RUE DE GRENELLE
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Il a été tiré de cette édition six exemplaires numérotés sur papier du Japon.
Assis devant une massive table de chêne, oriinalement sculptée — dont quatre femmes, aux l^pes divers, supportent le lourd plateau, large et rès long, oii s'empilent, pêle-mêle, des livres, des rochures, des manuscrits, — plongé dans un luteuil, les jambes croisées, la main gauche osée, au bord d'un pupitre, sur des feuillets au riffonnage surchargé de ratures, l'autre main ur ses genoux, — penchant un peu sa tête énerique et mâle de combatif et de mousquetaire, 'atrice Montclar laisse errer son regard brun, jmineux, sur les mille objets hétéroclites, aieté de son cabinet de travail. Il semble cherher, en cette contemplation, l'inspiration, rebelle me minute, quêter dans cet aspect des choses amilières et amies une idée, conçue mais pas
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encore prêle à éclore, par an refus de précision, à ce moment où il faudrait un mol, le mot élu entre tous.
L'écrivain demeurait ainsi aux aguets de la phrase exacte entrevue, mais, qui, à cette heure, s'en allail, sans se laisser entièremenl découvrir, aperçue un instant, comme un papillon incertain, lassant celui qui espère s'en saisir et le pourchasse de corolle en corolle. Parfois, dans un rayon de lumière, l'envol diapré s'irise de transparences nouvelles, et le chasseur de papillons, découragé, pensant que la fleur ailée qu'il désire saisir s'est enfuie au gré de son caprice, y renonce presque. Le papillon follet s'est échappé : il revient bientôt au butin — les autres fleurs fixées aux tiges — le butiner; et il est pris.
C'est une vaste pièce, plongée dans une ombre douce, éclairée par de hautes fenêtres dont la lumière s'adoucit en passant à travers des stores de perles multicolores. Des bibelots d'art encombrent les meubles, les étagères antiques, les con soles frêles et les crédences : fouillis plein d'anachronisme, en rapport avec la variété inouïe des pensées de toute couleur et de toute sorte qui hantent le cerveau, pareil à un étrange et mer veilleux capharnaûm, du maître de la maison du Maître.
Derrière la table de travail, au fond, une biblio^ thèque en bois de citronnier, aux ornementations légères de bois et de fer — où s'alignent, sur six
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•an-s, de nombreux volumes, brochés la plu- );ii'l, reliés luxueusement de-ci de-là, —occupe ,u,l un coté du hall. Dans un coin, blanche et iroubbnte, surgit une statue, Aphrodite, mais a la marque d'aujourd'hui, - l'inciîatrice, nue et ainsi armée, la même pourtant, à l'orée du vingtième siècle, qu'à Athènes, il y a quatre mille ans. Aux murs, le portrait de Monlclar, par Eugène Carrière, et des toiles d'écoles diverses; sous verre, un éventail représentant un triomphe, l'enlr'éc d'un chef de légion au temple de Mars, sur l'Aventin, précédé des prêtres et des victimes, suivi des soldats laurés; encore des aquarelles mignardes ou bizarres; et partout, des bibelots, des bibelots toujours, posés ou accrochés au hasard : même des zagaies calédoniennes, à côté d'une calebasse sculptée et sensuelle; bref, un bureau à l'aspect de salon, carrefour de modernité, où se mêlent tous les styles, toutes les époques. Au centre pourtant, un espace resté hbre, où Patrice Montclar déambule dans ses moments de lassitude; qu'il arpente fiévreusement parfois, quand il s'imagine poursuivre la pensée, en précipitant les allées et venues songeuses dans cette promenade exiguë.
Patrice Montclar est auteur dramatique.
A trente ans, presque dès le début de sa nouvelle carrière, on l'a appelé un « piéciste ». Et piéciste il reste toujours. Le mot a été lancé par
ce vieil attiénien panthéiste, Jean d'Amicy — aujourd'hui mort et à demi enterré dans l'oubli, d'Amicy, ce poète qui regardait danser les fées nues aux clairs de lune des nuits d'été, pour qui la nature et les hommes n'étaient que des sujels à tableaux de Watteau, — l'embarquement pour Cythère — des prétextes à broderies poétiques.
Celui-là n'était certes pas un piéciste, lui qui poussait l'exagération de son style jusqu'à le tortiller en phrases incompréhensibles. D'Amicy — on s'en souvient peut-être tout de même, — a écrit quelques comédies d'un charme maniéré, des drames en vers précieux qui font sourire, tant les personnages solennisent, en les piquant de calembours lyriques, des banalités. Par jalousie, sans doute, dans une de ses conversations négligentes qui allumaient parfois de petits feux d'artifice, il avait lancé cette boutade : « Montclar, ce n'est qu'un piéciste «; et la foule des envieux et des sots — ne leur faut-il pas éternellement des formules ?— avaient adopté le mot de Jean d'Amicy, pour qu'il ne fût pas perdu. Ainsi des fusées retombent du ciel, après y avoir égrené des fleurs de feu ; des badauds ramassent les baguettes. En France, tout homme célèbre traverse la vie avec une épithète dans le dos ; c'est peut-être à cela que se marqueta célébrité; Montclar, étiqueté, traînait après lui cet état civil des lettres : un piéciste.
Patrice Montclar a écrit, en effet, dans tous les
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genres de Ihéâlrc ; il a des drames, des comédies, des opéras, des pantomimes, des ballets, des opérettes, voire des farces et des boufonneries. Sa manière est souple, et son art incomparable. Un art tout en ficelles, dit-on ; en tout cas, elles restent imperceptibles, tant qu'on est sous le charme de ses magiques trouvailles ; après, la réflexion amène chez le jaloux secret qu'on trouve en tout critique, des remarques judicieuses et « rosses », mais, ce n'est, chez ceux-là mêmes qui tàtillonnent et chicanent le plus son talent, qu'après que l'artiste a produit tout l'effet qu'il en voulait tirer. Quelques-uns, ceux qui tâchent de lui rendre justice, parlent de son art scénique ; on en a fait un mot empoisonné — arsenic — ayant cours dans les milieux littéraires. « Oui, Montclar a de l'arsenic. » Somme toute, ceux qui jalousent ses continuels succès, revent d'avoir son grand talent. On lui reproche encore de manquer de profondeur, on se trompe parfois étrangement ; on l'accuse de travailler vite, c'est le contraire qui est juste : la vérité c'est qu'il traite le théâtre comme un fort joueur l'échiquier. Ses personnages, il les manœuvre et les déplace sans cesse, cherchant l'endroit exact qu'ils doivent occuper pour arriver chacun au but, à travers les péripéties de l'action, et concourir, chacun selon sa valeur, au dénouement définitif ; il les lance en avant, dessine leur rôle, les retire dès qu'ils sont en danger; l'œuvre est debout lorsque, enfin,
chaque pion est à sa place pour la bataille, — avec celte stratégie, comme gagnée d'avance.
Son portrait physique :
Grand, brun, les cheveux courts et frisottants, très durs, moustaches retroussées, un tantinet ébourrifTées, la barbe en pointe. Les traits, nettement accusés, comme ceux d'une médaille, sont durs parfois, aux heures oiî l'artiste doit lutter contre l'inspiration rebelle ; et sa bouche devient alors sarcastique, exagérant l'ironie et la froideur oii se fige souvent le masque, généralement impassible. Le corps est solide, élégant, à la fois le corps d'un mousquetaire et d'un clown alerte, habile même à tomber, prompt à se relever d'un bond. Cette mobilité, caractéristique de son art, ressemble à la souplesse de son corps robuste, et c'est peut-être l'âme mobile, qui, de force, sut exactement modeler cette apparence à son gré. La bouche grande, charnue : les lèvres s'écartent de temps à autre pour décocher un sourire en pointe de flèche. Surtout, animant, éclairant un visage oii s'annonce la quarantaine proche, des yeux aux lueurs chaudes, des yeux brillants, vivant d'une vie intense. Un chroniqueur et critique dramatique, portraitiste nerveux parfois, Pierre Bisson, s'essayant à dépeindre l'homme et son talent complexe, écrivit un jour : a Patrice Montclar a des yeux de femme, de vieille jolie femme intelligente qui a observé la vie ». — La vie ?
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Elle avait roulé Patrice Monlclar comme un navire qui semble batlu par les vagues, parfois près desombrer, et qui toujours fièrement se redresse, voiles au vent. Montclar parvint, chaque mauvais temps, malgré les diflicultés ou les défaites, à reprendrel'avantage. Joueur qui n'abandonne point la partie, une bataille un peu perdue, lutteur sans cesse sur la brèche, il ne voulut jamais se tenir pour vaincu ; il traita la fortune comme une fille docile à qui ose la forcer, — une jolie gueuse à caprices.
De famille modeste, aux origines anciennes dont la noblesse fut emportée un jour, dans la mauvaise fortune, il était venu, très jeune, d'une petite ville de Provence, là-bas, — de Grivedesvignes à Paris ; pauvre, il gagna, les premiers mois, dans un lycée, le pain quotidien, triste de la férule dont il devait, de temps en temps, chagriner des petits. Epris de beauté, timide, il avait senti germer en son âme les semences poétiques amassées en secret lors de ses flâneries d'écolier sentimental dans les excursions le long des routes blanches des vallées, et sur les montagnes de ce massif des Basses-Alpes où zigzague la Bléone si charmante, avant de se perdre dans la Durance et toutes deuxdansle Rhône. L'éclosion se fit d un coup, telle une aurore splendide, en même temps que s'éveillaient en sa chair les sensualités contenues de sa prime jeunesse, un soir qu'il entendit la tragédienne Dinah Samuel, vibrante de
passion chanter — oui chanter, tant c'était une harmonie — pour une salle en émoi, des ver^ passionnés.
De cette apparition — Dinah Samuel — dataient ses premières œuvres, des vers, des sonnets, des articles dans les feuilles du Quartier Latin; et tout de suite, les grands journaux. Vite connu du public, son nom courut les milieux littéraires. Bien accueilli des aînés, pas encore jalousé des camarades aux espérances non encore déçues, Montclar prit, sans l'avoir cherché, rapidement, position dans le monde parisien. L'amour lui sourit aussi. La vierge — telle il voulait voir Dinah Samuel, comme une sainte nimbée de gloire, pour la presque déifier — accueillit l'amour du pauvret comme les dames d'antan douces aux errants qui les savaient célébrer; peut-être cet amour fut-il pour la comédienne, déjà lasse parfois ou dégoûtée des hommes, de la vie où l'argent est Roi, la source fraîche qui, un moment, la pouvait désaltérer des amours vénales. Malgré les scandaleuses légendes, malgré la falsification avérée de cette joliesse peinte et blonde, — séduit tout de même et pour toujours, il lui semblait, — il resta, durant des mois, tout un hiver, l'adorateur platonique à qui l'on fait subir un stage amusant, l'amant, à dessein, sans cesse excité, — si délicieusement que jamais la réalité ne valut ce délice, — jamais assouvi. Le baiser fut, enfin.
Durant des mois, curieuse de cette passion neuve, la Perverse Favait attisé; ses lèvres avaient, pour Patrice, distillé les phrases rares, les mots qui sont des caresses; sans relâche, dans TofTertoire naïf de toute sa jeunesse, il avait hrûlé devant la Très Ensorceleuse, comme une lampe pleine d'huile vierge, ou presque toujours ardente ^ au fond d'un sanctuaire.
Enfin, le baiser fut.
Or, il apprit bientôt qu'elle raffinait l'amour avec celui-ci, avec celui-là, avec l'autre, avec d'autres, avec un peuple d'amants et de maitresses, de macabres jeux oii se mêlait l'idée de la mort, sans négliger les simulations sacrilèges, entourant d'un pieux et étrange décor de flambeaux allumés, d'une palme de martyre chrétienne et d'une jonchée de lis ou de roses, l'infatigable recherche de voluptés inconnues, coupées de livraisons intéressées de sa joliesse grêle, si nerveuse. Pendant ce temps, Patrice était le poète, dix-huit ans à peine.
Un banquier, sénile, M. Bûrgster — sans compter tant d'autres, sérieux, — avait vaincu le poète. N'est-ce pas la loi? Alors, pantelant, il cacha sa douleur sous un trop précoce scepticisme qui tua les sentiments, cette éclosion ingénue du printemps de la vie, comme la gelée d'une nuit d'avril toute une floraison blanche et rose. — L'argent était partout le maître, le seul roi. Soit, il serait, lui, un roi de l'argent.
Patrice Montclar, jeune encore, dit adieu à ses chimères, et courut au Pactole, — à l'abreuvoir. Une bonne opération, un peu au hasard; puis, / durant des années, la Bourse lui fut favorable ; coulissier heureux, des millions, à lui oii à d'autres, passèrent entre ses mains; les plus grosses catastrophes, pour un temps, Teffleurèrent sans Tabattre; on le vit grandir de jour en jour, rêvant de dominer Paris par l'or, qui, au commencement, l'avait vaincu.
Banquier enfin, lui, le poète d'antan, et millionnaire, un soir — où il était allé, dans les coulisses du Vaudeville, avec l'intention d'emmener Claudine Millet voir le mardi-gras dans les bals excentriques, — il se trouva face à face avec Dinalî, qui sortait de scène, rappelée encore, mais vainement, par les bravos enthousiastes de la manière poignante dont elle mourait. Brisée de fatigue, s' avançant vers Montclar qui l'avait saluée : « Voulez-vous m'offrir votre bras? » Et, ce soir-là, lâchant Claudine, il avait emmené son rêve toujours, son amour tenace — tenace, parce qu'il était sa jeunesse — Dinah, et, un peu mélancolique, il dit : — « Vous souvient-il, Dinah, de ce soir de neige où un banquier vous accompagna comme je le fais aujourd'hui? C'est dommage de n'avoir pu fixer rendez-vous à un poète ; il nous aurait vus partir ensemble ». Des frisons roux et fous voletaient comme autrefois, sur la nuque de la comédienne, où, dans un ravissement indi-
cible de son désir revenu, le iinancier, avec des baisers, évoquait — parmi les frisons roux el fous — un baiser d'anlan.
Le banquier redevenait poète. Toute la sentimentalité de sa jeunesse se réveillait dans son cerveau, qui, depuis des années, n'était plus hanté que de chilTres. — Puis, la chambre à coucher, tendue de noir, et Dinah Samuel s'endor niant, surprise par la lassitude. Alors, sous les yeux de Tamant de cette nuit, le corps de Fadorée de jadis avait paru se décomposer lentement. Les fards, toutes les faussetés, qui en iaisaient une fleur délicate et artificielle, en cette nuit furent révélés. Jamais, il n'aurait supposé que Dinah, semblant toujours jeune, eût besoin, de façon si effrayante, des parfums, des pâtes, des lotions, des cosmétiques, des emails, des : crèmes, des poudres, des onguents, des peintures avec le rose, le henné, l'azurine, le blanc liquide enfin, pour en badigeonner son corps comme une façade décrépite. Doucement, apeuré, il s'était enfui, sa dernière chimère défunte.
Cette ruine fut le rêve de ses dix-huit ans.
Depuis, il s'était contenté de perversités mineures : courant tous les mondes, il eut, par intervalles, des bonnes fortunes enviées; plus constamment, il fut le protecteur intermittent d'un essaim des plus chères tendresses, les cinq louis faciles aux tapeurs et aux tapeuses, achetant, à son désir, les filles et les toiles les plus haut
cotées, Mécène des célébrités naissantes. — Soudain, un krach personnel sur une spéculation impudente d'audace, et cette fortune, écroulée, s'en alla comme elle était venue.
A trente ans, Patrice Montclar, ruiné, mais ne laissant aucune dette dans cette déroute du million — retourna simplement à la pauvreté studieuse de sa jeunesse, ayant en plus la connaissance profonde des bassesses et de la vilenie humaines, — en moins, les chimériques croyances à jamais envolées.
Montclar, le poète, ressuscita.
Sonnèrent pour lui les cloches du temple de poésie; elles resonnèrent. Pourtant, ce n'était plus le rêveur de jadis, amoureux chanteur d'idéale volupté, mais le créateur, évocateur d'humanité vraie, des joies et des douleurs par où vibrent les nerfs et pensent les cerveaux. Il est devenu, en effet, le chercheur des mouvements, des mobiles, des actions des hommes, des dévouements et des trahisons; dans ses œuvres se retrouvent, glorifiées ou rendues odieuses, les luttes, les tendresses chastes et les sensualités raffinées et bestiales, les ascensions et les dégringolades, — en un mot, la Vie.
Entre temps, il avait épousé — dans ces débuts de la seconde bataille littéraire, — lassé des prétentaines chanceuses, une jeune fille, jolie et nerveuse, l'avait jugée d'intelligence délicate, imaginant en elle des qualités sérieuses; elle
l'avait séduit, par une offre de coquetterie chaste, UDe habile comddie contrastant avec les plaisirs qu'il avait auparavant recherchés. Mariée, elle se démasqua vite. Après avoir expérimenté sa puissance, elle martyrisa son mari, douloureux amant, jaloux, et lié par sa jalousie môme — piment aux voluptés dont elle savait être savamment prodigue aux heures où elle avait besoin de lui, pour son luxe ou pour sa chair, affaire d'intérêt ou de peau. — Il finit par se séparer d'elle, dans un réveil d'énergie; saturé d'amertume, il brisa son entrave, divorça, mais après plusieurs commencements de divorce qui le torturèrent trois années, et il souffrit atrocement.
Seul désormais, Patrice Montclar est devenu, peu à peu, un maître du théâtre ; il a touché avec succès à nombre de sujets émouvants. De véritables triomphes, plusieurs de plus de trois cents représentations, l'ont installé un Chef; — et il est tenu par le public pour un observateur profond de la vie moderne. Mais des sots disent toujours — avec un esprit « rosse » pour qu'il soit spirituel — d'après Jean d'Amicy, le vieux ciseleur de rimes riches :
— Montclar, c'est un « piéciste ».
Deux heures sonnaient dans la pièce voisine. 'Patrice Montclar bondit, en trépignant, de son fauteuil, et, d'un geste furieux, jeta sa plume sur la table :
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— Allons! cela ne va pas, aujourcriiui. Sacré théâtre! 11 est plus facile de faire n'importe quoi, que du théâtre!... Pourtant des gens quelconques en font, et des directeurs jouent leurs pièces inutiles! Cette fin de siècle a huit ou dix producteurs dramatiques — comme moi, — des vrais, j'entends; il ne devrait pas y en avoir d'autres, des médiocres. Si vous avez envie de noircir du papier, écrivez des livres! Un livre, je comprends, c'est des feuilles ajoutées les unes aux autres; et, quand il y en a trois ou quatre cents, voilà un volume de plus. Mais une pièce, mes petits, c"est autre chose, et vous ne vous en doutez pas!... N'importe qui a-t-il une idée — et, dans ce temps de démocratie, d'égalité, qui donc n'a pas une idée par jour? — un crétin a-t-il une idée, il en tire une pièce. Hamlet, en tant que personne dramatique, s'il était seul, ne serait qu'une étude de psychologie; l'idée devient un drame parce qu'il est entouré du Roi, de la Reine, de Polonius, d'Ophélie, d'Horatio et des autres! Votre idée d'Hamlet, mais je la connais : méditation sur l'homme et le néant de la destinée humaine; — eh bien, voyons, bâtissez-moi donc une pièce avec ce sujet, qui ne suffit pas au théâtre. Oui, vous la ferez, c'est entendu, mais quand vous aurez défmi l'atmosphère intellectuelle où se meut Hamlet; et encore non : quand, pour cela, vous aurez montré, agissant, parlant, intriguant comme des hommes véritables, les gens qui
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rentoiiront. Oui, vous la tiendrez, cette pièce, mais quand vous aurez tout ce qui est Ilamlet, ceux qui font qu'il est ce qu'il est, ceux qu'il inlhience ou dont il est influencé, son milieu, les circonstances, car c'est lui et les autres qui les subissent ces circonstances; quand vous aurez trouvé Claudius, Horatio, le Spectre et Opliélie, et tous les autres : pas avant, pas avant!...
& Il éclata de rire, nerveusement, puis sa pensée
m — sa pensée seule — hurla :
m — Le moindre écrivassier, naturaliste ou psychologue, réaliste ou romancier romanesque (une nouvelle étiquette imbécile !) se figure, comme ça, qu'il est auteur dramatique. Tous en arrivent là! Mais, malheureux! un drame, une comédie, c'est quelque chose! — de l'action, — ce qui ressemble le plus à la vie. Ce n'est pas un livre, par exemple! Ah ! non.
Revenu à «a table, il frappa sur le pupitre un coup de poing qui fit s'envoler les feuillets épars :
— C'est drôle, je m'ennuie moi-même, aujourd'hui! Je ne suis pas entrain, et je me fatigue; quel chien de métier, écrire des pièces !
A ce moment, i] entendit frapper doucement à la porte. « — Entrez! » Un domestique parut :
— Une dame demande à voir Monsieui*.
— C'est pour ça que vous me dérangez? Vous ai-je dit que je n'y étais pour personne?... Au fait, comment, cette dame?
- Jeune et jolie. Voici sa carte.
Patrice jeta les yeux sur le bristol, que le domestique tendait :
— 11 me semble que je connais ce nom-là!... J'en connais tant !... Faites entrer.
Introduite un instant après, une grande jeune fille saluait le Maître avec désinvolture, le remerciant d'avoir bien voulu la recevoir.
— Vous vous nommez Régina Sandri?
— Oui, Maître.
Très froid, Montclar examinait la femme debout devant lui. Sans se déconcerter, comme quelqu'un qui n'a rien à redouter, elle le laissait la détailler des pieds à la tête; même, pour facililer l'examen, d'un geste simple et lent elle écarta le long manteau qui la couvrait.
Grande, la chevelure botticellesque, comme deux ailes de corbeau où se jouaient des reflets bleus, le teint mat, Régina avait de grands yeux noirs pleins de feu; le front, pas très haut et le paraissant toutefois, large, harmonieusement arrondi aux tempes, dénonçait une intelligence. L'oreille petite et mince, mais d'un dessin sans charme, était cachée en partie sous les larges bandeaux ; le nez long, délicat, s'achevait en un épanouissement frêle et joli au-dessus d'une bouche moyenne, serrée, aux lèvres linéaires. Le menton gentil, un tantinet pointu, légèrement relevé. Un cou svelte, d'une élégance idéale, supportait cette tête à la physionomie très éveillée ; par derrière se massait l'épaisse chevelure qu'on
se figurait, déroulée, enveloppant le corps jusqu'aux genoux ; la nuque ronde et ambrée se dégageait avec aisance des épaules un peu étroites. Son visage gracieux, son corps mince, flexible comme une liane, l'harmonie des lignes, étaient d'une suave féminité. Mais la démarche hardie, la gaminerie brusque de ses gestes, démentaient la douceur des yeux. Son frais visage n'exprimait aucune tendresse ; elle n'avait pas ces mouvements câlins et artificiels ordinaires aux théâtreuses qui cherchent, par tous les moyens, à capter l'affection du public.
— Asseyez-vous donc, fit Patrice en avançant un fauteuil vers la jeune fille, qui, sans façons, avec une grande aisance de manières, prit lé siège offert, et s'assit.
Lui, la regardait encore, sans parler.
Régina semblait maigre. Le buste — plat derrière, — devant, s'allongeait, délimité par une ligne pure, mais aucune rondeur notable ne saillait, soulevant un tant et le corsage. A partir de la taille, agréablement fine, une ligne courbe s'enflait, descendant jusqu'à la naissance de la cuisse. Des formes précises, mais charmantes, perçaient par endroits, sans rien d'aigu sous la robe; le pied, invraisemblable de finesse.
La jeune fille avait posé sa main droite sur ses genoux, une main effilée au bout d'un long bras, terminée par des doigts fuselés, lisses, blancs, aux ongles plats.
Pour Monlclar, la tête était la pins intéressante partie même de la femme; il négligeait le reste, de peu d'importance à son gré; aussi ses yeux revinrent-ils promptement à la figure, scrutant l'impassible masque, que ses regards caressèrent délicieusement.
— Eh bien, avez- vous fini de me passer en revue? fit Régina dans un sourire énigmatique.
— Oui.
— Pas de compliments à me faire, n'est-ce pas?
— Si, mais pas pour tout.
— Votre préférence, alors?
— La tête.
— Pas le corps?
— Il est intéressant. Un garçon ou une fille? Après une seconde d'étonnement :
— Une fille, cher Maître.
— C'est à prouver, hein?...
11 plaisantait, mais elle, presque sèchement, répliqua :
— Je ne suis pas venue pour cela.
Sans timidité aucune, elle le fixa de ses yeux noirs :
— Je pensais bien que mon nom ne vous rap^ pelait rien. Je suis sortie du Conservatoire, il y a deux ans, avec un premier prix de tragédie; j'ai joijé, à rOdéon, dans ce drame russe : Wancla.
— Ah ! c'est vous ! je ne vous reconnaissais pas, en toilette de ville; vous étiez vraiment exquise en scène !
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— Maître, ne mentez pas !
— Pourquoi donc?
— Parce que des éloges sortant de votre bouche...
— Que venez-vous me demander?
— Votre protection.
— Ma pi'otection?... Gomme homme?...
— Bu tout, comme auteur dramatique.
Sans vergogne, elle appuya cette prière d'un éloge de Montclar; mais Taccent sincère était charmant.
— Vous êtes le seul qui puissiez oser, Maître, ce que nul de vos confrères n'a jamais tenté; les plus épineuses questions, vous les avez mises à la scène avec un tact inouï, une autorité persuasive. Vos drames de passion — La Sijracusaine ^ — Maïa, — sont admirables. Temps anciens ou modernes, vous touchez à tout, dessinant les lignes des idées, creusant les caractères, effleurant les situations scabreuses, jamais trop ni trop peu. Tout cela, n'est-ce point du génie? Vous...
— Dites donc, — interrompit-il en plissant ironiquement ses lèvres minces, — que ne me traitez-vous de Shakspeare français, puisque vous voilà partie?
Scandant ses m.ots, il ajouta :
— Je ne suis qu'un piéciste, mon enfant. Le premier qui m'a si bien baptisé, c'était un poète, un vrai; mais, pourtant, il a bafouillé, celui-là, en cinq actes lyriques, une petite liisloire grecque
— morceau d'anthologie délayé — qu'il a voulu nous donner pour du théâtre. C'est du lyrisme et de la fantaisie. Mais ça — tout le temps à la scène, — ça endort les spectateurs... Et puis, d'abord, retenez bien ceci : chaque genre a une raison d'être; une œuvre doit être écrite dans un but précis, pour le public auquel on la présente. Une œuvre scénique doit être, avant tout, une œuvre de théâtre, et non de la poésie seulement, encore moins un simple bouquet de rimes riches. La poésie, pure, sans mauvais alliage, c'est le livre pour les raffinés, les lettrés, ceux qui lisent pour lire, — qui savent lire; mais une pièce, c'est pour tous; il faut que ça soit fait pour la compréhension générale; cela n'est point déjà si facile.
Ces propos n'étonnaient guère la jeune fille. Elle reprit posément :
— Je viens vous demander un rôle, et vous prier de me donner vos conseils. Je veux être une grande artiste.
Il leva les bras en l'air, en s'écriant :
— Elles veulent toutes être de grandes artistes! Epatant !
Puis, laissant tomber ses bras le long de son corps !
— Et elles deviennent des cabotines, — des acteuses!
Il se pencha vers Régina, que rien ne parvenait à déconcerter :
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— Sais-tu ce que c'est qu'une grande artiste? Yois-tu, c'est la vraie créatrice des rêves de l'auteur, celle qui sait incarner un rôle, en trouver les accents!... D'abord, vous autres, la plupart des femmes, est-ce qu'il vous est possible de devenir des artistes! Vous êtes, par rencontre, l'artiste de votre amant, l'artiste de celui-ci, de celui-là... Mais pour faire vibrer les foules, sans cesse renouvelées, il n'y a que les Dinah Samuel pour être des artistes... des âmes!
Elle le regardait, cette fois, avec de la curiosité plein ses yeux noirs.
— Oh! ne t'étonne pas — lui dit-il familièrement, — je suis dans un de mes jours oii j'exècre le théâtre... Le théâtre, c'est comme toutes les autres choses : on n'arrive pas toujours ; on travaille on court après son rêve sans pouvoir le
mettre debout. Faire de la vie qui soit du théâtre et pourtant de la vie..... chimère! Et puis, on pense que cela disparaîtra un jour, tout ça, ce
grand effort c'est inutile, cela s'en ira, sans
qu'il en reste trace tout est inutile.
— 0 Maître! ce que vous avez fait, supplia
Régina.
— Je te demande comment tu peux en être juge à ton âge? Ils m'appellent piéciste ! Ils ont raison; que suis-je auprès de Shakspeare, de Molière? Rien, un tout petit garçon. Eh bien! écoute, il n'y a peut-être pas, de nos jours, d'homme de lettres qui ne se croie, au fond, le
frère, au moins le cousin, de Shakspeare, de Molière. Car on crève de vanité. Tels et tels n'ont pas fait, certes, ces chefs-d'œuvre : Macbeth^ Don Jitan^ — mais une pièce naturaliste, réaliste, vériste, une tranche de la vie humaine. Le vieil Homère n'était donc pas de son temps, de tous les temps, ni Shakspeare, ni Hugo? Les mêmes passions ont toujours mis les mêmes êtres en branle, et les actes des hommes changent seulement de vêtements et d'étiquettes... Des jeunes gens se sont élancés pour conquérir la scène. Ils ont clamé qu'ils avaient des idées. « Tiens ! si nous mettions des aveugles à la scène, ce serait nouveau, n'est-il pas vrai? » Tout le monde peut metlre des aveugles à la scène. Mais quant à insuffler un peu de vie à ieurs aveugles, bernique! Les aveugles, rien que des aveugles, dans un acte de limbes; et un chroniqueur tape sur sa grosse caisse : « Shakspeare est dépassé ! >> Shakspeare, Celui qui a le plus créé au monde, après Dieu... D'autres ont découvert que la douleur était pathétique au théâtre, ce dont on ne s'était pas aperçu avant eux, et ils ont mis la douleur à la scène. Idée, la douleur, mais pour ne pas gâter l'idée, c'est une douleur sans drame, presque sans paroles, sans gestes, sans rien. On arrivera à présenter des muets, et cela sera du grand art, car les muets seuls pourront démentir ces muets, ou critiquer leur mimes. L'art du théâtre est Tari par excellence; la littérature y égale presque
raclion, et Shakspeare ou Molière valent César ou Napoléon.
Il n'y avait là nulle affectation de la part de Patrice Montclar qui ne cherchait jamais a poser devant qui que ce fût, et ne demandait pas, au contraire, qu'on rapportât ses phrases un peu débraillées. Il était dans un de ses jours de misanthropie, où, sans bien savoir de quoi on souffre, il vous vient comme un besoin de crier ses douleurs, imaginaires peut-être, mais plus pénibles cent fois — moralement — que des tracas bien détinis, parce que la chimère vous mine sans q*u'on la puisse voir, ni, par conséquent, la combattre. Et, comme il fallait une cause à cet état, sa pensée avait fini par toucher le point vulnérable; et, pour donner un objet à sa nervosité, il faisait saigner la blessure, comme on tisonnerait le feu mal éteint, avec une joie rageuse.
Patrice Montclar n'était peut-être pas un génie, il était purement un homme de grand talent, sincère vis-à-vis de lui-même. Il aurait voulu, sentant l'approche de la maturité, donner une pièce qui restât comme son chef-d'œuvre; il aurait voulu produire un drame, une comédie, synthèse de son talent, comme Shakspeare, Macheth\ comme Molière, Tartufe^ comme Gœthe, Faust. S'il était toujours intéressant, passionné, passionnant, scénique, il lui manquait toujours encore quelque chose, probablement cet infini qui acliève pour éternellement.
24 REGIiNA SANDHI
— Vous voyez un original, fit Montclar à Régina. Mais il faut être original, sans toutefois le chercher jamais ; sinon, Ton est Monsieur Toutle-Monde ; on ressemble à tous les niais, tous les sots, tous les imbéciles dont se compose la race d'Adam... Mais, ajouta-t-il, je viens de vous « raser », moi' Je n'ai pas été vous chercher; ce n'est pourtant pas une raison de continuer à vous embêter... Que désirez-vous de moi? Ah! oui! vous me l'avez dit. Vous voulez être une grande artiste... Eh bien, récitez-moi quelque chose?
— Maître, dit Régina avec une belle hardiesse de gamin brun, consentez-vous à me donner la réplique? Je voudrais vous jouer quelqu'une de vos scènes.
En quittant son manteau, elle se leva, marcha, légère, un peu féline, vers une bibliothèque vitrée, le pas appuyé, souple. Patrice se dit : (( Voilà un joli animal en mouvement. » — Régina Sandri avait pris trois ou quatre brochures, œuvres de Monlclar. Elle en ouvrit une à la page voulue, sans se tromper, dans une liabi- | tude de feuilleter souvent un autre exemplaire pareil, puis elle tendit le livre, tout ouvert, à Fauteur.
Régina commença de jouer, mimant les gestes, sculptant les poses ; le Maître lui donnait la
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réplique. C'était une scène oii l'actrice se défendait contre son amant qui lui reprochait une infidélité; il avait les preuves de la trahison de sa maîtresse, et pourtant, à la fin, tant elle était persuasive, il arrivait à la croire innocente.
La jeune fille était admirable dans celte scène; douée d'une vive compréhension, elle marquait avec une finesse rare toutes les intentions psychologiques de l'auteur. Très simplement, elle nuançait, d'une inflexion de sa voix câline et hardie, tour à tour, les arguments qu'elle détachait, nettement, des détails du dialogue. Là, sans l'optique du théâtre, devant celui qui avait écrit le drame et ne pouvait guère s'illusionner, elle passait de l'emportement à la prière, des larmes aux cris de la passion brutale, tantôt hautaine, puis humblement soumise. Son beau visage changeait d'expression, sa voix vibrait, d'une mobilité de tons extraordinaire, éclatante et chaude, douce parfois comme le frôlement d'une caresse.
— Bravo! fit Patrice, quand Régina eut fini d'interpréler ce fragment de son œuvre. Ce n'est pas moi qui ai écrit cette scène, c'est vous... Vous m'avez inspiré des idées, mon camarade, et vous devenez par là mon collaborateur.... Si l'on reprend la pièce, je veux la retoucher d'après vous...
— Alors, vous êtes content? questionna-t-elle,
. tout son regard brillant dardé sur lui, guettant la franchise de sa réponse.
26 REGINA SANDRl
— Yous serez une grande artiste, oui... à condition que vous n'aimiez pas... sans cela vous deviendriez bête comme une cruche fêlée.
— Maître, je ne veux pas aimer.
Mais à cette ironie, il ajouta sans transition :
— Nous reparlerons de tout cela tout à l'heure. Dites-moi encore autre chose.
Cette fois, elle choisit une scène d'une comédie de Montclar, qu'elle joua tout au contraire de l'autre : elle se dépensa en linesse, en sousentendus, calme, puis rapide dans l'action. Très brillante, elle amusait et charmait par sa grâce enjouée. Des eftets, nouveaux pour Montclar, naissaient de sa diction délicatement diversifiée, par sa voix mouvante et claire comme l'eau d'un torrent où se jouent des rayons de lumière.
— L'épreuve vous a réussi, dit Montclar, quand elle se tut de nouveau... Yous êtes en bonne voie... pas encore parfaite, non!... mais en travaillant, travaillant, en vous tuant de traA^ail, comme moi... en cherchant chacune de vos intonations, chacun de vos gestes... vous arriverez sûrement... Et pour commencer, vous m'avez dit vouloir un rôle de moi; eh bien, vous l'aurez... Je veux offrir au public une pièce étonnante! Enfm, j'aurai une élève, capable de me comprendre, une cire malléable dans mes mains. J'en à connais à qui il faut rabâcher viagt fois la môme : chose, et qui ne saisissent pas encore à la vingtième, des poupées rebellera l'idée juste... Mais
vous!... Allons! il faut que j'aille jusqu'au génie. 11 se calma, passa les mains sur ses articulations, dans un geste qui lui était habituel, puis conclut en ces termes :
— Yoici. J'ai des pièces en réserve; plusieurs ne sont pas achevées... J'en ai une surtout où le principal rôle féminin peut être tenu par vous, car c'est, à peu près, votre type physique. De l'étude que je vais faire de vous, de celle que, sous ma direction, vous ferez de mon personnage, il ne peut résulter que du travail intéressant; nous achèverons une œuvre plus qu'ordinaire, tous les deux... Vous êtes bien décidée à tout, pour arriver?
— Oui; il y a une chose cependant que je vous demanderai.
— Laquelle?
— De ne pas coucher avec moi.
Il marcha quelques secondes sans rien dire; puis, se tournant brusquement sur elle :
— Ah! je ne vous plais pas, comme homme? Il y avait du cinglant dans sa voix.
— Pardon, Maître, riposta Régina. Vous m'êtes très sympathique... et vous me le demanderiez...
— Eh bien?
— Je céderais, peut-être.
— De mauvaise grâce?
— Oui, au fond. Je me soumettrais, mais je serais furieuse.
— Pourquoi ça?
28 REGINA SANDHl
— Je ne vois pas un homme, même de génie, devenir mon amant; lui comme moi, nous ne pourrions qu'y perdre. J'aurais peur qu'il m'abimât, et moi je l'abîmerais certainement.
— Pourquoi cela? fit Montclar en fixant ses yeux sur les siens.
— Ou il m'aimerait, dit Régina, et cet amour volerait quelque chose à son génie; ou moi-même je serais jalouse de ses œuvres, et le détournerais ainsi de sa route.
— Mais vous? Qu'auriez-vous perdu?
— Mes illusions sur lui et sur moi ; crovezvous qu'un génie soit exempt de tout ridicule, en amour et dans la vie? Et une artiste ne doit pas, je pense, s'arrêter à de tels détails. Moi, je verrais \ tout, certainement, et je serais la première à souffrir des défaillances... Et puis... non!
— Ah çà, un Lys?...
— Je suis vierge.
— A votre âge, c'est possible... Enfm, passe, pour le moment; mais, plus tard, il faudra bien que cela change. Quelque chose manquerait à votre talent.
— Ne me disiez-vous pas tout à l'heure qu'il m'était interdit d'aimer?
— Parfaitement. Mais l'on peut, sauf répugnance physique, faire don de sa Fleur, sans aimer peu ni prou.
Le teint mat de Régina Sandri s'était violemment empourpré, et son nez frémissait comme les
naseaux criinc pouliche de race qui sent un déplaisant voisinage.
Elle repartit :
— Maître, je savais ce que vous venez de me dire... Mais vous ne voulez pas que je vous inflige ma personne... Je vous aurais... la belle affaire! j'aimerais mieux faire vos œuvres un peu miennes.
Il la regarda longtemps, et ses yeux, cette fois, troublèrent la jeune fille, car elle abaissa ses paupières, ce qu'il attendait, sans doute. Il reprit d'une voix brève, d'un ton de commandement :
— Ne craignez rien de moi. Venez demain, dans l'après-midi; nous commencerons, et quand vous saurez bien le rôle que je vous donnerai, je vous imposerai au théâtre où je porterai ma pièce.
Elle se leva. Il allait prendre son manteau pour le lui donner, mais, promptement, il se ravisa, et n'en fit rien. Rien ne lui échappa de ses deux mouvements contraires; les coins de sa bouche remuèrent, et ce fut tout. Elle dit, aussi tranquille qu'une mondaine qui n'élève jamais le ton :
— C'est donc convenu, je viendrai demain, dans l'après-midi. Maître. Vous verrez, vous serez content de votre élève.
Régina avait fait quelques pas vers la porte; elle se retourna d'un mouvement nerveux :
— Je ne puis vous exprimer assez ma reconnaissance ; peut-être suis-je trop sèche?
— Du tout.
— En tout cas, sachez-le, je vous suis acquise,
Ah ! ma reconnaissance, je saurai vous la prouver^ en interprétant vos œuvres avec toute mon âme... A demain.
Sa longue main pâle se tendait vers Montclar^ qui la serra et lui dit :
— C'est cela, à demain.
Maintenant qu'elle s'en allait, rassurée, elle avait un sourire sur ses lèvres fines. Elle était donc bien heureuse de le quitter, que sa physionomie s'était ainsi éclairée d'une telle expression de contentement? Elle le dédaignait, ou alors-, quoi? Pure de fait, elle semblait pourtant, il en était même certain, ne rien ignorer de l'amour, de tout le baiser; aucune brutalité de langage, rien ne devait l'étonner.
Quand elle fut sortie, Patrice se dit : « Etrange femme ! » Puis des réflexions encore traversèrent son cerveau, et il s'écria, en frappant sur sa table de labeur : « Mais non, la femme n'est pas encore née en elle. » — Et, aussitôt, il se remit au travail.
Dès le lendemain, Régina vint, à l'heure fixée, chez Patrice Montclar; puis les jours qui suivirent. A son arrivée, elle le trouvait, le plus souvent, déjà devant sa table, ou bien arpentant son cabinet de fiévreuses enjambées, en proie à la passion dramatique dont il brûlait plus ardemment encore, maintenant qu'il pensait tenir en Régina Sandri l'incarnalion de son rêve; il le lui avait dit un jour de belle humeur : a A présent, j'aijun modèle ! »
— Serrez-vous peintre aussi? fit Régina avec un brin d'ironie.
— Sûrement, et impressionniste, encore, puisque je subis votre charme,
— Oh ! Maître ! Que pourrais-je inspirer? toutes les inspirations sont en vous.
-^ Toi, petite, tu souffles sur mes mots, et ces mêmes sons qui, tout à l'heure, me semblaient
32 REGINA SANDRl
vides, avant ton arrivée, je les vois vivifier ma pensée; tu fais de la vie avec tes gestes, avec tes poses, avec ta voix, avec toi tout entière. Mais, tu n'es pas parfaite, ah! canon! Allons, recommence le deux.
Parfois, il arrêtait la répétition pour ajouter quelque mot, pour remplacer, par des idées subites, des répliques qui lui semblaient défectueuses.
Puis il les faisait reprendre à Régina, qui, docile, se pliait à tout avec une patience, une intelligence de la volonté de l'auteur, qui, malgré qu'il ne voulut pas trop le laisser paraître, émerveillaient Montclar. Ainsi le drame, longtemps enseveli dans ses cartons, ressuscita; Montclar se transformait, semblait plus jeune, ne voyait plus venir — du moins aussi intenses — les mauvaises heures où l'on ressasse ses douleurs méticuleusement, comme un avare craintif qui compte ses écus.
Il avait trouvé l'artiste qu'il cherchait depuis longtemps, celle dont il attendait, après lui, une création définitive. Il avait désespéré de son œuvre, faute d'une interprète capable de la modernité inquiète qu'il souhaitait réaliser. Sans relâche, il travailla à retoucher le rôle de femme; et, prise de la même fièvre artiste, Régina se prêta à tous les tâtonnements, à toutes les recherches que nécessitait le personnage complexe.
IlEGINA SANUKI 33
Depuis huit jours, ils travaillaient ensemble, chaque après-midi ; tous deux, unis dans un même effort, tendaient toutes leurs facultés vers un même but : Tincarnalion de l'Idée.
Ce jour-là, Patrice s'était exalte plus encore que de coutume, et, plus que jamais, Régina s'était sentie vibrer à Tétude de son nouveau rôle, galvanisée par l'auteur. — Comme la nuit tombait, et comme, dans le cabinet de travail assombri, les rayons du soleil couchant faisaient luire, çà et là, des cuivres, derniers points oii s'accrochait la lumière mourante, Patrice laissa choir de ses ' mains les feuillets manuscrits sur lesquels il suivait les répliques de son drame :
— Vous en avez assez, n'est-ce pas? Allons, on n'y voit plus, et nous sommes bien prêts de faire mauvaise besogne.
Régina Sandri s'apprêtait à partir; debout, cambrée devant la glace, sans plus se préoccuper de Montclar, elle remettait en ordre sa toilette, et d'un geste joli de la main droite arrangeait ses bandeaux Brusquement, Montclar s'écria :
— Dites-moi, vous êtes libre?
— Qu'entendez-vous par là?
— Quelqu'un vous attend-il?
— Un amant, un monsieur qui me commanderait! Allons donc! lit-elle, avec une moue de dédain.
— Je ne parle pas de ça... Nous savons que vous êtes une héroïne de vertu.. C'est rare, la
34 REGINA SAXDRI
vertu, surtout dans la carrière que vous avez choisie.
— Je n'ai aucun mérite à cela. L'homme ne me tente pas.
Comme il la regardait de ce regard aigu et moqueur qu'il avait, par moments :
— Je vous semble un phénomène, n'est-ce pas?
— Mais non. Vous n'êtes qu'un exemplaire d'un type humain, l'Androgyne.
— L'Androgyne?
Elle n'attacha aucune importance au mot, pour l'instant: cependant elle parut embarrassée, et elle dit vivement :
— A propos, pourquoi me demandiez-vous si j'élais libre ?
— Vous n'avez plus de parents?
— Non. Plus de père ni de mère.
— Eh bien, Régina, si vous voulez, nous allons dîner ensemble au cabaret. Vous travaillez beaucoup, vous êtes seule, et il vous faut un peu de distraction de temps en temps.
— Vous avec raison, Maître, et je vous suis reconnaissante d'avoir pensé à cela.
— C'est ditj nous dînons ensemble, et, après, nous irons au théâtre...
Se reprenant, et avec intention :
— Mais j'y songe, on va vous voir avec moi, et vous serez compromise!
— Eh bien, après?
— On dira que vous êtes ma maîtresse.
RÉGINA SANDIII 35
— Qu'est-ce que cela fait, puisque ce n'est pas vrai?
— Vous avez raison, Rcgina; pour les êtres de votre sorte, les opinions des autres ne sont rien,
.du moment que le fait n'est pas... Allons, viens! En camarades.
— En camarades!... Et tu sais, fit-elle avec cette hardiesse de gamin brun, qui la marquait par moments, dis-moi tout, parle-moi comme à un homme.
Ils passèrent ensemble une soirée délicieuse. Dans la rue, ils marchaient gravement l'un à côté de l'autre; elle allait près de lui comme un ami qui, tout en devisant, accompagne son ami.
f — Où voulez-vous dîner? fit Monclar au bout d'un instant.
I — N'importe oi^i, dit-elle, dans un endroit oii on soit à l'aise pour causer tranquillement.
Ils entrèrent dans l'un de ces restaurants d'aspect discret, aux classiques divans rouges tranchant sur. le blanc et l'or des boiseries, oii les garçons portent de longs favoris corrects; l'une de ces salles anciennes, d'un luxe calme, un peu rococo, très éloigné du décor voyant des modernes brasseries. De vieux messieurs, chacun à leur table, leur journal déployé posé près d'eux, levèrent la tête en voyant passer cet homme élégant accompagné d'une jolie femme aux allures gentiment cavalières.
* Gomme Montclar lui tendait la carte — tandis
36 REGINA SAXCIU
que le garçon, raitle, attendait des ordres, — elle composa un menu très simple, en consultant de l'œil son compagnon muet.
A la voir ainsi installée, sans l'ombre d'un caprice, il en venait à oul^lier ses dédains pour les femmes ; il causa avec Régina comme avec un honlme intelligent qui vous est sympathique. Elle, enjouée, l'air heureux, semblait parfois une fillette reconnaissante du plaisir qu'on lui procure, puis, sans transition, elle abordait les sujets les plus sérieux. Ils parlèrent théâtre.
— Ne vous semble-t-il pas — disait-elle — que la plupart des artistes, et les meilleurs même d'entre nous, oublient trop souvent qu'il ne suffit point d'une perfection qui peut, en tout, s'acquérir, de la perfection, et pas plus. Par exemple, il y a quelque chose de plus que la diction, que le geste appris et « bien rendu », dans la composition des personnages. Nombre de comédiens savent trop qu'ils sont en scène, ils oublient ainsi l'idée, le dessous, et le but moral de tout éA-énement dramatique, pour ne songer qu'à l'effet immédiat sur le gros des spectateurs.
— Ce que vous dites là, Régina, c'est banalité. Nul mieux que moi n'a connu les trahisons des interprètes ;j'en citerais à qui vous ne ferez jamais admettre qu'on peut adresser une déclaration d'amour sans en prononcer le mot, que la passion n'a pas toujours la main sur le cœur, et que le désespoir n'a nul besoin d'être braillé en lambeaux
(le phrases décliiqiielées ; que les ])leurs n'exigent pas les inévilables hoquets imposés par la Tradition. « Lu Tel disait ainsi », répliquent-ils. Qu'est-ce que ça peut me fiche, à moi ? Et c'est pour cela que des critiques éminents méprisent la convention théâtrale, la disent ennemie de l'idée. Tous ces comédiens, Régina, banalisent nos pensées en lés enserrant dans le moule de leur savoir trop bien appris... Qu'ils le trouvent donc, ces dignes pantins, le geste vrai, l'accent qui, sans trémolo, par sa simple vérité même, traduira ces intentions qui se sentent et ne peuvent jamais, tu m'entends bien — jamais, — au théâtre, se développer sans languir... Mais, ils en savent trop, vois-tu ! Il faut apprendre, travailler, certes ; mais, de là, à ranger tout par catégories, il y a loin!... Elles jouent, toutes, les ingénues, de la même façon; beaucoup sont comme le « prix de dessin » qui faisait si bien le nez, mais n'aurait pu mettre une figure d'ensemble... La plupart savent tenir honorablement un emploi quelconque? Oh! cela, oui, qui n'est rien ! mais de là à trouver la nuance d'où viendra, en dehors de toute action, le sentiment du rôle, il y a une mer que seuls peuvent franchir ceux qui pensent et caractérisent leurs personnages, les convaincus pour un moment de vivre une aventure réelle...
— C'est là mon ambition, Maître, d'aimer idéalement comme les héroïnes ; mais, ainsi que dans une réalité, passionnément, douloureusement. Et
je veux observer l'amour, comme, le médecin observe la maladie d'un autre.
— Est-ce possible? sourit Montclar ironique. Il faudra bien sauter la barrière, toi, oui, toi, l'ambitieuse!
— Non, Maître, l'adage dit qu'il ne faut pas être juge et partie. Mais c'est vrai, je suis ambitieuse.
— Savez-vous que c'est de l'orgueil, tout ce que vous venez d'exprimer, Régina? dit-il, sérieux en la fixant de ses regards pénétrants qui la fouillaient dans toute son intimité cérébrale et féminine.
— Peut-elrc, répondit-elle. De l'orgueil exempt de toute vanité. Maître. Celui qui n'a pas l'orgueil pour le pousser à l'ascension du rêve, oii prendrat-il la force ?
— Mon amie, vous venez de parler en grand philosophe. Vous me rappelez, ajouta-t-il en souriant, cette Athéné, la déesse aux yeux pers, la têio casquée, que partout accompagne un hibou aveugle, assez avisé pour la suivre, confiant en sa sagesse... Auprès de vous, il me semble, par moments, être ce hibou symbolique. Hélas! la sagesse môme peut être la plus grande des déraisons.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle est vaine, amie, comme toutes les belles choses. La jouissance est belle aussi, au même titre; mais rien n'atteint l'idéal.
C'est pour cela qu'il est beau de le chercher. L'impossible me tente. Pour moi, la vie ne peut avoir qu'un but : faire de la beauté ; et n'est-ce pas vous, Maître, qui m'avez dit, l'autre jour, qu'il fallait chercher le Beau là où il vous apparaît, chacun selon sa nature?
— Pour chacun, il est différent. L'amour, cependant, passe pour la plus belle des passions, et vous répugnez à l'amour, Minerve?
— Oh! répondit Régina avec une petite moue, je ne vois là qu'un instinct qui n'est pas la beauté.
— Qu'en sais-lu? Le plaisir même que se donnent mutuellement deux belles formes, c'est du Beau, si cela se passe sans vulgarité.
— Vous l'avez dit, Maître, c'est une question de formes; — et elle éclata de rire.
Montclar se tut un instant, et détourna les yeux; inconsciemmicnt peut-être, au moment précis où elle avait formulé cette réponse, elle semblait, de ses lèvres rouges, égayées, de ses regards longs comme des caresses, provoquer le Désir que, moqueuse, elle voulait nier.
— Où voulez-vous aller, après dîner? questionna Montclar.
— Au Théâtre-Français.
Au sortir du Français, comme ils remontaient l'avenue de l'Opéra, ils croisèrent une bande d'éreintés de la vie, discutant leur halte prochaine, traînant à leur bras des filles peintes qui riaient haut des plaisanteries de leurs compagnons; puis,
Montclar évita la rencontre d'un ami qu il vit venir de loin avec sa maîtresse, et qu'il reconnaissait dans la nuit, à la démarche lasse de son corps maigre et trop long, à la silhouette de son ombre, oii la figure sembliiit le masque d'un Méphisto boule vardier. C'était un chroniqueur, Schavyl, un garçon de talent qu'avait perdu le parisianisme à outrance, un de ceux dont l'esprit sentie macadam des trottoirs mal hantés, et les relents des restaurants de nuit, à l'heure des déambuiations quêteuses de jolies filles connues, qu'il appelait « ses 'petites cousines ». Un homme de talent devenu « un rigolo », comme disaient ses amis. Son style sent la loilette de câlin ; il a des saillies, amusantes souvent, avec, de-ci de-là, un charme artiste; il serait peut-être devenu un fou génial s'il n'avait été journaliste, prêt à se damner pour un mot, d'autant plus qu'il ne croyait pas à l'enfer. Montclar ne voulait pas exposer Régina à sa malignité, sembler avec elle en bonne fortune.
Ils prirent les petites rues et, tout en causant, ils arrivèrent chez lui, sans trop de préméditation de sa part et avec un consentement tacite de la jeune tille. Il était tout heureux de la soirée reposante qu'il avait passée près d'elle. Ni l'un ni lautre ne ressentait de lassitude, et Régina, en amie, ne voulut pas refuser, lorsqu'il la pria de monter, la faveur de continuer, at home, leur conversation, en camarades.
Ils s'installèrent dans le cabinet de travail,
éclaire"' par doux grandes lampes électriques dont rincandescence projetait sa forte lumière, mais adoucie, à travers des globes aux résilies de perles et de rubis de théâtre.
Ils jasèrent longtemps.
Patrice cherchait à connaître le passé intime de Régina. Elle se dérobait en constantes envolées sur des idées générales qu'elle avait une très personnelle façon d'envisager et de traduire de sa voix tantôt rapide, tantôt très lente et nuancée.
Deux coups sonnèrent à une pendule, dans une autre pièce, — lointains, nuptiaux, mystérieux, et ce fut comme la nuit qui l'invitait, la solitude qui, après la longue causerie, resserrant leur intimité, glissait en lui la (entation.
— On oublie le temps à vous entendre, ma chère amie.
— Je dois saluer et vous retourner votre compliment; il me semble que c'est six heures qui sonnent.
— Non, c'est le glas de l'exquise soirée — presque la nuit — que vous m'avez accordée, mon amie.
11 la regardait, debout, en face de l'immense fauteuil oii elle était enfouie, le menton dans sa main, accoudée au bras du siège, la tète légèrement penchée, les yeux mi-clos qui semblaient encore s'allonger à l'ombre des cils. Il sentit sourdre en lui le Désir, impérieux, brutal; sous les excuses dont se colorait sa cons€ience, surgis-
sait en lui la volonté du plaisir, et ses lèvres devenaient humides, en une envie de baisers interdits qui lieraient, si délicieusement, sa bouche aux lèvres écartâtes de l'idéale amie. Puis s'évoquaient, sous les étoffes et les dentelles, une chemise glissant le long des hanches, ou relevée par des mains admiratrices, d'où émergerait sa gracile beauté nue, perverse, de statuette admirable que le sculpteur n'eût osé finir de modeler de peur d'en altérer les divins et sveltes contours. Et son rêve s'acheminait vers la source apriline 011 s'abreuverait sa soif d'elle tout entière, dans une caresse longue, infinie, avant l'ultime possession.
Montclar songeait qu'il aurait été bon de s'approcher d'elle, doucement, de prendre ce visage, quasi de vierge primitive, entre ses doigts suppliants, et de baiser ses paupières qui auraient battu, sous ses lèvres, comme des oiseaux pris au piège. Et la tache des lèvres rouges, dans le visage si blanc, l'attirait. Oui, décidément, il ne pouvait s'empêcher de souhaiter une liaison plus étroite encore entre lui et celle qu'il avait éveillée aux beautés de l'art, et qui était pour lui, à cette heure, l'unique beauté vivante.
« Peut-être cela serait-il profitable à notre œuvre », pensait-il; au fond de lui-même, pourtant, il sentait bien que ce n'était là qu'un indigne prétexte, miroir spécieux à son désir immédiat. Il s'en fit aussitôt reproche, comme d'une dé-
UÉGINA SANDRl *3
loyauté vis-à-vis d'elle, et il se calma alors par un sentiment de délicatesse rare. ^
N'est-ce pas avec une enlifcie confiance qu elle avait accédé a ses désirs? Elle ne pensait certainement pas qu'il pût encore éprouver un désir charnel, ou du moins - car les femmes si dénuées soient-elles de coquetterie, sentent le desir comme un parfum d'encens, - elle l'avait juge capable de se maîtriser, de rester auprès d elle l'ami qu'il avait implicitement promis d être touiours. Elle lui avait accordé cette soirée, p eine d'un charme apaisant; elle lui avait ouvert des coins ignorés de son âme. Eh bien, il ne serait pas ingnit; il ne voulait pas l'en remercier en ! lui causant la moindre petite piqûre douloureuse. ' Il était évident qu'elle n'était pas femme, surtout ce soir-là.
Montclar dit pourtant à Régina : . , , ,
- Alors, vous êtes toujours dans vos idées de
sagesse?
— Sans doute. . t • .
Quoique au fond je n'y tienne que tout juste,
vous resteriez auprès de moi qu'il n'y aurait la rien de mauvais.
Le voulez-vous, ce soir?
Mais vous, Régina, ne serait-ce pas votre
désir?
Vous savez bien que non.
— Vous n'êtes pas curieuse?
Mais, je sais. Que me manque-t-il pour tout
connaître? La sensation... Eh bien, cela me plairait comme de me faire arracher une clenl... Cependant, je suis loyale, et ne me dédis pas... Vous l'exigez?
— Vous saviez bien que, la question présentée ainsi, je n'accepterai pas.
G'e&tvTai... Mais vous avez les- femmes que vous voulez... Alors pourquoi me vouloir, moi? J0 serais d un mauvais rendement, je ne vous donnerais aucune satisfaction... Gon tentez-vous de ce que je vous offre, quelque chose de meilleur qu'une liaison sensuelle et qui finit toujours, de mon affection... Je vous aime de tout cœur, mais amicalement, et je vous admire... Que voudriezvous'de plus?
— Vous êtes Minerve.
— En ce moment, peut-être. Minerve n'est-elle pas la sagesse?
— Athéné, dit-il, avait les yeux bleus, et vous, vous les avez noirs.
— Oui, mes yeux trompent. Ils disent la femme passionnée, et c'est le contraire qui est vrai.
— Du tout, ils disent l'intelligence, vos yeux! tes yeux ! ^ .
Il s'était assis sur un divan, et poursuivant sa pensée : il dit :
— Cependant rester au théâtre ce qu'on appelle « sage »?... Non, c'est impossible !
— - Eh bien, je verrai. En tout cas, ce n'est pas utile aujourd'hui.
— Ecoutez. Quand cette tige de lis vous sera devenue ti'op lourde, venez à moi. Il s\itablit entre nous une bonne amitié, et il vaut mieux, en ce cas...
— Ne finissez pas la phrase. Maître. C'est une banalité. Ah! Thomme reparaît toujours un peu! Tant pis!
Prononçant ces paroles, Régina caressa, d'un geste lent, la joue de Patrice.
Ils continuaient à causer. Sans ambages ni détours, sans fausse route, Régina, répondant aux questions de Montclar, disait quelle impression lui produisaient les hommes. Aucun ne lui avait jamais donné quelque sensation que ce fût: c'étaient, pour elle, des indifférents, ou bien, elle avait pour ceux-là les mêmes yeux que pour ses camarades.
— Ah! ce que j'aime, c'est d'être à la scène, d'incarner un rôle. Ce sera, grâce à vous, Maître! grâce à vous !
— Un génie produirait peut-être quelque effet sur vous, Régina?
— Je le regarderais alors comme un Dieu, c'està-dire comme un être inaccessible à moi.
— Je- .vous comprends.
— Alors, expliquez-moi.
— Toute l'explication est dans ce mot : « Atldrogyne ».
— Ah! oui, votre fameux mot! Et je suis androgyne, — homme et femme.
Yous ignorez la fable des Androgynes ?
— Je vous écoute.
— Bon. Je. vais parler par la bouche d'un masque antique. Ecoutez Hésiode : Un jour, Zeus, le souverain des dieux, voulut créer des êtres pensants et supérieurs qui pourraient l'honorer par des sacrifices : ses autels seraient vénérés, nul jour ne passerait sans que les plus gros bœufs et les plus vigoureux taureaux, sans que des génisses vierges et candides ne soient immolées par les pontifes. Ces êtres nouveaux et privilégiés seraient, après les dieux, les plus admirables de l'univers, ils auraient le gouvernement de leur volonté, ils régneraient sur les animaux; et, lui, Zeus tout-puissant, les ferait possesseurs des biens de la terre. Ils marcheraient debout sur les deux pieds, afin que leurs yeux soient toujours tournés vers le ciel.
Zeus prit dans ses mains un bloc d'argile, et se retira sur l'Olympe, pour son œuvre. Il demanda, pour faire ses créatures en toute Beauté, l'avis des Grâces et d'Aphrodite, aussi de Junon, son épouse, aux bras blancs. Chacun des dieux et des déesses voulut doter d'une vertu, d'une passion, les êtres nouveaux. Or, Aphrodite fut d'avis que les humains devraient aimer en toute saison, et qu'ils auraient — réunis, eux, pour une perfection plus grande — les organes du mâle et de la femelle — distincts chez toutes les autres créatures, — et toutes les voluptés leur seraient accordées par ce signe.