REGINA SAM)1U
Ainsi, du bloc d'argile, Zeus modela les divins Androgynes, et il leur a donné la Terre pour domaine; eux, lui offriraient, en redevance, la dîme de tous leurs biens. Et les pontifes feraient brûler, en des temples édifids à sa souveraineté, la myrrhe et le benjoin, le nard et le cinname.
Quand l'Androgyne parut sur la terre, les fleurs inclinèrent leurs calices, et les arbres leurs cimes, pour lui donner le salut, et les animaux Tentourèrent, car le lion, ni le tigre, n'eussent alors louché à la créature de Zeus. Cet être avait d'une femme les seins et les épaules, et la tendresse ; à ces dons il joignait les attributs génitaux des mâles, la force et le courage, qui fait les guerriers vaillants. Et c'étaient, sur la terre, les plus parfaites créatures.
Mais bientôt, les privilégiés oublièrent les bienfaits des dieux, quand l'amour vint, par malice rieuse, jeter le trouble parmi les Androgynes. Les corps ne se joignaient plus en paix ; ces êtres ne jouissaient de l'existence que pour lutter, entre eux, en un conflit perpétuel ; et la terre en était arrosée d'une pluie sanglante. Alors, Zeus dut intervenir, et dit aux Androgynes :
(( Vous avez méconnu mes bienfaits. Désormais seront hommes les uns, femmes les autres, et vous serez unis devant ma puissance. »
C'est pourquoi, depuis ce temps, ma chère, chaque sexe, à ses loisirs amoureux, recherche l'autre sexe pour la volupté, ou pour le peuple-
ment de la terre, et les unions doivent être seulement de la femme à l'amant, et de l'épouse à l'époux, — ou à l'amant.
Zeus a pourtant créé, Régina, des êlres à part, nouveaux androgynes, capables de se suffire à eux-mêmes, et dont les amours, pareilles aux autres amours, sont des erreurs ou des faiblesses.
Elle avait les yeux sur lai, et elle répliqua en souriant, quand il eut terminé :
— Et vous, Maître, ne seriez-vous pas androgyne?
— Parfaitement. Je suis votre congénère. C'est pourquoi, nos cerveaux seuls en face, nous nous entendrons toujours... Mais pour les sens?
— Nous ne nous entendrons jamais. Maître. Elle s'était levée, pour partir. Il lui dit qu'il
allait l'accompagner jusqu'à la porte de chez elle, — et ils descendirent, sans hâte.
La nuit était à présent plus pâle, et les rues plus désertes ; ils s'acheminaient, et l'Homme tenait serré contre lui, le bras frêle, troublant, de la jeune fille.
Or, ils n'osèrent d'abord se parler dans le sommeil doux et poignant à la fois, de la grande ville palpitante et muette à cette heure.
Régiiia, la première, rompit le silence.
— Que vous êtes bon, Maître, de venir jusqu'à ma porte ; c'est bien de la peine que je vous ai donnée, ce soir, et vous allez m'en vouloir, au fond, j'en suis sûre.
RÉGINA SANDIU 49
— Le pensez- vovi-s vraiment? Alors, je vous laisserai votre conviction, persuadé que nul n'est capable de changer la volonté d'une femme, que son amant ou son a amie ».
— Je n'ai ni l'un ni l'autre, et je ne m'en plains point ; je suis libre d'aller où me mènera votre gloire. Maître.
— Chut! murmura-t-il tout bas, un doigt sur sa bouche, tu nous porterais malheur. Il est des mots, la gloire^ Régina, ajouta-t-il mélancoliquement, qu'il ne faut pas dire, de peur de rompre un charme; la vie est faite de. charmes, ou elle n'est pas ; encore faut-il délicatement prendre chacun de ces charmes mystérieux sans le serrer trop, sans quoi il cesse d'exister, et viennent les mauvaises heures, la déveine. Mais je suis rassuré, car j'ai une mascotte.
— Dieu veuille qu'elle vous porte bonheur. Je voudrais que vous fussiez moins triste.
Sans répondre, il observait les étranges découpures dessinées sur le ciel très bleu par les toits et les cheminées qui prenaient des airs de décors, de choses artificielles, inquiétantes parfois comme certaines estampes des Maîtres d'autrefois. Un biffm, qui fouillait un las de débris — sa lanterne pendant de sa main gauche, et semblant un œil monstrueux, énorme, à l'afTût, dans l'obscurité, — les intéressa.
— Yoilà bien, dit Montclar, l'image de Paris par excellence; si j'étais peintre, j'en ferais une
allégorie. La ville est un tas informe, où quelquesuns, les artistes et les }>hilosophes, fouillent anxieusement du crochet pour découvrir des vestiges humains dont ils pourront tirer parti.
Ils étaient arrivés devant la maison oij habitait Régina. Elle allait sonner.
— Est-ce tout, pour votre ami? dit Montclar, très près d'elle.
Il la prit à la taille, et elle, docile, cordiale, se soumit à l'étreinte.
— A demain, mon grand gamin brun ! Et Patrice baisa sa joue.
— A demain, ami.
Dans la clarté trouble que jetaient les derniers réverbères — tandis qu'au loin s'entendaient les pas de l'homme d'ombre qui, au milieu de la nuit, éteint un bec de gaz sur deux, — leurs corps, un moment accolés, formèrent un groupe gracieux; Montclar, plus grand, semblait absorber en lui la frêle Androgyne, dont les Yeux flamboyaient de promesses mensongères.
De celte soirée, pour Patrice et Régina, data une intimité plus vraie; leurs causeries, qui touchaient à tout sentiment intéressant, mais surtout à leur art, devinrent plus familières sans gêne aucune de la part de Régina. — Il apprit, lui, à mieux connaître son élève à comprendre le type humain dont elle était le représentant si gracieux avec ces cheveux noirs lui faisant un casque mutin de jeune impératrice; il se rendait compte de ce qu'elle devait à son type, et de ce qu'elle devait à sa race.
Et cependant toutes les qualités qu'elle possédait, une volonté inébranlable, une forte individualité, une énergie peu commune, des vertus d'homme, — ne lui donnaient, certes, rien de l'autre sexe, un brin d'apparence mâle, comme cela se trouve souvent chez les femmes de caractère un peu viril, un tantet garçon.
Régina avait des origines italiennes, et sa race apparaissait sinon à l'œil du vulgaire, du moins au regard constant d'un observateur comme Patrice. Rien ne pouvait échapper dans Tétude de cette femme faite par lui, chaque jour. — Elle avait pour aïeux des Italiens, son père était Milanais, sa mère Française. Sandri était venu, en France, c:s:ercer son métier de praticien, avait épousé la mère de Régina, et gagné quelque argent.
Dès son jeune âge, Régina avait montré un goût très prononcé pour le ihéâtre. Sa mère morte, son père, qui l'adorait, et qui avait les goûts d'un artiste, lui avait permis, ses études achevées, d'entrer au Conservatoire. Elle en sortit premier prix de tragédie, fut engagée à l'Odéon, joua dans une pièce; puis, ne plaisant à personne, elle avait été remerciée.
Comme tout ce qui est dissemblable, non conforme à la médiocrité générale, Régina avait étonné tout le monde, depuis ses camarades, hommes et femmes, jusqu'à ceux qui s'intéressaient un peu à elle. On s'était mis à la haïr, nécessairement. Elle paraissait ne pas voir cette terre, elle ne voulait pas tremper ses pieds dans la boue, accepter ce que tout le monde accepte, tomber aux compromissions, aux marchandages.
Un jour, un admirateur de sa beauté lui disait :
— Laissez-moi vous embrass<3r, seulement.
— Non.
— Sur la joue. Ça n'engage à rien.
RÉGINA SANDIU :')3
— Je vous demande pardon, cela engage à tout, au contraire.
— Comment donc?
— Parce que si l'on permet cela, on doit tout permettre.
— Alors, quand je verrai quelqu'un vous baiser sur la bouche?
— Vous pourrez dire que je couche avec lui. Tandis que les autres enveloppaient les faits
sous des phrases, déguisaient leurs intentions, Rcgina, elle, parfois, ne craignait pas le mot. L'abord, cependant, était plutôt froid. Un temps, on l'appela : l'Anglaise. Mais un auteur de la maison :
— Anglaise, eJle? Non. Elle est froide parce qu'elle est asexuelle.
— Tiens, reprit une cynique, c'est vrai. Alors comment gagne-1-elle sa vie?
Un autre jour, on parlait d'elle avec animation, et l'une des gentilles Odéoniennes qui prenaftnt part au colloque s'écria :
— Pourquoi discuter là-dessus? La plus belle ne peut « le » perdre, que si la nature le lui a donné.
Et les plaisanteries continuèrent. On interpellait '( Mademoiselle » Régina Sandri, on lui demandait à voir, à toucher.
— Tu devrais l'établir à la foire, lui disait-on^ avec ta tire-lire. Avec les bénéfices du local réservé — du petit local, deux sous de plus pour
les grandes personnes, tu serais bientôt riche.
C'étaient de continuelles allusions, de sales apostrophes dont on la saluait dès qu'elle arrivait au théâtre, une croisade mauvaise oii se mêlait un peu d'envie peut-être, ce sentiment qui naît aux âmes vulgaires, la haine pour toute supériorité évidente qui les humilie.
Profondémont froissée de voir son intimité ainsi violée, sans aucun égard, par des cabotines éhontées, Régina eut — qui sait? — abandonné sa carrière, dégoûtée des -mœurs théâtrales, de la vulgarité du milieu où elle se voyait désormais appelée à vivre. Mais une voix chantait en elle l'hymne éternel de la Beauté, de l'Art par qui meurent les laideurs ambiantes; et le chuchotement de cette ode la venait fortitier aux heures tristes de lassitude. Une attirance, en elle, primait toutes les autres : la vocation, qui l'appelait — elle n'en doutait pas — aux plus brillantes destinées; et même, toute ambition abandonnée, Régina serait restée comédienne par l'amour des réalisations dont elle se sentait capable. Grâce à ce légitime orgueil, elle demeura vaillante contre toutes les amertumes, toutes les blessures.
Sandri élait mort quelques mois avant le concours du Conservatoire, où sa fille remporta le premier prix de tragédie. Il avait laissé à Régina deux mille cinq cents francs de rente, et quelques objets d'art; elle en avait vendu plusieurs, ce qui lui avait donné encore un peu d'argent, et elle
s'était arrangée pour vivre avec les rentes. Elle ne se trouvait pas malheureuse.
Régina, quand elle s'était vue sans engagement, avait réfléchi quelque temps; puis, comme elle voulait jouer, poursuivre le but pour lequel elle vivait, elle s'était décidée à se présenter chez l'anteur dramatique qui avait ses préférences, chez celui qui — sans qu'elle le connût, sinon pour avoir vu son portrait dans les journaux — lui était sympathique. Elle avait emporté la position d'assaut, et, maintenant, dans son orgueil, elle s'applaudissait de sa démarche; car si Patrice Montclar l'avait adoptée, pour ainsi dire comme élève, c'est qu'elle valait vraiment quelque chose, et qu'elle pouvait devenir la grande artiste qu'elle rêvait tant d'être.
Elle avait éprouvé pour Montclar une vive sympathie, sans mélange d'aucune sensualité. C'était en elle une amitié comme on en éprouve pour un frère, un parent [aimé, un ami sûr qu'on aime à fréquenter, à entendre, dont on écoute les conseils.
Or, Montclar étudiait, chaque jour, Régina, et elle se révélait à lui. Ce qui, dans les commencements, le charma tout d'abord, ce fut de Irouver en elle une élève sans aucune arrière-pensée féminine, sans aucune autre sensualité que le mystique bonheur dont elle rayonnait, s'efforçant, aidée par lui, d'approcher de l'idéal.
Ce désintéressement — peu féminin — plut à
56 RÉGINA SA?sDRI
Montclar. Avec Régina, il pouvait dire ce qu'il voulait, lui indiquer un geste, tenter ce geste, lui demander à elle d'en trouver un, sans qu'elle pensât une minute qu'il lui faisait la cour. Tout était à l'avantage de la jeune fille. Par contras-te, elle lui rappelait sa vie avec une femme, sa femme dont le divorce l'avait débarrasse. Pendant quatre ans, il avait eu dans sa maison, à son foyer : rEnnemie. La lutte au dehors contre tous, confrères plus ou moins envieux, critiques, directeurs, interprètes de ses œuvres, il ne la redoutait pas, ni celle qu'il devait soutenir, aux jours où rinspiration se dérobe, avec la difficulté du travail; mais la lutte contre la femme qui dort -avec vous et dont on n'a aucune défiance -r— celle qui, selon le mot de l'Ecriture, ne devrait faire avec vous, qu'une même chair, quune même pensée, — longtemps l'avait annihilé.
De son mariage il lui était resté un dégoût profond, et, sans sa nature d'androgyne, il serait mort des coups portés par l'ennemie. M""*" Mont- €lar avait été, pour Patrice, cette traversée du Désert qu'accomplit, plus ou moins, tout homme dans sa vie. Elle était colère, capricieuse, volontaire, autoritaire, boudeuse, dans une jolie méchanceté de femme. Elle déplaçait tout chez lui, pour qu'il ne trouvât plus ce qu'il cherchait, et se mit en colère. Elle le harcelait de demandes d'argent, un argent qu'elle gaspillait, dépensait sans nulle nécessite, jetait par les fenêtres, selon
RE<;iNA SANDRI 57
l'expression populaire. Elle lui demandait des choses impossibles, pour le plaisir de se voir refuser, et de pouvoir se cabrer devant le refus, trouver là prétexte à lui faire du mal.
Alors, c'était une scène longue, harcelante, où la patience d'un saint n'eût pas résisté. Elle agissait en femelle, chatte, féline, sensuelle, voluptueuse entre les bras de Thomme, et, aussitôt après la patte de velours, elle avançait ses griffes pour égratigner, déchirer, dans un besoin pervers de faire du mal, — toujours de faire du mal. Si lot après l'amour, la lutte commençait, recommençait. Le matin, il se levait, déjà courbaturé, tandis que Madame, dont la vie était assurée, sans occupation, s'endormait jusqu'à onze heures, midi, pour se lever, fraîche et rose, et renouveler ses attaques. A ce jeu, il perdait sa force et son talent.
La paix, la quiétude, l'assurance el la compréhension de l'être que vous aimez sont nécessaires ^ l'artiste, pour créer. M""" Montclar ne voulait rien comprendre au métier de son mari, et le traitait même de paresseux. Elle lui devait le bien-être et la considération, mais ne voulait pas le reconnaître ; elle lui demandait souvent pourquoi il n'était plus banquier, pourquoi il n'était plus dans les affaires, enfin pourquoi il n'exerçait pas uTi métier régulier et honorable. Elle ne voulait pas comprendre son art. Enfin, elle fut mauvaise avec conscience, jouissant d'une béa-
58 RÉGINA SANDRl
titude animale à déchirer le cœur de son mari, à le mettre en lambeaux, comme la tigresse qui déchiqueté sa proie.
Une nuit qu'il était mourant, veillé par un ami, elle s'habilla à dix heures, s'en alla au bal de l'Opéra, et ne revint qu'au petit jour. Elle prenait plaisir à inventer des histoires sur son mari, même déshonorantes, se moquant bien de se salir elle-même ; et elle les colportait, de-ci de-là, commentant ses inventions. On chuchotait : a 11 faut bien que cela soit, puisque sa femme le dit ». Et puis, on croit toujours un peu le mal qu'on entend dire des autres.
Mais il l'avait aimée ; mais il l'aimait.
Elle était si femme, si troublante, et savait s'accorder avec une intimité si puissante. Elle avait l'habileté — et c'était là, pour Montclar, le danger redoutable — de savoir à propos lâcher bride à sa sensualité; il l'aimait pour l'amour charnel qu'elle lui inspirait sans lassitude, pour ses caprices même, peut-être, sa méchanceté diurne, un extraordinaire et continu piment aux caresses passionnées qui suivaient et précédaient les crises. Ce fut un bouquet entêtant de fleurs malsaines qu'il respira quatre ans. Il était androgyne heureusement, et put échapper, un jour, à celle qui le menait à la perte de son cerveau, à la mort, ou peut-être à la folie. Sa double nature, sans rien de félin, revint avec l'amour de vivre, aidé d'un profond sentiment de conservation per-
sonnclle. Quand il eut chassé la femme qui, pour mieux le faire soulTrir, persuadée qu'il ne pourrait se délier d'avec elle, avait l'air de Taimcr, il l'oublia : elle n'existait môme plus pour lui. — Mais, de temps en temps, une vilenie lui rappelait qu'elle vivait encore, irritée, nerfs et fiel, mauvaise toujours, et déchue.
Depuis, il n'avait eu que des maîtresses de passage, des amies, blondes, brunes, rousses, des camarades de plaisir. Puis, sa pensée annihilait lés sens quand il le voulait. En résumé, depuis son divorce, il avait beaucoup vécu de solitude ni de travail.
L'ami! ié de Régina Sandri réconforta Montclar. Il jouissait de cette fille, exempt de désir, somme elle jouissait de lui, dans une confiance d'elle et de lui-même. Non pas qu'il ne songeât qu'un jour cet êlre joli, qui avait un sexe, cesserait de laisser inutiles ses facultés voluptueuses, mais il n'était vraiment pas encore amoureux d'elle, et d'ailleurs il ne voulait pas l'être. Le travail, dans cette mise au point de son drame, dans ces jours d'études, et, plus tard, pendant les répétitions, le travail abolissait les sens. Auprès de Régina, naissait, en lui, une grande délicatesse. Sans doute, elle serait à lui quand il le voudrait, mais elle se donnerait sans désir, sans plaisir, par une nécessité. Il n'aurait rien d'elle que son [îorps, et, après, elle lui en voudrait sûrement d'avoir exigé ce vasselage. Enfin, il lui répugnait
60 REGINA SANDRl
de peser, si peu que ce fût, sur la volonté de la jeune fille.
Montclar avait fait promettre à Régina de ne rien conter de leurs études, de ses projets, et, pendant quelque temps, on ne sut rien de sa nouvelle pièce ni de sa future interprète.
Un soir, il écrivit au directeur du Gymnase, Sanard, pour le prier de venir, sans faute, lesurlendemainrnatin, chez lui. Celui-ci, qui venait de traverser une série noire, trois fours ou presque, rêvait d'une pièce de Montclar pour son théâtre ; il n'eut garde de manquer au rendez-vous.
(Juand Sanard fut introduit dans le cabinet de travail du Maître, il aperçut une belle jeune fille, grande, mince, avec des yeux troublants, et aussitôt il se dit: a C'est sa maîtresse, et il va me la coller ». La jeune fille ne se leva pas, et le directeur, tout en pensant . « Je coucherais bien avec elle », prit un air sévère pour la regarder.
Montclar entra.
Poignées de main, politesses, et le Maître fit ■ les présentations. 11 aimait à taquiner parfois, un ; tantinet, les directeurs, et il s'amusa de la tête de celui-là.
— Sanard, vous voyez cette superbe jeune fille? Eh bien, c'est la plus étonnante des Iragédiennes, c'est mieux, c'est un Prêtée de la scène.
— Une autre Dinah Samuel, alors? Ê
— Oh! non, mieux que Dinah Samuel! Dinah ' est très femme, et même très fille : celle-ci est
UEGINA SANDUI 61
intelligente; Dinali Samuel a des caprices, celleci n*a que des intentions de bien faire, servies par du génie — oui, Sanard — et de la volonté; Dinah Samuel est féline, celle-ci est souple, ce qui est mieux; Dinah Samuel a une voix d'or, celle-ci a la voix juste, la voix qu'il faut. Regardez-la. d'abord.
Le directeur se moquait en lui-même de Montclar : « Est-il assez emballé ! comparer une femme quelconque à Dinah Samuel ! Et lout cela parce qu'elle est neuve pour lui, cette grande brune à l'air de gamin ». — Montclar continuait sur un ton légèrement ironique :
— Vous ne le croyez pas, vieux malin, vous qui voudriez avoir, en tête de votre troupe, Dinah Samuel? Eh bien, remerciez-moi, car je vous donne Mademoiselle, et c'est mieux que Dinah, — sa grand'mère.
Sanard restait embarrassé, se demandant si Montclar plaisantait ou s'il parlait sérieusement; il répliqua, pour ne pas sembler dupe :
— Vous me donnez Mademoiselle! Que m'offrez-vous encore avec elle?
— Mais Monsieur, j'ai joué à l'Odéon.
— Ah ! rOdéon! Autant ne pas en parler. Montclar éclata de rire et repartit :
— Enfm, mon cher Sanard, je vous la donne, et vous la prenez en me remerciant.
— Mon cher Maître, trop honoré, mais...
— Vous acceptez. C'est convenu.
62 HEGINA SANDRI
— Oui, puisque vous le voulez.
Sanard, en effet, venait de flairer un projet de Montclar; il acceptait, au moins pour connaître l'affaire, et il pensait, malin aux habituelles réticences mentales, que l'engagement n'était pas encore signé.
— Vous dites oui, mais avec Finlention de vous dédire, hein?... Écoutez, honnête homme, je veux un engagement pour ma protégée, dont nous ne sommes pas dignes de retirer les bas.
— Noirs? interrogea Sanard, un instant blagueur.
— Non, mauves, dit-elle, avec un sourire tranquille, un peu ironique aussi.
Montclar reprenait :
— Votre meilleure actricevientde vous quitter, sans avoir voulu renouveler son engagement, et, vous donneriez la forte somme pour l'avoir encore. Moi, je ne réclame pas ce sacrifice de vous. Vous engagez M'^' Régina Sandri aux prix et conditions de la fugitive. Est-ce dit?
— Mais je ne connais pas le talent de Mademoiselle.
— Je vous le garantis supérieur, incomparable, hors pair.
— Encore faut-il que je l'entende :je ne peux pourtant pas acheter chat en poche.
— Il n'est pas question de chat.
— Il s'agit seulement de poche.
Sanard guignait en-dessous Régina, qui eut un .sourire à sa répartie.
RÉGINA SANDRI 6a
— Faut-il donc tant de réflexion? demanda Montclar.
— Non, répondit enfin Sanard, mais à la condition que vous me donniez une pièce.
— Marchand ! Vous ne ferez donc jamais une affaire sans conditions? Oui, je vous donne une pièce, et deux, et trois, tant que vous aurez mon interprète, car je ne veux plus qu'elle pour jouer une série que vous aurez.
Sanard commençait à réfléchir. Il savait Montclar très difficile pour le choix de ses principaux interprètes, et presque jamais coulent d'eux; pour qu'il parlât comme il venait de faire, de M"° Sandri, pour qu'il lui confiât le premier rôle dans sa pièce nouvelle, et dans d'autres, elle ne devait pas être la première venue. Il pensa que si Montclar était amoureux, son amour, avec l'éternel bandeau, l'aveuglait; mais il se dit aussi qu'il était sain d'esprit et que jamais — ce fait était reconnu de tous — il n'avait fait passer les intérêts d'une femme avant ceux de ces œuvres.
— Hein, vous réfléchissez? Vous baragouinez, dans votre cervelle prudente, que, du moment que je confie un rôle à Mademoiselle, vous pouvez vous risquer... Oui, c'est qu'elle a du talent! Réputation oblige; je parle de moi, et je n'irais pas lui livrer le rôle important d'une œuvre, si elle devait la faire tomber... D'ailleurs, vous allez en juger. Lève-toi, grande artiste! et épate un peu ce saint Thomas de directeur.
Régina se leva.
Montclar lai donnant la réplique, elle joua deux grandes scènes de la nouvelle pièce sur chantier. — Sanard n'en revenait pas; il ouvrait de grands yeux, posant ses regards tantôt sur Montclar, tantôt sur Régina, étonné d'une aussi précieuse trouvaille. Quand Régina, très calme, , se fut assise de nouveau, il ne contint plus son admiration.
— Je vous remercie, Maître, dit-il. Vous avez trouvé etrectivement l'interprète hors ligne ; Made- | moiselle aura du génie, comme vous dites, si elle suit vos conseils.
— Flatteur! répliqua Montclar. Mais est-ce ça Et sans l'optique de la scène, mon cher !...
— Je reçois immédiatement votre pièce, dit Sanard, et même, si vous voulez signer des traités ■ pour d'autres... ;
— Je vous en donne deux dès à présent, mais ; stipulons que M^'' Sandri jouera les premiers , rôles, et que vous lui paierez les appointements de celle qui vient de partir. Tenez, voici, écrits de ma main, deux traités, l'un pour moi, l'autre pour elle : nous les signerons demain. Pas un mot à changer, par exemple! C'est à cette condition.
Sanard n'était pas assez nigaud pour refuser : un autre l'aurait immédiatement remplacé.
— Du moment que j'ai un drame de vous, et - Mademoiselle pour Le jouer, je n'ai plus qu'à tra-
RÉGINA SAXDRI 65
vaille!^', qu'à préparer le succès. Mais, demain, vous me lirez la pièce.
— Parfaitement, avant de signer.
Sanard reçut permission de faire annoncer la nouvelle pièce du Gymnase — la Zerbi^ — et l'interprète, le jour même, dans les « échos » de théâtre des journaux, — enfin, de commencer toute la reclame qu'il voudrait.
Quand Sanard fut parti, de joie, de contentement, Régina se jeta dans les bras de Montclar, et elle l'embrassa. 11 la regarda. Elle était heureuse, et tout son visage resplendissait, ses yeux étaient de feu, mais en elle rien ne tressaillait : c'était la joie d'une iille, d'une sœur, dans les bras de son père, de son frère; ce n'était pas une femme, mais un être heureux, simplement.
— 0 Maître, comme je vous aime! murmurat-elle.
— Oui, certes, fit- il.
Et il se mit à rire. « Une femme, dans une joie pareille, se donnerait immédiatement à moi. Elle n'y pense même pasi » — Alors, il alluma une cigarette.
Le lendemain, à deux heures de Faprès-midi, ; Montclar et Régina se rendirent au théâtre. On les 1 introduisit, immédiatement, auprès de Sanard. Il ] les attendait, seul, dans son cabinet, — une grande pièce qui eût été très sombre sans deux lampes électriques projetant leur clarté crue. Ce cabiaet, autant certes que la chambre à coucher même du directeur, avenue des Champs-Elysées, i portait l'empreinte du caractère du « patron », i ainsi que le nommaient craintivement les em- ■ ployés du théâtre. |
C'était plutôt le boudoir d'une agenouillée qu'un ; cabinet de travail. — Une grande chaise longue, ^ couleur réséda, aux franges soyeuses, tenait la place principale, de déshonneur, au fond, entiè- , rement recouverte de coussins de toutes nuances, jetés pêle-mêle, qui semblaient, dans le demi-
jour, des corps vêtus d'étofTes bariolées, abaissés en des poses voluptueuses; au-dessus, au mur tendu de soie grisâtre, un portrait de Sanard — signé : Gervex ; oui, ma chère! — figeait en une pose raide, la main passée entre deux boutons de la redingote, le directeur solennel, semblant un homme d'Etat désireux de transmettre à la postérité une image correcte.
Autour de la pièce, des tableautins légers, une aquarelle de Gerbault, des pastels fripons; des portraits d'actrices dans leurs loges; photographies aux gentilles dédicaces. Les meubles, entièrement de style Louis XV moderne, aux galeries de cuivres frêles, trop neufs, sentent le parvenu et le roué; sur la cheminée, une pendule rococo, au cadran entouré de cailloux du Rhin, au-dessus duquel des Amours se caressent. Seule — ramenant tout à la direction, — une table, chargée de manuscrits et de brochures, lient le milieu de la pièce, tandis que le coffre-fort se dresse, énorme, à droite de la chaise longue. Rapprochement fait pour amener un sourire sceptique sur les lèvres d'un Parisien qui n'ignore pas combien, intimement, sont liés, dans la vie de Sanard, l'argent, la littérature dramatique et la coucherie théâtrale. Un groupe de Clodion, deux femmes en train [de lutiner un faune couché dans l'herbe, un bisjcuit de Sèvres galant, complètent l'ensemble; et le portrait d'homme d'État, par Gervex, domine le tout. Et, de fait, — disait un jour le reporter
«8 REGINA SAXDRI
Montai, au sortir do ce cabinet directorial, la veille d'une première, — n'est-ce point là le portrait d'un homme public?
Sanard était fils d'artisans du Faubourg; à treize ans, dès sa sortie de l'école primaire, son père, ouvrier-charpentier, lui avait signifié qu'il devait choisir un métier; il commença d'en apprendre plusieurs, mais redoutant le travail physique, et ambitieux d'argent, il accueillit l'offre d'un vieux garçon qui, séduit par sa mine délurée, le prenait chez lui comme groom. Son maître, mort au bout de quatre ans, lui avait laissé quelques mille francs. Sanard en plaça la majeure partie, devint garçon d'un café du Boulevard, très fréquenté par les soupeuses, et il commença de s'entremettre habilement, prudent et discret auxiliaire -des caprices chers.
Dès qu'il vit apparaître M^'" Sandri, suivie de Montclar^ l'ancien groom, aujourd'hui imprésario, se leva vivement, quittant la table aux manuscrits et saluant :
— Cher Maître!... Mademoiselle!
— Bonjour! fit Montclar, nous sommes exacts, hein?
Les politesses échangées, Montclar commença de lire le manuscrit de son drame. Le sujet — des plus simples — valait surtout par des scènes, de passion et de jalousie, voluptueuses et vraies.
C'était — mis en scène avec un art infini,
RÉGINA SANDRL 69
'amour d'une danseuse célèbre, « la Zerbi », pour erzio, un jeune pâtre des plaines lombardes, te'ignorant poète et musicien de génie. Régma devait interpréter le personnage de la danseuse. Agée de trente ans, et un petit peu plus, peutêtre, — dans la plénitude de sa beauté mûre, — la Zèrbi s'éprenait du pâtre Berzio, qu'nn ami citadin avait, un soir, amené au théâtre. Avec tout l'enthousiasme d'une âme ingénue et neuve, dans l'éveil de ses sens d'enfant, Berzio, — frappé de la rayonnante splendeur de la diva, — de retour, avait composé, en souvenir d'elle, une chanson d'amour aux paroles de fièvre, sur une erotique inspiration musicale. L'ami à qui, le lendemain, il avait fait ses confidences et chanté son hymne passionnel, en avait recueilli les vers et le motif, et, sans rien dire au pâtre, les avait fait publier par un éditeur milanais, puis les avait adressés à la danseuse.
La Zerbi, curieuse, touchée de cet hommage destiné par le poète à rester ignoré, demandait à voir Berzio. L'enfant, intimidé, apeuré môme de la bonne fortune qui s'offrait a lui, déclinait Toffre de son ami qui voulait le présenter à la Zerbi :
(( Que pourrais-je lui dire, Linio? Réponds. Elle est trop belle pour que ton histoire soit vraie. Me vois-tu, dans mes habits de village, au milieu des , beaux messieurs qui s'empressent autour d'elle ? Et puis, je le sens, elle ferait mon malheur; les yeux de ces belles dames, Linio, sont des étoiles
fP
de feu, où nous autres, pauvres, brûlerions notre^ âme. . . Non ! non ! ... H me faudrait la voir toujoursUei après, et, comme ce serait impossible, le départ^i me serait grande peine. »
Ne demandant pas mieux, il se laissait persuader, vaincu par les arguments de son ami, et tenté surtout de la voir encore une fois. LaZerbi quittait — pour le petit berger, pour ce poète imprévu au^ parfum sauvage — le cercle de ses admirateurs, et elle le charmait en lui chantant des paroles douces, comme ferait une mère ; elle l'invitait à venir la voir, coquetait avec lui, éprise passionné-ment de sa figure, de ses yeux de rêve, de sa naïve ingénuité de jeune homme ignorant, d'enfant, à peine homme, poussé en pleine nature, au milieu, des plaines de Lombardie. ;
Berzio, c'était l'amour neuf, qui s'ignore au i premier moment, puis éclate, furieusement passionné, à la première souffrance jalouse. La Zerbi l'aimait, lui enseignait le baiser, et le pâtre avait trouvé du premier coup, dans la diva, la sublime amoureuse ; ses yeux, — sa bouche, — elle, tout entière, pour lui, était la source des voluptés infmies. Il se laissait conduire par elle, docile à ses leçons, reconnaissant des plaisirs qu'elle lui distillait goutte à goutte, fontaine de joie, refuge d'amour, asile amène au pèlerin altéré.
Il s'était énamouré d'une satané qu'il regardait comme une déesse, une sainte. C'était, pour lui, une Madone d'amour, et en songeant cela l'enfant
REGINA SANDUI 7i
îpris restait inconscient de son blasplième. Son entimcnt tenait du mysticisme, sa pensée éveilait en lui le souvenir des nuits d'exlase autrefois passées on adoration devant l'ostensoir flamboyant îtla Madone protégés d'un baldaquin soutenu par les anges, durant les périodes d'adoration perpé- :uelle, à Milan, dans la cathédrale du Dôme. Ou Dien encore, se remémorant les poèmes et les légendes fleuries de mythes oii passent des déesses, ;1 aimait la Zerbi comme une divinité païenne, et l'adorait.
La diva, elle, l'aimait d'amour vrai, mais, femme, sensuelle aussi jusqu'à la folie, elle donnait son beau corps à d'autres amants, — chercheuse, incessante et inquiète, de voluptés, d'argent aussi. Berzio, dès les premiers jours, avait redouté les brillants « signori » s'empressant autour de la Danseuse, il avait senti des rages lui jmonter au cerveau, des rages qui crispaient ses ipoings prêts aux pires folies ; mais il n'avait pas [encore de griefs, aimant trop pour n'être pas longtemps aveugle ; la beauté de l'aimée le désarmait, le rendait à son adoration passionnée, puissante,. d'une sensualité neuve toujours.
Quand le pauvre garçon découvrait que l'étoile de sa vie, — en écrivant ce lamento, Montclar se rappelait la si cruelle désillusion du poète, amant de Dinah Samuel, dont il avait le souvenir vibrant encore au fond del'àme, et il avait voulu y mettre un peu d(3 la vérité palpitante de cette histoire
vraie, — quand Berzio découvrait que la Zerb prodiguait à d'autres ses trésors de beauté, — m pouvant supporter l'idée que cette chair de rêve n'était pas uniquement sienne, il levait sur elle son couteau de berger. Mais la Danseuse, — gé niale dans une scène où toute la femme apparaissait par la splendide énergie de sa parole augmentée de Teffroi voluptueux de la mort, — désarmait le pâtre, le ruait, de nouveau docile, à sa suite, sortait sauvée, plus belle cent fois, de la dangereuse aventure.
Et lui, Berzio, égrenait à ses genoux, implorant l'oubli de ses violences, des litanies voluptueuses : « Tout mon cœur. Adorée, s'élève vers Tes lèvres ; et nulle mieux que Toi n'a su baiser mes yeux fermés. — J'adore la flamme de Tes regards ; ils ont enflammé mon être qui brûle de Toi. — Zerbi, 7nia, je veux baiser Tes beautés une à une égarant sur Toi ma caresse oii le désir la mène, — je veux en toi mourir de volupté. »
Plus tard, comme ces baisers, jamais assouvis, s'étaient livrés à des caprices nouveaux, s'étaient profanés à d'autres, Berzio exigeait un dénouement. Cette fois, désenchanté à jamais, dégoûté de tout, sauf de sa maîtresse, il voulait mourir, seul, pour échapper à l'obsession du sanctuaire livré à d'autres adorations que les siennes. Il voulait échapper à la réalité de la vie, de la vie qui avait tué le Rêve. 11 faisait ses préparatifs de mort. Mais l'oublieux, en sa suprême douleur, pensait
REGLNA SANDRI 73
enfin aux soulTrants laissés là-bas, au village, ses parents qui Taimaient et restaient sans nouvelles du « petit », depuis des mois.
La Zerbi survenait soudain; elle tremblait, et, pour la première fois, pour un aulreque pour elle. Il chercbait à lui prouver qu'elle n'avait rien à craindre, elle ne l'écoutait pas; elle le suppliait de ne pas mourir, et lui résistait.
Alors, elle s'écriait :
« Oh! je n'ai pas su t'aimer avant, Berziol A présent, tu me remues toute. Mais, entends-moi, Je t'aime, maintenant, je le sens bien ! »
Berzio la repoussait, implorait d'elle la liberté, la paix enfin, après ses souffrances.
Elle répliquait :
« Tu veux mourir? Soit! eh bien, mourons ensemble ! »
Reconquis, il ne voyait plus que la déesse à qui il avait offert tant et de si pénibles sacrifices; il ne voulait pas qu'elle meure :
: « Toi morte, cela me ferait du mal dans ma tombe! » disait-il en une sublimité shakspearienne.
La Zerbi lui étreignait les genoux, gémissant encore :
« Ah! Berzio, c'est bien, celte fois, l'amour vrai que je vois dans l'avenir ; je veux Télreindre, enfin, et pour toujours! Sois mon mari, mon amant, et, seuls désormais, vivons dans la solitude, l'un à l'autre, sans nous occuper ni des hommes ni de rien. »
Alors Berzio pardonnait, la remerciait plein d'effusion, et le rideau tombait sur son dernier cri : « Je t'ai conquise à jamais ! » — Voilà. Pauvre petit!
C'était tout, une anecdote plus que banale, mais valant par un art prestigieux en mille détails. Sanard avait écouté attentivement la lecture de la pièce de Montclar. Quand Fauteur ferma son manuscrit, il dit :
— Bravo! Il est évident que la Zerbi, lorsqu'elle aura passé trois mois en tête-à-lêle avec son enfant de la nature, le plantera là; mais les spectateurs n'en sauront jamais rien. C'est une ', fille trop intelligente pour faire longtemps une | sottise. Elle s'est arrêtée sur sa roule pour boire 5' de l'eau pure, de la bonne eau de fontaine; mais elle reviendra au Champagne et autres vins généreux. Nous avons tous comme ça des envies d'eau claire...
Amoureuse de son art, ces paroles de Sanard froissèrent M"° Sandri ; elle le montra sans doute, car son directeur s'exclama :
— Tiens, l'enfant! Comment pouvez-vous être encore si ingénue et bonne actrice tout ensemble?
— J'ai la foi! répondit-elle.
Sanard ne répliqua rien à ces mots; il dit, un peu emballé :
— Cette machine-là aura cent cinquante représentations, peut-être, au lieu d'une centaine au plus, si le Berzio s'était tué. En les mariant, c'est
un trait de génie qui vous est venu, mon cher. On voit bien votre marque, votre science scénique, je voulais dire.
Il s'était levé; il frappa familièrement sur l'épaule de Patrice Montclar :
— Ah! comme vous connaissez votre public! Puis, s'adressant à Régina :
— Vous, ma chère pensionnaire, vous serez — j'ai confiance en vous comme le Maître — superbe là-dedans ! Vous serez la leste, fine danseuse, en môme temps que la femme passionnée. Je crois que vous êtes capable de jouer bien des rôles, mais celui-ci vous ira comme un maillot de soie.
Le traité fut signé immédiatement après, ainsi que l'engagement de Régina Sandri. — Dès le lendemain, les rôles furent distribués, et, bientôt, les répétitions commencèrent.
(( Vous avez tout pour vous, heureux homme, vous êtes beau joueur », avait dit Montclar, surle seuil du cabinet de Sanard, après la lecture.
Sanard, ayant carte blanche, fit une réclame monstre pour les débuts de M"*" Régina Sandri. Il annonçait la pièce, il annonçait la femme. Habile, mieux qu'aucun autre, à faire valoir son succès futur, il savait son Paris jouisseur sur le bout de la langue. La femme, n'était-ce point, en sa nouveauté, l'attrait réel pour les trois quarts et demi des spectateurs? Une femme nouvelle, c'était peut-être mieux qu'un chef-d'œuvre. Il le savait et pinçait la corde à la briser. — Pour lui, la poule aux œufs d'or était Régina ; mais elle était poule aux œufs d'or, parce que ses œufs étaient fécondés par le coq gaulois, Montclar.
Sanard était un homme de taille moyenne, blond et mince, qui affichait des airs d'dlégant. Verni, comme les faux meubles; on pouvait s'y tromper de loin, mais cela s'écaillait sous le moindre coup d'ongle et ne résistait pas à l'examen. A le voir, à l'entendre, on aurait cru qu'il était la délicatesse même. Il posait à la galanterie rouée, cherchait à donner à ses palinodies un parfum dix-huitième siècle; au fond, c'était un sensuel brutal, sans générosité, le marchand dans toute sa force et son cynisme. Mais il avait des manières si correctes, une politesse si grande, que tous ceux qui n'avaient pas été écorchés par lui le disaient « gentleman », sans connaître exactement tout ce que comporte de qualités ce mot anglais; et, par le fait, il était le contraire du « gentlem^an ». Il courtisait toutes les actrices qu'il engageait, et il profitait de tout pour leur faire accepter des conditions dérisoires. Dans ses traités avec les artistes, il manquait de loyauté; il y introduisait des clauses, insignifiantes, semblaitil, sous le mirage de l'admission, qui ne disaient pas grand'chose, — des clauses pleines de bonhomie, mais qui donnaient matière à chicane et à procès, quand il avait assez de l'acteur ou quand la femme avait lassé son caprice. Il était d'une suprême mauvaise foi. Drumont écrivit un jour de lui : « C'est un chrétien qui méritait de naître juif ». D'ailleurs, il était juif, d'origine assyrienne ; Sanar : le d final avait été ajouté.
sans doute, comme un faux nez et une rime à boulevard. |
Régina avait plu, tout de suite, à Sanard. La ré- ^ vélation de l'artiste inconnue qu'elle était l'avait surpris; le charme avait opéré, — cette enjôleuse j domination que, fatalement, devait exercer sur le blasé l'ambiguïté gamine de Tandrogyne. Il lui avait même trouvé un grand talent. Elle aurait, l'actrice autant que la femme, subi ses conditions, ^
reii
i actrice autant que la lemme, subi ses conciliions, il ou alors elle n'aurait pas été engagée, si elle |' n'avait pas été l'amie du Maître, du faiseur de recettes. Montclar la protégeait, elle était son jjy bien, sa maîtresse, — du moins Sanard le croyait, — et il se serait bien gardé de commettre une faute envers elle, pour le moment; la prudence avant tout, à cause du commerce, des pelites affaires.
M"' Sandri n'aimait pas Sanard. Elle avait entendu parler de lui au Conservatoire, à l'Odéon, , où l'on disait : « Garde-toi de tomber sous sa ' fourche-caudine. » 11 lui était antipathique, et ^ jamais elle n'aurait sollicité de lui un engagement; mais du moment que le Maître, son ami, ^ l'imposait, elle n'avait aucune crainte, et se lais- > sait guider par lui, — se sentant protégée.
Une après-midi, Régina se trouva seule pendant quelques minutes avec Sanard, dans le cabinet directorial. 11 la complimentait, vantait son jeu, mêlant, de-ci de-là, des compliments physiques ; tout à coup, s'oubliant, il leva, d'un mou-
/ement rapide et désinvolte, un peu la jupe et es dessous, disant :
— Quelles jolies jambes vous devez avoir? Elle ne rosit pas, mais son teint sembla se décomposer; et sèchement :
— Gardez de pareils gestes pour les malheureuses qui sont forcées de subir de semblables lumilialions.
— Vous auriez préféré le geste d'un autre?
— Si vous recommencez jamais, je quitte votre théâtre... Le traité n'a pas été rédigé par vous ivec vos formules habituelles, et vous savez bien jue, si je suis votre pensionnaire, c'est pour jouer seulement les pièces de M. Montclar ; si je ne les oue pas, il les retirera... Vous connaissez aussi bien que moi les conditions.
Sanard vit qu'il pourrait y avoir un conflit sérieux entre lui et l'auteur. 11 savait Régina très apable de dire tout à son ami. La rassurant aussitôt :
— Mais je riais. Quelle est la femme dont on n'a pas soulevé, au moins une fois, la jupe ?
— Je n'aime pas ces manières-là.
' — Voyons, etes-vous si peu coquette? Vous devriez au contraire être flattée qu'on vous admire.
— Ça dépend de l'admirateur.
Il se mordit les lèvres.
— Ah! comme les autres, vous croyez tout ce que l'on dit de moi ! C'est drôle de voir les calom-
80 REGINA SANDRT
nies aller si vite. Je vaux mieux que ma réputation, et, très sincèrement, mademoiselle, j'adore votre particulière beauté, j'estime votre grand talent. Je suis meilleur que nous ne pensez, et je suis votre véritable ami. Si vous n'étiez pas à|notre grand homme, je vous ferais la cour, et^ vous verriez si je sais aimer...
— Que m'importe! fit Régina hautaine... C'est' tout ce que vous aviez à me dire?
Sanard balbutia, un peu interloqué, humilié de cet échec. Généralement, il triomphait sans peine, en tyranneau à qui l'on doit payer le tribut ; d'au-i cunes prévenaient ses désirs pour ne pas perdre de temps, — parce que, bonnes filles, au courant des us et coutumes de théâtre, cela leur semblait tout naturel, le tribut du directeur.
(Juand elle fut partie, il réfléchit : (( Montclar se lasse vite de tout, excepté de son métier. 11 aura bientôt assez d'elle, et je la cueillerai. » M^'° Sandri, elle, ne fut pas fâchée d'avoir eu cette petite scène avec son patron ; elle lui prouva que, dans leurs relations, Patrice agissait en galant homme, et, comme avait dit Montclar, la femme n'étant pas encore éveillée en elle, elle ne pouvait se froisser d'un hommage dont la négligence aurait été, pour toute autre, presque un manque d'égards, une inattention pareille à une sottise d'impuissant. « Si Montclar me soulevait ainsi les jupes? » se demanda-t-elle. Et cette réponse, dans une évocation qui la laissait sans aucun
rouble, lui venait : « Eh bien, ce serait absurde, voilà tout, et il n'y aurait pas moyen de travailler, DU bien il faudrait lui céder pour avoir la paix. Mais ce serait ennuyeux, oh ! ennuyeux!... »
YI
Montclar avait pris date pour la première représentation de son drame. Il continuait à travailler avec Régina, lui faisant répéter à satiété les scènes les plus importantes, celles qui, le mieux, devaient donner au public l'impression dramatique voulue, où se dessinait — le plus nettement — le caractère. de l'artiste passionnée qu'il mettait en scène.
Montclar était un scrupuleux, malgré les dires envieux de ses confrères. Ce « piéciste » ne se croyait jamais sûr de son œuvre, trouvant à redire aux choses dont il avait été un peu content, alor^i qu'il venait de les écrire; il remaniait sans cesse, corrigeant de-ci, de-là, jamais satisfait pleinement, toujours désireux d'atteindre à une perfection de plus en plus haute.
Ce doute, ce continuel effort auquel lui-même s'astreignait, le rendait sévère pour ses intcr-
irètes comme il Tétait pour lui-même; au théâtre, l était parfois maudit des acteurs médiocres, et es acteuses, à cause de ses exigences, de ses '.olères par-ci, par-là.
Mais, dès les premières leçons, et, grâce sans ou te à l'intimité croissante oi^i il vivait avec légina, la charmeuse et subtile incarnatrice avait compris la pensée de Montclar, avait pris possesion du personnage, ou, plutôt, s'était laissée )rendro par lui, adoptant ses qualités et ses léfauls comme les siens propres. C'était vraiment a première fois que Montclar rencontrait une lide semblable, car Régina, souvent, d'une intolation, d'un geste esquissé, avait fait luire aux ^eux de l'artiste en éveil, une finesse, un moi heureux, quelque chose de plus que ce qu'il avait écrit.
Aussi, plus la première approchait, plus 'auteur était enchanté de son interprète. Pour [légina Sandri seule, lui le sceptique froid et ^ailleur d'ordinaire, — masqué d'ironie voulue, se laissait aller à son enthousiasme, lui sachant, lu reste, trop d'orgueil véritable pour avoir de la petite vanité. Un jour qu'il s'était « emballé » plus que de coutume sur la façon dont l'actrice ivait fait jaillir l'idée des paroles, il s'écria, plein d'admiration :
— Oh! jamais! jamais tu ne retrouveras cet Bffet! C'est splendide! répète!
Régina reprenait, d'une voix oii vibrait la volupté souffrante :
« C'est parce que tu m'as voulu morte, Berzio; parce que j'ai senti ton âme me haïr de jalousie, parce que j'ai vu revivre la volonté dans tes yeux, que je t'aime, celte fois, je te le jure. Je vois que tu n'es plus un enfant, mais un homme. Je t'aime, te dis-je, non plus pour tes lèvres ni pour tes yeux de jolie fille... je t'aime parce que tu m'as fait mal... parce que, etc.. »
S'élançant pour étreindre l'amant, dolent et furieux :
« Parce que tu es fort!... parce que tu es beau!... »
Cette recherche commune de beauté dans leurs longs tête-à-tête faisait, par instants, s'exalter Montclar; le désir soudain, naissait en lui, lorsque, aux fins de journée, un peu las tous deux, après le travail du corps et de l'esprit, ils s'asseyaient et causaient de choses et d'autres, d'art, de philsophie souvent. Patrice ne dédaignait pas, à présent, de rélléchir tout haut devant son élève, de discuter avec elle, comme avec un intelligent camarade.
— Je me demande quelquefois, mon amie, lui dit un jour Patrice, où tu as pris tes façons de juger, cette délicatesse qui marque tes appréciations, qui te fait résoudre, le plus naturellement du monde, les questions les plus ardues. C'est encore une preuve, ajouta-t-il en souriant, de ta double nature.
— Je ne sais, Maître, mais je suis curieuse.
— Pas assez.
Il la regardait : le visage de la jeune fille faisait comme une tache claire dans la pénombre qui les enveloppait, son profil se découpait, fin et pensif, sur le dossier sombre du fauteuil. Et Patrice se disait qu'avec son élégante joliesse, elle n'était vraiment pas assez femme. Puis, se morigénant : « — J'oublie qu'elle est androgyne ! »
Paris attendait impatiemment cette première. Sanard avait su allumer la curiosité parisienne, en réclamiste émérite. Les indiscrétions sur la pièce et l'interprète, habilement espacées, avaient entretenu l'intérêt. Aux répétitions, le talent de Régina avait paru indiscutable à ses camarades, hommes et femmes. Seulement, on peut toujours médire ou calomnier : « D'abord, elle était la maîtresse de Montclar. C'était sur ». Mais elles auraient toutes accepté cela, de nulle conséquence.
— Elle avait donc des « spécialités, » et c'est par là qu'elle avait capté, subjugé l'auteur; elle avait eu de l'audace, elle était allée le trouver chez lui, lui avait offert ses services d'actrice et de femme à tout faire. Chaque petite camarade, chaque acteur imaginait des vices pour Régina, les siens. La jalousie physique eut aussi son compte. Or, souvent, on l'observa, on la toisa, surtout aux dernières répétitions, et plus elle s'imposa grande artiste et belle — dans son type,
— plus on critiqua sa beauté.
Regina passait, — au milieu, parfois, des propos orduiiers, souvent des taquineries mesquines, — invulnérable, sans prêter plus d'attention aux vilenies qu'un oiseau de proie, de victoire et de cime, poursuivi par les piaillements impuissants d'une innombrable volée de passereaux. Rien ne parvenait à l'émouvoir, ce qui exaspérait ses ex- ' cellents camarades.
Elle semblait n'entendre rien, ne se laissait point distraire par les brins de conversation que. derrière elle, tout haut, on tenait, de plus en plus banderillantes, dans l'espoir de la faire sortir de son calme. Mais c'étaient. les vains efforts d'une meute d'aboyeurs, enragés d'être tenus en respect. Elle n'était point sans savoir « tout •) ce qu'on disait d'elle, mais elle restait invulnérable à ces piqûres.
Elle aurait été poursuivie de flirts insinueurs, aussi d'ofTres brutales, si on n'avait pas cru qu'elle était la maîtresse de Patrice Montclar. Ses camarades de théâtre la laissaient en repos, sûrs que le directeur l'aurait, s'il avait fallu, et sans badiner, protégée contre tous. Montclar et Régina étaient ses dieux, pour le moment, puisqu'il comptait sur l'auteur et sur la comédienne pour emplir sa caisse.
A la répétition générale, personne d'étranger au théâtre ne fut admis. Une trentaine de critiques seulement, et deux soiristes. L'un, Schavyî, Figaro. L'autre, un romancier qui sous le pseudo-
RECINA SANDRI 87
ayme — Un Monsieur en habit noir — improvisait, depuis doux ans déjà, entre minuit et minuit et demi, après le théâtre, d'alertes et artistes cro- [juis, bouts d'aquarelles, rapides eaux-forles, coins de modernité, en peinlre et poète impressionniste. Jalousé par des médiocres; dénigré par derrière, mais courtisé en face. « Un double hommage », lui dit Patrice Montclar, dans la 30iilisse, où le « Monsieur en habit noir » était 7enu prédire à la débutante un très gros succès.
— TuReginaeris. En latîn, je puis vous tutoyer, a'est-ce pas?
Cette comédienne, svelte et originale, l'avait Iséduit « C'est bon signe ! » fit le directeur, riant.
Le lendemain, soir de la première, la salle, d'un aspect ultra-parisien, oflrait le plus joli coup d'oeil. Des femmes de tous les mondes en toilettes luxueuses, tous les hommes en habit noir; beau- 30up, la boutonnière rouge ou fleurie ; chaque loge semblait une corbeille doublée de velours grenat d'où émergeaient des bustes de femmes, fleurs vivantes, aux épaules nacrées, voluptueusement serties d'éloffes somptueuses, mises en valeur par l'uniformité dos plastrons blancs et dos habits noirs. Les grands clubs étaient représentes par les vieux beaux, — ceux qui restent, — par des piaff'eurs du chic, l'œil droit vitré, aux airs d'indifl'éronce impertinente, mitigée par cette invinnble lassitude affectée qui fait se plier les snobs 3omme sous le fardeau de leurs têtes vides.
De-ci, de-là, des journalistes, de vagues poètes,.» les critiques en fonctions, à l'aise dans cette at-J mosptière théâtrale, causant entre eux, les uns* familiers, désinvoltes, la plupart à demi solennels et graves comme des gens qui se savent arbitres i de la destinée d'une œuvre, —faiseurs de l'opinion^.; publique. '|î
Dans i'avanl-scène de rez-de-chaussée à gauche, j deux filles à la mode. L'une, la grassouillette j Andrée Miclose, se penche sur l'épaule du vieux ^ marquis de Mauvieuse, son fidèle, pour lui deman-i der la signification du titre de la pièce. !
— LaZerbi, ma chère enfant, — interrompt le' voisin, Biaise Verdet, moqueur, — en italien, ça,; veut dire : l'herbe tendre.
— Alors, nous nous mettons au vert! s'écrie, f{ d'une voix gamine, la belle et blonde Luce Cricri, divette vieillissante et toujours charmeuse, tandis que Pierre Bisson, le critique colosse qui défend les nouveaux venus riches, murmure à demivoix : *
Je tondrais de ce pré la largeur de ma langue.
— (Jue dit-il? fait Andrée Miclose, inquiète. Je. crois que c'est des inconvenances.
Aux fauteuils de balcon, une grosse lorgnette aux doigts, Félix Bidcon, Saturne bon papa, avec ses bajoues frangées de barbe blanche et ses lippes sensuelles d'orang-outang chenu. Voici cette ancienne poupée, à la barbe noire et frisée, Elie
Letriic, à la chevelure régulièrement aplatie et ondde au petit fer, au visage maquillé, qu'on appelle toujours, — par la puissance de l'habitude, — le beau Juif, et qu'on voit promener, dans les Couloirs et dans les coulisses, sa face anguleuse d'obséquieux sémite, peloteur qui vous éreinte au coin du bois où il prodigue ses éloges. 11 cause avec un jeune homme, versificateur symboliste, qui semble ne savoir trop que répondre et s'incline à chaque phrase.
Dans les loges et au balcon, une mêlée déjà de tous les mondes : horizontales aux lèvres pourpres, belles mesdames, messieurs les maris et messieurs les amants. Foule élégante. Tout le pimpant et joli d'une salle « bien parisienne », un soir de première.
Et, dans les couloirs, continue le va-et-vient d'ouvreuses affairées, houspillées par les arrivants qui s'impatientent. — Sous les halos lunaires des lampes électriques, enfoncées aux murs, telles que des hublots allumés de navires, elles enlèvent les « sorties de soirée » et les manteaux qui laissent éclater les vivantes blancheurs; elles dépouillent, des manteaux chrysalides, — de merveilleuses libellules humaines, promptes à s'évader.
Des jeunes gens, soireux ou échotiers de théâtre Ides grands journaux, gazetiers connus, plumes [quelconques, circulent du péristyle aux couloirs, jdébinant . d'avance; encore, ils médisent des
femmes présentes, rient du mot dit ou entendu, escomptent des projets grandioses ou leurs amertumes de méconnus.
Patrice était allé chercher Régina dans sa loge; la menant sur la scène jusqu'au trou du rideau :
— Regarde !
Elle se pencha et regarda dans la salle. Un
grouillement de vie parisienne. A ce moment, une petite danseuse célèbre, Cleo de Mérode, en arrivant aux fauteuils de balcon, faisait sensation. Elle posaenfm, au premier rang, sa beauté gentille, -et elle semblait, avec sa mignardise de gestes, une grande orchidée, précieuse et délicate, froissée du moindre frôlement. Et Montclar, derrière Régina Sandri courbée vers le trou, lui dit :
— C'est ce monde mélangé qui va te sacrer' reine ce soir... reine de théâtre, il est vrai. t - Elle se retourna vers le Maître, en souriant, et. répondit :
— C'est une royauté qui en vaut bien une autre.
Montclar était nerveux; elle, restait calme, sans crainte aucune, prête à jouer son rôle. 11 lui tàta le pouls, et murmura : « Tiens, lu es déjà admirable! »
Enfin, le rideau se lève sur la conversation dans les coulisses de la Scala, à Milan, de Berzio, le pâtre, et de son ami qui est parvenu à vaincre la résistance du berger poète et Ta décidé à se rendre au désir de la Zerbi, désireuse de le con*