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») — Oh ! je ne vous attendais pas, je vous invoquais, reprit-elle en me prenant les mains dans les siennes avec celte confiance naïve d'un enfant qui n'hésite jamais entre une décence et un premier mouvement; oui, vous ne savez pas, mais elle le sait, elle ! (En montrant d'un doigt étendu la pierre funèbre.) Je vous invoquais tous les jours, là, sur cette pierre! Je disais ta Clotilde : Si tu veux que je vive, renvoie-moi ton image et ton cœur dans Timage et le cœur de ce frère que tu aimais tant! qui te ressemblait tant! Et elle me répondait, ajouta-t-clle avec un geste d'affirmation surhumain : Oui. Elle me répondait : Quelque chose me disait qu elle ressusciterait pour moi en vous, et que de son tombeau, là, comme vous êtes sorti, sortiraient son image et son amitié pour moi, sous les traits et sous le nom de son cher Salucc!... Est-ce vrai? Me
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trompait-elle en me le promettant? Serez-vous un ami comme elle était pour moi?
» — Oh! c'est maintenant moi qui crois au miracle, Régina! m'écriai-je. Un ami, un frère, un...!
» —Taisez- vous! me dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, et en couvrant sa physionomie rayonnante d'un voile qui sembla tout éteindre sur ses traits. Je suis mariée!... Je suis princesse***. Ils le disent du moins dans Rome, mais mon cœur ne me le dit pas. Depuis Glotilde, je ne l'ai donné à personne; je l'ai gardé à moi toute seule, voyez-vous, pour le rendre à celui seul pour qui elle le voulait ! C'est elle qui vous a dit de venir, enfm, n'est-ce pas?
» Enfin, mille choses vives, naïves, enfantines, étourdies, soudaines, inattendues, enivrantes, qu'une jeune fille de ton côté des Alpes ne di-
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rait pas en dix mois, quand même elle les penserait! C'est moi qui étais interdit! C'est elle qui me rassurait, qui me suppliait, qui me familiarisait avec elle, comme si j'avais été simplement une sœur retrouvée, une sœur plus âgée qu'elle, et devant laquelle elle aurait eu à la lois les élans de la tendresse et les puérilités de l'enfance !
» Et tout cela sortait d'un regard où le ciel élincelait sur une rosée de larmes de joie ; d'un cœur que je voyais Lattre sous sa légère robe de soie, et dont les battements m'auraient compté, sans que je les sentisse, les heures de l'éternité ! Oh ! je m'arrête ! Je ne puis plus écrire; je ne ])uis qu'ouvrir ma fenêtre, lever les yeux vers ces étoiles d'où ma sœur m'a envoyé ce divin rayon sur ma vie, et regarder couler le Tibre, qui n'a jamais emporté un pareil éblouissement
des yeux d'an mortel dans le scintillement de ses flots ! Je te dirai une autre fois ce qu€ je répondis.
» P. S. 11 suffit que tu saches que cette conversation dans le jardin du cloître, le& yeux sur la tombe de son amie et de ma sœur, dans ce silence lumineux du milieu du jour, dura sans être interrompue jusqu'à VAve Maria; que sa nourrice, qui la cherchait vainemant dans les jardins, vint enfin la trouver assise à côté de moi sur le banc ; qu'elle me mena en bondissant vers cette femme qui l'adore, en me poussant dans ses bras, en battant des mains et en lui criant : « C'est lui! » qu'elle me présenta à sa grand'mère infirme, par qui je fus accueilli comme un fds ; qu'elle me mena dans la cellule de ma pauvre sœur, devenue aujourd'hui la sienne, et toute tapissée de ses souvenirs ; qu'elle
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se jeta à genoux devant un portrait de Clotilde suspendu au pied de son lit, et qu'elle lui dit en le voilant : « Je n'ai plus besoin de toi; j'ai ton image vivante. 11 est là! J'y suis! regarde-nous! Nous allons nous aimer comme autrefois, en ton nom !
» Oîi'cnfni elle me raconta, avec des larmes de dépit et un air d'incrédulité, son mariage, qui ne paraissait pas l'alarmer sérieusement sur son avenir; que je passai la soirée entre la grand'mère, la nourrice et elle, dans le jardin du couvent et sur la terrasse, à parler de Clotilde; que la porte du couvent me sera ouverte tous les jours pour aller librement m' entretenir de ma sœur; que je fais partie de la famille, comme si leur chère Clotilde avait véritablement ressuscité en moi pour elles ! que j'ai les yeux éblouis, l'âme ivre, le cœur noyé de sensations!
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(|ue j'ai plus vécu dans cette soirée que dans les vingt-trois années de ma vie, et que si Dieu me disait de choisir entre un siècle à mon choix, sans elle, et la minute où j'ai vu Régina s'avancer, le bouquet funèbre à la main, vers la pierre de ma sœur, puis relever son visage vers moi dans un rayon de soleil, je n'hésiterais pas, mon ami, je prendrais la minute! elle contient plus de délire qu'une éternité! Adieu, adieu, adieu! »
DEUXJÈME LETTRE
Rome.
» Garde-moi ces lettres; elles me seront une trace de ma vie, qui court maintenant si vite, si nous nous revoyons jamais.
» Depuis que je t'ai écrit nia rencontre avec
l'amie dé Clotilde, nous nous voyons tous les jours deux fois. Le malin quand tout repose, pendant la sieste de midi, dans la Longara, je passe aune heure convenue sous les fenêtres d une petite aile déserte du couvent au-dessus de la porte. Il y a là un belvédère à jour dont le temps a dégradé une partie du treillis de bois qui empêchait autrefois les novices d'être aperçues dies passants quand elles respiraient le frais. Régina, qui y vient seule et librement par le corridor de sa cellule, a élargi un peu, avec ses belles mains, la brèche du treillis. Elle en a fait une véritable petite lucarne, où elle passe à demi sa tête, tout encadrée des lierres et des liserons entrelacés au treillage. Elle connaît mon pas dans la rue, elle passe son bras par Touverture, et laisse tomber une poignée de fleurs ou seulement une feuille sèche, un grain de
sable, sur ma tête; je m'arrête, elle regarde si j"ai ramassé; je passe de l'autre côté de la rue, je distingue ses beaux yeux ouverts, semblables à deux urnes bleues ; de plus dans la tapisserie des fleurs grimpantes, j entrevois ses cheveux dorés comme les filaments d'une fleur inconnue, nous nous regardons, immobiles, en remuant seulement les lèvres, pleines de mots muets, de confidences et de sourires emportés par le vent. Nous restons ainsi jusqu'à ce qu'une persienne importune vienne à s'ouvrir dans la façade de quelque maison voisine, ou jusqu'à ce que j'entende le pas rare d'un passant retentir à une des extrémités de la rue. Alors elle se retire, je continue mon chemin, et je rentre dans le palais de mon père avec une provision d'ivresse pour tout le jour.
» Le soir, à flieure où les Romains sortent en
calèche pour les théâtres, le Corso^ les conver- .sazionij où je ne vais plus, je suis admis par la tourière, comme un parent de la famille, dans l'appartement de la princesse, qui ne subit qu'à moitié les règles claustrales. Je trouve Régina qui m'attend sous le cloître, auprès de la fontaine ; je lui baise les mains avec le respect d'un étranger pour une femme et avec la douce familiarité d'un frère. Elle me conduit au pied du canapé de sa grand'mère ; nous causons en paix et en pleine liberté devant cette femme âgée, ([ui semble rajeunir à nos folles joies d'enfants heureux. Seulement elle jette quelquefois un long regard de tristesse sur Régina et sur moi, puis elle regarde à la pendule et semble penser sans nous le dire : Combien de temps durera ce bonheur? Combien y a-t-il d'heures dans deux ans ? Car c'est dans deux ans que le prince"***
doit lui enlever sa petite-fille devenue sa femme. » Quand Régina s'aperçoit de cette inquiétude et devine la pensée de sa grand'mère, elle se lève sur la pointe des pieds et arrête l'aiguille sur le cadran en regardant la comtesse Livia. « Non, non, dit-elle avec cette charmante moue italienne des lèvres d'enfant, non, grand'mère, ne pensez pas à cela! Je vous dis qne cela ne viendra jamais! Ce vilain prince, ne m'en parlez pas; il me fait haïr mon nom ! Je suis Régina; je ne suis pas sa princesse ! je ne la serai pas ! Je me moque de ses sbirrl; mon cœur est à moi, je le donnerai à qui je veux! » Et elle me regarde d'un air d'intelligence et en souriant, comme si, en effet, en arrêtant l'aiguille, la capricieuse avait arrêté le temps! «
(Il manque ici sept ou huit lettres de Saluée, dans lesquelles il me racontait les scènes monotones de son bonheur et les développements de la passion des deux amants.)