BIBLIOTHECA
100 KÉGINA
souvenir une continuité de présence, d'amour, de protection. Je divague, mais c'est égal, je ne me fais pas avec toi plus surhumain que je ne suis. Bref, je voulais une présence réelle de ma pauvre sœur sur le cœur, au cou, au doigt, dans mon portefeuille. Il fallait aller demander cette relique où elle était. Je pris mon courage dans mon désir et j'y allai.
» Mais trois heures du matin sonnent à Saint- Pierre; je t'ennuie; c'est égal encore, je continue. Je ne puis pas dormir, il faut que j'écrive, tu ne liras pas si tu veux.
» J'y allai donc; et quand? Y a-t-il un siècle? En vérité, il me semble qu'il y a un siècle et que l'image qui est en ce moment dans mes yeuX;, quand je les ferme, y a toujours été. Eh bien, il y a la moitié d'uu jour et la moitié d'une nuit! 0 temps! tu n'existes pas! tu n'es que le
RÉGINA iOl
vide de ce qui n'est pas encore, attendant ce qui doit être. Aussitôt que ce vide est rempli, il n'y a plus de temps : à quoi mesurer ce qui n'est plus?
» Donc j'allai, à deux heures après midi, par un brûlant soleil qui me faisait chercher l'ombre rapprochée des murs, et qui chassait des rues désertes toute figure humaine, sonner tout treml)lant à la petite porte du couvent de ma sœur. La porte s'ouvrit comme d'elle-même et j'entrai, sans avoir vu personne, par une allée qui débouche dans la cour. Personne non plus; tout le monde faisait la sieste dans les cellules. Une main de tourière assoupie m'avait apparemment tiré d'en haut le verrou de la porte grillée. J'étais heureux de cette solitude complète; une voix m'aurait brisé le cœur; une figure
quelconque se serait interposée cuire Ti-
102 RÉaiNA
mage de ma sœur et moi. Je regardais en liberté et en paix ces murs qui l'avaient enfermée, ces pavés qu'elle avait foulés, cette longue allée de cyprès qu'elle avait comptés si souvent en pensant à moi, cette foi^taine qui bouillonnait sous le cloître et dont le murmure l'avait éveillée ou assoupie trois ans! La cour étincelante de soleil, et dont les dalles laissaient passer de longues herbes et des giroflées jaunes entre les interstices de pierres, avait l'air d'un cam2oo santo abandonné aux végétations incultes du Midi.
» Le bruit de mes pas sur les pierres n'attira personne dans cette cour déserte, ne fit ouvrir aucune persienne aux fenêtres. Je ne savais à qui m'adresser pour parler à la supérieure et lui demander à visiter les restes de ma sœur et à emporter ses reliques. La tourière dormait
apparemment, comme les autres habitantes de ce cloître endormi. Je m'enhardis, en attendant un mouvement ou une voix, à jeter les yeux sur la partie ouverte du cloître, sur la fontaine, sur la cour, sur les jardins que n'animait le bruit d'aucune bêche, et à faire quelques pas dans l'enclos.
» J'aperçus enfin, à l'extrémité du cloître, une grande porte entr'ouverte ; c'était celle de la chapelle du monastère, dont ma sœur m'avait souvent parlé. Je pensai qu'une religieuse en méditation dans la chapelle avait sans doute laissé cette porte sans la refermer derrière elle, que le bruit de mes pas l'arracherait à ses pieuses pratiques, et qu'elle viendrait m'indiquer la personne du couvent à laquelle je devais m' adresser. Je fis quelques pas sous le cloître; je trempai en passant ma main dans
l'eau du bassin qui avait tant d'années rafraîchi le front de Glotilde, j'en bus une pleine main en mémoire d'elle; je poussai le battant de la porte et j'entrai en faisant exprès résonner mes pas sous le petit dôme consacré 'aux dévotions des recluses. Je croyais que ce bruit ferait retourner l'une d'entre elles; mais il n'y avait personne dans les bancs. Leurs places étaient marquées par des livres de prières laissés sur la dernière étagère de leur prie-Dieu. Un petit autel au fond , décoré de fleurs artificielles plantées dans des urnes de marbre peint en or, deux ou trois tableaux de dévotion enfermés et encadrés de bois noir contre des murailles blanchies à la chaux, une balustrade de cyprès moulée séparant le chœur du reste de l'édifice, un pavé de grandes dalles dont quelques-unes étaient sculptées en bosse avec des armoiries et des
figures, dont les autres ne portaient qu'une large croix carrée dessinée sur la pierre, avec un nom et une date en bas ; voilà tout. Deux rayons de soleil tombant d'aplomb par les vitraux d'un petit dôme au-dessus de l'autel traversaient perpendiculairement le fond de l'enceinte, comme deux gerbes d'eau, venaient frapper les dalles au pied de la balustrade, et rejaillissaient en lumière éblouissante à mes pieds sur une de ces sculptures. C'est à cette clarté de ciel, c'est à la lueur de ce cierge éternel, comme tu l'appelles dans tes vers, que je lus le nom de Clo tilde à la date de sa mort. Je me précipitai d'abord pour embrasser de mes bras ce lit de lumière où elle reposait, où le soleil semblait ainsi la chercher pour la ranimer. Ce ne fut que plus tard et après avoir prononcé raille fois son nom, pleuré et prié sur
sa tombe, que je m'aperçus dîme différence qui ne m'avait pas frappé d'abord entre cette dalle et celles qui recouvraient les autres cercueils dont la chapelle semblait pavée. Elle était de marbre, et il y avait au sommet une poignée de fleurs encore odorantes, et qui semblaient souvent renouvelées. Je ne fis pas grande attention à cette distinction de culte entre les cercueils, et je restai agenouillé je ne sais combien de temps sur la dalle, les coudes appuyés sur la balustrade du chœur, et le visage noyé dans mes deux mains.
» Tu sais que je ne suis pas ce qu'on appelle dévot ; mais quand on a sous les genoux le cercueil de l'être qu'on aima le plus en ce monde, sur la tête un rayon de soleil couchant, et devant sa pensée le problème terrible de l'éternelle séparation ou de T éternelle réunion, on ne le
résout pas par le raisonnement, on le résout par le cœur, mon ami : on aime, on pleure, on se fie à son amour et à ses larmes. Tout homme alors prend malgré lui la superstition de sa tendresse. S'il ne sent rien, il ne croit rien; s'il sent tout, il croit tout. J'étais anéanti dans la vision de l'immortalité où je revoyais ma sœur, comme si elle eût fait partie de ces rayons; je lui parlais comme si elle m'avait répondu dans cet écho de ma respiration, dans ce vide de marbres sonores. Combien de minutes ou d'heures s'écoulèrent ainsi? Je ne le sais pas. Je crois que j'y serais encore sans ce que je vais te dire.
» (Mais, grand Dieu ! je n'ai pas commencé, et voilà un volume! Que vas-tu penser de ma loquacité? Pense tout ce que tu voudras; il faut que je retrace pour moi, sinon pour toi, cette
heure autour de laquelle dès aujourd'hui, et pour jamais, vont graviter toutes les heures qui me restent à vivre.)
» J'entendis un léger gémissement de gonds à la porte; je crus que celait le vent de VAvr Maria qui se lève au soleil couchant, et qui fait battre les volets dans la solitude des rues de Rome, je ne me retournai pas. J'entendis un frôlement d'étoffe contre le mur, je crus que c'étaient les plis d'un des rideaux des fenêtres qui balayaient les vitres; je ne relevai pas la tète. J'entendis des pieds légers, mais lents et mesurés, qui semblaient s'avancer en hésitant vers le banc de bois dont la planche supérieure, celle où l'on joint les mains, cachait sans doute à la personne qui venait prier ma tête inclinée plus bas sur la balustrade du chœur. Je passai mes doigts sur mes yeux pour y faire rentrer
RÉGi:,'A lOD
mes larmes, j'écartai mes cheveux qui me couvraient le front, et je me levai en retournant mon visage vers la porte du côté où j'avais cru entendre les pas !
» Ah! mon ami, ce ne fut qu'un éclair, une vision, une hallucination, tout ce que tu voudras; mais je vivrais mille et mille années, et je tiendrais le pinceau de Rapliaél, le ciseau de Canova, le clavier de Rossini, la plume de Pétrarque, et j'écrirais, je chanterais, je peindrais, je sculpterais ma pensée pendant des milliers d'heures, que je n'essayerais pas d'égaler jamais ce que je vis dans ce rayon !
. ») Une jeune figure d'environ seize ans, toute vêtue de noir, comme un cyprès qui sort d'un pavé de marbre, grand, souple, élancé sur sa base, les épaules transparentes à travers un fdet de sombres dentelles, les bras arrondis, hi
taille ondulée et déjà demi-pleine, faisant éclater l'enveloppe de soie qui se collait aux lignes de son corps, comme le tissu de lierre déchiré çà et là par la blancheur du marbre qui se colle aux genoux et aux hanches d'une statue, dans le jardin Pamphili, la tête un peu inclinée, les mains jointes par ses doigts entrelacés sur ses genoux autour d'un de ces gros bouquets de toutes nuances que les paysannes d'Albano viennent vendre à Rome, et qu'elles nattent en mosaïque de fleurs; des cheveux rattachés en deux ou trois grosses boucles sur sa tête par deux longues épingles semblables à des stylets à manches de perles. Ces cheveux blonds frappés du soleil rejaillissaient aux yeux en véritables éblouissements métalliques de gerbes d'or. Quant au visage, je n'essaie pas; j'effacerais autant de mots que j'en écrirais pour
peindre rinexprimable ; d'ailleurs il y avait autour de tous les traits, de toutes les lignes, de toutes les teintes de la peau, de toutes les expressions de la physionomie, une atmosphère et comme un rejaillissement d ame, de jeunesse, de vie, de splendeur, tel qu'on ne voyait pas ces traits, ou qu'on ne les voyait qu'à travers un éblouissement, comme on ne voit le fer rouge qu'à travers sa vapeur ignée dans la fournaise, Ce visage transpercé de part en part par la lumière, tant la carnation en est limpide, se confondait si complètement avec les rayons par la transparence et la couleur blanche et rose du front et des joues, qu'on ne pouvait dire ce ([ui était du soleil et ce qui était de la femme : où commençait, où finissait le rayon du ciel et la créature céleste ! C'était, si tu veux, une incarnation de la lumière, une transfiguration
des rayons du soleil en visage de femme, une ombre de visage entrevue au fond d'un arc-enciel de feux! Mais, bah! efface tout cela, ou ne le lis pas; c'était ce que tu as rêvé peut-âtr(> dans l'heure la plus amoureuse de tes inspirations pour fondre d'un regard un cœur insensible dans un cœur d'homme! Ce que tu n'as jamais pu dire; ce que Raphaël a entrevu dans ses dernières touches, quand il devenait plus hommxe et moins mystique; un visage entre la Vierge et la Fornarina, divin par la beauté, féminin par l'amour! de ces yeux qui, s'ils vous regardaient jamais, attireraient sur votre âme tout entière sur vos yeux et vos lèvres, et la consumeraient dans un éclair! Efface encore, ce n'est pas cela, car l'éclair foudroie, et ce visage enlève et attire. Ce n'est pas la foudre, non, c'est plutôt l'évaporation soudaine de ràm<)
RÉGIXA il3
vers la divinité de rattrait... Tiens! je brise ma plume, je maudis les mots; ce nest rien de tout cela ! c'est tout cela, et puis encore, après tout cela, [c'est elle! Prends que je n ai rien dit. » J'eus le temps (si le temps existe devant une pareille apparition, et je crois que non), mais enfin, j'eus ce qu'on appelle le temps de regarder de tous mes yeux extérieurs et intérieurs la l'avissante figure qui s'avançait nonchalamment, les bras pendants, les regards baissés sur le pavé de la chapelle. Les statues de pierre qui étaient dans les niches derrière l'autel n'étaient pas plus de pierre que moi. Je ne crois pas que ma respiration eut soulevé une fois mon sein depuis que mon regard était attaché sur elle, .l'aurais voulu qu'elle avançât toujours et n'approchât jamais. H me semblait qu'elle portait ma vie, et que le premier cri, le premier geste,
allaient faire tout disparaître et la briser dans sa fuite !
» Soit qu'elle fût trop absorbée dans sa pensée, soit que le rayon qui tombait d'aplomb du dôme à jour du petit cloître, et qui rejaillissait sur l'or et sur le marbre de l'autel, éblouît ses yeux, elle ne me voyait pas encore, bien qu'elle ne fût plus qu'à six pas de moi. Sans relever la tête, arrivée au bord de la pierre du tombeau de ma sœur, elle s'agenouilla. Elle déposa doucement le gros bouquet qu'elle portait dans ses mains sur le marbre, comme si elle eût craint que le bruit de ces feuilles de roses posées sur un cercueil ne réveillât la morte endormie. Puis elle resta un moment immobile et en silence, regardant la pierre et remuant légèrement ses lèvres, où je crus saisir le nom de notre chère Clotîlde.
» Je ne puis te dire ce qui se passa en moi en voyant que je ne sais quel parenté funèbre existait entre cette âme revêtue d'un corps céleste et la mienne, et qu'avant de nous être entrevus, un senliment commun nous unissait dans ce culte de ma sœur. Serait-ce, me disais-je en moimême, cette Régina dont Clotilde fut si aimée? Mais Clotilde m'avait écrit, peu de temps avant sa mort, qu'elle avait perdu sa Régina, et qu'elle allait se marier avant peu au prince***. Or la charmante figure n'avait rien du costume d'une femme. Ses cheveux nus, sa rohc noire, nouée sans aucun ornement, autour du cou, étaient le costume en usage aux jeunes filles romaines. Ce ne pouvait être Régina ! . . .
» Au moment où je me demandais ainsi : qui peut-elle être ? elle se releva sur un genou en relevant aussi la tête pour saluer l'autel avant
lio RÉGINA
de se retirer, elle m'aperçut. Elle ne jeta point de cri; ses yeux restèrent fixes, ses lèvres entr'ouvertes, ses bras tendus vers moi, comme ceux dune somnambule; la pâleur du marbre se répandit sur ses traits, ses bras retombèrent le long de son corps, sa tête s'inclina, ses jambes fléchirent, et elle glissa sur ses genoux, assise, la main gauche appuyée sur la pierre de Clolilde pour se soutenir, et continuant à me regarder. Je m'élançai et je la soutins dans mes bras. Que te dirai-je de ce qui se passa en moi, quand je sentis le poids léger de cette femme non évanouie, mais affaissée sur mon cœur ?
» Je n'eus que le temps de l'emporter vers le grand air; ce ne fut qu'un éblouissement; elle reprit à l'instant la couleur, le mouvement, la parole. Elle se dégagea sans colère et sans brusque soubresaut de mes bras, comme si elle
s'y était sentie à sa place. Elle regarda la pierre de Clotilde, puis moi, puis la pierre encore, puis moi de nouveau. On eùl dit d'un peintre qui confronte un modèle avec un portrait, puis, tout à coup, s'élançant, du cœur, des yeux et du geste, vers mon visage :
» — 0 Clotilde, c'est lui, car c'est toi! dit-elle.
» Puis, avec une volubilité enfantine et balbutiante :
» — N'est-ce pas, monsieur, que vous êtes bien lui ? Eh bien, moi, je suis elle, je suis Régina ! Je suis son amie, sa sœur, sa fille sur la terre ! Vous le voyez, je vis encore d'elle, avec elle et pour elle! Quand je cueille deux fleurs, il y en a une pour mes cheveux et une pour son cercueil ! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas comme je vous ai tout de suite reconnu, vous? Mais vous ne m'avez pas fait peur : oh! non ; son
iî8 RÉGINA
fantôme ne m'effrayerait pas! Je me sens aussi tranquille à présent et aussi accoutumée avec TOUS que si vous étiez mon frère et moi votre sœur I
)) — Oh! quels noms, mademoiselle, m'écriaije, vous me permettez là de vous donner! Frère, sœur, ami!
)) — Appelez-moi Régina, de grâce ! me ditelle en joignant ses deux mains comme pour me supplier, je croirai mieux que c'est Clotilde. Elle ne m'appelait pas mademoiselle, elle! Moi, je ne vous dirai plus monsieur, mais je vous appellerai Saluce!
» — Oh ! Régina, lui dis-je en l'asseyant sur un des bancs du cloître et en tombant à mon tour à genoux devant elle ; quoi , c'est vous ? C'est vous qui m'attendiez à la place de ma sœur?