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dure pille, au parfum chaud de femme énamourée ; et les iris violets aux larmes brunes en la suavité de leurs pélales de surali mauve, ces fleurs éplorées comme les saules, où restent gravées en liiéroglvphcs amoureux les plaintes étei'nelles du héros des mylhoiogics païennes; — c'étaient les roses minuscules, défeuillées au moindre souffle, telles de capricieuses gamines que le vent, pareil à la main d'un amoureux, en les frôlant, aurait décoiiïées ; des soucis roux, éclatants et farouches, des soleils irradiés en leurs auréoles d'or, — nimbes pour orner la tête des saintes rustiques; et des magnolias au blanc mat, crème plutôt, à Todeur violente, qu'on prendrait pour des lampes détachées d'un immense lustre; puis, des fleurettes rouges, bleues, des jacinthes en gamme colorée, des tulipes pareilles à des femmes su-
rbes et vides; — enfm, coupées dans la petite serre, quelques orchidées bizarres, aux formes torturées et gracieuses d'être trop cultivées, jolies ît maladives.
Patrice entrevit, à plusieurs reprises, montant /ers la maison, Régina chargée de fleurs en nonceaux. 11 haussait les épaules et souriait tout le môme de la joliesse de l'image : « Un caprice, mcore ; au moins est-il gracieux, digne d'elle en /érité. »
Il s'était remis au travail ; et, justement, — le ableau lui revenant en mémoire, il décrivait, lans ses indications scéniques, le salon de la
clownesse Lili, où s'effeuillaient, sur tous le meubles, les fleurs reçues la veille, encadrant s bizarrerie sentimentale et physique d'androgyn artiste — fleur fluette en sa beauté d'idole mo' derne.
Régina ne paraissait plus ; comme un sillage, des parfums restèrent, pour une minute, dans l'atmosphère, que les sens affinés de Montclar percevaient délicieusement ; et partout, sur le passage de la jeune fille, des pétales, épaves de sa mois-, son, jonchaient la terre.
Dans sa chambre, Ré^^ina a laissé la fenêtre grande ouverte, sans souci du soleil dardant ses rayons d'acier ; sur son lit, sur le plancher, sur les meubles, gisent les fleurs mourantes, et, dans la lumière irradiée, la Vierge a laissé chok une à une, les étoffes protectrices. Noire, sui le long corps blanc, la chevelure déuouée fai| ombre derrière le visage où brûlent les yeuxv les jambes s'érigent en colonnettes graciles e fortes.
La Vierge s'est étendue, sur son lit odorant grisée, très lasse, aspirant de ses narines mobilei avide des amoureux effluves, les parfums de fleurs qu'elle presse contre ses seins et dont ell les pare. Des brindilles de syringas aux oreilles elle s'est couverte de corolles, toute frémissant aux caresses des pétales veloutés et des pistil hardis.
La vierge s'est couchée dans l'agonie des roses, ît des tulipes expirent à la chaleur de sa bouche ; 5es mains tiennent des fleurs à poignées ; dans la ^erbe, se mêlent des iris délicats, rêveurs pervers îaressants comme des doigts presque immatériels; ît des jacinthes roses et blanches, charnues, et les coquelicots barbelés s'efTeuillent dans le geste lont Régina se caresse avec elles; son dos écrase es lis et blesse les magnolias qui mettent autour l'elle un goût assoupissant d'éther.
Heureuse d'être nue, Kégina fait parcourir aux leurs les merveilles de son corps ; toutes les ixubérances soudaines de sa chair s'exaltent dans ■es frôlements ou ces meurtrissures.
Elle prend des fleurs nouvelles, — rejetant elles qui sont mortes, — et, comme un amoueux la bouche de l'amante, elle les baise des èvres, leur fait parcourir, de mouvements vifs u lents, les chemins de son corps, frissonnant ux chatouilles délicates, qu'elle voudrait plus récises à mesure que monte la griserie des parums, la tête perdue.
Elle s'est dérobée aux étreintes de l'homme, et pourtant, sa chair a soif, crie de volupté contenue t c'est aux fleurs que la vierge savante essaie de onner les prémices de son corps.
Précis, son geste affirme l'ardeur qui la conume tout entière sa main gauche serre, contre sa oitrine , une gerbes d'expirantes victimes qui leurent d'être aimées d'elle. La main droite est
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pleine de roses où se mêlent des tulipes pâles ou sanglantes, ou striées de nuances multiples, des jacinthes violettes et des iris mauves ou d'or clair,i et les soucis bruns roux et les tubéreuses blanches, violemment odorantes comme des courti-j sanes en robes liliales, troublantes par les par-j fums dont elles s'imprègnent, en plus de leur apparence, cent fois impure, de filles qui ont emprunté des robes de vierges.
La main s'est arrêtée.
Les corolles baisent les lèvres ; un moment immobiles, elles semblent une odorante éclosion, germée splendide à la source de la vie humaine, floraison surnaturelle de beauté jaillissant d'une conque voluptueuse.
Des gémissements, plaintes de joie, s'exhalent de la bouche de Régina à demi-pâmée, mais inassouvie ; quelque chose en elle proteste contre le plaisir inachevé. — Puis un cri, deux fois répété.
A l'appel de Régina, Patrice s'est levé inquiet. Il entre dans la maison, monte à la chambre de la jeiine fille.
D'un de ces gestes brusques dont il était coutumier, il ouvrit la porte toute grande. A l'aspect de Régina, nue, blanche statue debout au milieu d'un parterre paradoxal, plus blanche encore de l'éclat de tant de fleurs jonchant la chambre, il
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demeura slupérail un momcnl. Puis, agenouille, il laissa de son âme jaillii*, en phrases rythmées, non pas seulement un chant d'amour créé pour une femme, mais l'hymne à la Vénus triomphante, Femme parmi les fleurs.
En des phrases de cantique des cantiques, la voix inspirée du poète renaissant, voici qu'il égrène les gemmes du verbe voluptueux, chante les beautés vierges de la Beauté encore impolluée. Et Régina, les yeux mi-clos, écoute recueillie :
Chevelure^ tu roules en ondes lourdes^ noires, tu laisses écouler le torrent de ta nuit sur F éclat blanc des chairs ; tu semblés un manteau sombre dont un voijageur superstitieux aurait recouvert les blancheurs frileuses dune déesse érigeant sa beauté nue au carrefour de la rue.
Front lilial, large comme Thmnaine pensée^ qu abrègent les arcs des sourcils épais qui s'enfuient aux tempes^ fins comme la pointe dune flèche, — je baiserai ce front large^ où vit l'intelligence.
Beaux yeux, brasiers d'amour, qui tour à tour riez- ou pleurez, qu ombragent les cils comme les feuilles du saule laissent voir Fonde qu'elles protègent, Yeux qui brûlez ainsi que des lampes au sanctuaire de volupté, je veux vous clore de mes lèvres, vous sentir palpitants sous mes baisers avides, comme des oiseaux pjris au nid.
Bouche incarnadine, d'où sort le verbe d amour
et de tendresse^ ligne pourpre^ sinueuse comme un chemin bordé de grenadiers en fleurs ^ la lèvre supérieure est mince ^ et F autre se plisse charnue^ éclatante d'avril dans une attente amoureuse. — Ove., énergique à la fois et délicate, par toi s achève la magie du visage.
Oreille enroulée, tu es faite pour percevoir les suavités des beaux chants. Et le nez semble dérobé à la statue d'une déesse hellène, il s'infléchit un peu ;'les narines palpitent du désir et de la possession des jparfums exhalés.
Flexible, ton cou semble la tige d'un lis, et j'adore ce corps longuet, aux courbes souples, nettement dessinées, et blanc, si merveilleux. Ta contemplation laisse douter du sexe incertain que tu caches; serais -tu F Hermès aux jolis seins de femme, toi que j'admire sans lassitude?
Poitrine bombée, où s'attachent, comme des clochettes fleuries, aux pointes vivaces qui se dressent rosées, — les seins de pucelette ronds et printaniers ; — taille étroite — liane — qui s'élance, mince, des hanches harmonieuses , je vous adore.
Ventre I Ostensoir de volupté , large et poli comme un miroir lacté, percé d'une adorable cicatrice, tu t'enfles délicieusement au-dessus de ta fêlure, — Fleur de pourpre aux mousses brunes, comme un croyant. Rose du baiser et de la vie, je me prosterjie devant Ton rayonnement.
Et les cuisses s'effilent jusqu'aux mignones genoux, ronds et sveltes ainsi que les colonnettes du
RÉ(;iNA SAXOai 199
^nple iVEros; les jcunbes^ lu les pris à Diane assercsse ; mais leur galbe fui a aulanl de chair I plus de délicatesse — Chef-d'œuvre vivant^ '.gina^ réalisant les formes de r idéal, tu triomphes s plus gracieuses statues et des plus jolies vinités.
Vivement, Régina s'était retournée; et la courire du dos, — de la nuque frisottante aux pieds ^ers, parmi les fleurs, — apparut d'une ligne erveilleuse. — La Vierge, sans fausse honte de nudité, s'était laissé bercer par les litanies de omme. Soudain d'un bond, Montclar saisit îgina à la taille et aux épaules; d'une poussée, la fit choir sur le lit, et, un instant, prête à la faillance, la Vierge se sentit troublée, fut con- Qtante; mais aussitôt, elle se redressa, le renrsa presque, et, nue, comme affolée, courut ns la belle lumière qui entrait dans la chame, dorait son dos blanc, allumait des lueurs jves dans sa chevelure, qu'il saisit à pleines ains :
— Régina !...
- Laisse-moi.
- Régina, je t'en supplie !
I — Que veux-tu donc?
— Tu le sais bien.
— Je me donnerais à toi qui ne m'aimes pas! mais !
200 RFJilNA SANDR[
Elle délivra ses cheveux de la main de niomme, et, loin de lui, Técarlant encore du gesle :
— Non, non, vous ne m'aimez pas!
— Pourquoi donc m'as-tu appelé? Pourquoi être ainsi nue, ô Fleur?
Elle éclata d'un rire qui sonna comme le heonissement d'une cavale, et lui jeta ces paroles :
— Pourquoi je suis nue ? Je voulais vous mon trer que je les vaux bien toutes, celles qui vous ont appartenu.
Elle ajouta, courbant sa taille, la tête avancée la poitrine rentrée à peine :
— Est-ce que je les vaux vraiment?
— Tu es mieux que toutes.
Elle haussa les épaules, api'ès s'être redressée et, rieuse, parce que sa nervosité la secouait, elle continua :
— Ah! oui, oui, je les vaux! Comme si voufi saviez ce que vous dites en ce moment! Yous m( répondez ainsi, mâle que vous êtes, parce que devant votre désir, se trouve une femme ! Esl-e( bien moi que vous désirez? Je ne le crois pas N'importe quelle femme ici, et ce serait toti comme. C'est la bête qui grogne.
— Régina, je te désire, je t'aime... | ■ — Non. Ne sais-je pas bien comment vous m
voyez! Pour vous je ne suis qu'une artiste, qu'ui androgyne; et, si votre désir s'émeut, c'est que encore une fois, vous avez besoin d'une femme e que — aujourd'hui — je vous en parais une.
KKCINA SANDRI 201
— Soil, jo (o désire. Pourquoi le refuser?
— Aime-moi, et persuade-moi de la sincérité de on amour. Prouve que ce n'est pas seulement le 'ut pour ma chair qui te l'ait m'implorer ; alors je lie donnerai à loi, toule.
Puis, forte, sûre d'elle-même, elle s'approcha le lui, et dit :
— Voilà ce que c'est que de vivre seul à la campagne, avec une femme! Dire qu'il n'a fallu que
ela, — ces fleurs — pour te mettre en pareil §tat! J'ai pitié de toi, mais je ne puis me donner 3ncore, je sens que tu ne m'aimes pas, que tu me désires seulement, et je ne suis pas assez souple, moi pour me plier aux caprices d'un homme sans amour.
Moqueuse :
— Prends mes amies, les fleurs, si tu es toujours poète; elles sont plus jolies que moi.
Patrice fit un geste :
— Pourtant, l'autre jour...
Elle semblait ne plus entendre; il reprit :
— Tu as fait pire. A présent, pourquoi te jouer de moi ?
Régina resta silencieuse, impassible.
— Deviens femme, enfin, tout à fait. Il est temps! s'écria-t-il.
— Gagnes-moi donc, alors! — répliqua-t-elle. Elle passait sa chemise, un à un reprenait ses
vêtements épars sur les meubles; dans les plis ides étoffes, des fleurs s'étaient arrêtées, qui tom-
baienc à mesure qu'elle lirait à elle les lingeries délicates, les vêtements dont se voilait maintenant sa nudité radieuse.
Patrice s'était appuyé au pied du lit, triste un peu du dépit que lui inspirait ce dédain; honteux d'être joué encore plus que d'être déçu en ses sens un moment exaltés :
— Olî! dit-ii en riant, tu es bien fière, petite Régina. Mais le moment viendra tout de même où tu voudras mieux que les caresses de tes amies.
Il avait deviné, car sa main, où les doigts effilés semblaient, eux aussi, se moquer, désignait les fleurs, jonchant le lit de la jeune fille, encore nuptial de cet hymen odorant, un peu efi'euillé.
Il était sorti, sur ces mots, auxquels, boudeuse, Régina ne répondit pas.
Certes, bien souvent, elle sentait monter en sa chair des désirs qui se précisaient davantage chaque jour; bien souvent, elle restait alanguie, en une morbidesse incitatrice de caresses qui ne s'évadaient pas encore du rêve. Régina songeait qu'elle aimerait n'être plus enclose en sa solitude d'âme tendre, trop ambitieuse d'amour pour en accepter les apparences, — et des voluptés, sans tendresse sincère, ne point repousser le leurre décevant, l'écœurant après qui creuse le vide, au lieu de le combler.
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Elle ne comprenait d'autres caresses que celles inspirdes et issues deTamour intellectuel qui, par des gestes câlins, veut se compléter. Ces caresseslà, tout son être aurait bondi au-devant d'elles sûrement, parce qu'une irrésistible impulsion les lui aurait fait désirer comme un complément naturel et nécessaire à son amour vrai. — Et la mêlée de leurs corps eût été alors le symbole palpable de leur parfaite communion.
Vierge hardie, Régina, pendant quelque temps," aguiclia Montclar de tous Jes piments de la coquetterie. Devenue femme certainement, par ceti orgueil grandi en elle, elle sortait de son insensibilité d'être mixte, dépourvu de sens amoureux, malgré qu'elle dût rester supérieure encore, en sa féminité récente, à l'ordinaire banalité de son sexe.
M'^^ Sandri pouvait subir l'empreinte d'une intelligence puissante; elle s'était laissée influencer par le ^énie théâtral de Montclar, elle avait subk la suggestion de sa parole chaude, de ses embal-" lemenls sur une idée qui lui semblait belle ; avec lui, elle avait vibré aux joies et aux douleurs des' personnages créés par son imagination, évadés de la vie; avec lui, elle vivait leur existence, aux heures d'étude et de causerie ; en un mot, femme elle restait subjective, docile aux impressions su-
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bies, soumise à la beauté des mots et des pensdes; mais quelijue chose, qui était à elle seule, son génie, la rendait créatrice elle-même; sa personnalité réelle donnait une existence propre à ses efïbrls, el, dégagée de toute sujétion, faisait qu'elle prêtait à ses rôles et à ses actes une allure vraiment sienne, vraiment originale et spontanée.
Montclar restait son maître en art. La manière d'être de Régina vis-à-vis de l'homme n'avait pas été modifiée ni par ses vues, ni par son scepticisme, qu'elle jugeait cruel souvent et dont elle était parfois intimement froissée. Son âme était restée la môme, s'était seulement développée à travers les phases nouvelles qu'elle avait traversées; l'amour, la jalousie qu'elle avait ressentis s'étaient développés au contact de l'individualité masculine de Montclar; ces mouvements n'étaient pourtant dus, ni à ses paroles, ni à ses tentatives, ils étaient latents en elle. Mais il était nécessaire qu'elle rencontrât Fêlre exceptionnel qui ferait surgir la femme de l'androgyne.
Régina se refusait à son propre désir, répugnait au libertinage du plaisir sans amour, dont la pensée seule la révoltait, lui paraissait sale, presque infâme. Et pourtant, au Montclar aimant et sincère qu'elle avait rêvé, sans regret, tout entière elle se fût donnée; heureuse d'un bonheur partagé, elle eût été l'amante dans toute sa sollicitude, car elle l'aimait, et elle s'en rendait bien compte à présent, sans restriction, assoiffée de
baisers, rêveuse passionnée d'intimité physique. Mais, impérieuse, elle exigeait d'être désirée dans son âme plus que dans sa chair; elle voulait être aimée toute — comme elle aimait.
Elle ne se créait point de chimères, n'ignorait pas que, même sincère, la passion d'un homme tel qu'était devenu Montclar ne serait pas éternelle ; elle prétendait seulement à la sincérité entière, à la franchise de son amour qu'elle ambitionnait digne d'un noble souvenir, plus tard, quand ils se seraient quittés.
Elle répugnait surtout à la pensée d'être une simple unité, de servir à une fantaisie, d'être mêlée à tant d'autres dans son passé. Elle s'écœurait à l'idée de figurer parmi toutes les îilles dont les hommes disent, plus tard, quand plus rien ne remue en eux : « Une telle! Oui, je l'ai eue ! » Sans compter celles qu'on a possédées, sans se les rappeler. — Oh ! les cimetières, à Cythère, au crépuscule, dans la brume de l'océan, — de l'infmi qui monte.
Aux sollicitations à demi exprimées, aux moqueries de Montclar, elle n'avait éprouvé aucune gêne pour exprimer sa pensée à son maître et ami.
— Je ne veux pas compter dans votre vie pour un caprice ; ce serait trop peu vraiment, et je vaux mieux que cela. Si je me donne à vous, Patrice, si je vous accorde cette « première », voyons, cela ne mérite-il pas la peine que vous soyez unj peu fou de moi?
Rcgina eût également soiiliailé de faire le suprême don, savamment, en ménageant les gradations troublantes. Avant la volupté brutale, — des caresses désintéressées, ignorantes du but inévitable; avant la réalité bestiale, — l'amour qui magnilie tout.
Elle continua quelque temps ses artifices, chercliant à irriter les sens de Montclar, rarement par de provoquantes attitudes, mais par des indécences ingénues de fillette qui s'ignore, de camarade qui juge inutiles les pudeurs habituelles entre homme et femme. Parmi les différents costumes qu'elle revêtait chaque jour, elle choisissait de préférence ceux qu'elle jugeait aptes à cacher ou à modeler, à l'heure opportune, les perfections de son corps. Elle s'appliquait à cette comédie de continuelles agaceries, à ces savants mouvements révélateurs de la plastique intime qui invitent et ne sont point encore une soumission; elle sut être cruelle à point, dosant cette coquetterie avec une science innée du geste et du mot nécessaires.
Enfin, elle devint celle qui irrite et qu'on aime pourtant, alors qu'elle vous torture, pour la voluptueuse souffrance de l'éternelle tentation, pour les caresses d'une minute qui font de cuisantes et douloureuses brûlures.
Elle revêtait souvent un costume de cycliste, qui lui était particulier et soulignait encore l'équivoque de son corps : le jersey blanc aux fines
mailles bouffant sur la poitrine peu accidentée, des culottes lareres qui étaient presque des jupes.
Elle s'en servait dans les longues excursions que souvent, vers le soir, — le travail quitté, — ils entreprenaient, tous les deux, dans les campagnes voisines, ou le long de l'eau, alors que le fleuve reflétait les paysages de «es bords, en son miroir troublé parfois de Tétincelle brusque causée par le saut d'une ablette.
Et c'étaient, entre Patrice et Ilégina, des causettes enjouées, oîi l'on parlait de tous et de tout, raillant les uns et les unes. Lui, disait les dessous du théâtre, démasquait pour elle les mille et une combinaisons louches que couvrent les alléchantes affiches, les noms en vedette.
Elle, rappelait certains moments de sa vie passée, disait les chagrins de ses débuts, sauvés heureusement de la nécessité hideuse et des médiocres besognes par le peu d'argent que lui avait conservé son père. Grâce à lui, comédienne, elle avait pu échapper aux vilenies, fière, elle s'était soustraite aux palinodies, aux échéances charnelles, obligées presque, traditionnelles, coutumières dans le monde violet du théâtre, — tout pavoisé de palmes d'officiers d'académie.
C'étaient bien là des conversations d'ami, sans aucune arrière-pensée, comme si Patrice avait été d'accord avec elle pour éviter de troubler ces moments d'intimité, dépourvus délicieusement du postulat éternel, par la crainte, sans doute, des
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bouderies navrantes et des déceptions que — inlaillihlement, selon eux — ils se seraient procurées.
Rentrée, Régina, après une courte toilette, venait à table, en costume exquisement féminin le plus souvent, par un contraste constant qu'elle mettait en tous ses actes. C'était parfois en robe puérile, sans taille, dont l'empiècement moulait les épaules et la poitrine, une robe tombant jusqu'aux chevilles, en longs plis harmonieux; des bandeaux chastes encadraient de calme son visage pâle où brillaient, étrangement, des yeux de faunesse ; d'autres soirs, elle se moulait en des costumes exacts qui laissaient deviner presque les secrets replis de sa svelte personne, ou bien, au contraire, sous le prétexte de la chaleur excessive, laissaient paraître les blancheurs de son cou, de ses bras fluets un peu, émergeant d'un souple vêtement noir, qui semblait couvrir à peine sa nudité de vierge frôle. Elle rapprochait ses bandeaux, les soulevait, en formait une houppe à la manière d'une clownesse — de Lulu — espérant, par ces variations dans sa mise et son allure, donner à Patrice l'illusion de femmes multiples, lui prouver qu'elle était capable d'être toujours différente, en restant elle-même, et qu'elle pouvait remplacer sans peine toutes celles qui, jadis, : avaient pu lui plaire.
Malgré son calme apparent, Montclar était arrivé au paroxysme du désir. De toutes ces coquette-
ries, il s'était, somme toute, laissé griser; il souhaitait maintenant Régina de toute la puissance de son être, il s'exaltait à certaines heures, en venait à croire sincèrement qu'il l'aimait, comme elle l'eût voulu, à la folie. Ses sens exacerbés percevaient, au lointain, son ombre passant entre les grands arbres; il la sentait s'approcher de lui avant qu'il ait pu l'apercevoir; le contact seul de sa main lui causait, à ces moments-là, comme une brûlure cuisante et pourtant exquise.
Régina comprit, vit bien, avec Faculté de ses yeux de femme, ce qui se passait en Patrice; alors, se produisit en elle le phénomène psychologique de la réversibilité; elle sentit à son tour sa chair aiguillonnée en une effervescence d'elle tout entière, inconnue jusque-là; ses lèvres étaient * prêtes au baiser masculin, que tout son corps, vi- ' brant d'une inlense fièvre- d'amour, appelait aujourd'hui dans l'élan de désir qu'elle éprouvait. A son tour, elle prit ses sensations pour de l'amour réel. Pendant cette période, leur nature double d'androgyne fut abolie.
Toute la féminité sensible, réelle, contenue en la jeune fille, exulta, se fit jour, la rendit aimante, expansive, tandis que toute la nature masculine de Montclar, ses instincts de mâle énamouré, se montraient, à présent, sans contrainte.
Il n'y eut plus chez Régina qu'une vierge dominée par l'amour nouveau, le besoin de satisfactions de l'Eve; qu'une femme voulant se donner^
frissonner sous les caresses et les embrassements
lie l'homme. Chez Montclar, de la duplicité pre-
jmière, il demeurait un simple mâle incapable
àe voir en Régina autre chose qu'une femme,
près de qui ses sens s'épanouissaient; il oubliait
l'amie et l'élève qu'était cette vierge. Patrice et
iRégina entrèrent alors dans une période complète
de l'amour, subirent toutes les impressions, tous
les symptômes d'une passion vraie. Il y eut chez
iRégina pudeur et calcul; chez l'homme un plan
! suivi dans sa conduite pour arriver à vaincre la
Vierge, à posséder la femme.
Elle semblait heureuse dès qu'elle le voyait venir auprès d'elle, elle le recherchait, aimait à l'entendre, provoquait ses confidences par des adresses, profilant des moments de tristesse qui le saisissaient parfois quand il ne pouyait travailler à son gré, soit qu'une difficulté survint en son œuvre qui le rebutât un moment, soit qu'après s'être laissé emporter au courant de son inspiration il s'aperçût après, en retouchant dialogues et scènes, que ce n'était pas selon son idéal et qu'il s'était trompé. Quand il souffrait de ses nerfs, toujours d'une sensibilité extrême, elle savait trouver maintenant des paroles pour calmer ses irritations sans motif; elle devenait câline, sans coquetterie cherchée, naturellement, parce que l'éveil aimant de son être la portait à l'amour, comme un saule penche ses branches vers l'eau du tleuve où il puise de la vie.
212 RÉGINA SAXDRÏ
Patrice ne se départissait point de sa façon d'être habituelle; mais ses brusqueries, ses retraits subits, ses boutades provenaient de ce qu'il avait suivi la transformation de Régina, qu'il avait comprise. Il ne cherchait plus maintenant à la violenter d'aucune sorte, ayant vu échouer toutes les expériences qu'il avait faites, comprenant qu^il avait affaire à une personnalité bien définie,! et qu'il ne tiendrait Régina que de sa volonté à elle-même, volonté qu'il ferait naître par sa conduite vis-à-vis d'elle. Il l'évitait souvent, afin d'attiser en elle le désir de sa présence, alors qu'il comprenait qu'elle pouvait en être un peu désireuse ; il savait la rencontrer au bon moment, la trouvait préparée à sa venue, dans l'attente; il se montrait froid alors, ou d'une camaraderie sans conséquence.
Par des moyens de très jeune homme, il lui disait, à d'autres moments, sa passion, il lui causait des petits bonheurs d'amoureuse ingénue, par de gentils dons adroits; — par des lectures î ou bien, dans leurs causeries, il notait, en parlant d'autres gens, ce qu'ils ressentaient tous deux — discrète manière d'exprimer sa passion avec un grand souci de ne plus la froisser, comme parfois il l'avait fait.
Régina avait recouvré sa pudeur, elle ne provoquait plus Patrice par des déshabillés combinés dans la recherche de paraître toute autre qu'elle n'était en réalité; elle abandonnait ses manèges,
REr.INA SANDIU 2i3
pour laisser voir son amour réel, son désir de caresses, dans tout le charme'de la crainte perçant encore sous les attentions continuelles dont elle enlaçait Montclar. On eût dit qu'elle regrettait ses récentes coquetteries, elle était bien Tamoureuse, la vierge éprise qui sait et redoute la fin, qu'elle 50uluiilc pourtant et qu'elle recule par crainte de perdre le charme de Fattente, comme si elle devilait l'assouvissement, la désillusion toute proche iu bonheur accompli.
Un incident manqua de rompre entre eux le îharme de ce mutuel désir, qui s'aiguisait de outes leurs pudeurs revenues.
Montclar travaillait seul dans le salon clos.
Il avait congédié Régina, désireux — avait-il lit — de solitude, ce jour-là. La jeune fille avait nis son large béret de laine, qui faisait sur sa )hysionomie une ombre large oii brillaient ses ^eux, — et elle s'en était allée à travers le parc.
Pendant quelque temps Patrice écrivit sans elâche, sa main parcourut les feuillets, fiévreuement; il oubliait Régina, pour ne songer plus l[u'à sa pièce, Lili, dont il faisait vibrer l'ignoble assion, dans la scène capitale du deuxième acte u'il avait maintes fois détruite et qu'il espérait enir, en un moment de verve endiablée.
{ Un mot soudain lui faisant défaut, revint en lui a nervosité des mauvaises heures; il se butait, exaspérait au point de se rendre incapable d'aller
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plus avant, ce jour-là; il finit par jeter rageusement sa plume, puis se décida à sortir enfin, jugeant bien qu'il lui serait impossible, sans repos, de reconquérir l'inspiration enfuie.
A travers les sentiers, parmi les arbres immobiles sous le soleil des dernières heures chaudes, il se promenait lentement, pensant apercevoir Régina à quelque détour d'une allée, ou bien la trouver couchée sur l'herbe en quelque coin ombreux. Ayant fait vingt détours, il quêtait en tous les coins du parc. Enfin, se décidant, il s'en fut errer vers le rideau des saules et des peupliers, au bord du fleuve. Un friselis de feuilles soudain, dans les roseaux, le fit se retourner, il aperçut des blancheurs rosées entre les verdures pâles de la rive, un corps blanc et nu qui, à son approche, s'enfuit en jetant un cri d'alarme; il accourait; palpitant de plaisir, de joie de cette occasior attendue, il évoquait la vision de naguère, Régine debout dans la lumière, nue parmi les fleurs.
Il ne la voyait plus.
Il se tapit une minute derrière un arbre, pui: se précipita vers la place oi^i il jugeait qu'elh s'était réfugiée, et il découvrit sa nudité d» déesse, voulut se jeter sur ce corps dont il avai faim. Mais elle, — entre les hautes tiges des rose trémières et des plantes toufl'ues qui encombraienj ce coin de paradis, — suppliante, s'était recroi quevillée comme une fleur qui se refermerait. Eli le priait si doucement, d'une voix d'enfant apeui
ée, qu'il s'éloigna, sans force, à cetlc prière. Il •esta un instant debout, sans qu'une autre pensée [lie cette beauté présente tout entière à ses yeux; 1 la contempla à genoux dans les herbes, d'une nain voilant ce qu'évoquait intensément son geste nème, de l'autre cachant ses seins mignons et )lancs, émus de tout l'effroi qu'elle avait ressenti, — qu'elle témoignait encore.
Alors, songeant tout à coup que, s'il cédait à la entation, ce bouquet de rêves serait peut-être jerdu, il rit, et, — se retournant, — il appuya sa ête sur son bras replié contre un arbre, comme m collégien qui joue à cache-cache, et dit :
— Coucou! Dépêche-toi, je t'attends; mais je e donne deux minutes. Pas plus!
— Oh!... dit Régina, riant à son tour, revenue le ses craintes, lui sachant gré de sa discrétion.
Puis :
— Compte jusqu'à cent, je serai prête; tu me •hercheras, et tu verras si tu peux me prendre.
La soirée s'acheva en une promenade coupée de laltes, au bord de l'eau; ce soir-là, ni les jours uivants, aucune allusion à la scène du « bain de léesse », comme avait dit Montclar.
I Néanmoins, Régina voyait devant elle le but certain de leurs mutuels désirs, le dénouement névitable. Il la prendrait, un soir, et c'en serait ait de leur idylle, de ce blanc offertoire; mais dus elle voyait l'échéance, plus elle cherchait à
en reculer l'heure; elle conduisait par là so maître au dernier degré du désir, l'amenait à la plénitude d'amour qu'elle pouvait souhaiter.
Tous deux voulaient s'aimer; mais si, pour lui, elle subissait, une fois enfin, les exigences de sa nature de femme, si tous deux ne s'apercevaiea^ pas de la vanité de leur amour, qu'ils croyaieni réel en l'exaspération de leurs sens, lui, Patrice, si blasé des joies et des peines, n'était-il pas incapable d'un amour entier, désormais, — après avoii défleuri tant de roses, frôlé tant de lèvres,, butim tant de baisers?
ifi
Durant cette époque de trouble, d'inquiétudes constantes où se mouvaient leurs mutuelles pensées, Montclar et Régina travaillèrent moins Fun près de l'autre ; une grande paresse les avait envahis ; Montclar s'installait, comme aux premiers jours, dans le salon ou bien sous les arbres, selon le caprice journalier; mais son esprit se rebellait, quittait de force, pour ainsi dire, l'idée où l'auteur voulait l'enfermer, vagabondait en des rêvasseries. Souvent Patrice, à présent, donnait à Régina toute liberté de s'en aller courir dans les allées, ou se livj'er, au bord du fleuve, à d'enfantins amusements qu'elle affectionnait. Resté seul, sa pensée poursuivait l'androgyne, la fillette gracile, et pourtant femme déjà, dont la beauté vierge l'avait ébloui, ce jour où, nymphe du vingtième, il l'avait surprise, si rayonnante et si nue, palpi-
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tant d'effroi sous les flammes de ses yeux, entre les roseaux des berges.
Plus fréquentes devenaient les promenades et les tête-à-têle oisifs ; il les provoquait maintes fois, à présent, aux heures mêmes qu'il consacrait jadis à son travail acharné.
Cet état de choses mettait en péril la perfection de la pièce, Lili^ commencée avec tant d'ardeur, et qui, par Régina, devait prendre vie. L'œuvre restait stationnaire, s'éternisait en chemin, non que Montclar eût renoncé à son achèvement; mais il s'enlizait en des songeries de jeune homme à qui l'amour se révèle nouveau, impérieux, sans s'apercevoir, l'insensé, qu'il s'était lui-même égaré. Un seul but s'imposait à son énergie ; il avait à cœur de le dissimuler à Régina, instruit par l'expérience : c'était de posséder cette vierge, que, sincèrement, en son exaltation passagère, il croyait aimer. 1
11 devenait dupe de cette passion qu'il s'était lui-même créée, qu'il avait imprudemment cultivée en lui, comme un jardinier amoureux de la forme, de la couleur et du parfum d'une fleui dangereuse, empoisonnée, et qui, sans souci du danger, pour l'avoir présente à son admiration, la garderait, jour et nuit, dans sa chambre.
Après avoir goûté tant de lèvres, il éprouvail le dégoût du baiser ; alors il s'était pris à regardoi la femme comme un joli caprice passager, ur sorbet agréable après un bon dîner. Mais, lui qu
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jsavait bien, autrefois, que sa nature d'androgyne lui défendait l'amour vrai dont il élait, de par sa Iduplicilé intellectuelle, incapable, il se leurrait à présent, comme un novice, à l'éveil de sa jeunesse. Il était arrivé à cette époque de la quarantaine, où, dit-on, riiomme est en possession de la plénitude de ses facultés, mais où devient impérieuse l'obligation de la famille à créer, s'il ne veut plus tard, — trop tard peut-être, — regretter son refus, regarder douloureusement en arrière, et, s'apercevant, tout à coup, vieilli déjà et seul, souffrir de la tristesse de son foyer vide. Alors il ne se plaît plus à se blottir dans son égoïsme, il ne peut non plus sortir sans se trouver, au milieu la jeunesse montant, envahissant la vie en conquérante. Dans ce flux de la génération nouvelle, il s-c sent étranger, dépaysé parmi des idées qui rie sont plus les siennes, dont il ne peut s'emparer, tant elles sont différentes et pareilles à la fois aux aspirations qu'il a jadis éprouvées, alors qu'il militait pour d'autres choses dont une autre époque s'est passionnée avec enthousiasme, à l'aurore de leur naissance, — alors qu'elles illuminaient le champ des pensées neuves.
Montclar avait pourtant expérimenté la vie commune; il avait souffert — passionnément — de l'amour et de la femme ; par deux fois, des blessures graves l'avaient navré ; à l'aube, la prestigieuse tragédienne et courtisane, Dinah Samuel; puis, lors de sa précoce maturité, après que, em-
porté par un rêve, il eut commis la faute, lui — un androgyne — de lier sa vie à celle qu'il avait choisie comme l'Associée, qu'il avait jugé devoir être la bonne compagne, celle qui encou rage dans la lutte. Sitôt qu'elle avait éprouvé l'empire de sa beauté, cette femme, la sienne l'avait entouré consciemment de cette beauté même. Des douleurs possibles dans la vie de ménage, aucune ne lui avait été épargnée. 11 aval vu l'Ennemie se dresser dans sa maison, cruelk d'autant qu'elle se sentait victorieuse, abusant de son charme ensorceleur pour le reprendre en des retours hypocrites, comme si elle eût craint d^ voir s'échapper sa victime.
De toutes ces traverses, — et d'autres encore — il s'était dégagé d'un effort. Seul, puissant, i avait bondi librement vers les cimes. A présent dans une heure de faiblesse, qui était encore che; lui une manifestation d'esthétique, car l'estim» intellectuelle entrait pour beaucoup dans son ré cent amour, — si triste de la solitude quHl ei venait à la redouter comme un gouffre, l'idéf s'affermissait en lui de choisir une compagne défi nitive, et s'ancrait dans son âme la résolutioi d'épouser Régina Sandri.
Il ne parlait pas cependant de ce projet à 1; jeune artiste, car il ne voulait point risquer d« l'effrayer, pris de peur à l'idée d'un départ immé diat. 11 se disait : « Qu'elle devienne femme pou moi, qu'elle commence à goûter la vie conjugal
avec moi sans être liée, et, après, je lui demanderai d'unir nos deux existences ». Il ajoutait, toujours sous l'empire d'un rcve où entrait bien un peu d'égoïsme, où il oubliait tout ce qu'il avait dit à Régina, où disparaissait l'élève comme la grande artiste, pour mettre en lumière la femme : (( Nécessairement, elle quitterait le théâtre. »
Une autre fois, il se dit, car il passait ses heures avec ses rêves : « Elle sera perdue pour l'Art, mais mon sentiment avant tout. » Un remords le poignait à cette pensée; mais sourd, il n'entendait bientôt d'autres voix que celle de sa passion, par l'attente exaltée. Seulement, il retardait le moment de prendre Régina, ne voulant pas, ce coup, s'exposer à un nouvel échec, il attendait l'occasion, gardait intact l'amour de son art, le culte du beau inhérent à sa nature enthousiate ; c'était là le but de sa vie. Elle — Régina — n'aurait pu se détacher de la passion esthétique qui était la raison même de son existence, étant de ces êtres créés pour incarner le meilleur de la pensée humaine, pour prêter leur vibrant génie à toutes les manifestations de Beauté. Mais cette vocation impérieuse qui, jusque-là, avait dominé tout ellemême, corps et âme, n'empêchait point le développement de son amour pour Patrice, le favorisait au contraire par toute la reconnaissance qu'elle ressentait envers lui, — de l'avoir produite,— de ce qu'il l'avait, en son ascension, aidée par ses leçons, — enfm, de l'occasion extraordi-
222 lŒGlNA SANDRI
naire qu'il lui avait donnée de produire son talent.
Par ce besoin des androgynes d'unifier leur vie, | elle éprouva le contre-coup de l'évolution que traversait Montclar; elle en arrivait à ne plus se reconnaître. Pendant quelques jours, Tamour violent chassa toute préoccupation d'art de sa pensée ; elle éprouva pour le théâtre une désaffection passagère, des moments de lassitude, presque d'inditïérence. Elle ne rêvait plus des triomphes renouvelés grandis; elle ne songeait plus aux futures incarnations de son talent, oubliait ses projets de rôles à créer, de royauté scénique. Elle fut entraînée plus loin qu'elle ne s'y était attendue, tellement une passion, même factice, absorbe une femme. Un instant, elle entrevit le néant des choses, des impressions les plus fortes et les mieux aimées; elle eut la vision, une minute, du néant même de l'Art, qui jusqu'alors l'avait dominée.
Elle gémit aussi, en un retour à son passé, lucide aux heures de réflexion où elle se regardait vivre, penser — de l'état où elle voyait son àme, à cause des éveils de sa chair qu'elle avait oubliée, autrefois insexuelle ; une nuit elle pleura, franche vis-à-vis d'elle-même, cette transformation impossible — croyait-elle — autrefois.
Elle s'était éprise — elle, la comédienne. Sa Modernité Régina Sandri — du rêve du foyer calme. Oui, elle ambitionnait d'être uniquement |
REGINA SANDIU 223
!,ifi femme, non pas comme toutes, mais une )0use aimant son mari, adorant son intérieur, lerciiant à le rendre agréable à l'aimé, et qui lait mère comme elle serait femme, — exquinient.
Tandis que Patrice n'avait de pensées que pour le, écball'audait des plans qu'il repoussait comme iprudents, dont il reculait du moins l'exécution, \ crainte de voir s'envoler son bonheur avec le, — tandis que, secrètement, avec le souci de .cher sa passion, comme un amoureux timide, il k consumait de désir, Régina, de son côté, taci- :rne, réglait, selon son amour, leur vie future, lie s'applaudissait de ne s'ôlre pas encore donnée, r sa plus violente envie à présent, sa volonté •écise était de conquérir Montclar, de le lier à le d'une façon définitive, de devenir sa femme. C'était là seulement, — pensait-elle, — l'uniie moyen de le garder sous son charme ; malgré s inquiétudes que lui causait le passé de Paice, elle réfutait les objections qui se présenient à son esprit, en se disant qu'elle saurait en le réunir toutes les prédilections ; orgueilleuse, le se jugeait capable d'être « Elle », en étant utes celles, qui — de leurs attirances — le pourient tenter.
Tous ses enthousiasmes d'autrefois, loute cette ission idéale dont elle vivait s'étaient séchés, )mme se fanent les fleurs sous le vent du Sud li les brûle.
224 REGINA SANDRl
Elle pensait avec cette mélancolie affectueus que l'on garde pour les sentiments perdus et i peu regrettés : — « Je me suis trompée jusqu'ic j'étais orgueilleuse. Je ne suis qu'une femm comme les autres, plus que les autres peut-être et c'est là ma vraie supériorité. Lui, disait le ce traire, mais il verra bien. » Elle cria même, da un dédain qu'elle aurait, quelques jours aupar vant, qualifié de blasphème : « L'Art, qu'estdonc pour une femme? Rien. L'Art appartient l'homme et non pas à nous, puisqu'il nous ( nécessaire — à toutes — de nous inspirer d'eu Toutes, les plus grandes même, écrivains, si tuaires, peintres ou actrices, n'ont-elles pas su) sciemment ou non, l'influence de leur mari, leurs amours, n'ont- elles pas été des échos, d traductrices, transposant les pensées d'un au dans les meilleures de leurs œuvres ? D'ailleu je me dois rassurer, car j'ai une certitude, ce de vivre d'Art avec lui. Ne serai-je pas som raine, dans la maison d'un artiste? »
Pendant quelque temps, elle fut toute but de la femme, elle appartint entièremeni l'amour.
Un fait, un accident naturel, en s'accentua: vint contribuer h abuser la jeune fille. A peii très légèrement, jusqu'à cette époque, s'était, a* époques régulières, affirmée sa féminité. Dep' l'âge où, après de courtes souffrances, était éclc la fleur de son être, les normales échéances, ré^
iières, passaient vile, ne causant en elle nulle perturbalion; — couit incident auquel Régina n'avait jamais pris garde. Celte fois, plusieurs ijours avant l'époque précise, la jeune fille se sentit sérieusement soulïranle; un malaise général, des nausées, des douleurs significatives, un dégoût des mets préférés, Tavertirent de l'apiproche du moment critique.
Dans son inexpérience, ces symptômes, sans l'inquiéter gravement, lui semblèrent des signes certains de transformation physique, et qui, sans nul doute, venaient affirmer sa métamorphose : j« — Tout cela — songeait-elle — prouve que je suis vraiment femme, celte fois ». Pendant ce malaise de son amie, Montclar se montra très prévenant pour elle, il la soigna sans montrer aucun ennui, sans lassitude, lui tint sans cesse compagnie, causant avec elle, lui faisant de longues lectures. Sa conduite affirmait à la jeune fille la possibilité maintenant de son rêve, l'aidait à se le figurer accompli. Elle lui dit, avec un souirire :
— Tu sais, on croirait que j'ai un mari près de moi.
— C'est cela, répliqua-t-il en éclatant de rire.
I Et toi, je vais finir par me figurer que tu es ma temme.
— Oh! le joli mot!... Pourquoi ne te maries-tu pas, dis?
— J'ai été malheureux, prononça-t-il.
— C'est vrai... « Elle » t'a fait du mal! Maii une autre?...
— Toi. peut-être?
— Moi? Pourquoi donc? ■j
— Au fait, pourquoi toi? Tu es une grande artiste, toi !
— Alors, une grande artiste ne peut pas être une épouse?
— Non...
— Avoue-le donc, tu m'admires surtout comme androgyne.
— Je ne sais plus.
— Ah!
Ce <( ah ! » fut si triomphant dans la bouche de
Régina, qu'il la quitta, pris de crainte. Patrice Montclar s'en fut au jardin. Pensif, il erra lon^ temps par les allées, réfléchissant à ce qu'ils venaient de dire tous deux; il se trouva ridicule, et non moins elle. « Nous sommes des enfants », conclut-il.
Au bout de peu de jours, Régina fut rétablie, 'éprit ses habitudes campagnardes, courut vers le )arc, à nouveau fit des moissons de fleurs, joua, les heures, au bord de l'eau parmi les verdures lautes, les iris qu'elle adorait, les lianes inextricables de la rive, joyeuse d'un rien, du vol d'un nartin-pêcheur, d'une hirondelle poursuivant les iioucherons, des araignées d'eau, légères, minuscules causes d'immenses rides, du bourdonnement des longues libellules diaprées, venant frapper son /isage, en étourdies, aussi des roseaux mûrs, éclatant aux moindres friselis, en une neige étoilée.
Un soir, Patrice songeur était assis auprès de M'^*" Sandri, sous les étoiles qui miroitaient dans le ciel d'un bleu intense, comme des damasquinures luisant au canon d'acier d'une arme brunie. Elle, respectant sa rêverie, réfléchissait, ou plutôt s'oubliait dans le néant d'une heure de trêve.
228 REGL\A SANDRI
Sur un éclair furtif des yeux de Montclar, illuminés par quelque image passant en sa mémoire, quelque rêve, — un trouble subit capta Régina; elle ressentit comme une angoisse soudaine; un entraînement mêlé de crainte la saisit et la Vierge tendit ses deux mains à Fhomme.
Il comprit que le jour tant et si longtemps désiré, si passionnément attendu, était entin arrivé, il vit bien que toutes les résistances étaient i mortes cliez la femme, qui, décidément éveillée, subissait toutes les fatalités de son sexe, devenue enfin l'esclave de ses sensations, une tributaire de FAmour. La nature avait conduit la Vierge jusqu'au désir du sacrifice, l'avait apprêtée pour l'offrande passionnée.
Doucement, sans plus aucune brusquerie dans^ les gestes, Patrice entoura de ses bras la taille dej Régina, l'approcha de lui, tout près, tendrement^ Dans les bras de Montclar, prisonnière volontair rement, pénétrée de la chaleur de son corps, Régina sentit monter à ses yeux des larmes heureuses. Ainsi se résolvaient, d'un coup, toutes les émotions ressenties sans rien dire, les doutes e les craintes, les désirs contenus de la Vierge ouvrant les yeux à une foi nouvelle, faite femme la jeune fille, longtemps, dans la nuit étoilée, U tête appuyée, languissante, sur l'épaule de sor ami, pleura des larmes silencieuses, aveu du dor définitif qu'elle faisait d'elle à l'aimé.
Vers les lèvres de Patrice, elle tendit ses lèvres
RÉGINA SANURI 229
ontlées de baisers, de baisers qui s'affirmaient en )utes les formes du désir, — baisers qui eflleurent, -aintifs, comme pour se reprendre, — baisers înls, pénétrants, où se fondent deux bouebes. La DÏtrine de Hégina se soulevait en des spasmes; 38 rougeurs, derniers vestiges des pudeurs lortes, empourprèrent sa face; un brouillard Dila ses yeux, tandis que devenait moite son front ms l'angoisse heureuse — de plus en plus forte - dont elle était étreinte.
i Patrice la guettait, attentif à ces symptômes,
»yeux de la prochaine réalisation de ses désirs;
n'essayait de rien tenter qui pût éveiller les
aintes de Régina; il la laissait s'appuyer plus
•rt contre lui; heureux, il recueil lait son abandon
3 plus en plus complet, sans qu'un geste hâtif,
ivélateur de réalités trop précises, des désirs
timédiats, ne vînt précipiter l'issue : il eût
.'aint de rompre le charme, d'effrayer l'amou-
îuse dont il connaissait dès longtemps les sus-
Bptibilités, les inlinies nuances de délicatesse.
Elle soupira, puis dit :
— C'est de la folie, de s'aimer de cette façon î
— Eh bien, aimons-nous du grand amour!
.égina!
— Patrice !
Sa gorge s'élevait et s'abaissait vivement, sous agitation qui s'emparait d'elle. Il devenait presant, de la fièvre en ses paroles et ses caresses.
— Résina, veux-tu? Dis, veux-tu?
— Je n'ose
Était-ce le dernier mot du long offertoire artiste de cette messe d'amour? — Montclar sentait Régina palpitante, il l'enleva dans ses bras, courut avec ce joli fardeau jusqu'à la maison^ monta l'étage, entra dans la chambre de la jeune fille, la déposa sur son lit.
Là, en tremblant, il se mit à la dévêtir, dégran faut un à un les vêtements, avec des maladresse* hâtives, dont elle ne s'apercevait pas; ses maine tremblantes embrouillaient les lacets, les arrachaient plutôt qu'elles ne les dénouaient. Bientôti les légers vêtements tombés, en sa joliesse, is splendide nudité de la Yierge émergea des étoffei éparses. '
Régina semblait, à présent, ne s'apercevoir dt rien. Les yeux grands ouverts, dilatés, sans piu^ faire un geste, insensible, lant une extase, céré brale sans doule, mais autre eucore, la dominait terrassait son corps toujours inviolé, on eût di une statue horizontale. |
Penché sur le lit, les prunelles ardentes Patrice adorait ce beau corps jeune et liliaJ mince, et frêle, sans maigreur, harmonieux e: toutes ses lignes comme les différents accord d'une symphonie merveilleuse de la chair. Sç mains parcouraient les membres délicats, frôlaie^ doucement les formes, effleuraient les blaricheuj rosées, de caresses légères, de flatteries précipitée! énervantes; de place en place, se succédaienj
Qorbidesse, puis folie, les vibrations; Patrice longeait qu'en cette Vierge, pour lui, à cette heure ile joie, résidaient les plus rayonnantes merveilles; et il en adorait les mystères de ses baisers [iperdus. Aux yeux, aux lèvres, au cou, les lèvres le Patrice se fixaient tour à tour, sa bouche parcourait cette beauté gisant, pâle et ardente, sur la iouchc, bientôt nuptiale, ainsi qu'une déesse nue lur un autel.
j Peut-être parce qu'il n'avait point choisi l'heure, fette heure sonnait — enfin — quand ses désirs liaient le plus exaspérés; et coïncidait avec leurs suprêmes flèches, la décisive reddition de la ivlerge, intluencée peut-être par ses ardentes ;onvoitises, attirantes jusqu'au vertige dans une i-hute ou une assomption.
i Régina restait sans mouvement; son bonheur, |es battements de son cœur et les tressaillements lie sa chair provenaient moins encore des caresses pie Patrice et de ses baisers, que de prévoir sa /'leur bientôt conquise et de l'inquiétude des élicités nouvelles. Son insensibilité du moment 'enait de ce que le présent était pour elle, aboli, i{uerien n'existait plus pour elle hors de l'attente, I— les dernières résistances vaincues,, les nerfs î-îxaltés dans la sensuelle ardeur du désir victorieux, et qui tendait l'arc emprunté et divin de l^'Amour.
Elle fut entre les mains de l'homme, soumise [îomme une petite enfant docile et malade qu'on
soigne, qu'on tourne, retourne dans son lit, el qui n'aurait même pas la force de résister; elle! n'eut qu'un soupir plus accentué, quand elle sentit — enfin — qu'elle était femme.
Alors Montclar — qui n'avait osé rien qu'au temps voulu — dans la griserie et l'apaisemenl du but adorable, retrouva des phrases, des mots d'amour, des gestes de la vingtième année. Il fut jeune, facticement peut-être, mais sans que cette nouvelle femme pût se douter, une minute, dur peu de fausseté. Le poète, une fois encore, renaissait en lui, le Montclar de jadis, le soupiran timide qui avait élevé, pas même encore au seui^ de la vingtième année, ses désirs à l'amour d'une Etoile jusqu'à une déception quasi mortelle Renaissait aussi en Patrice, l'autre amoureux qui s'était rué, jadis, en un amour insensé, vcr^ une femme — sa femme — qu'il avait ci capable de panser ses blessures.
Tout l'amour d'autrefois renaissait en se paroles câlines : et s'échappaient, d'entre le frissoi de ses lèvres énamourées, des mots qui étaien encore des baisers, des paroles de reconnaissance de fièvre, des paroles comme rayonnantes de ten dresse exaltée, succédant aux caresses lentes, — | créatrices.
Or, ravie, elle regardait Patrice avec amour] de ses beaux yeux noirs, indiciblement câlins ej enflammés, brûlants et doux. L'homme et 1; femme — des heures — restèrent aux côtés Fui
RÉGINA SANDIU 233
de l'autre, se caressant, s'embrassant, par moments, s'étreignant, balbutiant des riens. Apaisés, ils se faisaient de tendres confidences, s'avouaient — elle, avec un entière franchise, lui, non sans réticences — leurs sentiments, les phases de leur amour naissant, maintenant réalisé. Régina disait à Patrice, avec d'enfantines expressions de fillette croyante lors de ses premières confessions, les ' longs troubles par oii elle était passée, la souffrance éprouvée du désir mêlé de crainte, sa peur enfin de n'être point suffisamment aimée. Il la 'rassurait, gentil, dans une mise en œuvre de ! toutes les séductions de sa tendresse, où se glis- ' sait peut-être déjà un peu d'étude, la préoccupation de la persuader qu'il l'adorait — seule — iéperdûment, et pour toujours.
XVIÏI
'Il
Au matin, les persiennes ouvertes laissaient le soleil inonder la chambre ; malgré cette clarté répandue, Régina s'éveilla fort tard ; et elle vit qu'elle était seule.
Elle se sentait très lasse, courbaturée ; une immense fatigue lui donnait la paresse de se lever. Alors, en sa pensée, défilèrent une à une les scènes de la veille ; elle se vit, durant le jouFj après avoir un peu travaillé avec Montclar, allanti chercher, en une excursion lente et rêveuse, quel-i que fraiclieur dans les arbres du parc, aux bordsi aimés du fleuve ; elle se remémora ses longues stations aux endroits qu'elle préférait, ses amusements puérils, coupés de songeries voluptueuses ; puis le dîner pendant lequel elle avait causé beaucoup, amusant le Maître de ses reparties, de ses phrases clownesques. Elle se rendait bienl compte qu'elle s'était énervée un peu, se rappela,}
REGINA SANDRI 23r>
lalgré SCS mois blagueurs, Tenvie de pleurer qui mciain Tavait prise, sans qu'elle en put trouver , raison ; elle se revit, dans la soirée, aupiès de ontclar, repassa toutes les idées qu'elle avait les, les sensations qui, peu à peu, l'avaient vrée, et tout ce qui s'en était suivi, la volupté es lèvres échangée, enfin, la possession abso- 16, — après, la causerie débordante de joie. ' Bjentôt, renouvelée, sa pensée vraie, à cette linute du réveil, se fit jour en un cri ironique : j — C'est tout cela î Les hommes sont-ils bêles ! » llle était peignée à présent, ennuyée plutôt, et n peu honteuse de ses souvenirs. Des détails la boquaient, maintenant ; leur vulgarité venait à L traverse du jolie rêve qu'elle eût voulu réaliîr — sans disparate.
! « — Avec tout cela — se dit-elle — c'en est ni de mon ignorance. » Dans son mépris d'une liose matérielle qu'elle dominait de tout son sprit, elle songeait cela, plus crûment, sans périhrase ; elle n'attachait du reste pas trop d'impormce au fait physique ; elle en mesurait seulelent, très froide, les conséquences morales, qu'elle était autrefois figurées immenses, et qui lui appaaissaient alors en leurs réelles proportions, sans utres effets que ceux qu'elle provoquerait par on attitude future.
t Aussi se répondit-elle à elle-même, dans une ésignation qu'aidait sa liberté d'esprit, — se appelant des mots de Monlclar, à sa première
visite, alors qu'il ne la savait pas encore et qu'elle ne s'était point à lui découverte :
— Enfin ! puisque c'était^nécessaire.
La nature réelle de Régina, double, repren le dessus ; l'androgyne réapparaissait, après u heure d'emballement sexuel. Passée la crise <|l féminité développée par la continuelle compagnM de Montclar, bientôt s'était éteinte la flamme sou| la froideur naturelle de l'être mixte. L'illusioi s'était déjà lassée ; assouvie la chair, l'androgyni ressentait, à présent, le mépris de la faiblesse de 1| femme. L'esprit reprenait son empire, répudian les souvenirs de la veille, comme on chasse fimag d'un acte dont on avait espéré un grand plaisiij €t qui laisse, après l'accomplissement, uneimpres sion pénible, d'autant qu'on se l'était figuré plu exquis.
Pour Montclar, depuis son réveil assez matinal il errait à travers le parc. Il n'avait pu échappai lui non plus, à la tristesse qui suit les lendemain de fête ; ses réflexions intimes étaient loin, certes des triomphants épithalames de l'amant heureu qui, la veille, avait su retrouver la fougue de s jeunesse, qui avait serti son désir de chantante et charmeuses paroles ; après la joie du momen le but atteint, la Chimère avait perdu ses ailes et elle rampait en des contorsions mille foi revues.
« — L'amante n'était après tout qu'une femm comme toutes les autres. Du plaisir !... Ou
lertcs! — pensait Patrice — c'était une vierge ; oute autre nouveauté m'aurait donné le même égal, comme du raisin au mois de février. Puis, !u'est-ce donc, le plaisir ? »
Il était mécv>ntent, fâché, se reprochait au fond, ans oser se formuler à lui-même son regret qui tait presque un remords, la réalisation de ses ongs désirs, sentant bien qu'il n'aimait pas assez l)Our que son amour fût durable, effrayé, à cause 'le cet aveu intérieur, de la responsabilité — de- 'oir moral — que sa conduite envers Régina lui iréait dorénavant.
Un retour s'opérait en lui comme en M"" Sandri ; afin du rêve né de leur mutuelle exaltation amelait en Montclar la même déception qu'éprouvait a jeune fille, avec, en plus, l'expérience scepique des hommes qui ont trop vécu pour pouvoir ie leurrer sincèrement, hors les rai'es minutes, rop courtes, d'illusion de retour; à ces viveurs à )utrance elles reviennent à temps pour amener les rréparables déceptions, — les rendre définitives.
Et c'était là le résultat fatal, le dénouement inliqué pour lui du poème vivant dont tous deux iivaient été les acteurs; chez l'un et l'autre par l'amitié, par la vie commune, s'étaient dégagés ^es contraires de leurs natures, au détriment de leur personnelle duplicité; ils s'étaient dédoublés an moment, chacun avait prêté à l'autre, pour se "î^essaisir à nouveau, — chacun étant, normalement, androgyne, complet, à lui seul.
238 RÉGINA SANDBI
Montclar songea qu'elle devait sans doute ètse réveillée, et il monla, pour la surprendre, àéciiii malgré sa désillusion, à la tromper, à se parer di^ sentiment, ne voulant pas lui sembler ingrat. H senlait bien qu'il n'était plus l'amoureux de là veille, il sentait revenir en lui l'ancien homme.' le misanthrope et le misogyne d'autrefois, avanl sa dernière pièce, La Zerbi, avant la rencontB^ des deux androgynes.
— Ah ! tu es éveillée ! — fit-il assez froidement en entrant dans la chambre où paressait Réginr toujours couchée, les bras nus abandonnés surii courte-pointe, le buste hors des draps, les seii^ pointant, rosés, sous la mousseline. I
~ Comme tu vois ! — fit-elle simplement.
— Tu vas bien ? |
— Bon, tu me croyais donc semblable à unq petite grisette qui geindra pendant toute une s€i maille parce qu'un passant, la veille, a cueilli 1( lys qui fleurissait à sa fenêtre ? É
— Tu as de la langue, ce matin! ;!
— Dame, l'esprit vient aux filles quand elle! ont perdu leur capital, dit-on.
— Laisse-moi au moins t'embrasser!
— Ah ! tu y penses enfin, ami !
— Oui, j'aurais dû le faire tout de suite ei entrant... Mais nous causons, nous causons...
Ils s'embrassèrent amicalement, sans effusi toutefois, tels que de gentils époux, mais depui longtemps accoutumés à de journalières caress
Ititôt encore comme des amis qui, durant des Qnées, n'ont cesse de se témoigner leurairection, e se prodiguer des marques d'intime camaraerie, sans conséquence. Peut-être leur longue pmmunauté d'impressions, leur communion itellectuelle depuis une année, les avaient-elles menés à ce point que leur manquait seule la ossession mutuelle passionnée ; ils s'étaient 3nnus à fond depuis des mois déjà, et, quand ils jurent mêlé leurs désirs, ils s'apercéVaient qu'ils 'avaient plus rien à découvrir l'un et Fautre, et ue tout le mystère était mort, tué par la satisiction ultime : rien de nouveau l'un pour l'autre e restait à conquérir sur son adversaire.
— A propos de capital, — dit Régina, — je ne ai plus celui-là, et il va falloir que je m'en jrouve un autre, dans l'Art.
— Je t'y aiderai.
— Naturellement.
Il la contemplait sans rien dire. Enfin :
— Régina, mon adorée, as-tu besoin de quelque hose?
— Pourquoi aurais-je besoin de quelque chose? ihl je comprends! Tu me crois toujours une emmeletle.
Elle enleva prestement sa chemise, sauta toute luesurle parquet ;fîère d'elle-même, elle marcha [ans la grande lumière du jour, face au soleil. I — Gela se voit-il ? demanda-t-elle railleuse, die qui n'aimait pas la raillerie.
— Mais non.
— Patrice, ceux-là qui diront maintenant qui je suis ta maîtresse, n'auront plus tort. Au moins,' ça les empêchera de mentir.
— Quel joli grand gamin brun tu fais ! — s'écria' Montclar touché d'une admiration d'artiste devanti de la beauté, pour ce corps élégant, si preste et' si blanc, avec des fins détails. |
Elle venait vers lui, elle appuya tout son corps^ contre le sien. !
— M'aimes-tu toujours? fît-elle.
— Oui, Régina, la bien nommée, tu règnes sur mes sens. l
— Et sur ton cœur ?
— Et sur mon cœur.
Elle le serra contre sa poitrine, et elle le baisa
sur la bouche avec ardeur; au dedans pourtant, elle était froide, mais le même souci la poussa^ qui avait conduit Montclar à feindre, celui de ne point peiner, par une volte trop brutale en sai franchise, l'homme qu'elle pensait aimer encore] sincèrement; elle ne voulait pas blesser en soii orgueil le Maître qu'elle admirait; — elle eu' souffert de froisser l'amical compagnon qu l'avait adoptée.
En Régina Sandri, dès lors, ne demeurait pld que l'artiste et l'androgyne; elle avait passé pa un état transitoire et savait maintenant se rendr» un compte exact de ce qu'elle avait subi, môme de l'avenir qu'elle avait entrevu et doa
REGIXA SANDRI 241
llo ne voiilail à aucun prix. Elle ne consentait
oint à riiabiluJe de l'acte une fois commis, ne
je sentait point capable de devenir la servante
es exigences sensuelles d'un homme ; tout son
tre se révoltait à la pensée de perpétuer indélini-
lent un acte excusable - — pensait-elle — pour
jes êtres qui peuvent, d'un voile d'amour sincère,,
in cacher les vulgarités par une amoureuse et
instante complicité, mais sans excuse hors de
amour entier qu'elle ne pouvait ressentir et
uVlle jugeait en androgyne, sans indulgence.
Montclar, à son tour, embrassa Régina, et de
nême, c'était le geste voulu, appris, ce geste
Lccordé par lui à tant de femmes; aujourd'hui, il
e reconnaissait, se regardait agir comme cela
ui arrivait dans toutes les situations de la vie,
andis que, depuis quelques jours, la veille sur-
out, il avait désiré Régina, avait subi des incons-
•iences, des rappels, de sentimenis de jadis, de
;ia jeunesse, qu'il avait un moment cru revivre,
m écoutant chanter en lui l'hymne de poésie
imoureuse que lui soufflaient les sens.
Chez Patrice et chez Régina, maintenant l'âme levait être absente de tous les rapports qui ne seraient pas de l'amitié pure; Régina ajouterait à îette^amitié l'admiration, restée intacte, du génie p'elle aimait, dont elle était imprégnée. Ainsi Montclar et la jeune femme se jouèrent la comédie pendant le jour qui suivit; ils s'avouèrent l'un 1 l'autre leur ravissement; mais leur passion déjà
se mourait, de sorte que chacun redoutait Tautrîet repoussait l'aveu, dans la crainte de se meurtrir par une subite franchise.
Toute la journée, sans velléité de travail, ib vaguèrent ensemble, anxieux de leurs rôles.
Le soir, ils poussèrent plus loin la comédie, sel couchèrent en jouant aux mille puérilités galantes, chacun voulant exciter l'autre, et s'exalter lui-| même, dans l'espoir d'arriver à l'apparence de lai vérité tout à l'heure, quand il faudrait recommen-| cer le pèlerinage passionné. Us se possédèrent, en effet, fougueusement, s'aimèrent, ou, du moins, se donnèrent des preuves de désir; et pourtant, tous, deux sentaient de toutes ces choses s'augmenteri leur désillusion, sans que chacun voulût rien en laisser paraître aux yeux de l'autre.
Ce n'était plus, pour Montclar, la volupté de Is^ nuit de la veille, le bonheur où se noient les doutes, oii, pour un moment, l'homme affolé dépouille tout scepticisme; Régina ne vibrait pluî dans l'attente de l'amour; sa fleur déclose n'aspi-; rait point à un contact pour elle sans charme désormais, puisqu'elle en savait la valeur brutale.
Tous deux agissaient, mus par les nerfs, comme des machines impressionnées par la vitesse acquise; mais chacun, à part soi, contemplai: les actes qu'enregistrait l'esprit en éveil. '
Le soir, ils voulurent s'aimer et il s'aimèrent mais, malgré leur intention de mutuelle hypoi crisie, leur désillusion à chacun fut des pluj
KEGINA SANDIU 243
îomplolcs. Ce n'était plus, dans la voluplé, l'oubli ic la veille; ils agissaient comme machinalement, rendant que l'esprit aux aguels contemplait leurs icles.
Pour Montclar — en qui demeurait sans cesse 'observateur — l'expérience était faite à présent, ît elle donnait des résultats certains. Lui et elle le s'aimeraient jamais d'amour, — passionnément li sensuellement. Il avait pu désirer le corps 3légant, fin, androgyne, de Régina; mais ce corps ^tait adéquat au cerveau de la femme par son indj'ogynéité, et jamais avec son amie il n'aurait e plaisir qu'il ressentait avec des créatures impar- 'ailes au point de vue intellectuel, sanscérébralité, nais femmes jusqu'au plus petit détail de leur jpersonne physique, de ces êtres qui, surpassant du tout au tout en cela cette admirable Régina, sentaient la femme, avaient les rosseries et les roiiblaidises de l'espèce.
Ilégina, elle, se jetait, ce soir-là, dans le plaisir par volonté, essayant d'y mettre la passion, mais iQ'y parvenant point, puisqu'elle était absente de son àme; elle s'accordait furieusement, mais le front glacé, avec Fart inné d'une trompeuse délicate, — ses sens à peine remués, malgré sa ^recherche d'une croyance qui se refusait à demeurei' en elle.
Cependant, Régina lutta contre ce qu'elle croyait une faiblesse; elle refusait de s'avouer sitôt désillusionnée. Il était invraisemblable que
le plaisir lui parût déjà fastidieux, que la volup la laissât presque froide; c'était impossible qu'après tant de luttes pour Tamour, elle se trouvât de nouveau rebelle à la sensation du plaisir. Elle analysait toutes les phases , notait la brièveté de sa brûlure physique, de la vibration courte qui la laissait sans la plus petite secousse, insatisfaite et plutôt lasse, triste mortellement de ce qu'elle se jugeait unique, pensant qu'elle était décidément incomplète, inférieure en cela à ses pareilles Le plaisir lui faisait honte, bien qu'elle cherchât à se monter au diapason voluptueux; ses efforts mêmes la laissaient retomber en une torpeur invincible, lui inspiraient un dégoût de la vio; des sentiments d'amertume la poignaient, qui lui laissaient un grand désespoir de son impuissance au bonheur, tant célébré par d'autres.
Or, elle continuait à cacher soigneusement toute cette désillusion à son ami, par amourpropre, dans une sorte de respect humain, de honte de se croire si différente, si sensuellement dispa rate; aussi par crainte qu'il ne l'appelât encoro (( androgyne ».
Et, au fond, dans les commencements, eH^ fut grandement mortifiée de nY'tre point femrni davantage.
Régina s'était reprise toute, et n'osait pourtant révéler à Montclar son indifférence revenue. Le Iplaisir, sous les caresses de Patrice, n'existait (presque plus, et s'augmentait, chaque joui', la sensation pénible du premier lendemain. Comme elle gardait son esprit intact, spectateur des actes, {comme rien ne venait la troubler, alors môme qu'elle semblait se donner toute, elle s'aperçut iclairement, au bout de peu de jours, que son ami In'éprouvait de sa possession renouvelée qu'une satisfaction de pure sensualité, celle qu'il aurait eue vis-à-vis d'une fille de hasard quelconque, dont il se serait servi, sans que son abandon eût aucun charme personnel, caractéristique, pour l'attirer.
Effectivement, Montclar semblait un mari, accoutumé à dormir à côté d'une épouse connue, de qui rien n'est attendu que le plaisir habituel, pareil
246 REGINA SANDUl
depuis des années; on eût dit queMontclar n'ava^ rien de plus à connaître de son amie que ce qu'il en avait obtenu, qu'il n'était plus possible à l'un ni à l'autre de trouver l'inédite caresse, le baiser qui allèche et retient, renouvelé, le môme, toujours différent parl'oiïrande habile, la recherche rafhnée, enfin, des amants restés amoureux l'un de l'autre.
Cette constatation froissait Régina en ce qui lui restait de féminin, l'amour-propre, l'orgueil de son sexe; elle était obligée pourtant de se rendre à Tévidence d'où elle avait dû conclure, supérieurement clairvoyante, au délaissement sensuel de Montclar. — Qui sait? les lassitudes?
La jeune femme se disait, en sa connaissances de son ami, qu'elle avait dès longtemps étudié, dont elle savait dénuder la pensée vraie, parfois avant même qu'il l'eût à son esprit nettement formulée :
« ... Il y aurait à ma place une autre femme, qui saurait le tenter, fût-elle âgée déjà, sans beauté vraie, mais avec un grain de cette perversité pi^ mentée, il n'hésiterait point entre elle et mQi|| s'il en trouvait le moyen, ce serait elle qui serait sa camarade de. nuit... »
Un grand dépit, — un reste de sa féminité in-j complète, — une colère orgueilleuse la prenait à cette pensée; des regrets s'emparaient d'elle, etJ volontiers, elle eût pleuré de regret du don qu elle avait fait à Patrice de son corps lilial impolluéj elle songeait, spectatrice rageuse, au peu de cas
RlîlCLXA SANDRI 247
l^u'il faisait trdle : « Celait bien la |>einc, vrailOienl, (le lui donner ma beauté neuve ».
^lais, bientôt, elle se résigna; et se redit, plus Laid, la colère éteinte de sa première déception l'amour : « Après tout, c'était nécessaire, il me l'affirmait autrefois; et ne valait-il pas mieux que ce fût lui qu'un autre que je n'eusse pas aimé, môme comme je l'aimerai lui, toujours, d'amitié jprofonde? » — Régina voulut réagir contre le dé- Ipit, elle se précipita dans l'amour matériel, voulut jlenter d'attacher a elle Montclar par le plaisir, (s'efforça de jouer près de lui la passionnée, mettant k cette feinte, qu'elle eût voulue sincère, tout 'son génie, cherchant à se monter elle-même, jCêvant d'atteindre la volupté, à défaut de l'amour vrai.
' Elle singéniait à l'invention des chatteries câlines, s'épuisait aux grandes et petites fantaisies amoureuses. Elle parvint, à force de talent, tant !3lle mettait d'apparente chaleur à ses imaginations [e gourmande voluptueuse, à abuser Montclar pendant un peu de temps. Lui-même dut s'enthousiasmer, il mit toutes ses forces à rester au diapason que lui imposait sa maîtresse; il se disait, se rappelant son opinion ancienne : l « Eh bien, elle y est arrivée; il ne s'agit vraiment que de les faire goûter au plaisir, pour déchaîner en elles la furie des sens; elles ne sont pas longues à ne plus faire la petite bouche! La [voilà lâchée ! Il ne s'agit que de les faire mordre
à la pomme pour qu'elles grimpent au pommier avec furie! » Mais il avait un trop clair regard pour ne pas s'apercevoir enfin de la comédie jouée, par Régina : il s'en doula, puis il la vit peu à peu défaillir dans son rôle, changer malgré elle, et il observa aussi que, malgré tous ses efforts pour le tromper, elle était lassée. Avant peu, elle s'arrêterait d'elle-même, à regret, mais écœurée d'un amour auquel elle se croyait tenue.
Une nuit, exprès, Montclar éreinta son amie dé plaisirs, puis, le lendemain, après le déjeuner, il lui dit : (( Régina, tu es bien fatiguée! » en fixant ses yeux sur les siens :
— Moi? Mais non.
— Si! tu es fatiguée.
— Cela se voit donc?
— Oui.
— Eh bien! fit-elle en haussant les épaules, c'est qu'au bal d'amour nous avons trop dansé.
— Pas du tout.
— Alors, quoi?
— Il y a une raison.
— Laquelle?
— Tu ne m'aimes pas. M
— Oh! tu es un ingrat! Il me semble que jt me donne à toi comme une femme qui aime.
— Tu te donnes à moi sans doute, mais pourquoi me jouer une pareille comédie?
— Ah! tu as vu cela? dit-elle en le fixant efParée, un peu de sa clairvoyance.
HÉGINA SANDHI 240
— J'ai mis peut-être trop de lemps à m'en aperevoir; mais je le sais à présent, je l'ai bien vu.
— Peut-être as-tu raison.
— Pas (le demi-aveu, Régina.
Elle se leva, et elle dit, avec un peu d'empor-
îment :
— Eh bien! oui, Patrice, cela m'ennuie. Je aime, et je ne parviens point à te désirer. Je admire tant, vois-tu, j'ai toujours près de toi |idée de ton génie, et celte idée-là tue toute senation physique, de moi à toi; tu me laisses Iroide, ton corps n'est pour moi que la forme isible oi^i s'incarne ton âme! Pour moi tu n'es as un homme, tant tressaille mon âme d'admiation pour ta pensée! Tu avais raison, Patrice, p suis androgyne!... Je sais bien qu'il y a des smmes chez qui l'admiration emporte le désir, hez qui le talent éveille les sensualités; celles-là iment, furieusement charnelles, des artistes, des 'Oètes célèbres, des soldats glorieux ; elles éprouent en leurs bras des jouissances qu'elles croient ublimes. Moi, je ne peux pas sentir ainsi, je ne uis pas femme, non plus, de ce côté! — Ces emmes-là éprouvent d'indicibles joies à dominer eux qui dominent, elles couchent avec la gloire, •arce qu'elles ne comprennent que celle qui leur st soumise! Je t'admire. Maître, et je ne te ésire pas! Tu es mon dieu, Patrice, et je ne eux comprendre qu'un dieu se donne à une lortelle ! Patrice, quand tu t'emportes, que lu
2o0 REGINA SANDRI
me prends en ton amour charnel, je crois con sentir à ton abaissement, et cela me révolte. D te voir, soumis à de telles bassesses, comme lei autres, cela me navre. Yous voir en de tellei postures, à tels moment, me fait murmurer a^ fond 'de moi : (( C'est donc là celui que j'adiïûr| si haut parmi les hommes? Est-ce donc vraimep le Maître?... )^
Montclar regardait à présent Régina, l'écoulai comme si la jeune fille était une prophélesse ins pirée, incarnatrice de l'Idéal exprimé. 11 comprj la grandeur de son âme, fut saisi d\ine surprii^ qu'il n'avait jamais éprouvée en face d'une aul» femme, devant cette manifestation d'une si (^ rieuse intelligence.
Sans aucun effort, elle s'exprimait avec uni éloquence spontanée, sans recherche, parce qu'eH lisait clairement en elle la haute expression de ^ pensée.
Montclar jouit d'elle davantage en cette minut(j admirant à son tour l'amie, mille fois au-dessi^ de l'amante ; il en eut une volupté immense, plif haute mille fois que toutes les sensuelles joiej Son entière intellectualité s'épanouissait, caressé des belles paroles de l'amie, non plus l'amie-j amante, ensemble que faussement il avait espéaj découvrir, qui n'existait point en Régina, — mal de la grande amie, intellectuelle, que seule el contenait tout entière.
Régina Sandri continuait :
UÉGINA SANDRI 251
— Mais loi non plus, Patrice, tu ne m'aimes is. Je ne suis pas la Femme, tu le sais, je ne lis pas une femme pour toi. Tant que tu ne l'avais pas eue, tu désirais mon corps comme 1 désire l'inconnu, et puis, sois franc, c'était la eur ignorée qui te tentait; être le premier à resirer un lys séduisait ton être blasé; mais après...
Et comme il esquissait un geste de dénégation :
— Pourquoi nous mentir, puisque nous nous )mmes devinés? Nous nous sommes trompés, oilà tout. Tu n'as môme plus eu presque envie e moi, dès le lendemain du jour oi^i je me donnai )ut entière. Toi aussi, de Régina tu es désilluonné! Oh! tu trouves beau mon corps, mais est la pureté de la forme, la Beauté esthétique lîule, que tu admires en moi. 11 reste froid à tes égards, ne parle plus à tes sens, ne le nie pas, iest là le corps d'une chétive maigriote; et s'il ^ait je ne sais quoi de plus féminin et pervers, il \\ plairait davantage. Il ne t'est pas possible de 'le voir femme, tu me connais androgyne, de lème que je te vois, toi-même, Patrice, mon (aître.
— Pour analyser si bien les choses, lu n'as imais eu d'amour pour moi, Régina.
— Oui, j'ai joué avec toi au jeu d'amour; un loment pourtant, avant l'oiïrande, je me suis entie un peu femme. Je te voulais par dépit, par ne sorte d'orgueil qui n'était peut-être qu'une )tle vanité. Tout cela se passait en mon imagi-
notion, et c'étaient de faux désirs. Nous nou^ sommes trompés.
— Eh bien, oui, fit Montclar, avouons-le, nouf nous sommes trompés! Mais ne le regretton: pas : il le fallait, Régina, c'était fatal et néces
saire. -
— Oui, nous n'étions faits que pour être de
amis.
— C'est cela, restons très amis. Seulement nous connaissons nos corps, à. présent, autan que nos âmes, et c'est un bien pour l'avenir... L projet que nous avions, folie! Tu es mon élève ma fille, tu es une artiste, pas plus. Et c'est asse?
A l'improviste, Sanard, qui connaissait le lie
de retraite de Régina et de Patrice, se présent
lustement ce soir-là, après cette explication entï
Montclar et M'^^ Sandii. Il n'avait reçu aucun
nouvelle d'eux, aucun petit mot de l'auteur, e
Finquiétude mordant le commerçant madré,
voulut tout de suite savoir la vérité sur les rel
tions de l'homme et de la femme ; il les examir
Tun et l'autre, curieux de savoir si ses prédi
tions s'étaient réalisées. — S'il était venu
veille, il aurait surpris chez eux une grande 1^
situde, et il aurait désespéré de sa pièce : ma
le maître et l'élève étaient rayonnants, car ]
savaient à présent le seul but qu'ensemble i
devaient poursuivre. Régina surtout était he
reuse de ne plus avoir envers Patrice un rôle
REGLNA SANDRI 253
;nir, do pouvoir penser librement, comme autre- )is, sans avoir rien à feindre. Sanard, a cet air ieureux de chacun, sans hésitation-, put se dire : Le travail doit marcher ».
I Sanard insinua qu'il entendrait volontiers quelues scènes de la nouvelle pièce. Montclar parut imbarrassé; il cherchait môme un prétexte à mvoyer le directeur de théâtre ; mais Régina rit les devants, affirma qu'ils étaient prêts à tilisfaire sa curiosité.
Régina commença.
Il n'y avait pas grand'chose de fait jusqu'à [résenl. Or, elle stupéfia Montclar, car die dit 3 qu'elle savait, combla les lacunes du dialogue, Dmposant ce qui n'était encore qu'un informe lanuscrit d'auteur; son jeu fut plus savant encore ae dans sa première création : La Zerbi. Ses lestes plus souples; les intentions du dialogue ointaient sous ses moindres indications ; les tuations étaient établies : Lili^ déjà, vivait en
ie tout entière.
Sanard était ravi.
— Boni Je m'étais trompé du tout au tout, — t-il, vous rassurez complètement le visiteur itéressé.
i ^— Pourquoi ça ? demanda Patrice.
[ — Je me figurais que tous deux, en venant à i campagne, vous alliez filer le parfait amour,
t qu'eu rentrant à Paris il n'y aurait rien de fait;
avais peur.
— Et vous l'avouez! insinua M"^ Sandri... Vol voyez le contraire! répliqua-t-elle en riant.
Montclar pensait : « Allons, devenir femme, n'a pas été un mal pour elle ». Ils gardèrent Sanard jusqu'au dernier train qui passait à la petite gare, située à un quart d'heure de la maisonnette.
Le lendemain, dès le matin, Régina entendill l'appel de Montclar. Elle alla aussitôt le retrouveii au salon, où il se trouvait. Elle lui tendit sa jouey et il Tembrassa là, sans tenter d'atteindre le lèvres.
— Ce n'est pas tout ça, Maître, il s'agit di rattraper le temps perdu.
— Tu as raison. Nous n'avons pas travaillé; i faut nous mettre à la besogne.
— Oui, travaille. Depuis que nous ne nou occupons plus que d'amour, il me semble que ti es amoindri., que tu n'es plus qu'un homme parei aux autres. Et moi, je veux t'admirer, te trouve dissemblable, car c'est le vrai Montclar quej'aime
Elle prononça ces paroles avec exaltation ; c'étai bien Tanciennc Régina Sandri qui reparaissai mais agrandie, avec une valeur nouvelle.
— Et cela ne m'est possible — continua-t-ell — que lorsque je te regarde comme un maître comme l'ami qui daigne m'aimer. Les rare hommes comme toi, je ne les vois pas amants.
— Allons ! je suis bien l'exclu de tes sens. D tes sens?... Tu n'en as pas — ajouta-t-ilen corr
i^eant sa phrase, — ta nature est trop aiidrogyne. Le jour même, ils recommencèrent à travailler, 3omme jadis, avec l'ardeur d'autrefois; — le soir, Lous deux un peu las, ils regagnèrent chacun leur :hamhre, Montclar se disant : <( Enfin, je vais Jonc pouvoir dormir seul ! et bien ! » Hégina, avec kl même pensée glissée dans son lit, ferma les yeux bientôt, en un sommeil profond et léger, son sommeil déjeune fille. — Et le lendemain la retrouva fraîche, toute renouvelée, sans les lassitudes des matins précédents.
La visite de Sanard fut, pour Patrice et Régim Sandri, le stimulant qui devait rompre entre eu: toute gêne ; vis-à-vis d'eux le directeur avait joué sans le savoir, le rôle de Celui — deux ex ma china — qui vient, en temps voulu, remettre ei juste place les êtres et les choses.
Le maître et Félève s'élaient retrouvés, devan les artistes renaissants, sauvés désormais de Tes clavage charnel ; s'enfuyaient dans le passé le fantômes des faux amants, douloureux de leu impuissance à l'amour vrai, écœurés des liberli nages humiliants entre eux. Radieux de l'inspira tion retrouvée, le dramatui'ge créateur, Tinter prête vibrante d'émotion ressentie, s'étaién retrouvés, tous deux enthousiastes des idées, dei sentiments qu'ils devaient faire vivre.
Ils se remirent au travail avec la môme passioi qu'autrefois, alors que le maître et la jeune fiJl
UEGINA SANDRI 2U7
mêlaient joncontrés et mutuellement devinés puissants, alors qu'ils s'étaient unis en leur foi dans la Heauté.
Devant Sanard, Régina s'était haussée, durant son improvisation, plus haut encore qu'en son incarnation capricieuse et passionnée : La Zerbi. Elle s'était non moins grandie aux yeux de Montclar de toute l'imagination qu'elle avait montrée ; il voyait maintenant en elle une égale, lui, ^orgueilleux sceptique pour qui, jusqu'alors, la femme — même supérieui'e — n'était qu'un jouet capable, tout au plus, de traduction sensitive.
Il la jugeait, désormais, supérieure à toutes, — car il n'en connaissait pas une, paimi la foule des femmes qui lui avait inspiré ses caprices, ses enthousiasmes passés — aucune, fût-ce la grande cabotine, Dinah Samuel, capable d'atteindre si ihaut une pareille assomption artiste.
I Le désir s'était dissipé, à mesure que grandissait l'estime de Montclar pour Régina ; et, de toute iTadmiration que ressentait Régina pour le merveilleux dramaturge qui l'avait parfaite, leur amitié, sans plus aucun mélange, s'était accrue.
Elle l'aimait d'autant plus que s'efTaçait en lui l'amant passager, que les heures de voluptés s'estompaient, devenues lointaines, comme un souvenir pénible que d'heureux changements ont, peu à peu, lentement effacé.
Durant le jour, ils travaillaient tous les deax,
sans s'accorder de repos que ceux strictement nécessités par la fatigue. — Ils dînaient, après une courte promenade à travers le parc ; puis ils passaient ensemble encore une heure ou deux, parlant de cette clownesse passionnante, Lidu^ ou Lili.j Montclar commentait parfois les faits journaliers,! avec son esprit mordant, amusant Régina par sont dédain des choses publiques qu'il jugeait volontiers! une comique et crapuleuse pot-bouille. Aucunei arrière-pensée, plus aucun appétit sensuel entré eux ne venait jeter sa fausse note dans leui (( bonsoir » amical, empreint seulement d'une cor-' diale camaraderie. !
L'un des premiers jours de cette reprise de leurg studieuses séances, comme ils étaient las tous deux et se reposaient, heureux de leur journée hier remplie, du progrès de l'œuvre si longtemps inter rompue, Régina demandait à Patrice :
— Oh ! comment avons-nous pu cesser de tra-i vailler ! Tu es content, ce soir?
— Oui ! prononça-t-il en souriant, c'était un grain de folie qui nous était venu, — dans h vent !
Montclar songeait : « L'agréable existence ; unpareille amie est délicieuse et rare; il me sembh que je relève de maladie, qu'une convalescenc s'achève pour moi, et que je repars dans la vi avec des forces nouvelles ». Ironique, il ne man quait pas d'ajouter cette réflexion : « Oui, mais., pour arriver à la béatitude de la convalescence, \
lllait subir la fièvre... notre essai d'amour ». Il |Q arrivait à ne plus ressentir ses fougues périoiques ; il devenait chaste ; sans doute, il ne se lisait point illusion. Il eût douté de ses forces s'il vait fallu devoir prolonger, outre mesure, cette le de travail sans diversion, presque claustrale. il se rassurait, songeant que le moment approchait ù son œuvre nouvelle, Lili, serait née à la vie ramatique, oiila saison imminente les obligerait , regagner Paris.
Comme des forcenés, ils s'efforçaient de rattraper e temps perdu, que nul n'a pu jamais reprendre ; lu moins, eux, ils réparaient, en partie, leur perte |ui n'en était réellement pas une, — puisque Aégina était devenue femme, et qu'en elle avait çrandi l'artiste.
Régina, pendant ces derniers jours à la cam- Dagne, vécut d'une vie dont elle devait garder un durable souvenir ; Patrice était à elle tout entier, ^Ue possédait le Maître admiré, jouissait de son iamitié satisfaite. Elle-même se donnait à lui dans !ce qu'elle avait de plus pur, son âme, sa tendresse d'admirative amie.
Mais les paradis éternels ne sont point terrestres ; vient le moment où il faut en sortir, — tout rêve in a-t-il pas son réveil ? — et, si ce n'est plus l'ange à la flamboyante épée qui vous chasse, c'est le spectre des matérialités obligatoires, — ombre de
la vie.
Devant l'inévitable dénouement qu'elle voyait,
260 REGINA SANDUI
de jour en jour, s'approcher, la jeune femni sentait une immense tristesse la gagner, grandi sant à mesure que s'écoulaient les journées ; snii qu'elle en dît rien, la peine qu'elle éprouvait d ' leur changement d'existence prochain influait sur' ses façons d'êlre, donnaitune expression nouveli à sa physionomie ; ses yeux, par moments. voilaient d'une hrume mélancolique. Monte remarqua ce changement dont il ne devinait poin le motif; il osa — malgré l'appréhension (ju'i avait de quelque hizarrerie inquiète de Régin — lui demander la cause de cette nouvelle tria tesse.
— Qu'as-tu donc, amie? — interrogea-t-il ni jour; — qu'est-ce encore que ce chagrin qui t tourmente depuis quelques jours, et dont tu ne dis rien ?
— Tu ne l'as donc point deviné?
— Non.
— Oh ! c'est pour me le faire dire ! Mais, si j^ suis triste, c'est de penser qu'il va falloir quitte cette maison et ce grand jardin qui ont vu notr honheur à tous les deux, — de penser que ce ser; fini, les causeries au bord l'eau, nos prome nades, qu'ii va falloir être assommés là-bas — e elle montrait la direction de Paris — par des gen ennuyeux à force d'être aimables. Demain, le gentillesses bébêtes et les méchancetés envieuses ça me peine de quitter ce pays, oii nous avons ét( heureux l'un par l'autre.
RÉGINA SANDIU 261
Montclar la regardait, étonné, ne comprenant is tout à fait ce qu'il prit un inslant pour un vireAient, un retour subit de la, féminité chez •n amie. Régina lut sa pensée dans ses yeux, vit l'il élait prêt de se leurrer à nouveau.
— Oli! il ne faut pas te tromper, c'est du bon- 3ur de ces derniers jours que je veux parler; du Dnlieur venu de notre mutuelle franchise, de îlte amitié vraie — sans quoi que ce soit d'autre ae le sentiment si vif et si franc, d'affection 'ofonde i^randi en nous depuis que nous nous »mmes confesses l'un à l'autre, après les actes amour, et après la reconnaissance de notre •reur... Vois-tu, et j'en ai la mélancolie, Patrice, ) bonheur-là, je ne le retrouverai jamais plus!... mais plus!...
— Ne me crois-tu donc point capable d'être n ami toujours?
— Oui, je crois que tu garderas de l'amitié ourmoi, mais bientôt, à Paris, ce ne sera plus
même chose; tu ne seras pas, comme ici, tout itier à moi, tu auras tant de choses à faire, mt de gens à voir, que tu seras distrait, que je 3 te posséderai plus comme ce dernier mois Vicieux.
— Nous ne pouvons pourtant vivre éternelle- (.ent ici, Régina.
— Hélas non ! . . . Ah ! fit-elle, et sa voix devenait puloureuse, c'est le rêve qui se décolore, ou lutôt qui prend les teintes grises de la réalité...
262 REGINA Sx^NDRI
Mais du moins, ami, mon Maître, ajouta-t-ell d'une voix assurée, efforçons-nous de le garde bien haut, notre rêve^ qu'il ne perde rien de s beauté, au contact de la vie.
— Certainement.
— Ma nature ne me permet pas l'amour, l'ense velissement dans les baisers. Je suis incapable d donner autre chose que mon amitié. C'est don par ce sentiment que je dois vivre.
— Eh bien, nous vivrons, Régina.
— Tu ne seras donc pas celui qui se laiss séparer de son amie?
— Non.
— Tu le jures?
— Je le jure.
— J'avais besoin de ce serment avant de quitte ce pays. Il y a des hommes et des femmes qt vivent en Dieu, dans la contemplation d'un ôtr qu'ils croient supérieur à tout. J'ai besoin dj réalités tangibles pour croire, et c'est toi qui ej mon dieu, celui que j'aime, pour toutes les belle choses que tu penses et exprimes, toi que j'ador' et pour qui je brûle d'admiration, en purj amitié. !
— Nous sommes amis, et le resterons toujours' Régina.
Il réfléchissait à cette sublimation d'un sentjlj ment, où les sens n'avaient plus de part, songeai^ qu'il appartenait au seul domaine de l'idéal, 4 qu'à bien peu de femmes il est donné d'avoir dj
eilles conceptions de tendresse. Cliez lui, assez itiqiie, observateur, aucune vanité ne survet d'avoir inspiré pareil senlinient, songeant à clavage où les sens le tenaient, à ses fugues, mrdes souvent, songeait-il; il s'en croyait, s'en ait indigne, sachant qu'il était homme, et, ? l'acuité de ses nerfs, sujet aux intimes faiîsses. Dans son scepticisme voulu, il se refusait croire sincère ce détachement de Uégina, la çeait sublime, à tel point qu'il ne pouvait mettre en une femme la durée d'une renontion semblable, d'après lui surhumaine. Mais limait fraternellement la jeune fille, la trouvait ureuse de la jouissance qu'elle devait ressentir m pareil sentiment, — momentané, — pensait- Il avait pourtant des larmes dans les yeux en regardant cette fois.
Elle ajouta :
- Je t'aime ainsi!
Quelques jours après, Montclar et Régina parient pour Paris. — Devant la grille du parc,
vieille paysanne qui les avait servis, faisait |arger sur un char-à-bancs villageois l'unique aile de Montclar et les bagages de M''" Sandri. lîndant la matinée de ce dernier jour, Montclar
Régina avaient ensemble parcouru les environs ; i un lent et dernier pèlerinage, ils s'étaient rêtés aux places que, durant leur séjour, ils
avaient préférées; plus d'une fois, Régina avaitretenu des larmes qui lui montaient aux yeux,- Devant sa douleur, Montclar, soigneusement.^ avait dissimulé son intime plaisir du retour, lu calmant en grand frère, la réconfortant par li |i rappel de la tâche que, unis, ils s'étaient imposée.
Au moment de monter en voiture, pour gagnei la gare voisine, comme Montclar appelait Li M^^"" Sandri, criant qu'il était l'heure, elle apparuilrl sur le perron, très droite et comme grandie, sodIui ombre s'allongeant au mur, se perdant parmi les fn verdures du rosier grimpant, dont les fleursa répandaient, dans l'air chaud du soir tombant leur parfum lourd. Elle monta sur la balustrade et, debout, les deux bras tendus faisant saillir 1 poitrine ferme, cueillit deux roses qu'elle mit son corsage, puis, furieuse soudain, arracha h fleurs, les jetant en masse sur le sol, meurtrissaÉses mains où perlaient des gouttelettes rougej dont se teintèrent les pétales martyrs.
Montclar ne disait plus rien, stupéfié de ce acte, contemplant Régina. Par brassées, la jeim( femme saisissait les fleurs qu'elle effeuillait rageusement, avec des sanglots.
Montclar, ému, prit entre les siennes les mainî saignantes de son amie; il l'entraîna vers la voiture, s'assit auprès d'elle, puis, très bas, lui dit « Pourquoi ce massacre? » en baisant ses mainî lactées, essuyant son sang de ses lèvres.
Régina murmura :
REGINA SANDIU 265
— Pour qu'elles n'encensent pas les autres. ; — Qui? les autres?
— Les passants, les chemineaux, les autres ssanls, — comme nous.
Dans l'air s'évanouissait l'odorante ruuieur des ses expirantes, ainsi qu'en une chapelle assomie s'éteignent les cassolettes éteintes.
Le fouet claqua, la voiture s'en fut dévalant, V la route blanche, entre les haies dégarnies un u déjà par l'automne. Aux yeux de l'amie dont face restait tournée vers les lieux abandonnés, ; arbres roux et verts du parc se fondaient en e immense tache grise, teintée de violet calme, illetée d'or. Derrière les partants, les arbres nfuyaient, eu des attitudes pleureuses, dans loiiinement; aux talus assombris brillaient les ncelles jaunes des corolles du genêt automnal.
XXI i
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I ID i IDK
Patrice avait loué au nom de Régina, non loin de sa demeure, un petit appartement, sûr l'installation duquel il voulut veiller lui-même^ D'abord, les livres les plus aimés, — ensuite, des exemplaires, sur papier extraordinaire, de se? pièces de théâtre parées d'originales dédicaces, — des objets d'art, bronzes anciens, tableaux d€ maîtres d'époques diverses, un superbe paysage de Guillemet, une plage normande, oii la mêi semblait faire son bruit émouvant, et, sur la cime d'une côte verte, à l'horizon, un moulin à vent — un moulage parfait, La Femme inconnue^ s délicieusement chaste en sa mystérieuse beauté simple. P-eu de bibelots, sauf des bronzes, repré sentations d'animaux exotiques, dont la bizarrerii séduisait la jeune femme, et une idole iudoue, dej estampes japonaises aux colorations délicates aux gracieuses figures de femmes en robes fleu
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ies, encadrées en des paysages de rêve. Partout lie mit des fleurs et des verdures, éclatant sur 'S draperies sombres, qui entouraient sa beauté rune, svelle et pâle.
Dès le lendemain de leur arrivée à Paris, [ontclar et M'"" Sandri reprirent leurs études, 3nouvelèrent leur vie de travail des derniers )urs, à Yillennes, dans le décor parisien où ils laient revenus. Chaque après-midi se réalisait 11 fragment de la comédie, Lili^ grâce au labeur on interrompu du maître et de l'interprète, miais las d'efforts maintenant, pour rendre défiitive et vivante la clownesse androgyne. C'était ien là vraiment une œuvre où palpitaient de la ie, des passions, où se mouvaient des êtres avec îurs beautés et leurs hideurs propres, — un kbleau acerbe et vibrant des élans humains vers es buts éternellement les mêmes que se propoent les hommes, idéal faux ou vrai, — l'argent, 1 volupté. Montclar l'avait dit autrefois : « Lili, onçue au mépris de toute règle d'intrigue dramatique, c'était elle un peu, Régina, fée moderne e la jalousie et de la passion soudaine, reine du ontraste ». Régina aujourd'hui était femme uprèmement par sa souplesse de corps et d'âme ; upérieure jusqu'en ses faiblesses, masculine par a compréhension du Beau, de l'Art, par les penses qu'elle exprimait, tout naturellement, en •hrases primesautières et originales souvent, aarquées toujours d'elle-même. C'était bien l'an-
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drogyne, en un mot, formant un type compl en sa modernité exaspérée.
Une quinzaine passa, durant laquelle la pie fut terminée enfin, — définitivement, — et, au jour (lit, lecture fnt faite aux artistes du théâtre du Gymnase. Pour la forme seulement; le drame était reçu d'avance.
L'impression première des acteurs fut un étonnement, devant la bizarrerie du sujet, mis ei valeur par la fatale banalité des moyens scéniques; certains, les intelligents, sentirent tout c( que contenait le drame, comprirent que ces moyens étaient les seuls à employer en ces situations brutalement vraies, éclatant parmi le meiveilleux paillelage du dialogue, contrastant ave(i les délicatesses, les élégances du décor et tl scènes intermédiaires. hI
Le reste — les quelconques cabotins infatire!| de leurs succès vagues, de leur acquis profe^' sionnel, — sans Foser manifester hautement restaient hostiles, — mais pas autant à « Lili) qu'à sa créactrice prochaine, à laquelle ils s*^ voyaient sacrifiés. Leur envie s'enflait de voir h rôle énorme de Régina, sentant qu'ils resteraien effacés, dans l'ombre de son taleiit, sans espoi de se faire valoir auprès d'elle; d'autant plus quo en eux-mêmes, ils appréciaient ce génie naissant
Ceux-là tentèrent de circonvenir Montclar d'obtenir des modifications à leurs propres role>
lui demandant « des eiïels h eux » qui poiieraient sur le public; ils en étaient très sûrs. De quelques mois précis et nets, Tauteur coupa court à leurs objections, posa sa volonté de ne rien faire qu'il ne jugeât absolument nécessaire, sans souci de leurs amours-propres blessés.
Le ressentiment des uns et des autres se tourna contre Régina, qu'ils accablèrent de compliments ironiques sur son influence auprès du Maître; l^Jontciar vit bien leurs manèges, admira FindifTérence dédaigneuse de Régina répondant sans morgue, maligne en son apparente franchise.
Crânement, elle quitia le théâtre au bras de Montclar, sans crainte d'aiguiser davantage par ce défi l'acuité des langues confraternelles.
Cette jalousie égaya leur retour.
La mise en scène de la comédie, Lili^ tout de suite commença.
Régina se dépensa grandement pendant les ré- I pétitions, et personne ne s'en étonna, car c'était I sa pièce, à elle, une pièce écrite spécialement! pour elle par Montclar, rien que pour elle. Celui-ci, \ minutieux, intraitable, pliait chacun à toutes ses' manières de voir, à toutes ses volontés, ses fan^f taisies. Régina elle-même, parfois, donnait des conseils à ses camarades, discutant un mot, un geste, redressant une intonation fausse, se remuant, admirée de Montclar et de Sanard, enviée de ses camarades femmes, et même des hommes.
Chuchotements ou dires :
« Ah! l'on voit bien qu'elle est sa maîtresse! A-t-il jamais supporté pareille chose de n'importe qui! C'est à peine si l'on peut lui faire une observation, tellemeut il est certain de ce qu'il veut,!
Ty voit rien à ajouter ou à retrancher. Mais - ic-ci le mène ! Il a enfin trouvé une maî- 'sse. »
Et comme toujours, le monde myope se tromit. Tout ce que Patrice Monlclar accordait à ïgina, c'était à Tamie, à une femme qu'il aimait iQiitié profonde, et devant qui, parfois, iléprouitunc admiration respectueuse d'artiste.
Montclar, cependant, était resté ondoyant et vers ; son goût des changeantes recherches, des iisirs fréquemment renouvelés, était le même l'aulrefois. 11 était toujours le maître capricieux ant l'horreur de Ja monotonie dans sa vie, mme dans son œuvre; c'était bien l'inconstant li n'aimait plus au lendemain de l'amour, le uisseur vite écœuré du renouvellement de la plus îsirée jouissance, — ou, plutôt, celui qui ayant op souffert de l'amour, avait maintenant connu terreur d'une seule femme; il adorait sa Joisse la Femme, et la redoutait comme une divité. Il baisait vite le zaïmph blond ou brun, oilé d'un rubis, — qu'il avait convoité, et il enfuyait, ayant peur de l'idole possédée, victoeuse à son tour et féroce.
Vis-à-vis de Régina seulement, pour l'amie îi^rie sans plus de désir qu'une admiration, sa îndresse était lestée la même ; dans ses relations vec Régina il restait pareil, gardait pour elle 3lte exclusive admiration qu'il avait conçue pour artiste splendide, — exceptionnelle, — dont
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l'aniilié lui élait échue, sans autre but queT satisfaction mutuelle de se pouvoir ensem' rassasier de beauté. 11 avait gardé entier f( M'"' Sandri, pour l'artiste et pour la femme,' sentiment qu'elle lui avait inspiré, comme ( gardait pour lui son culte de Fliomme qu'f avait, dès le début, admiré le plus bautementJ
Régina avait été — à peine — la maîtresse Montclar; elle ne l'était plus ; elle s'était rec( quise entière, ressaisie de ses sens qu'elle a\ égarés ; puis, maîtresse d'elle-même à nouve.^ Régina avait offert son âme en une nouvelle lie' causte chaste, où, confiante, elle s'était donï toute. Elle était revenue à la vie de son rêve, rêve dont le ciel était l'Art immense d'où rbom^ était absent, — le mâle, — le ciel d'oii était chassées toutes les réalités terrestres, trop v gaires aux yeux de celte élue. Régina était re( venue la croyante de jadis, elle plaçait sa foi de un homme qu'elle modelait dans son cervef dont elle déifiait l'image, et dont elle attend des œuvres surhumaines; et, dans l'espoir d'ê son disciple, l'apôtre gentil qui porterait sa f rôle, l'interprète, auprès de la foule, du di qu'elle avait élevé en elle-même, — elle s'ét faite sa prêtresse.
Jamais elle ne fut plus heureuse que pend^ ces répétitions. Elle vivait dans un élément -ej était le sien. Elle ne voyait guère le maître cpil théâtre, car elle étudiait chez elle le matin, etj
RÉGINA SANDHI 273
oir, se couchait de bonne heure afin de prendre es forces pour les lendemains laborieux. Queluefois, Patrice venait la voir dans la matinée ; arement, quand elle le pul, elle passa chez lui, ers midi et demi, en se rendant au théâtre. Leur bord était amical. La femme tendait sa joue, aême ses lèvres, et ils s'embrassaient cordialeaent, comme frère et sœur. Rien ne les troulait dans leurs sens; ils ne se désiraient plus. Is causaient amicalement de ce qui concernait loutclar, de la pièce; jamais d'elle. Elle était omme les peuples heureux, elle n'avait pas 'histoire.
La vie de Régina était réglée et simple. Montlar lui dit une fois :
— C'est ça, ta vie? Eh! quoi, c'est tout?
— Oui, tout... Je pense bien, dit-elle. Elle ajouta en souriant :
— Tu ne t'attends pas à ce que j'aie des avenlures?
— Dame! une jolie femme comme toi!
I — Tais-toi donc! Tu sais ce qu'elle vaut, la jolie femme !
— Ah ! qui sait?
Évidemment, son scepticisme l'empêchait de
roireà une renonciation si complète delà femme fu'était pourtant Régina. 11 la connaissait toute, ^oralement et physiquement, oui, il savait son Qcapacité sensuelle, mais — accoiiiumé à voir res caprices, les leurres des passions les plus
froides, sachant la fragilité des vertus les plusj}i aguerries contre les surprises, et les fougues subites des mains ardentes parmi les femmes — il doutait tout de même un peu.
— Voyons, Patrice — répliqua Régina, aujj « qui sait? » de son ami, — que veux-tu qu'il y ait de plus dans ma vie que mon admiration poui toi, mes études, mes répétitions? Rien. Le do^ maine de la femme est très circonscrit. Ce sonl les hommes qui aiment l'aventure, qui sont de^ aventuriers, non ]es femmes. Quand celles-ci on?; une occupation, un but, elles s'y tiennent.
— Peut-être un nombre assez grand, mais pas toutes. [
11 secouait la tête ; elle dit alors : ?
— En tout cas, mon occupation, à moi, c'esl d'être une actrice, de valeur, si possible, et d'in}|e terpréter tes œuvres, d'en rendre la beauté, d« donner tout entière l'impression que tu désires réaliser.
Malicieusement, elle ajouta :
— Mais toi, tu ne fais pas que travailler. Allons confesse-toi. Maîire, humilie-toi. — Tu as dei maîtresses, Patrice? i
Il se taisait.
— Oui, des maîtresses. Vas-tu me cache quelque chose ? maintenant !
— Hé! dit-il enfin, en riant, je suis andro; gyne, comme toi; mais il me faut de l'amour..! Non!... du plaisir me suffit. Les androgynej
omnies sont moins parfaits que les androgynes nimes. Ah ! les femmes, même androgynes, ont es qualités.
— Moque-toi, et puis aie des maîtresses tant iue lu voudras! Gela prouve que tu n'en aimes ucune, et je ne serai pas jalouse !
— Toi, jalouse !
— L'amitié comporte la jalousie.
— Alors lu serais donc jalouse?
— Entendons-nous, mon ami. Prends toutes !S femmes, tant qu'elles seront seulement des iprices, récréations auxquelles on ne s'attache as, sans autre influence sur toi. Mais je pourrais tre jalouse d'une femme que tu aimerais pour jtre chose que sa joliesse, comme tu dis, ou le iment de sa bouche. Tu sais, Patrice, je ne suis lie ton amie, mais c'est très grave, une amitié )mme la nôtre ; tu t'appartiens, mais tu m'as Dnné quelque chose de toi que je veux garder, — n amitié toute grande, — à moi seule. Je serais ivrée, je l'avoue, de te voir sous la dépendance une femme qui te serait inférieure, t'entraîîrait loin de ton travail en te distrayant de tes îlles pensées... Et puis, tu m'oublierais pour ae qui ne me vaudrait pas, si tu aimais.
t — Vraiment, Régina? demanda-t-il, un peu firpris.
— Oui, répondit-elle sérieusement.
Ils allèrent ensemble au théâtre. Durant le
jajet, ils ne se donnaient pas le bras. Régina
marchait auprès de Patrice, libremenl, causant avec lui de minuties dont elle était préoccupée et qui toutes se rapportaieut à la comédie, L^7^, aux changements à faire à son rôle, d'après les défauts que Tun ou Fautre, la veille, avaient aperçus.
Elle n'avait nullement, à côté de lui, l'air d'une maîtresse; les passants devaient se la figurer comme une jeune fille sortie pour s'amuser avec un frère aîné, indulgent à la gaminerie d'allures de la mignonne et toute séduisante sœurette.
Elle s'arrêtait parfois pour désigner à Patrice, dans quelque vitrine, un objet qui venait d'attirei ses regards. Dans une rue détournée, débouchani sur le Boulevard, un étalage d'antiquaire la retini longtemps; il s'y trouvait une collection de vieilles figurines en bois sculplé; parmi elles un bas-relief, inspiré en sa fruste exécution, — œuvd peut-être d'un artisan qui avait mis toute sa foi dans cette œuvre naïve : c'était, sur le fond de décor en demi-relief, d'une chapelle gothique une sainte Cécile au corps frêle dans une robe unie ; sa figure extatique se levait vers la lampe du sanctuaire ; la bouche ouverte semblait exhale: un chant d'amour divin.
Après avoir longtemps examiné l'image, Hé' gina, tournée vers son ami :
« — C'était, elle aussi, l'actrice d'une divini comédie. »
Montclar avait contracté, dès les premiers jours^ Ide sa rentrée à Paris, une liaison, un peu plus isérieusc que les autres, et qui paraissait lui tenir au cœur par l'évidente préoccupation de plaire jqui ressortait de ses très apparentes attentions
IpoLir la dame de cœur nouvelle. Quelques personnes connaissant cet amour, Régina ne s'en doutait môme pas, Festimant trop appliqué aux répétitions de sa pièce, — et encore trop vivement impressionné d'elle-même, Régina, pour js'ôtre livré si vite à une autre.
La récente amie de Patrice, une femme du vrai jmonde, qui parfois s'en séparait pour piaffer dans l'aventure, avait su prendre sur lui une force jqu'elle croyait puissante et durable. 11 allait faire jouer une nouvelle pièce. Le plus grand désir de sa maîtresse était d'y paraître en triomphatrice. Comme tout le monde, elle ne doutait pas de
^78 UEGINA SANDRI
rem pire exercé par Régina Sandri et elle voulait, aux regards d'un public de première, un soir bien parisien, être déclarée la favorite.
Elle demanda donc à son amant une des loges les plus apparentes de la salle. Montclar la lui accorda, sans avoir deviné son but malfaisant, sans imaginer, certes, une attaque préméditée <^ontre sa camarade.
Lili^ enfin, allait naître; une foule, ce soir de première, emplissait le théâtre, celte foule bizarre des premières où se coudoient les infamies dorées, les beautés chères, — horizontales et mondaines. Tous les critiques ; des artistes en petit nombre, clairsemés parmi le flot montant de la bourgeoisie quivibrionne sans s'amuser jamais. Les critiques se reconnaissaient à leurs fracs importants, les uns sordides ou quelconques, d'autres très modernes, du dernier cri.
Tout-Paris était là, suivant l'étiquette consacrée, c'est-à-dire les mondains vides ou tarés, les rastaquouères, les incompréhensifs des deux sexes, les blasés qui ne savent rire ni pleurer, — Tout-Paris, cet être composite et figé dans son vernis d'ignorance et de snobismes adoptés : pensées ayant cours depuis si longtemps qu'on les ramasse comme des prospectus sur les trot-
f'SO REGINA SANDRI
toirs de la grande ville, idées générales, échappées des feuilles quotidiennes, faisant la relape des cerveaux creux ; paroles cent fois retournées, fagotées comme des filles et vaillamment soutenues par les clichés des plumes publiques. Mais s'en absentent volontiers les artistes hautains, les personnalités réelles, auxquelles n'importe guère d'être « vu » dans les lieux publics.
Tout-Paris, c'est-à-dire une plèbe, d'oii s'exilent lesaristocrates de la pensée. — C'était la duchesse de Cumio, Fimpresaria patricienne, et la vicomtesse de Torchin, la cantatrice mondaine en toilettes merveilleuses, l'une sertissant d'étoffes somptueuses sa décrépitude endiguée, l'autre toute simple en une robe crème montante, tluette et comme nue sous la robe, tant ses mouvements sont souples, et gracieux ses gestes : on disait de M"''' de Torchin que la «duchesse n'était pas seulement metteuse en scène de la mondaine cabotine, mais aussi sa directrice amoureuse, prélevant sur l'une et l'autre receltes le denier de la veuve. — Le duc de Fismes et le ma'Fquis de Mauvieuse ; l'un barbu comme un tyran du répertoire antique, brun comme un Catalan ; l'autre, chenu et toujours gracieux, avec le cordon large de son monocle, signe de ralliement de la gomme, une orchidée au revers du frac. 11 se penchait sur l'épaule d'une des tendresses qu'ils! escortaient tous deux, tandis que Fismes se redressait gourmé, parlant de haut, dans un souci
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de ili«rnité qui pouvait ôtre la peur île dcisordonnor sa loilclte d'impcccablo. — Là, un [)eintre anialtnir, posant au professionnel, l'auteur d'aquarelles primées au Cercle. 11 allai I, à travers Torchestre, serrer les mains, des criliques, désireux de paraître avee eux du dernier bien.
Et d'aulres encore : le vieux beau qui court de plus en plus vile sa vie de viveur, de peur, s'il s'arrrtait en route, de ne plus pouvoir démarrer, enlizé à la première ornière; le jeune initié qui veut sembler être bien dans le train ; la débutante qui rêve d'être cilée par les soirislcs ; le prix du Consorvatoire dont la vertu conditionnelle se chaperonne d'un maternel épouvnntail; et les couples d'amies venues dans l'espoir d'un levage, la plus heureuse partagera avec la malchanceuse. Des divettes en disponibilité jugeaient d'avance l'étoile; celle-là, qu'une laideur, tempérée de vicieuse réticence, a rendu célèbre, bien moins encore que sa toilette hermaphrodite et son impassibilité aux phrases les plus scabreuses de ses rôles, flûtait de sa voix aigrelette et incisive :
— On dit qu'elle a dressé elle-même son cochon, cette Sandri. Et il s'appelle Salô, le porc. Le cochon de Lulu — la vraie clownesse — s'appelait lainsi. Il va grogner, l'autre.
— Ce n'est plus du théâtre !
— Elle doit être maigre à faire peur, en clowtiiesse ; ce costume ne doit point l'avantager?...
— C'est égal ! — prononçait un habit noir,
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Fair songeur, — les pommes d'api, c'est gentil à croquer.
Sanard avait su, plus que de coutume encore, allécher son public par des indiscrétions adroites; il s'était péniblement laissé arracher des confidences par les journalistes, laissant croire à chacun qu'il lui disait ça, parce que c'était lui : il avait joué des interviews ménagées avec Montclar, des rubriqueurs d'avant-premières, ainsi qu'un chef d'orchestre habile fait préluder les instruments.
Aussi la curiosité générale était-elle à point attisée; M'^^ Sandri était là, présente déjà devant l'esprit du public, avant même que le rideau fût levé. Les critiques les plus rogues et les bienveillants discutaient entre eux, d'avance, la pièce qu'ils ne connaissaient point; parmi les voix détractrices de Montclar, sonnaient quelques notes de justice, sinon d'admiration complète. Mais le but réel de cette générale tension, le seul intérêt pour tous les assistants qui pouvait soulever quelque appréciation dénuée d'indifférence, c'était la femme : c'était de Régina que, de l'orchestre aux cintres, s'occupait cette foule, — expectative d'une tare ou cupide d'enthousiasme, aguichée, déjà, de désir. Et c'était là, justement, les deux pôles en contact dans la salle, le féminin et le masculin.
Elie Letruc, avec ses airs de poupée vieillotte à qui le fabricant a mis une tête neuve, flanqué de
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sa < muse » du moment, une grande fille brune aux yeux de saphirs pâles, pervers et d'une acuité d'intelligence sans douceur — futures étoiles au ciel dramatique, — laissait, languissamment, choir de ses lèvres peintes les dédaigneuses paroles du poète éreinté qui plus ne pourrait se colleter avec la vie, — et la dédaigne, dans les œuvres des autres.
— Ce sera encore du mouvement, des phrases enjouées, ou passionnées, des situations connues dès longtemps, — avec de bonnes intentions de-ci de-là, — du Montclar enfin.
Un sot :
— Oui, du tout-le-monde.
— Soyez juste, — glissait un chroniqueur. — Soyez justes, confrères, la charpente a du bon, et puis il y a chez ce parfait ouvrier dramatique, je ne sais quoi qui prend, avouez-le, qui pince les nerfs.
Un jeune gazetier riche, — critique monocle d'une jeune revue à couverture virginale, ricanait en écoutant ces vagues propos, tandis que, la tripaille énorme, omnipotente, Félix Bidon hochait la tête en signe d'assentiment, et ressassait, comme rumine un bœuf :
— C'est l'homme de la situation : il connaît son théâtre; et puis, c'est chez lui qu'éclate le mieux, à cette heure, le génie français.
Un autre, plus loin, reprenait :
— C'est peut-être un fichu faiseur de pièces,
284 REGINA SANDIU
Montclar, mais un habile machinisle, un metteur en scène élonnant, quelqu'un qui joue avec ses acteurs comme avec des pantins; et il a fait une marionnette étonnante de M^^*" Sandri.
— Oui, répliquait quelqu'un, la femme est bien, c'est dommage qu'elle soit tombée entre les mains d'un pareil empoisonneur I
— Empoisonneur?
— Sans doute ! Ignorez-vous l'emploi que fait Montclar de l'arsenic?
— Ah bien ! arsenic pour « art scénique ))I...
— Oh ! fit quelqu'un, le calembour est trop vieux ; j'aurais honte d'employer ce cliché datant de la première pièce de lui, — qui fut applaudie.
— Non, — qui fut sifflée.
— Vous verrez Régina ! disait-on dans un groupe. C'est une merveille! Elle est incomparrable ! Elle éclipse Dinah Samuel ! ^
— Et, de plus, elle est jeune. L'autre; Dinah, | ne devrait plus être qu'une grand'mère.
— Mais oui, la pièce, au fond, ne vaut rien, je le sais de source certaine, mais, grâce à l'artiste, l'effet sera — parait-il — incomparable. Un de mes amis, qui a pu assister à une répétition...
— Elle est toujours la maîtresse de ^lontclar?
— Que dites-vous donc ! Il y a beau temps qu'elle ne l'est plus. D'ailleurs, Montclar n'a jamais l'esprit en repos, — ses pièces le montrent bien, — ni le cœur. C'est un papillon de la rampe.
— Régina Sandri ne doit lasser personne !...
RÉGINA SANDRI 28o
Un monsieur, bien informé, surgil :
— La maîtresse de Montclar, c'est cette femme, — regardez, — qui trône dans cette loge.
— Permettez, permettez, Montclar et Régina ont passé l'été ensemble, à la campagne.
— Eh bien, oui, ils préparaient la pièce de ce soir.
— Collaborateurs?
— Et puis, qu'est-ce que cela prouve? Montclar l'a lâchée, voilà tout.
— Entre auteur et interprète, le lit est de ris^ueur.
Un silence se fit, le rideau se leva pour le premier acte. C'était le pittoresque foyer du cirque, un grouillement de clubmen, de cabotins, de gens chics, oii auraient pu se reconnaître bien des, spectateurs, prêts à sourire au portrait de leurs semblables, voyant toujours la caricature de leurs amis, sans s'apercevoir qu'eux-mêmes étaient là, évoluant devant leurs yeux, myopes à leurs propres l'idicules. C'étaient les courtisans de la clownesse, des crevés idiots et de ces hommes qui sont restés du monde : les vieux beaux toujours amoureux, les jeunes laids éreintés. Sur ce fond de grisaille satirique surgissaient, éclatantes fanfares de modernisme, les répliques impayables, hurluberlues et fécondes, mordantes ou tristes en leur forme gouailleuse, de Lili, à qui tenait tête unépisodique personnage intéressant, un peintre dont les propos descriptifs et souples chatoyaient
en finesse artiste ; l'amour perçait qu'il ressentait pour Lili, mais on le jugeait hautement sincère en ce fragment : i
— Toi, qui prétends savoir comment je suisj ^ toute et qui méconnais si bien, dis-tu, — mon peintre, — tu m'aimes, sans doute, plus qu'eus
tous? j |j(
— Je t'admire trop ; puis, ils sont tant ! — réplin |,ç quait le portraitiste, montrant les assidus. j m
On commença à être séduit, dès la secondej [f, scène, quand Lili, énervée des adulations aplaties- j, cinglait de phrases hachées, comme d'un knoutj les visages des adorateurs hébétés, qui riaient dcj sa colère. " I
Sur ces mots, ce fut un début de succès :
— Des douceurs, mes pauvres ; j'en ai telle-i ment donné aux chevaux du cirque î... Et tenez — j elle montrait une affiche qu'elle avait fait faire pour son cochon, — Salô est comme vous, il adore les bonbons. i
— Oh ! — protestait un indigné.
— Une différence avec vous, messieurs, il n'en gave pas les autres.
Elle sautait d'une idée à une autre, sans fatigue, alerte et changeante, disait des duretés, puis lais sait, fantasque, percer d'intimes mélancolies :
— Vous qui avez des familles — faisait-elle ei5 réponse à une oHVe nouvelle — vous n'admettez pas qu'on soit bonne ou seulement honnête, s^ l'on n'est pas sorti de vos maisons.
RÉGINA SANDIU 287
Tout de suite, le public avait clairement vu — me fois n'est pas coutume — les immenses pro- ;rès de l'artiste; la réalisation dépassait l'attente. >a voix, ce n'était pas la voix de cuivre tant 'antée, célèbre, aux années de décrcpilude, de )inah Samuel, c'était la voix môme de llégina, nsoucieuse des modèles, et ce timbre avait quelue chose de plus que celle de la vieille divine lomédienne : elle était diverse et souple ; des cretés, des impatiences, de la colère contenue y •erçaient parfois ; à d'autres passages, les mots l'accalmie, où vibraient des pensées de poète pris, s'égrenaient exquisement, dans un douceur iui prenait Tâme.
Régina, hautaine artiste, se révélait nouvelle, n sa montée vers les cimes du pathétique, d'insant en instant; prismastique, elle savait être vulaire, ou lasse, ou passionnée. Elle commençait jouer avec sa voix comme Paganini jouait avec on violon, comme Listz et Chopin faisaient chaner les touches.
Régina Sandri, après deux rappels, était retourlée dans sa loge, afin de changer de costume, ^lle allait revêtir un maillot de clownesse, pour a réapparition en scène. Trois admirateurs restés ur la scène, familiers du théâtre, l'avaient uivie.
— Messieurs, dit-elle, veuillez sortir, je me éshabille.
î Un d'eux, imbécile, s'écria:
— S'il faut un fafiot mâle, mademoiselle ? Mais Régina le toisant :
— Vous parlez argot comme un voyou, monsieur... Un billet de mille francs, bien... Ce sera pour quand je n'aurai plus de talent; vous repas serez alors, si vous êtes encore en vie.
Tous sortirent, sauf Patrice qui la quitta cepen dant au moment où, nue, elle enfilait son mail lot. — Or, bientôt, deux coups à la porte de le loge.
— J'ai dit que je n'y étais pour personne !
— Une lettre à vous remettre. Pressée, a-t-or dit.
Sur un mot de la jeune actrice, l'habilleuse entr'oiivril à peine la porte, prit la lettre, qu'elle tendit à M"° Sandri.
Régina décacheta l'enveloppe. Son visage s'empourprait en lisant; soudain elle s'affaissa.
— Madame? fit l'habilleuse inquiète.
— Ce n'est j'ien.
La comédienne repoussa la femme d'un geste
se redressa, et dit :
— Aidez-moi.
Pendant que l'habilleuse arrangeait les dernier
petits détails du costume de laclownesse, Régine relut le billet:
(( Ma chère enfant, vous pouvez bien fair^ triompher la pièce de votre amant et vous donnei tant de mal, car que serait le drame sans Tinter
UEGINA SANDHI 289
prèle? Lui vous trompe : Il esl aussi Tamant de Madame...
c( Je ne mets pas Je nom. Votre rivale est dans la salle ce soir. C'est à elle qu'il fait l'oirrande de son œuvre, c'est sa divinité, la seule qu'il aime : sans remords, il vous immole à cette femme. Vous, vous êtes l'esclave dont il se sert. Vous êtes patiente.
(( Vous la verrez en entrant en scène, votre remplaçante prochaine, — car il veut vous ménager encore, — la vraie triomphatrice de la soirée, décolletée, superhe en son triomplre, dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, à gauche.
« Regardez et comprenez.
« Un ami. »
Régina, levant la tête, aperçut une curiosité dans les yeux de Thahilleuse; elle jeta les yeux dans la glace, s'examina, puis fixant la bonne femme, les yeux durs, elle dit :
— Dépêchez! dépêchez!
Mais elle se demanda qui avait pu l'avertir, lui écrire cette lettre, et elle ne trouvait pas. D'ailleurs, quoique légèrement piquée à ce moment, ,car la lettre semblait accuser Montclar d'une trahison, elle n'ignorait point que son ami avait des maîtresses : lui-même, sans rééditer la cruauté des récits d'autrefois, ne Taurait peut-être pas nié. Elle se dit : « C'est Tune des autres, sans doute, ou bien une nouvelle maîtresse — quelque
toquade, — dont il ne se souviendra pas trop dans huit jours ». l
La réalité devait ce soir-là, par une transposition spontanée, se modeler sur Timaginaire, se faire la sœur de la comédie.
Régina, en clownesse, entra en scène : son maillot noir décolleté hardiment en pointe dan le dos, laissait entrevoir jusqu'à la ceinture la délicieuse ligne dorsale, fossette câlinement pro longée et qui s'égare parmi des formes plus pré cises; par devant, le maillot s'ouvrait en cœur, très bas, couvrant à peine les jumelles mignonne: — (( des pommes d'api » comme avait dit un mon sieur des fauteuils d'orchestre.
Dans ce maillot, qui la déshabillait toute, 1; laissait libre des torsions gracieuses de son corp souple, Régina était nue, — pire, car étaient voi lées seulement les formes — hypocritement. L( rose pointait des fraises des seins, brillant sou la frôle bordure de crêpe noir, attiseuse des con cupiscences, attirant les yeux que le léger voil forçait à se fixer sur la mystérieuse et attirant grisaille. Lactée, la gorge éclatait en blancheur dans la provocation du contraste de ce deuil exe tant qui faisait mieux resplendir la joie de la jeun peau, si nue.
Dédaigneuse et mutine, la physionomie de Ré gina était encore accentuée par le neigeux toup^ de la clownesse, les frisons fous qui auréolaiei son front sculptural de menus flocons semblabh
fr
Ki
à des plumes blanches qui s'y seraient posées. Les yeux bruns luisaient plus qu'à l'ordinaire, aiguisés du voisinage des fines blancbeurs qui les ombraient vers les tempes. Au sommet de la houppe, un fil d'archal suspendait le vol précaire d'un papillon bleu aux ailes harmonieusement tachetées. Des papillons brodés d'or, diaprés de couleurs vives, essaimaient leur vol fou à travers le costume endeuillé — calice sombre d'oii émergeaient les fleurs des seins épanouis, la tête fine où les yeux, les lèvres parmi du blanc, éclataient étincelants, troubleurs.
Lili commença de jouer son rôle inquiétant de drôlerie falote; la salle entière braquait sur elle ses lorgnettes; un peu partout, des paires d'yeux de verres suivaient chacun de ses gestes, espérant, sous les fines mailles arachnéennes, entrevoir plus \de rose, la chair, oui, à travers le maillot presque idiaphane. Elle sentait les désirs accumulés monter vers elle comme un encens de volupté offerte qu'elle accueillait, dédaigneuse et flattée.
Dès son entrée, dite la première réplique, elle leva les yeux, d'instinct, vers la loge que lui désignait la lettre anonyme. Une femme seule, rayonnante et belle, l'air hautain, — avec un corsage mauve, un énorme chrysanthème blanc qui avait l'air d'une houppe, — était là, qui la dévorait des yeux, ironique, eût-on dit.
' Lili, sur la piste, faisait sauter son cochon, ru- 'doyant l'animal — qu'elle gourmandait du geste,
— Salô, un peu lourd, à la fois l'air intelligent et stupide, le groin large en écu rose, les soies brunes, petits yeux clignotants. Elle venait de le chasser dans les coulisses, quand elle aperçut Montclar qui entrait dans la loge de cette femme, sa maîtresse; elle en était sûre à présent.
Tout en lançant ses mots, ses calembours pimentés de clownesse, elle regardait les deux amants; anxieuse, malgré les révoltes de sa volonté dédaigneuse, l'artiste ne laissait échapper aucun de leurs gestes. Montclar, dans la pénombre de la loge, parlait bas à la dame au chry santhème; elle semblait triompher des adulations du maître. Régina souffrit, reconnaissant les regards de Montclar, ces regards où elle croyai voi)' flamber les ardeurs, les désirs qu'elle avai excités en lui naguère ; elle reconnaissait les yeux cupides de plaisir, de Patrice, avant son abandoi complet de vierge, à Villennes.
Ces souvenirs la firent tressaillir, la remuèren jusqu'au fond de l'âme; Régina sentit la jalousi» Tétreindre, cette jalousie terrible de la femm^ sans intérêt sensuel, de l'intellectuelle amie qu sent lui échapper l'amitié qu'elle croyait sienne — uniquement.
Soudain, elle les jugea amoureux sans restric tions, fous l'un de l'autre; elle sentit son espr s'égarer en route; éperdue : — elle ne fut plu maîtresse de l'émotion qui l'étouffait.
A ce moment, les exercices du cochon termina
RÉGINA SANDIU 293
elle devait apostropher de la pisle une artiste assise dans la salle, celle qui jouait la princesse, rivale de Lili. Celte scène, d'ailleurs, ressemblait à une scène du drame, Kean^ dans l'adaptation de Dumas père.
Régina Sandri n'était plus la clownesse, son rôle s'effaçait, faisait place à sa personnalité même ; Lili disparaissait, et ce fut Régina Sandri qui parla seule. Négligeant sa camarade oubliée, sans autre souci de la pièce, elle s'érigea en face de l'avant-scène où se tenaient Montclar et sa maîtresse. Ce fut cette femme qu'elle apostropha, véhémente, non plus avec les paroles apprises dans le texte de Montclar, mais de toute sa colère à elle ; son émotion l'inspira, et jaillit de cette jolie bouche toute frissonnante, une improvisation, un débordement de jalousie :
— 11 vous est facile de venir dans cette loge étaler voire beauté, impudente ! — cria Régina Sandri, et non Lili. Croyez-vous pouvoir me disputer cet homme qui est à moi ? Vous croyez qu'il vous aime ; il n'aime que votre chair ! La volupté? ' N'importe quelle belle fille lui en donnera autant que vous. Vous êtes venue me braver ! Vous voulez m'abaisser, m'humilier ; mais le connaissezvous donc si bien ? une seule beauté compte pour lui, celle de Fesprit, — Je l'âme ! Sensuel, il vaut mieux que sa sensualité ; le plaisir pour lui n'est qu'un hors-d'œuvre ! Demain, madame, il vous rejettera loin de lui comme un coussin "dont la
294 nÉGINA SANDRI
nuance l'amusa quelques jours et dont la couleur même a cessé de plaire.
Elle continua sur ce ithème, à peu près celui de la comédie, avec une verve extraordinaire et de beaux gestes. — Tout le public des fauteuils d'orchestre était tourné vers la lo^e à laquelle semblait s'adresser Régina. Le public des fauteuils de balcon, des loges, des galeries se penchait sans apercevoir rien, ignorant la cause de cette algarade qu'il ne comprenait pas. Quand M^'*" Sandri, exténuée, se tut, l'actrice qui devait lui donner la réplique, de l'avant-scène opposée, — le rez-de chaussée, à droite — n'y manqua, et comme ce qu'elle dit, — texte de Montclar — ne répondait pas trop aux paroles de la clownessean scène, une immense hilarité gagna tous les spectateurs. Cette hilarité sauva la pièce, compromise par la sortie intempestive de la principale interprète.
Pendant ce temps, la dame au chrysanthème • li? s'était levée ; elle s'éclipsait, suivie de son amant, qui voulait se faire pardonner l'éclat de M"' Sandri. A la porte, il montait en voiture avec elle, quoiqu'elle l'eût prié de la laisser seule.
Dans la voiture, il se lurent un moment, puis la nouvelle amie furieuse, déchirant de ses mains gantées de mauve, les pétales du chrysanthème, de la houppe blanche :
— Voilà une sotte aventure ! Je vous croyais )lus de tact que cela ! — Vous couchez encore ivec cette comédienne. Pour faire pareil isclandre, il faut qu'elle en ait le droit... qu'elle vous aime encore... et que vous l'aimiez oujours.
— Depuis notre rentrée à Paris, Régina n'est )lus pour moi qu'une amie, qu'une élève.
— Mais l'avez-vous vue ! et entendue ! Quelle )assion ! Quelle jalousie !
! — C'est une amitié trop outrancière, exclusive, ^oilà tout.
— Si elle a pareille amitié, qu'est-elle donc en imour ?
— Ce n'est pas, ce ne sera jamais une amou- •euse, ; elle ne m'est rien, puisqu'elle ne peut être tniante.
— N'avez-vous point entendu, pourtant? Elle ^ous domine, et cela se voit, mon cher. Elle prétend wus tenir sous l'influence de son esprit; a-t-elle ai son? Je le crois.
— C'est vrai ! Mais près d'une autre charmeuse, XQ attend des réalités moins vagues qui émeuvent es sens, savent vous bouleverser.
Il tentait vers ses lèvres une caresse passionnée ; ^Ue écarta sa bouche, en se reculant dans le fond lu coupé :
— Mais vous devriez retourner près d'elle. . . Elle »a faire encore quelque tapage en ne vous voyant |>lus, en apprenant que nous sommes partis en-
semble ; il se trouvera toujours un imbécile poui le lui dire.
— Non. Elle est raisonnable aussi.
— Allez donc vers elle ! Allez ! allez !
Elle le disait ainsi, mais l'air signifiait : « S vous le faites, nous ne nous reverrons plus ». — Montclar n'était pas de ceux qu'une femme peu se flatter de retenir avec des afïronts et des condi tions ; il répliqua, un peu agacé :
— Ne m'ennuyez pas, ou je suis votre conseil Elle comprit qu'il le ferait, et, craignant d
perdre son amitié :
— Non, restez avec moi, mon ami. Ce soir, j suis énervée...
Pendant ce temps, Régina regagna sa loge, a milieu d'un cortège d'habits noirs qui Taccompa gnaient en applaudissant. Plusieurs comptaier être l'heureux qui profilerait de la situation, — d dépit amoureux de Régina. Ils la connaissaier peu, et ne pouvaient d'ailleurs se douter de s nature. Des regards coulaient dans son dos, s'in misçant jusqu'aux reins, des langues humectaiei des lèvres devant les nudités de la femme. Régir eut plus que le sentiment — la sensation qu'elle était très désirée. Elle réfléchit quelacon préhension de sa double nature n'était accessib qu'à de rares hommes, ses pairs, androgyn( comme elle. Des regards la détaillaient des ch veux aux chevilles, suspendus à la pointe de s^
-seins, lesquels, dans le corsage 1res décolleté de clownesse, montraient leur rondeur élégante, ferme, aux fraises aiguës ; ces regards suivaient les contours de son corps, la ligne des hanches^ les délimitations du ventre, caressant aussi la ligne des cuisses longuettes, des jambes nerveuses, sans vergogne. Elle se sentait comme effleurée de caresses chaudes qui venaient toutes converger au nid voilé oii leur désirs se fixaient intenses. Ces flambées lui prouvaient que, pour ces hommes, elle était femme, et désirable ; mais cela la frôlait sans l'enflammer ; elle restait curieuse, spectatrice marmoréenne.
Au cri de tous — un cri de protestation — Régina, avant d'entrer dans sa loge, congédia sa suite de courtisans.
— Yengez-vous donc du perfide! lui glissa quelqu'un à l'oreille.
Elle éclata d'un rire superbe :
— Qui me croyez-vous donc?
— Mais, s'écrièrent plusieurs, Montclar vous I trompe; il est parti avec elle!
— Après? n'est-il pas libre? Montclar est mon maître, mon ami, mais il n'est pas mon amant.
i 11 est sincère, droit et loyal. Que croyez-vous qu'il y ait entre nous?
Elle avait repris tout empire sur elle; ce fut dune voix calme, harmonieuse, qu'elle dit, en souriant :
— Voyons, messieurs, laissez-moi. Je ne veux
^98 REGINA SAîvDRI
pas faire de jaloux, et c'est pourquoi je ne permet à personne d'entrer.
Elle ouvrit sa loge dont l'habilleuse referma la porte. — Régina, qui avait failli compromettre la pièce, se retrouvait dans son caractère d'honnête homme, qui serait une jolie femme. Elle voulait jouer, sans se souvenir de rien, mener à bonne fin l'œuvre confiée, Lili^ comme si rien n'était arrivé; ensuite, elle souffrirait, si elle devait souffrir. Elle se dompta donc. Après s'être déshabillée, elle prit son costume du deuxième acte, et se tint prête à entrer en scène.
Ce soir -là, M^'" Sandri fut extraordinaire. Elle joua jusqu'à la fin, sans une défaillance. Ce qui pouvait entraîner la chute de la pièce en assura le succès. On pensa qu'un drame avait dû se passer — aussi — dans l'âme de la jeune actrice, et pourquoi le public est-il indulgent ou sévère, soleil ou pluie? — on l'applaudit à outrance. Et le succès grandit encore au troisième acte. Elle fut rappelée, quatre fois, à la fin de la pièce. Quand l'acteur principal eut dit la formule ordinaire : « Messieurs et mesdames, la pièce que nous venons d'avoir l'honneur de représenter devant vous est de M. Patrice Montclar », les cris de :
(( Régina Sandri! » se firent entendre de toutes
parts, comme si, dans un sentiment de justice,
on associait l'interprète à l'œuvre, comme si on
en faisait la collaboratrice de l'auteur.
Patrice Montclar n'avait pas reparu. Régina ne
lui
RÉGLXA SANDHl 299
demanda pas s'il était là; d'ailleurs, il serait venu la coniplinienlcr. Elle s'était retirée dans sa loge pour se déshabiller, reprendre ses vêtements de ville. Divers clubmen essayèrent d'obtenir de l'emmener souper. Souriante, elle remercia chacun.
Ce soir-là, elle comprenait tout le côté mondain I — social — de l'actrice; elle recevait les louanges, écoutait les propositions, et se faisait aimable : sa froideur étant fondue, on la trouvait plus charmante.
Régina pria Sanard de faire évacuer sa loge, et quand ils furent seuls, elle commença de quitter son costume de théâtre pour remettre sa toilette de ville. Elle ne prenait point garde qu'elle laissait voir des coins de nudité à Sanard; aucune crainte de l'impression que pouvait faire sur lui un peu de sa peau. D'ailleurs, elle mêlait à son ingénuité feinte une coquetterie malicieuse, aggravant de lenteurs négligentes sa parade : elle n'était pas fâchée de le faire souffrir, d'autant que, en le regardant tout à l'heure, elle avait vu ses yeux fuir les siens. Alors elle avait eu l'intuition que c'était son directeur qui lui avait adressé le billet anonyme.
Régina n'avait encore rien dit. Sanard n'osait parler le premier. — Maintenant elle était nue; elle se tourna vers lui, avec sa souplesse d'animal gracieux et lui dit :
— C'est vous qui m'avez écrit la lettre?
Il ne répondit pas, mais s'exclama :
— Est-il possible qu' « il » abandonne une telle merveille!
— Montclar ne m'aime pas, et je serais dix fois plus belle... Mais vous ne me répondez pas, Sanard !
— Eh bien, oui c'est moi.
— Pourquoi avez-vous fait cela?
— Pour vous désillusionner.
Haussant les épaules :
— Il y a longtemps que c'est fait.
— Sur vous?
— Eh! sur tous... Mais vous aviez une aulrc raison:
— Oui, je vous aime.
— Je le sais.
— Depuis longtemps. ,
— Je l'ai vu, et vous me l'avez dit autrefois.
— Yengez-vous!
— Ali! vous parlez comme tous les autres ! Mais comment?
— Donnez-vous à moi.
— C'est cela que vous appelez une vengeance? Ah! ah!
— Certes!
— Vous vous trompez grandement, et vous ignorez Montclar. Me savoir à un autre ne serait pas môme une souffrance pour lui. D'ailleurs, nous avons pu nous amuser au jeu d'amour, nous ne nous sommes jamais aimés sensueilement. Au fond, ce que j'ai dit à cette bande en habit noir
si vrai, Montclar ne peut pas m'aimer, et moi 011 plus. 11 est androgyne, et il ne m'aime pas, arce que je suis semblable à lui. Deux androynes peuvent jouer ensemble, mais s'aimer! Oh! a, jamais! n'être point lassés l'un de l'autre, au eut d'un certain temps, jamais! jamais!
— Il a inventé cette belle théorie pour vous bandonner.
■ — Non, Je Tai expérimentée moi-même.
— Vous ne l'aimiez pas !
— Nous ne nous, sommes jamais aimés d'amour, Incore une fois.
— Il a eu votre nouveauté, pourtant, n'est-ce
as
Oui, mais est-ce vraiment une preuve
amour
— Peut-être.
— Tant mieux! i
■ — Ne vous moquez pas de moi, Régina, de loi qui vous chéris plus que tout au monde.
— Autant que votre recette, aion cher direcur.
Elle aiuiait à constater, ce soir-là, combien elle tait désirée. Sanard même, son directeur, sans lague, l'adorait; — elle le voyait souffrir et oncevait une joie perverse de se sentir vengée ar sa souffrance.
Plein de ferveur, Sanard, devant elle, s'était genouillé; ses lèvres s'avançaient comme pour aiser sa chair tentante de beau fruit jeune; elle
ne put reculer à temps pour éviter une caresse qui, l'effleurant à peine, à cet end-roit, la fit frissonner.
— Je vous airiie, Régina! Oh! soyez pour moi celle que vous voudrez, ma maîtresse ou ma femme.
— Votre femme?
— Oui.
Elle haussa encore ses fines épaules. Elle de
venait de plus en plus indulgente pour les vices des autres, mais elle détestait Sanard, connaissait sa réputation; tout de suite, elle avait conçu pour lui une antipathie qui n'avait fait que grandir.
— Mais vous savez bien que je vous veus depuis le premier jour — continuait l'autre. J( vous aime! Je t'aime!
— La preuve?
— J'ai compromis la pièce, — ma fortune, — ei te faisant remettre cette lettre, exprès, ce soir Suis-je assez fou de toi, Régina?
— Je ne dis pas non; bien d'autres, mon cher sont fous de moi.
— Oh! mais, eux, c'est du caprice; moi c'es de la passion vraie, un amour durable, — éternel
— Ah! vous m'amusez maintenant; d'abord êtes-vous capable d'une passion pareille? d'ui amour, — éternel, vous avez dit?
— Eh! quoi, vous riez!
— Mon cher directeur, ne restez pas dans cetl position, elle est ridicule. Je suis androgyne, mo
SPI
RÉ(iINA SANDRI 303
naître Ta dit, et j'ai bien vu qu'il avait raison; je l'aimerai jamais les hommes.
— Ça ne fait rien. Laissez-moi vous adorer, Régina!
— Oui, pourvu que vous ayez mon corps, que a femme soit à vous! Je connais ça, allez!
Et comme il insistait encore, bramant son imour, elle lui dit :
— Voyons, assez, Sanard!... D'ailleurs, je ne pourrai jamais être votre femme.
A ce moment, surgissait puissamment son dégoût pour Sanard, sur qui elle avait appris tant d'histoires vraies.
— Et si je me marie jamais — dit lentement Regina, — ce sera avec quelqu'un de très riche et qui m'aimera.
— Je deviendrai riche, vous serez heureuse, je suis directeur du théâtre, et, moi, je vous laisserai toute à votre art.
— Quand vous aurez assez de moi, vous divorcerez. Je ne veux pas de pareils mariages. J'ai dit.
Elle avait prononcé ce « J'ai dit! » d'un ton de reine. Sanard se releva, pensant : « Je reviendrai ». Régina salua son directeur d'un u à de- [main » qui le congédiait, et auquel il ne trouva rien à répondre.
Sanard sortit, mais se promettant bien de recommencer son attaque, dès le lendemain, chez sa pensionnaire. — L'habilleuse, stylée, sans un
geste, avait écouté toute la scèner; maintenant, elle aidait Régina à s'habiller, et, quand la comédienne fut partie, elle resta à ranger la loge.
Au dehors, des gens attendaient la comédienne, les uns pour s'assurer, qu'elle s'en allait seule, les autres pour tenter encore, si cela se pouvait, de l'entraîner à souper, espérant tout d'une griserie possible, après la surexcitation de cette première.
Régina, après quelques mots à ses courtisans, monta seule dans un fiacre et donna son adresse au cocher. — Tant qu'elle avait été au théâtre, elle avait voulu, après sa foucade, dans sa grande honnêteté, continuer son rôle pour qu'on ne pu pas dire que c'était de sa faute si la pièce tombait Mais, une fois dans le fiacre, réintégrée dans sa vie intime, la pensée de Montclar l'obséda; elh se souvint d'un soir pareil où il l'avait reconduite elle songea qu'il aurait pu, au moins venir lui dire quelques mots affectueux dans sa loge, aprèf la représentation. Alors de se le figurer câlir auprès d'une autre femme, — elle se sentit panteler de jalousie.
Une émotion lui étreignant la gorge, elle eu peur de rentrer chez elle si tôt. Elle savait hier qu'elle ne pourrait dormir, — que les heurej lentes de la nuit tomberaient sur son chagrin, — pour en alourdir la solitude.
Régina Sandri descendit du fiacre, solda l
RÉGINA SANDIU 305
cocher. Elle se mit à marcher dans un grand besoin de mouvement; la marche la lasserait, userait sa pensée. Elle soulTrait. Son maître Tavait quittée, le soir de cette première, d'une création, Lili^ qu'ils avaient rêvée ensemble, pour les caresses d'une autre femme; elle savait qui était celle-là, elle voyait en son imagination se dérouler loutes les images physiques de la luxure, avec une précision vivante. Oh! elle le sentait, c'aurait été une fille, une féminité vague, cela ne I lui aurait rien fait, elle aurait compris qu'il eût envie de ça ; mais elle le savait à présent acoquiné avec celle qu'il avait amenée au théâtre, ce soir de grande bataille. Ces songeriesblessaient Régina, la sincérité surtout qu'elle présumait en Patrice de son amour physique pour cette femme.
C'était la dernière crise d'une passion d'androgyne, la seule possible dans la jeunesse de Régina Sandri, — quelque chose comme une tombée dans les ténèbres, et dont elle revenait, — après laquelle elle voyait poindre le jour, la divine lumière.
Ah! si Régina avait connu l'adresse de la maîtresse de Montclar, cette nuit-là, elle eut, peutêtre, rôdé autour de sa demeure, se serait postée sous les fenêtres. —Elle rencontra, parles rues noires, des hommes attardés; ils la prirent pour une chercheuse de fortune, lui chuchotant des propositions qui la révoltèrent, et elle comprit le danger d'errer, à pareille heure, dans les rues.
Elle aperçut un fiacre, fit un geste au cocher, puis donna son adresse. En rentrant, Régina se sentit très lasse — de sa promenade nocturne et de sa méditation douloureuse.
Elle se déshabilla, regarda longuement son corps, le trouva joli, et, sans savoir pourquoi, pleura. Ces larmes lui firent du bien ; comme une fillette chagrine, s'étant couchée, elle s'endormit enfin d'un bon sommeil, — sans rêve.
lai
i RI
Quand Régina Sandri se réveilla, le jour perlerait dans sa chambre. Le soleil dorait ce lendemain de tristesse. Elle s'étira, se sentit la^se mcore et elle laissa son esprit vagabonder, sans se donner la peine de le guider le moins du monde. I Régina repensa aux événements de la veille.
Elle y songeait encore, quand Montclar parut dans rentre-bâillement de la porte, ouverte devant lui par la servante. Dans la blancheur transparente de sa chemise, Régina se dressa sur son séant, délicieusement printanière, puis tomba dans les bras de Patrice.
Il regarda son amie, vit ses yeux meurtris d'un cerné brun, devina sa douleur assoupie maintenant.
— Qu'est-ce que tu as eu, Régina ?
— ïu m'as manqué hier soir, après la pièce.
— Régina, est-ce queje ne t'aime pas d'amitié.
iei
308 REGINA SANDRl
d'une amitié qui, chez moi, prime tout, qui e supérieure à toutes mes sensations ?
— Mais, cette femme ?
— Et quand même ! Ce sont les sens, ma chère voilà tout.
Elle entr'ouvrit les draps, laissant les yeux d( Patrice, à travers la fine chemise de batiste, parcourir son corps. Il la regarda un peu de temps en artiste, puis il dit :
— Tu le veux ?
— Oui.
Près du lit bas, sur le lit, Patrice s'était penché'
le désir que venait d'exprimer son amie réveillai" sa fierté d'homme ; il sentait renaître en lui ses ferveurs de naguère, à Yillennes, quand tous deux avaient espéré l'amour — qui, après des gestes, s'était dérobé.
Ses doigts frémissants parcouraient les bhmcheurs, la noirceur aussi, de l'admirable statue; avec des lenteurs savantes, il la disposait au plaisir, égarait ses lèvres, s'oubliait aux belles formes peu à peu dénudées, ausecret,il idolâtrait de baisers le corps divin de l'amie qui acceptait d'être l'amante d'une heure. Mais soudain — brutalement presque — elle le repoussa, disjoignit son étreinte; et sanglotante:
— Oh! que je suis malheureuse! Patrice, vois, je ne te désire même pas !
Il la regarda étendue sur le lit. Sa pâleur était d'une morte. — Alors il ramena, sur cet avril un
pou glacé, les draps lentement, et, comme il illait recouvrir aussi les fines épaules, elle lui Drit la tète entre ses mains, lui baisa les yeux, puis, écartant ses cheveux pour admirer passionlément son front puissant qu'elle effleura de ses èvres :
— Voilà ce quej'aimedetoi! — murmura-t-elle. Elle ajouta quelques instants après, tandis qu'il
enait sa main entre les siennes :
— Non, maintenant le plaisir physique, 'la possession de mon corps, ce ne peut plus être jamais Bnlre nous. Je serais sotte de m'entêter à la lutte, pour faire naître ce qui n'est pas, ce qui ne peut 3as être. Ce serait une voix fausse qui détonnerait en s'efForçant de chanter. Cours vers Tamour — si tu veux, mais garde ton amie, oui, gardemoi toujours quelque chose au fond de toi! C'est (bien fini, fini! Ce qui est d'amitié chez toi m'appartient, l'admiration aussi, — et n'est-ce pas la plus belle des possessions?
Quand Sanard, qui n'avait pu venir plus tôt, iantra, une demi-heure après, il trouva Patrice et Régina causant en vieux amis. « Décidément, ils sont toqués! » pensa-t-il. Il ajouta : « Il faut probablement qu'ils soient ainsi, pour remplir ma caisse. Ah! quand serai-je l'amant de cette jolie femme? » Et il se rappelait, avec un peu de fièvre, la vision de la veille, Régina, nue, fine et si troublante.
L'auteur, la comédienne et le directeur parlèrent de la pièce : Lili. Sanard lut, à haute Yoix, des passages de la plupart des journaux parus le matin. C'était, comme toujours, des attaques conire l'auteur. Insidieusement, on relevait des plagiais, on grossissait des réminiscences qu'on croyait trouver dans sa pièce. Lili^ c'était faible, poncif; Montclar possédait une imagination extra-j ordinaire de détails, la vie, l'habileté, une grande dextériié de main, « de la patte », comme disent les peintres. Les critiques et soiristes, quittant l'auteur, passaient à l'interprète; alors n'éclatait plus qu'admiration; les éloges pleavaient sur Régina Sandri, on la décrivait, on la louangeait. L'un des soiristes, Un Monsieur en habii noh% — qui parfois s'excitait jusqu'au poème en prose aux rares pièces en valant la peine, soit pai l'auteur, soit par les interprètes — esquissail ainsi le portrait de Régina Sandri, avec ses divers costumes :
« ...C'est, d'abord, dans un salon de capricieuse richesse, une jeune fille, un gamin plutôt, au? yeux endiablés dans un teint mat, un voyou pa tricien qui saute, blague, pirouette et se moque Indifférente aux fadeurs des comparses, elle évo lue d'une démarche aisée, cabriole sur un compliment, lâchant des mots à l'emporte-pièce d< ces mots qui clouent un homme, figent sur se; lèvres les paroles à éclore, tandis que l'entourag» s'enfièvre à chacun des gestes de l'artiste.
« Elle est bien dans son cadre, habillée d'une •obe à empiècements, une robe enfantine, bleue, oute simple, nouée à la taille d'une cordelière le soie. La mise en place est parfaite du ca- •aclère et du type bizarre : — une estampe originale.
« Le salon s'encombre de bibelots rares entre esquels la clownesse passe comme un chat -irculant sur la cheminée d'un boudoir de olie femme. — Du plafond pendent des agrès le gymnase; Lili, à des minutes de son extraordilaire fantaisie, tout en causant avec ses admiraeurs et ses amis, empoigne la barre flexible du rapèze, se redresse et s'installe, par un rétablissement, dans une envolée de l'unique jupe qui aisse entrevoir le maillot de soie mauve que )orte chez elle l'acrobate inouïe.
u Cette démone, très d'aujourd'hui, sortie on le sait d'où, — lutine ses adorateurs sans pitié lucune, fouette leurs ridicules, gouaille sans '•épit — verveuse et perversement ingénue.
« Le deuxième acte nous la montre symbolique imdrogyne, clownesse d'une joliesse grisante, et oourtant si peu femme, grêle, aux formes à peine iccusées, qu'on dirait d'une enfant précoce.
(( Sur la piste elle évolue, et sa grâce s'exagère de souplesse exquise par le contraste de la lourdeur boudeuse de l'animal épais, Salô, le cochon qu'elle fait manœuvrer, sauter, crever des cerceaux dans une course folle. Elle brûle les plan-
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elles, en vérité, apostrophant chacun, à droite et à gauche, de mois drôles.
« Rcgina Sandri est blanche, toute blanche dans un maillot noir qui, fidèlement, pour la joie * des yeux, modèle son corps exquis d'androgyne. "^ Oh! l'exquise vision des seins qui bombent tout de même et transparaissent, de la poitrine rosée, du dos finement coupé d'une exquise fossette; Ah! le papillonnement des chatoyants papillons heureux de ne s'envoler point, d'être captifs, épingles au deuil du costume. Et la figure délicate, dont les traits fins s'avivent d'une mouche assassine au coin de l'arc charmeur des lèvres! les, yeux si bruns et si vifs qu'ombrent les sourcils ! longs comme une heure sans vous voir, Régina, — ô Satané, ô Modernité!
(( M'^^ Sandri, pour le vulgaire, en ses déambulations diurnes à travers Paris, adopte les modes du vulgaire; une jupe droite, de couleur foncée le plus souvent, un corsage de forme un peu masculine, s'ouvrant sur un plastron comme gilet d'homme, le col droit, aux pointes cassées, d'où émerge un visage hautain qu'encadrent des bandeaux noirs. La démarche est alerte, souple, sans rien de félin; le pas sonne hardi sur l'asphalte.
« Les goûts de la grande artiste, ses opinions féminines? — Très froide, dit-on. Elle n'a pas le temps de flâner sur la route de l'Art vrai, qu'elle parcourt à toute vitesse, car, en deux étapes — la Zerbi^ — ensuite, Lili — elle semble déjà arrivée
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u but. Rogina Sandri n'a qu'un rôve : « Etre un onnetc homme et une grande artiste ». — Un onnète liomme, ça nous est égal, mes chers ontemporains, bien qu'on en manque un peu ans cette fin de siècle; mais elle est une grande rliste certes, jeune, élégante, incitatrice, corps il esprit. »
Du temps passa.
Régina Sandri créa deux autres rôles importants, dans deux pièces de son maître et ami, toujours Patrice Montclar.
Beaucoup d'hommes faisaient leur cour à la rivale de Dinah Samuel. Régina était à la mode ; elle arrivait, — et l'Autre s'en allait. Plusieurs demandèrent sa main. Elle se refusait à tous, n'ayant jamais eu, depuis Patrice, un amant, même d'une heure.
Un homme de quarante ans, le comte Joseph de Limoges, très riche, de mérite, fit la cour à Régina. C'était un lettré sur qui les préjugés mondains n'avaient pas de prise ; il fut assez longtemps à se montrer seulement, vis-à-vis de l'artiste, le bon conseiller. Mentor un peu, qui fail des cadeaux timides, un jour, il dit à Régina son
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"vvc d'une femme qui serait artiste, qui comprendrait SOS goûts, ses égoïsmes de savant, de philosophe, qui sait le monde et le dédaigne. Sa femme serait très libre, heureuse, si elle savait jouir sagement de sa discrétion.
! Régina sentit bien le désintéressement réel de Toffre, l'amour réel qu'elle cachait ; elle réOéchit longtemps sans répondre, perplexe, dans une crainte que l'oITre ne cachât un piège d'amoureux ; à aucun prix, elle n'eût voulu laisser enchaîner sa liberté d'artiste. D'autre part, elle restait sûre d'elle-même, n'était point femme à se compromettre en des intrigues qui ne l'attiraient point. Elle demeurait trop écœurée des hommes en général pour redouter une subite passion, dont elle était incapable — songeait-elle — possédant en elle tout ce qu'elle eut admiré, aimé dans un homme, l'intelligence et la compréhension de la beauté, — un idéal personnel, n'ayant nul besoin d'emprunter quoi que ce fût à autrui, un idéal enfin assez haut pour ne jamais l'atteindre et s'en désenchanter.
D'ailleurs, elle était presque riche, à présent, la chance lui souriait de tous côtés; une semaine, à Monte-Carlo, où elle était en représentations de vedette, entrée dans les salons des jeux pour se '■distraire, elle avait gagné, en s'amusant, soixante mille francs. Et elle avait à présent, au théâtre, des appointements et des feux de jeune grande 'comédienne. Mais elle se sentait parfois si esseulée
dans la vie — aux heures où, orgueilleuse de la pensée de sa gloire, elle s'attristait de ne la point faire partager à un ami — au dieu inconnu — qu'elle rêvait.
Et puis, elle avait conçu de la franche parole de ce prétendant une profonde estime envers un seigneur, un « homme » assez fort pour oser braver les dires de ses égaux et de s'élever, pour l'amour d^elle, au-dessus des préjugés de sa caste. Ce n'était point là le résultat d'une passion fugitive déjeune homme; Régina connaissait depuis longtemps le comte Joseph ; depuis des mois qu'il était son ami, elle avait pu apprécier le sérieux de son caractère, la solidité de ses sentiments. Cependant, elle demeurait perplexe, ne pouvant cesser d'hésiter devant la résolution de laquelle dépendait l'avenir de sa vie.
Ce jour-là, Régina était allée à l'Exposition des Chrysanthèmes, dont c'était l'ouverture. Elle était curieuse de ces fleurs singulières, en qui elle retrouvait des ressemblances avec son étrangeté propre; elle avait toujours aimé les fleurs, mais celles-là, plus que d'autres encore, l'attiraient, pour leur variété de coloris et de forme.
Régina Sandri parcourut le hall immense, suivant le déroulement des fleurs — aux nuances vives ou apâlies, — frappées des rayons du soleil qui filtraient à travers les carreaux de l'orangerie.
Elle était charmée de saisir, d'un coup d'oeil, le défilé des élégances féminines, des toilettes somptueuses, précocement hivernales — semblait-il — dans la clarté lumineuse d'un beau jour d'été de la Saint-Martin.
Elle écoutait l'envolée des mots, des phrases
échangée?, avec de légers rires, dans les groupes d'amis. Entendre les appréciations singulières ou fi'ivoles, parlant des mignonnes bouches, les admirations pittoresques et personnelles de loin en loin, presque toujours convenues, des mondaines faussement lettrés, l'amusait.
Des messieurs corrects, en longs manteaux, — dont l'œil se vilre d'un éclat de verre qu'étoile au centre le feu du regard, — potinent, entre les Paiisiennes, et flirtent.
Régina Sandri promenait ses regards parmi l'enchantement des nuances, des tortillements ^ bizarres, sensuels, parfois, des chrysanthèmes - 'fastueux; — des corolles affectaient d(î^s airs de femmes lasses, au lendemain des nuits de bonheur fou.
Ils faisaient naître, ces chrysanthèmes, en son esprit, de subtiles évocations : songeuse, elle regardait défiler ces fleurs pareilles à un cortège de belles dames ou de nonnes des ordres riches, en ■splendides manteaux de cour ou de chœur, pressées dans une nef, pour un gala ou une solennité.
Des groupes évoquaient des premières communiantes en troupeau vers un autel, ou des mariées ennuagées de blanc, encapucbonnées de liliales mousselines frissonnantes et floues, aux plis pressés et capricieux.
D'autres chrysanthèmes, en leur ensemble, apparaissaient à la comédienne, dans le bonheur d'une hallucination charmeresse, eonim^ les dan-
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leiises d'un féerique ballel, aux fragiles oripeaux \e salin crème — rose, brun, vert ou violet, nauve, pourpre, jaune, bleu — aux tons, parfois, l€ métaux oxydés.
Près d'elle, une vorx blagueuse :
— Leurs lutus sont de sinople, et quelles fines lailles élancées leur font les tiges, enjuponnées le feuilles dentelées!... Vous lêvez devant vos sœurs, Régina?
Tirée de sa songerie, Tactrice se retourna, et v^it, s'inclinant devant elle, profondément dans jn macfarlane noir aux plis souples, son grand imi Patrice Montclar. Elle éclata de rire.
— Tu es bien sérieux, aujourd'hui.
— Et toi, lu rêves. Je te comprends si bien, iu reste, que ces fleurs échevelées, bizarres, aux formes diverses et si curieusement nuancées — jui te ressemblent — m'enchantent aussi. Ma petite Régina, ne t'ima^ines-tu pas être la spectatrice hautaine d'un gigantesque végiione aux innombrables invitées, en dominos de moire, de peluche lisse ou velue, et de surah? C'est la retloute des fleurs, des chrysanthèmes pourpres et blancs, or et mauves, bruns et jaunes, dansant ies sarabandes et des taranlelles oii vibrent les ûuances. S'y pressent de minuscules personnes masquées, d'allures majestueuses ou friponnes, cerlaines lasses, aux tombantes frisures échevelées que d'indiscrètes mains caresseuses auraient décoiffées... lien est qui semblent des effrontées,
des soubrettes coquettes aux airs éventés de petites maîtresses, en goguette d'un soir. D'autres chrysanthèmes ont la raideur de seigneurs d'antan aux réceptions royales, groupés autour de l'un d'eux, plus haut sur sa tigelle, plus éclatant et plus fort.
Des groupes passaient et des bribes de conversations légères se percevaient. Décidément, les chrysanthèmes suscitaient aux imaginations des chevelures frisottantes, ou ondulées, ouvragées, teintes, des toisons féminines — « avec très peu de tête », dit un chroniqueur qui passait là.
— Vous devez, chère madame, ressembler à ces fleurs, quand, au matin, vos cheveux blonds s'emmêlent parmi les dentelles des oreillers.
— Non, moi, je suis comme les roses, par exemple — répliqua l'amie ; — difficile à cueillir.
— Des doigts exercés pourtant...
— S'y frottent, — et s'y piquent.
Régina Sandri, à côté de Patrice, marchait
silencieuse.
— Alors, — dit l'écrivain, — tu es décidément ennuagée aujourd'hui. Tu as une préoccupation, chère amie, que tu n'oses dire, et tu meurs d'envie de te confesser.
— Il est vrai que je songea des choses graves — répliqua l'actrice — mais point du tout que je veuille te les cacher. Je veux te demander un conseil
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— Parle.
— 11 y a quoiqu'un de très riche qui me fait la
cour.
— Oui, le comte de Limoges.
— Il m'a demandé de l'épouser
— Eh hien, épouse-le.
— Pourquoi me le conseilles-tu !
— Parce que tu en as envie.
— Je lui ai dit que j'étais toute à mon art, que l'amour d'un homme ne me tenterait jamais, et qu'un mari n'aurait jamais de moi que ma soumission.
— C'est hcaucoup. Et il accepte quand môme?
— Oui.
— Eh bien, épouse-le. ïu ne saurais mieux
faire, ni trouver mieux.
— Je lui ai parlé de toi, je lui ai dit ce que tu étais dans ma vie. Il a semblé comprendre... Enfin, je lui ai tout raconté...
— Qu'a-t-il répliqué?
— Il savait cela, m'a-t-il dit.
Il devait le savoir, c'est vrai.
— Oh! fit-elle, malicieuse, ce qui surtout l'a rassuré, c'est que tu as été mon amant. Tu ne le seras jamais plus. Il n ignore pas tes caprices, tes caprices... en masse! et sans esprit de suite.
— Épouse-le, épouse-le.
Après un silence :
— Vois-tu, ma petite Régina, ces fleurs me rappellent nos caprices, comme tu dis, me font sou-
venir de nos équipées amoureuses, un été. L vue de ces formes tourmentées, de ces nuancodes pétales multicolores, dont se mêlent les souplesses et les rigidités, me trouble comme si ces chrysanthèmes vivaient charnellement à mes sens, évoquaient pour moi Fillusion de peaux délicates, lustrées et transparentes, nacrées et pâles. Ceux- J ci, en leurs mille couleurs, chiffonnés et soyeux, me semblent comme des dessous somptueux, d'intimes vêtements en désordre, cachant de secrète^ beautés.
— Je les aime, dit Régina, ils semblent la lloraison de mes pensées. Mais j'ai devant eux, — de les avoir regardé vivre, — cette souffrance ressentie au lendemain de nos caresses; ils sont incomplets et dénués de parfum. Et pourtant ils sont beaux,
— Oui, dit Patrice, non sans quelque mélancolie. Mais, la moindre rose donne à celui qui la cueille une jouissance plus claire et plus intense que ces fleurs insensibles.
Régina saluait; un homme de haute taille s'avançait, incliné vers elle :
— Vous vous connaissez, certes, de nom et de vue, l'un et l'autre depuis longtemps, — dit-elle. Mon grand ami Patrice Montclar ; — le comte de ' Limoges.
Les deux hommes, cordialement, se serrèrent la main.
— Aidez-moi, cher monsieur, à défendre mes
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imies, lU Kégiaa en désip;nant les fleurs, raiJes )ii alangiiies, plus belles de se sentir regardées, ît, pour cela, plus semblables encore à des èmnies.
— Mais, répliqua le comte, qui donc les atta- [jue, chère amie? Je sais un de mes anciens camarades dont j'étudiai avec plaisir, un temps,
'étrange maladie. Il cultivait, il choyait des chrysanthèmes en des serres splondides, — qu'il appelait son harem de chevelures vivantes, — et il était jaloux, farouchement, de ses fleurs comme de femmes aimées. Il avait dans cet extraordinaire sérail toutes les variétés connues, et il en inventait : des fleurs vierges qu'il flétrissait de ses regards dans leur plénitude de beauté, et qu'il détruisait afin que nul n'en pût jouir après lui. D'ailleurs, les jardiniers seuls pénétraient dans celte serre : il n'en était pas plus fâché pour elle qu'on ne s'occupe du cocher de sa femme ou du valet d'antichambre.
— Du sadisme fleuri? dit Patrice. Au moins cette aberration perverse n'est-elle pas répugnante. Sans être de ceux qu'attirent les raffinements inconnus et les spasmes ignorés, ne trouvant pas — pas encore du moins — que le désir d'une jolie femme soit chose très vulgaire et très banale, iî m'est arrivé, quand j'étais enfant, de baiser le cœur des roses; mais d'autres plaisirs sont plus francs et sincères.
. Régina dit au comte :
— Vous savez que vous devez beaucoup Montclar. Sans lui, peut-être, j'aurais encor"' hésité à vous répondre.
— Selon mon rêve? Vous acceptez donc? — murmura-t-il.
— Oui ! — Si vous êtes vraiment le sage que je crois.
Le comte Joseph élait ému; il fixa ses yeux clairs — dont s'illuminait sa figure, hautaine d'habitude, sous les cheveux noirs semés de fils d'argent, à l'ombre d'un front large et sans rides
— sur ceux de la comédienne.
— Oh! dit-il, — je suis heureux.
— Je vous souhaite à tous deux — prononça Patrice — tout le bonheur que je n'ai point tiouvé.
— Je vous ai une infinie reconnaissance, monsieur, d'avoir auprès d'elle plaidé ma cause... Vous serez notre premier témoin, j'espère?
— Et tu resteras notre ami? — demanda Régi na.
— Certes, • — dit Patrice, — toujours.
Ils s'en furent, à travers le balabile des chrysanthèmes échevelant leurs brins d'or fin, de chair et de pourpre, parmi les sveltes femmes emmitouflées.
Les fleurs bizarres frissonnaient de tous leurs pétales, frissonnaient doucement comme l'automne;
— d'aucunes, en copeaux fluets annelés, étages, ou retombants; — d'autres, des boules de plumes
si légères qu'un souflle très léger va les emporter. On eût été tenté de s'en caresser, comme une femme de sa houpette à poudre de riz.
D'autres chrysanthèmes avaient l'apparence de gros oiseaux bruns piquetés de roux, et, parmi d'autres encore, clairs et foncés, certains étaient faits comme d'écaillés rèches superposées; d'autres, obscènes presque, se hérissaient de poils muticolores, pareils à des sexes fleuris; d'autres enfin, immobiles et droits, semblaient de porcelaine dure.
Et des femmes passaient toujours — jolies en leurs fourrures, artificielles aussi, — dans la floraison des chrysanthèmes en corbeilles et en cortèges, leur échevèlement paré ; — elles allaient et venaient, en des froufrous, brillantes ou pâles, et d'attitudes si diverses, folles ou majestueuses, d'une félinité souple, caresseuse souvent, qui les faisait ressembler à des fleurs vivantes, fières. alanguies, incitatrices, troublantes.
Patrice regardait maintenant les chrysanthèmes, comme perdu en leur contemplation. A quoi songeait-il? à des ressouvenirs de sa jeunesse? de Dinah Samuel? de sa vingtième année? de plus loin encore, là-bas, d'une ville dans son pays de montagnes, à Grivedesvignes? — Cette jeune fille, qu'il avait faite femme, qu'il n'avait point voulu garder sienne, s'en allait à un autre, se mariait h un nouveau venu, et lui, Montclar, demeurait seul, sans le charme amical d'une com-
pagne, la joie et le sourire de sa maison. 11 dit, et ses paroles eurent, quelques minutes, un accent de mélancolie :
— Oui, la perversité n'est que cendre et néant, trop vite épuisée. Les chrysanthèmes sont fleurs d'octobre et de novembre, de rouille et de mort. On arrive à les préférer plus ou moins tôt, mais quand le cœur est déjà un peu gâté, quand l'âme se fane... Ils sont plus contents que nous, ceux dont les pensées, à jamais fraîches et bonnes malgré les cruautés du temps, s'ouvrent aux naïves amours, comme, — au bord des chemins, éclosent, dans l'avril, en buissons blancs, en buissons roses, les égiantines... Oh! bien heureux les simples qui, presque sans se dire mot, mais leurs êtres émus tout entiers de la poésie éparse dans les paysages du soir qui commence et dans leur rêve, errent au crépuscule, par les champs, se tenant par la taille en une étreinte ingénue, ou s'en vont sur la grand'route banale, et sous les premières étoiles, — les mains unies et ballantes entre eux... 11 faut être jeune jusqu'à la fin, avec cette seule difl'érence que votre soleil couchant ressemble à votre aurore avec plus de splendeur, rester jeune toujours, et, comme on se blase à épicer l'amour avec les' petits piments rouges des vices, se défier des plaisirs tourmentés, des fleurs extravagantes, des chrysanthèmes et des orchidées, des voluptés aux factices richesses, des baisers étranges, dont
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les complîcalions demain seront vaines... Car rien ne vaut le baiser éternel, lèvres sur lèvres, où deux êtres éperdument s'épousent, Tamour printanier où deux cœurs sans mensonge luttent Tun pour l'autre. Le jardinier le plus savant et le plus magicien, ne pourra jamais, en ses essais d'articles, donner aux chrysanthèmes le parfum des roses...
Paris. — Louis Mabetheux, imprimeLir, 1, rue Cassette. — 9592.
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