colonnade de Saint-Pierre. C'est une rue sans fin, dont les façades sont tour à tour des palais, des monastt'res ou des maisons d'un aspect misérable, autrefois habitées par les nombreuses familles pauvres attachées par des fonctions aux autels, aux sacristies et à Tentretien de cette basilique, capitale du catholicisme. Au temps dont je parle, ces maisons paraissaient désertes ou peuplées seulement de vieillards, de pauvres femmes et d'indigents. En entrant dans cette rue, dont on comprenait l'antique splendeur à quelques portails admirables d'églises, et à Tarchitecture délabrée de quelques grands palais, on éprouvait une de ces impressions que Ton ne connaît guère dans le nord de l'Europe, une tristesse orientale, une mélancolie dans la lumière, une consternation éclatante qui serre le cœur sans qu'on sache

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pourquoi. C'était le contraste d'un ciel bleu et net comme le lapis se réverbérant sur des tuiles rouges et sur des pavés brûlants, dans une solitude et dans un silence qui donnaient au jour quelque chose de l'immensité vague et de la terreur de la nuit. 11 m'est arrivé souvent de parcourir d'une extrémité à l'autre cette longue avenue de murs brûlants, au milieu de la journée, sans apercevoir un seul être se mouvoir dans toute son étendue, et sans entendre un seul pas retentir sur ses pavés. Quelques chats plaintifs traversant précipitamment la chaussée et se glissant d'une lucarne à l'autre ; un âne abandonné et chargé de son bât, broutant l'herbe entre les fentes du seuil des palais ; de temps en temps, un des volets, tous uniformément fermés, s' ouvrant poussé par le bras nu de quelque femme invisible, puis se refermant sans bruit sur le vide,

OU sur le sommeil ; de longues cordes tendues d'une fenêtre à l'autre, où les blanchisseuses étendent leur linge et les pauvres mères leurs haillons, pour les sécher au soleil ; au fond de la rue, les longues ombres portées de la colonnade de Saint-Pierre, semblables aux obscurités d'une forêt mystérieuse de pierres ; et au-dessus, dans le ciel, la coupole, découpant sur le fond du firmament son globe, ses galeries aériennes, et sa dernière balustrade sous la croix ; semblable au balcon du palais d'un dieu : voilà l'austère physionomie de ce quartier^de Rome. Si une de ces portes s'ouvre pendant que vous passez, et si vous jetez un regard dans l'intérieur de ces demeures, vous voyez de grandes cours où le soleil rejaillit sur les dalles du pavé, sur les conques des fontaines ou sur les marbres des statues encaissées dans les niches des façades ; et, au fond

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de la cour, de grands jardins en pente roide, coupés de gradins de marbre et plantés régulièrement de hauts cyprès, qui s'étendent, comme dans le jardin papal du Vatican, jusqu'aux murs de briques ébréchés et tapissés de lierre des ramparts de Rome. Telle était la Longara.

Le couvent, que j'ai visité depuis avec Saiuce, ne consistait plus qu'en une grande masure basse percée de sept ou huit fenêtres à plein cintre, grillées de fer, qu'un grand mur qui n'ouvrait que par une petite porte empêchait d'apercevoir de la rue. Derrière cette aile dégradée de l'ancien monastère, on voyait un monceau de ruines

recouvertes à demi de végétations pariétaires, quelques murs encore debout, percés à jour, et de grandes fenêtres sans châssis par lesquelles on voyait le ciel; un jardin presque inculte montait derrière ces ruines du couvent démoli vers les ramparts par une large allée, autrefois pavée, maintenant tapissée de hautes herbes sèches ; sous les murs mêmes, une autre allée transversale, et presque toujours à l'ombre, serpentait en suivant la courbe des bastions. Il y avait, aux deux extrémités, une statue de sainte verdie par l'humidité des lierres et des mousses de la muraille. C'était la promenade habituelle des religieuses et des jeunes recluses de ce couvent ruiné. En descendant vers la rue, on apercevait un long cloître extérieur dont le toit en terrasse portait sur de petites colonnes de marbre blanc. Ce cloître servait d'avenue à une petite chapelle de belles

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pierres jaunes comme celles de Saint-Pierre de Rome. Deux anges de marbre noir, à demi-couchés sur Tentablement du portail, et se tendant les bras, comme pour s'aider à porter un fardeau, unissaient leurs mains pour élever un calice. Les portes-fenêtres des cellules des religieuses, et les cellules des deux élèves plus âgées ouvraient sur la terrasse fermée par le toit plat de ce cloître. Une statue de laTierge, tenant son enfant comme pour l'allaiter, surmontait, sous le cloître môme, une fontaine alimentée par une dérivation de l'immense chute de l'Aqua Paulina, et qui, murmurant jour et nuit sous les arcades, remplissait cette solitude du seul bruit de vie qu'on entendit dans ce silence de tous les vivants.

Tel était le monastère habité par les deux amies.

Quoique Clotilde fût plus âgée de quelques mois que Régina, le développement du corps et de l'âme, plus rapide dans les jeunes filles du Midi, toutes couvées qu'elles soient à l'ombre, avait effacé toute distance entre elles. Leurs pensées et leurs sentiments étaient au môme niveau que leurs fronts. A peine avaient-elles passé quelques semaines ensemble, que leurs impres-

sions naissantes s'étaient échangées entre elles comme entre deux sœurs qui auraient sucé le même lait au sein de la même mère. Leurs familles, sans être dans des rapports de société habituelle, se connaissaient de noms et se rencontraientdans les mêmes salons de cardinaux ou de princes romains. Quand la mère de Saluée venait visiter Glotilde au parloir, elle demandait à voir aussi Régina. Quand la grand'mère de Régina, la comtesse Livia, venait plus fréquemment encore passer de longues heures avec la supérieure et avec sa petite-fille, elle ne manquait jamais de demander la jeune Française. Elles s'habituaient ainsi dedans et dehors à se considérer comme d'une même famille. Leur attachement lune pour l'autre s'en augmentait. Tout leur paraissait indivisible entre elles, enfance et jeunesse, couvent et monde, éducation et vie.

On a vu, par le portrait de Régina, à dix-neuf ans, ce que devait être sa figure à quatorze ans. Quant à Glotilde, je ne l'ai jamais vue ; je ne connais d'elle que les portraits que son frère me faisait souvent de sa figure, et par la prodigieuse ressemblance qu'elle avait, disait-il, avec lui. Il me la dépeignait comme une jeune fille plus ita-

lienne de nature et de traits que Régina ellemême, aux yeux noirs, au front pâle, aux cheveux lisses et foncés, aux lèvres sérieuses, à l'expression pensive et ferme; mûre avant Tàge, triste avant la douleur, éloquente avant la passion, un pressentiment incarné de la vie, de Tamour, de la mort-, Tombre d'une statue projetée par le soleil sur la dalle d'un tombeau du Vatican. Son regard, me disait-il, creusait ce qu'il regardait ; sa parole sculptait, au contraire, ce qu'elle avait vu ou imaginé. Elle se gravait ainsi ellemême dans la mémoire de ceux qui l'avaient vue une seule fois, comme s'il y avait eu une magicienne dans la jeune fille. Mais cette magie, ajoutait-il, n'était pas de la terreur, c'était de l'attrait; on l'adorait en l'admirant.

Elle était déjà dans le monastère depuis quelques mois, lorsque Régina y fat amenée par sa grand'mère pour achever son éducation. Régina, gâtée et adulée jusque-là par sa grand'mère, et effrayée par le costume et par la vieillesse des religieuses, se jeta naturellement d'instinct dans l'idolâtrie de sa seule compagne Clotilde. Les dis-

tractions des études de femmes dans un cloître à demi-désert d'Italie n'étaient pas de nature à occuper beaucoup les heures et les imaginations actives de deux recluses de leur âge. On sait ce qu'était alors la vie de ces couvents : des cérémonies religieuses plus propres à fanatiser les sens qu'à édifier les âmes, des parfums, des tableaux, des fleurs, des musiques dans la chapelle; des livres mystiques, des processions,des rosaires sans fin et sans idées, des pratiques enfantines, des coutumes austères, des recueillements extérieurs, des méditations marquées au cadran à différentes heures du jour; un peu de musique et de poésie sainte enseignée aux élèves par des maîtresses affiliées à la maison ; de lentes promenades dans l'enceinte cloîtrée, de longues solitudes imposées aux novices dans leurs cellules; la diversion de quelques visites de dignitaires de

l'Église, protecteurs du couvent; les sermons familiers de quelques prédicateurs célèbres de la paroisse au carême et aux avents ; la monotonie dans le vide, l'importance dans le rien, un sensualisme pieux sanctifié par le mysticisme : voilà l'éducation de l'Italie et de l'Espagne alors. Il n'y avait pas de noviciat plus propre à annuler toutes les facultés raisonnables, et à en allumer ou à en égarer une seule : l'imagination. Aussi était-ce l'effet ordinaire de ces réclusions des jeunes filles. Piété dans les habitudes, vide dans l'esprit, 'passion dans le cœur. Telles sortaient de là ces véritables orientales de l'Europe, pour entrer, de l'ignorance et de la puérilité des cloîtres, dans la liberté et dans la volupté de la vie.

Mais Glotilde, avant d'entrer par circonstance dans ce couvent, à cause d'une absence de son père et d'une maladie de langueur de sa mère,

avait reçu déjà, dans la maison paternelle, une éducation très-supérieure à cette ombre d'éducation cloitrée. Son père, sa mère, une gouvernante lettrée amenée par eux d'Angleterre à Rome, lui avaient enseigné de bonne heure, et presque audessus de la mesure de son âge, tout ce qui compose, à Paris ou à Londres, l'éducation d'une jeune fille accomplie. Elle avait étudié l'histoire : elle avait reçu les principes des arts; elle avail lu, par fragments, les grands poètes traduits de l'antiquité; elle parlait trois langues sans les avoir apprises autrement que par l'usage, le français, l'anglais, l'italien. Elle avait entendu, chez son père et chez sa mère, les entretiens sérieux des hommes distingués de ces trois nations, entretiens que les enfants n'ont pas l'air d'écouter, mais qu'ils retiennent. Les émigrés français eux-mêmes étaient des novateurs audacieux en

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comparaison des idées et des mœurs de Fltalie cloîtrée. Clotilde, quoique pieuse comme sa mère, planait, toute jeune qu'elle était, sur Tignorance et sur la puérilité des dévotions de son cloître.

Elle avait apporté au couvent quelques volumes de choix de ses meilleurs livres d'éducation anglais et français, que les religieuses romaines avaient admis sans les comprendre, et dans lesquels elle s'instruisait ou se charmait elle-même, pour se préserver de l'oisiveté et de la contagion de commérages de ce petit monde séquestré de toute idée. Son exemple et sa conversation instruisaient plus Réginaque les fastidieuses leçons de ces religieuses, ignorantes comme des enfants en cheveux blancs.

Clotilde avait éprouvé pourRégina, au premier coup d'œil, la même inclination naturelle qui avait entraîné Régina vers la jeune Française. La

merveilleuse beauté de l'Italienne avait élo comme un rayon flottant sur les murs de sa cellule; son cœur avait bientôt suivi ses regards. La beauté, surtout quand elle est composée de ce mystère qu'on appelle charme, ne darde pas seulement du front de la femme dans le regard de rhomme: elle impressionne différemment, mais elle impressionne aussi les yeux et le cœur entre de jeunes beautés du môme sexe; elle produit chez les hommes T amour, chez les femmes l'admiration et l'attrait de Tàme. La beauté est un don inconnu et une puissance magique. 11 n'est permis à aucun être vivant d'y échapper. Être belle, c'est régner.

Ces deux jeunes filles sentirent l'une par l'autre cette puissance occulte de la beauté diverse, mais éclatante chez toutes deux. Cette diversité même, ou cette opposition de beauté, concentrée

dans Glotilde, rayonnante, transparente, explosive pour ainsi dire dans Régina, fut, peut-être à leur insu, une des causes qui les attira davantage l'une vers Tautre. Les contrastes s'attirent, parce qu'ils se complètent. Leur amitié devint l'unique sentiment d'existence qu'elles eussent ainsi dans cette solitude. Les petites filles qui venaient après elles étaient trop enfants, les religieuses étaient trop avancées en âge et trop submergées dans leurs minuties et dans leurs pratiques pour offrir aucune occasion d'aimer à ces deux ànies de quatorze et quinze ans. Elles se sentaient refoulées sympatiquement l'une contre l'autre, et elles s'en réjouissaient intérieurement; car, bien qu'innocentes contre leurs cœurs, leur amitié était jalouse; elles auraient été malheureuses de la moindre rivalité d'affection.

Elles ne couchaient point dans le dortoir des plus petites pensionnaires; elles avaient pour elles deux cellules laissées vides par la mort de deux des anciennes recluses du couvent, à la suite des cellules des religieuses. Les deux petites chambres n'étaient séparées que par un mur : elles prenaient jour sur la terrasse au-des-

SUS du cloître, en sorte que, bien que les clefs des portes de leurs cellules, qui donnaient sur le corridor, fussent retirées chaque soir par la supérieure, Glotilde et Régina n'avaient qu'à ouvrir leurs fenêtres et à faire trois pas, à pieds nus, sans bruit, sur les dalles de la terrasse, pour passer de Tune chez l'autre, et prolonger longtemps dans la nuit les lectures, les entretiens ou les rêveries qui les avaient occupées le jour.

La règle de la maison les obligeait à se coucher à huit heures, môme l'été, au moment où la lune et les étoiles donne le plus d'attrait au spectacle du firmament, et où la brise rafraîchissante qui souffle à cette heure-là des gorges de Tusculum, de Laricia ou de Tibur, commence à frissonner dans les flèches à peine ondulante des cyprès.

C'était précisément l'heure où les âmes des deux jeunes amies commençaient à s'éveiller et

à s'agiter aussi, après T affaissement des heures brûlantes du jour, et où elles éprouvaient le besoin de respirer à la fois des frémissements de feuillage, des murmures de fontaines, et ces rêves à deux ces délicieux dialogues à demi-voix qui doublent la vie en la reflétant.

Aussi, presque tous les soirs, aussitôt que les religieuses enfermées dans les cellules voisines avaient achevé les dernières dizaines de leurs rosaires et éteint la lampe de leur prie-Dieu, Tune des deux amies se levait doucement, poussait sans bruit sa fenêtre et passait dans la cellule de son amie qui Fattendait. Là, assises Tune et l'autre sur les bords de leur lit, ou sur le seuil de la fenêtre, en face des murs noirâtres qui bornaient d'ombres dentelées le jardin sous cette voûte éloilée du ciel, au bruit éternel de la fontaine gazouillant sous leurspieds dans le cloître inférieur, elles

laissaient sonner, sans les entendre, aux églises voisines, les heures recueillies de ces belles nuits.

De quoi ne parlaient-elles pas à voix basse ! De leur tendresse toujours croissante Tune pour i autre, du besoin incessant de se voir et de se levoir, de leur chagrin quand la règle de la maison ou les occupations de la journée les avaient séparées un moment, de la similitude si complète de leurs impressions qui leur semblaient naître

GV RÉGI N A

dans deux cœurs et dans deux regards d'une seule pensée, de leurs études, de leurs poètes, de leur musique surtout, qui leur plaisait davantage encore que les vers, parce que les notes plus vagues disent plus d'infini et plus de passion que les mots ; du ciel, des étoiles, des grandes cimes des cyprès qui faisaient tourner lentement leurs longues ombres autour d'eux, comme des aiguilles de cadran qui mesurent le temps sur le sable; des campagnes libres, des déserts peuplés de ruines, des solitudes voilées de chênes verts et des cascades murmurantes qui leur étaient cachées par ces grandes murailles derrière les remparts de Rome, des villas de leur enfance, vers Albano ou Frascati ; du bonheur de s'y retrouver un jour ensemble à l'époque où les vendangeurs et les vendangeuses d'Itri ou de Fondi dansent au tournant des chemins, où ils vont s'endormir aux

airs napolitains des pe fera ri (joueurs de musette) ; enfin de leurs familles, de leurs parents, de leurs nourrices, de leurs patries si éloignées l'une de l'autre; des tempêtes et des neiges, de rOcéan, de l'Angleterre et de la Bretagne, des châteaux cerclés de tours gothiques de ces provinces, si différents de Féternelle sérénité des villas ouvertes par tous les pores au soleil des collines romaines !

Ces conversations ne tarissaient jamais et suivaient, pour ainsi dire, le monotone écoulement et le gazouillement mélancolique de TAqua Paulina, qui tintait en bas dans le bassin de marbre. Leurs têtes tournées Tune vers l'autre, leurs beaux bras entrelacés tantôt sur les genoux de Tune, tantôt sur les genoux de l'autre, les boucles flottantes de leurs cheveux mêlées sur leurs épaules deminues par les bouffées du vent de nuit qui caressait

la terrasse, les faisaient ressembler à deux belles cariatides de marbre blanc, accroupies sous le balcon d'une villa romaine, sur lesquelles glisse la lame, s'épaissit ou s'éclaircit l'ombre, et tombe la rosée pendant toute une nuit d'été.

Il fallait que ces nuits les eussent bien frappées elles-mêmes, puisque Régina, trois ou quatre ans plus tard, et longtemps après la perte desonamie, ne cessait pas de se les rappeler et de me les peindre dans un langage mille fois plus sonore et plus pénétré de ces émanations de la terre, du ciel et du cœur que le mien.

Peut-être aussi ces conversations nocturnes et secrètes avec son amie ne T avaient-elles tant frappée que parce que ce furent ces longs entretiens qui devinrent l'occasion et Torigine de son amour et de sa destinée.

On conçoit que les pensées des deux recluses devaient être, en effet, souvent reportées vers leurs deux familles. Réginanc connaissait de la sienne

es KÉGINA

que sa grand mère, dans le palais de laquelle elle avait été élevée à***, sa nourrice, son tuteur, le prince** * et quelques abbés ou monsignori , parents et habitués de sa maison, qui fréquentaient à Rome ou à*** les salons de la comtesse de Livia. Mais Clotilde avait un père, une mère, un frère surtout, compagnon et ami de sa première enfance, maintenant relégué dans sa première patrie. Elle adorait ce frère, elle en parlait sans cesse à son amie, qui ne se lassait jamais de ramener l'entretien sur lui. Elle voulait savoir son âge, sa figure, sa taille, ses traits, son caractère, la couleur de ses yeux et de ses cheveux, jusqu'au son de sa voix et aux habitudes de ses gestes.

Clotilde lui disait :

— Je n'ai pas besoin de te faire et de te refaire sans cesse son portrait. Regarde-moi : jamais la nature n'a fait deux êtres plus parfaitement sem-

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blables dévisage, de cœur et d'âme, que mon frère et moi. Nous avons été portés dans le môme sein, par la même mère, à peu près dans le même temps, au milieu des mêmes pensées de malheur, de proscription, d'exil, qui attendrissaient et assombrissaient le même cœur; nous sommes nés dans les mêmes climats nuageux, au bord et au bruit des tempêtes du même Océan ; nous avons erré ensemble dans les mêmes berceaux. Sur les mêmes vagues, cherchant et perdant tour à tour les mêmes asiles, nous avons passé ensuite ensemble dans ces mêmes palais et dans ces mêmes villas de Rome, devenue notre troisième patrie, nous y avons épanoui ensemble comme deux plantes frileuses transplantées au Midi, nos corps, nos yeux, nos âmes à ton beau soleil ; nous y avons cependant nourri toujours ensemble les souvenirs lointains de nos premiers ciels et de nos premières

infortunes, en sorte que nous avons l'un et l'autre conservé quelque chose de l'ombre triste et froide de la Bretagne, dans le rayonnement extérieur de ton Italie. Romains par les sens, Bretons par le cœur, tièdes comme notre nouveau ciel, sévères comme notre ancien sol, rêveurs comme ces nuits, graves comme nos brumes, voilà mon frère et moi au dedans. Quant à l'extérieur, du moins lorsqu'il avait seize ans et qu'il partit pour la Bretagne, s'il avait revêtu mes vêtements, et que j'eusse revêtu les siens, notre mère elle-même aurait eu de la peine à nous reconnaître. Je suis son ombre et il est mon miroir. Mais F âge à présent aura dû le changer un peu. Dieu î que je voudrais le revoir, sur son beau cheval noir et sous ses armes dont il m'écrit de si vives descriptions, avec cet enthousiasme militaire de nos Bretons pour son nouveau métier.

— Et moi donc, disait Régina, que je voudrais le voir ! Il me semble que c'est encore toi que je verrais, que je Faimerais comme je t'aime, que je lui parlerais comme je te parle, et que je ne serais pas plus intimidée avec lui qu'avec toi.

Et les deux amies s'embrassaient et se mettaient à rire et à rêver tout bas, de peur que le bruit de ces conversations ne réveillât, les religieuses.

La vérité, à ce que m'a dit plus tard Régina, qnand elle eut Fâge de sonder de Tœil son propre cœur, c'est qu'en adorant Glotilde elle aimait déjà deux êtres en elle sans s'en douter, son amie et le frère de son amie, qui se confondait dans son imagination avec elle tellement, qu'il lui était impossible de séparer les deux images, tant est

REGIKA i.j

puissante, dans une imagination solitaire qui no se nourrit que d une seule idée et d'un seul sentiment, la répercussion continue d'un seul être aimé sur le cœur ! Régina dédoublait dans sa pensée son amie pour l'aimer davantage en aimant son frère dans elle, et elle encore dans ce frère absent ! Je n'aurais jamais cru à ce phénomène qui dédouble et double l'être aimé, et je l'aurais pris pour une conception imaginaire de poCte, si je ne l'avais pas vu de mes yeux dans l'âme de Régina.

Deux années s'écoulèrent ainsi pour les deux compagnes de solitude sans varier en rien leur existence, si ce n'est en accroissant chaque jour la tendresse qu'elles avaient l'une pour l'autre, (jn développant leur âme, en achevant et en mùî issant leur beauté. Clotilde touchait à dix-huit ans et Régina à seize. La mort de la mère de

Clotilde, à la suite de sa maladie de langueur, plongea sa fille dans une douleur sourde et lente qui la consuma dans les bras de Régina. La nouvelle de la perte de son père et Tabsence forcée et prolongée de son frère achevèrent d'évaporer une vie qui s'était concentrée dans ces trois pensées, et qui ne tenait plus à la terre que par une racine. Cette dernière racine allait être tranchée aussi. On annonça au couvent que Régina allait en sortir pour être fiancée au prince de**', parent et ami de son tuteur.

En effet, la comtesse Livia vint retirer du couvent sa petite-fille pour la garder quelques mois chez elle, dans sa villa de F... Les deux amies ne pouvaient s'arracher des bras l'une de l'autre. Régina jurait à sa grand'mère qu'elle préférait se faire monaca pour le reste de sa vie à la douleur de quitter pour longtemps son amie malade. On lui

promit que l'absence ne serait pas longue, que le mariage serait ajourné à deux ou trois ans de là; elle fut enlevée, presque de force, par la comtesse Livia, par ses femmes et par sa nourrice. Les portes du couvent se refermèrent sur la pauvre Clotilde. Sa cellule lui parut une nuit funèbre, une tombe anticipée, un silence éternel, aussitôt que le rayon, la vie et la voix de Régina en eureni disparu. Aux premiers jours de novembre sa langueur redoubla, la fièvre la prit, ses joues se colorèrent pour la première fois des teintes du soleil couchant sur les feuilles transies du cerisier; elle expira en appelant son amie et son frère. J'ai vu sa tombe, avec ce nom français dépaysé dans la mort, au milieu de tous ces nom.s de religieuses ou de novices de l'Etat romain.

Régina, à qui on avait voulu épargner ce spectacle cl ce désespoir, ne fut instruite que peu à peu, cl longtemps après qu elle n'était plus, de la mort de sa chère CloLilde. La fougue de sa douleur éclata en cris et en sanglots qui firent craindre pour ses jours. La première explosion de la première douleur, dans une àme où tout

sentiment était passion, faillit emporter la vie elle-même. Sa grand'mère fut obligée de l'envoyer à Naples pour containdre ses yeux et son âme à se distraire forcément d'une seule pensée par la diversité des aspects et par l'agitation des séjours et des heures ; mais elle ne vit rien que l'image de Glotilde entre elle et toute la nature. Son linceul était étendu sur la terre et sur la mer. Le monde entier ne contient jamais que ce qu'on y voit intérieurement. On eut de longues et sérieuses inquiétudes; mais sa jeunesse et sa sève de vie surabondante et toujours renouvelée, que rien ne pouvait longtemps corrompre ni tarir, l'emportèrent sur son âme même. Elle vécut et embellit encore dans le deuil, qu'elle voulut porter, comme pour la perte d'une sœur. Elle se couvrit, comme de reliques de tendresse, de tous les bijoux, de tous les cheveux, de tous

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les ouvrages de main que Clotilde avait échangés avec elle pendant leur longue et tendre intimité du couvent. Colliers, bracelets, pendants d'oreilles, anneaux, boucles de ceinture, agrafes, corail ou perle, tout était Clotilde encore dans ses cheveux, autour de son cou, sur sa poitrine, à ses bras, à ses doigts; tout était Clotilde, surtout dans son cœur. Elle avait mêlé ce nom comme un talisman à son chapelet ; elle le prononçait dans toutes ses prières, comme une invocation idolâtre à quelque créature divinisée qui lui était apparue sur la terre au commencement de son pèlerinage, et qui devait avoir une influence céleste encore sur sa destinée. Clotilde était le sursùm corda perpétuel de cette jeune fille. Sa grand'mère, aussi simple que bonne, ne contrariait aucun des caprices de la douleur, s'associait à toutes ces pratiques du culte, à la mémoire de

l'amie tant adorée de son enfant, et faisait dire par centaines des messes à toutes les cliapelles pour le repos de l'âme de cette pauvre jeune Prançaise, qu'aucune mère et qu'aucune sœur ne pleuraient ici-bas dans sa patrie.

A la fin et tout à coup, Régina changea de visage, et parut, on ne sait comment, intérieurement calme et comme à demi-consolée. Elle ma raconté elle-même comment s'opéra soudainement en elle ce phénomène, qu elle appelait, comme toutes les Italiennes, un miracle de la Madonna du Pausilippe.

— Un soir, me disait-elle, je descendis de calèche, aux sons de la cloche qui appelait les

passants à une bénédiction, devant une petite chapelle voisine de la grotte du Pausilippe. Nous y entrâmes, ma grand'mère et moi, pour faire nos prières. Je n'avais jamais été si triste que ce jour-là; j'étais découragée de vivre dans un monde qu'elle ne partageait plus avec moi; je me disais : Que m'importent ce beau pays, ce beau ciel, cette belle mer et ces montagnes, et ces monuments, et ces théâtres, et ces regards de la foule, et ces cris d'admiration quand je passe en voiture découverte dans les rues ? Elle n'est plus là pour participer à rien de tout cela avec moi ; j'aime mieux sa pensée dans le ciel que l'admiration de toute la terre ! La terre est vide depuis qu'elle n'y est plus. Je pleurais, en me cachant, le plus que je pouvais, de ma grand'mère, sur mes mains jointes, devant le saint sacrement.

Et, tout à coup, j'entendis, non pas en idée, mais en moi, à mon oreille intérieure, comme je vous entends, j'entendis une voix qui me dit :

» — Mais, Régina, tu rêves ; elle y est, elle y est encore. Ne t'a-t-elle pas dit qu'elle avait un frère, un autre elle-même, son frère si semblable de visage et d'âme à elle, que sa mère même ne les aurait pas distingués? Son frère, qui t'aimera comme elle t'aimait, puisqu'il est en tout pareil à elle, et qu'elle t'aimait comme jamais sœur n'aima sa sœur jumelle? Son frère, qui respire, qui vit, qui pense, qui sent exactement et sous les mêmes traits sous lesquels elle respirait, vivait, pensait, sentait elle-même? Son frère, dans le cœur de qui, si nous nous rencontrions jamais, je retrouverais les mômes prédilections que je regrette en elle et que nul autre être sur la terre ne pourrait me rendre que lui !

Si RÉGINA

» Celte pensée, me disait Régina, entra dans mon âme aussi soudainement qu'entre un rayon de soleil dans une chambre pleine de ténèbres et dont on ouvre les volets. Elle fit apparaître en moi mille choses que je croyais mortes et ensevelies avec Glotilde. Cela me sembla tellement un miracle obtenu par l'intercession de mon amie, que Je m'inclinai de nouveau jusqu'à terre pous remercier Dieu et ses anges, et que je baisai le pavé d'où cette belle apparition de son frère me semblait être sortie pour moi. C'était comme une résurrection de ma tendresse sous une autre forme, sous un autre être dont j'espérais être aimée, et que j'allais moi-même pouvoir aimer encore autant que la première.

» Ma grand'mère en sortant me vit tellement rayonnante et transfigurée, qu'elle me demanda ce que j'avais de nouveau dans l'âme. Je ne lui

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dis pas ce que j'avais rcvé, mais je lui dis que j'avais tant prié que les anges m'avaient consolée. Nous allâmes ce soir-là jusque sur le rivage de la mer à Bagnoli, de l'autre côté de la grotte du Pausilippe, puis au théâtre Saint-Charles; ici, chaque murmure de la vague; là, chaque note de la musique semblait me rapporter l'apparition, la voix, les chuchotements des lèvres de celui que j'aimais tant. Oh ! combien j'aurais donné pour le voir! Je cherchais de loge en loge, et dans les nombreuses têtes tournées vers moi de ces galeries et de ce parterre, un visage qui pût me rappeler les traits de Clotilde, et si je l'avais trouvé, je n'aurais pas pu m'empêcher de pousser un cri.

» En quittant Naples, ma grand'mère me ramena par San Germano dans son vieux château au pied des Abruzzes. Je fus étonnée d'y trouver

mon tuteur avec le prince de*** et quelques hommes de loi réunis qui semblaient y attendre mon arrivée. Un air de mystère et de fête régnait dans l'antique demeure. Le soir, des conférences secrètes eurent lieu entre mon tuteur et ma grand' mère. Elle s'agitait et pleurait beaucoup, tout en affectant avec moi un air de félicitation et de joie. Je n'ai pas le courage de vous dire le reste ...

Ces circonstances, sur lesquelles Régina répugnait à revenir, même par un mot, dans les conversations sans fin que j'ai eues avec elle plus tard, étaient celles de son mariage, moitié surprise, moitié violence, avec le prince ***. Le prince était presque un vieillard ; il était parent de la comtesse Livia, il avait une grande fortune ;

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Régina devait elle-même alors en posséder une assez considérable par F absence d'héritiers mâles dans la famille. La réunion de ces deux branches, par un mariage disproportionné d'âge, devait réunir de grandes terres sur la tête des descencendants du prince *** et de Régina. La grand'mère, qui détestait le prince ***, qui redoutait le tuteur, qui était à la fois violente et faible, comme les femmes âgées qui n'ont eu que des passions, résista longtemps, puis finit par consentir et livrer sa petite-fille, à condition seulement que le mariage ne serait qu'un acte d'obéissance de sa part, une espèce d'engagement futur ratifié par un notaire et par un prêtre, mais qu'on lui laisserait sa petite-fille à elle seule encore trois ans. D'ailleurs, en consentant étourdiment à se rendre avec elle dans les Abruzzes, elle s'était enlevé à elle-même tout moyen de

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résistance morale à ^cette union et tout moyen d'éloignement. Elle n'était entom^e que des amis et des affidés du prince et du tuteur de Régina. Il était trop tard pour les c(mtredire. Sans oser la prévenir la veille, autrement que par ses larmes, du sacrifice dont elle allait être la victime le lendemain, elle lui annonça, à son réveil, la volonté de la famille. Une heure après, Régina était mariée dans la chapelle du château de ***. Le prince, le tuteur et leur suite tinrent parole, et se retirèrent à Rome aussitôt après la célébration du mariage, laissant Régina à sa grand "mère, comme une enfant qui ne pouvait pas encore tenir le rang d'épouse et l'autorité de maîtresse de maison dans le palais de son mari ! Son extrême jeunesse servit de prétexte pour colorer, aux yeux de la société de Rome, cette réserve du vieux prince ***. Il n'y eut de changé,

dans la vie de Régina, que son nom. Au bout de quelques jours, elle avait presque oublié ellemême qu'elle ne s'appartenait plus. Il fut convenu que la jeune princesse de *** voyagerait avec sa grand'mère à Sienne, à Florence, à Naples, en Sicile, pendant les saisons d'été, et qu'elle vivrait à Rome comme pour achever son éducation dans le même couvent de la Longara où elle venait de passer son enfance. Sa grand'mère s'y retirerait avec elle pour ne pas se séparer de son idole, qu'elle ne pouvait pas produire en public dans les salons tant qu'elle lui était laissée par l'indulgence de son mari.

Ce plan fut exécuté pendant un an tel qu'il avait été réglé.

Tout ce que j'ai dit jusqu'ici de Régina, je ne l'ai su que plus tard par elle, mais cela était nécessaire à dire pour donner une signification à la visite inattendue que je venais de recevoir au fond des forêts de la Bourgogne, et un sens aux lettres de Saluée que j'ai conservées et dont je copie ici quelques fragments. Ces lettres don-

lient, pour ainsi dire, Tenvers et la suite de la passion de cette enfant, passion née d'un rêve et devenue par un hasard une déchirante réalité. Je copie ici littéralement les lettres de Saluce, me bornant à quelques suppressions et à quelques corrections de style qui n'enlèvent rien à la vérité et qui n'ajoutent rien à la passion. Saluce écrivait mieux que nous tous à cette époque, quand il voulait réfléchir sa pensée ou quand il était ému. Son éducation, moitié anglaise, moitié italienne, lui donnait un accent étranger et des ressources d'expressions qui manquent trop souvent aux hommes d'une seule langue.

PREiMIERE LETTRE

Rome.

» Si lu élais ici, rien ne me manquerait. Il faut deux âmes pour embrasser Rome ; je n'en ai qu une, et je ne sais pas si je l'aurai longtemps. J'ai peur qu'elle ne m'ait été

enlevée dans un regard comme à mon héros de l'Arioste, et qu'au lieu d'avoir été emportée dans une étoile, elle ne soit restée dans les deux plus beaux yeux qui aient jamais reflété ce beau ciel d'avril ici. Ohim.è! (c'est une exclamation de langueur italienne) O/rwnè/ ma pauvre sœur ne m'en avait pas trop dit! OJmnèf... Misera me!... Povero me!... Toutes les interjections du Transtevere ne suffiraient pas à évaporer ce qui m'oppresse. Tu mJas connu peu poétique; je le suis ■ plus que toi cette nuit, car je t'écris au lieu de dormir. Ma pensée n'est pas en moi; elle n'est pas non plus dans cette belle poésie du Guido qui mo regarde, ou plutôt qui regarde le ciel du fond de cette longue galerie qu'habitait mon oncle et où il entassait ses trésors de peinture. Non, non, la poésie que j'ai vue aujourd'hui^Mt, marche, palpite et parle! Et quelle vie! et quelle démarche!

et quelles palpitations dans le sein ! et quelles mélodies sur les lèvres! et quelles larmes transparentes sur le globe des yeux ! 0 Guido Reni ! tu as Lien rêvé mais la nature rêve plus beau que toi.

» Tu dois penser que je suis devenu fou, comme cela m'est arrivé parfois, de quelque toile de Raphaël, de la Galathée, de la Farnesina, ou de quelque page de roman anglais ouvert sur ma table, et que 5e me fais, comme nous faisions autrefois ensemble, un philtre de caprices pour m' enivrer, quitte à briser la coupe après ou à jeter mon anneau à la mer comme le dégoûté de Samos. Non, non, non ! ce n'est pas cela. C'est elle! Et elle, qui? me dis-tu. Elle, qui est, selon l'expression mosaïque! elle, dont je te parlais à Paris! elle^ dont me parlait ma sœur dans toutes ses lettres ; ellc^ qui m'en-

nuyait, tant on obsédait de ce nom et de ces perfections mes yeux et mes oreilles; die, que j'appelais ma seconde sœur, tant ma sœur et elle s'étaient identifiées dans mes pensées; elle enfin! Tu sais maintenant qui je veux dire. Eh bien, ma sœur elle-même était aveugle, mon ami!

» Elle m'a rappelé un vers de toi dont je ne me rappelle que le sens :

« Son ombre contient plus d'électricité que le )) corps d'une autre. »

» Mais je te tiens trop longtemps en suspens; c'est que j'ai la fièvre! Tiens, prends et Us! comme dit Talma.

» Je ne savais plus ce qu'était devenue cette enfant-merveille dont m'entretenait sans cesse Glotilde jusqu'à la veille de sa mort. Je la croyais envolée je ne sais où, à un des quatre

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vcrxts du monde, Ijieii loin du nid. Je n'y pensais plus. Je pensais à l'àmede ma pauvre sœur envolée, celle-là, en notre absence, sans aucun doigt pour lui montrer la route, sans aucune voix chère pour l'encourager au départ ! Et je me disais tous les soirs en me couchant, dans ces grandes salles où nous avions tant joué ensemble et qu'elle remplissait de sa belle voix : Il faut pourtant que j'aie le courage d'aller voir de mes yeux la pierre de la chapelle où elle a été couchée par des mains étrangères; il faut que je voie ce cloître, ces jardins mornes, cette cellule, cet horizon de cyprès, de pierres et de briques, qu'elle a vus si longtemps, en pensant à nous, et qu elle m'a si bien et si souvent décrits qu'il me semble que j'irai les yeux fermés. Et puis, quand le jour venait, je sentais un tel serrement de cœur, un pied si résis-

tant à cette me, que je disais : Non, pas aujourd'hui. Je ne me sens pas assez fort, assez calme, ou pas assez saint, pour causer de si près avec une âme!... Deux fois même j'ai passé par la Longara, en revenant de Saint- Pierre, comme pour m' apprivoiser peu à peu à l'idée, à la maison, à la tombe!... Une fois môme j'ai levé la main pour sonner à la petite porte du couvent, puis j'ai baissé le bras et je me suis sauvé, comme si j'avais eu peur qu'on n'eût aperçu mon geste et qu'on ne vînt m'ouvrir. Enfm, tu sais tout ce qui se passe de contradictions, d'enfantillages et de superstitions dans nos âmes quand elles sont seules. J'ai laissé passer un mois, puis un autre, puis la moitié d'un autre, sans oser y aller. Mais j'avais le projet (je dis : j'avais hier, car aujourd'hui je ne l'ai plus), j'avais le projet de partir

pour la Sicile, où mon père a un vieil ami anglais qu'il m"a recommandé de voir. Je n'avais pas au palais la moindre relique de Clotilde, un cheveu, un bijou, un ruban, une robe; rien; tout était resté au couvent après sa mort, à ce que me disait le concierge du palais de mon père. Je ne voulais pas absolument quitter Rome sans emporter un talisman de cet ange sur moi. Tu sais que je ne suis pas superstitieux comme les enfants de mon pays de Bretagne; mais je suis mémoratif et fidèle comme eux. Dans la relique, ce n'est pas la relique que j'aime; c'est la pensée! Je ne sais pas si la pensée ne s'incorpore pas jusqu'à un certain point dans la chose matérielle, et ne lui communique pas , non une vertu secrète , mais un signe présent et visible de vertu! une émanation de l'être absent qui imprime à l'objet donné en

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