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aître. Berzio cxpriaie ses regrets d'ôlre venu, et, e ces regrets mêmes surgit la passion dont il giiore la l'orce. Il se trahit, lorsque — semblable
une apparition de rêve, avec, en plus, toutes les ensuelles réalités — la Zerbi apparaît, proie à ntrer en scène.
C'était Régina.
Tout de suite elle conquit le public. Dès cette ntrée, elle fut si puissante, si charnieresse — >ui, presque immédiatement, — que les hommes le virent bientôt qu'une véritable artiste, oubliant le constater son attrait spécial et pervers, tant 'artiste s'identifiait en elle à la femme. Les "emmes elles-mêmes suivirent son jeu, écoutè- •ent ses paroles, subjuguées, oublieuses, elles, de îette pointe méchante qu'aiguisent les rivalités.
Montclar observait son interprète, sans aucune ippréhension; elle allait très bien. Yaillanie, Résina était entrée en scène avec une aisance de i^ieille actrice qui avait stupéfié Sanard. « Su- [>erbel » avait-il chuchoté à Fauteur.
Ce soir-là, Régina Sandri fut sacrée grande comédienne; elle assura le succès de la pièce. Des artistes fameux, des clubmen, vinrent la complimenter dans sa loge ; mais elle ne plut pas à la [majorité des porteurs de louanges. On la jugea un peu farouche. Elle étonna ceux qui, curieux de la connaître, peut-être intimement, trouvèrent en l'artiste vibrante qu'ils venaient d'admirer, une ■femme froide, raisonnant avec des idées, des
théories, des arguments d'homme intelligent.
L'aménagement même de sa loge disait assez sa nature; dans l'étroite pièce tendue de gros drap bleu, on ne voyait rien de ces futilités polissonnesl habituelles aux actrices; un canapé et deux fauJ teuils du plus pur Louis XYI; une table de toilette, drapée de bleu de la môme étoffe que les tentures, et, sur une console de style, des objets d'art peu nombreux, mais d'un goût extrême.
Aux murs, deux estampes rares, œuvres de Georges Decroix. Ici, la tentation de saint Antoine par une courtisane blonde de Judée ayant laissé la chaste robe blanche qui la recouvrait toute pour se dresser, impudique et magnifique, les seins érigés, devant les yeux épouvantés et charmés à la fois du solitaire; autour du moine assailli s'estompaient, indécises, des formes d'une démoniaque beauté, des larves et des diables, et, vaguement esquissé, mâle et femelle à la fois, u androgyne, au double sexe à peine formulé déli cieusement par l'artiste, qui, dans les limbes d fond, observait la tourmente du saint. — Nori loin, l'autre estampe représentait un voile, avec l'empreinte de la douce figure du prophète Christ. Et un pastel de Latour, qui suscitait une marquise du siècle dernier, en train de parfiler des soies diaprées, était accroché au-dessus de la toilette.
Le premier, un banquier juif, Laisbourg, bien connu pour sa générosité dans le monde qui s'amuse, la visita — s'étant fait précéder par
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'envoi d'une merveilleuse corbeille de fleurs, — t, quasi dès Tenlrée, lui offrit sa protection. Les eurs étaient là, une carie de visite épinglée à un uban mauve, Régina, en réponse à la proposition kutale :
— Ça, non; mais vos fleurs me plaisent.
Il battait en retraite, quand Sanard introduisit in groupe d'hommes des grands cercles, habits loirs venus pour rendre hommage à Régina, qui es accueillit avec gentillesse, afl'able sans plus, îvitant de comprendre les ofTres déguisées. Puis, ;e furent les critiques. L'un, académicien au ïiasque de vieux petit mandarin japonais et au 'ire de ouistiti :
— Dinah est belle, certes; mais vous, c'est elle, ivec je ne sais quoi de phis qu'on sent déjà, mais ju'on ne peut définir encore.
— Maître, répondit-elle, un peu gênée, j'espère aire mieux encore.
— Nous n'en doutons pas, certes, s'écriait Elle Letruc.
Et comme il s'était penché pour baiser les doigts le Régina, et que ses lèvres s'égaraient, montant les baisers aux fossettes du bras, Régina dit, en dégageant sa main :
, — Je suis sûre que déjà vous pensez à votre
rticle?
I — Il était écrit, dans ma tête, dès le premier acte, mademoiselle — répondit-il — quand vous avez jeté si exquisement les vibrantes paroles
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d'amour : <( Il faut, Berzio, que tu saches bien, toi qui aimes pour la première fois, qu'on te dira de moi toutes les vilaines choses possibles.. Sauras-tu m'aimer assez pour défendre ton cœu des insinuations méchantes? Car je t'aime, Be zio... )) Vous voyez, — ajoutait-il — j'ai retenu 1 tirade.
Bisson, lui, ne disait rien, il grognait entre ses dents : « Oui, un tempérament ! >> Avec sa stature de géant paillard et grisonnant, il encombrait la loge, et ses yeux clignotants ardaient derrière son binocle.
Quand ils furent partis, Sanard, qui avait fait les présentations, très lier de sa pensionnaire, lui glissa dans l'oreille :
— Vous n'avez pas été aimable avec Larsbourg, Réservez-vous donc des poires pour la soif.
— Oh ! je n'aurai jamais besoin de telles poire — répliqua-t-elle.
Pour Montclar seulement, elle eut un regar ému quand, le rideau tombé sur le dernier acte, e après cinq rappels, il la ramena à sa loge, en laj complimentant.
Elle lui dit :
— Oh! moi, je ne suis rien sans vous. Si je n'avais pas eu une pièce admirable, qu'aurais-je fait ?
Rentrée, seule, chez elle, quand elle eut terminé sa toilette de nuit et qu'elle fut prête à se coucher, elle revit la soirée, son triomphe, et,
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Dut à coup, fille pleura. 11 lui semblait qu'il lui uanquait quelque cliose, qu'il y avait, non loin 'elle, un vide qu'elle ne voyait pas, mais qu'elle enlail. Jamais, comme en ce moment, apiès les eurs, les bravos, Tapotliéose oi^i s'était achevée a première étape de la lutte, elle n'avait autant oulTert de sa solitude.
On sonna.
La bonne, déjà prête à se retirer, fit entrer lontclar dans la chambre à coucher, puis les lissa en leur .souhaitant une bonne nuit à tous eux. Il remarqua celte politesse de la bouche 'une domestique qui l'introduisait, sans étonnelent, près de sa maîtresse, à deux heures du latin.
Régina avait, pour tout vêtement, sur sa chelise, un peignoir qui, ens'entr'ouvrant, ladénuait toute, — presque.
Sans y prendre garde, elle avait couru se jeter ans les bras de son ami.
— Oh ! que je suis heureuse !
— Mais vous pleuriez ! On voit encore la trace e vos larmes.
— Je pleurais, oui, mais de bonheur !
— Etait-ce seulement de bonheur?
— Sans doute. Pourquoi pleurerais-je, si ce n'est ejoie?
— Je ne sais.
Elle se blottissait contre lui, et il la pressa entre sa poitrine ; dans cette étreinte, sa main,
d'abord sans le vouloir, toucha la gorge de la jeune fille, et il sentit un léger renflemeat, Tun desseins, qu'il encercla de ses doigts, et de désir, sans qu'elle parût s'en apercevoir, il accentua la caresse sans qu'elle remarquât son geste de sensualiti^ tendre. Régina était comme extasiée, dans renil^ vrement de son triomphe d'artiste. 1^
— Alors, tu es très heureuse? w
— Oh ! oui ! ^
— Tu es heureuse pour la première fois?
— Oui, pour la première fois... Et toi, quel succès ! Ta pièce, un chef-d'œuvre !
— Elle ne vaut que par toi.
— Oh ! je ne le crois pas. I La jeune fille était là, nue sous la chemise de
batiste et le peignoir. Les mains de Patrice, ^ avec des gestes maintenant un peu fébriles, s'égaraient, suivaient tous les contours du corps ; elles prenaient les seins, petits, mais d'un modelé délicat, contournaient la liane souple de la taille, erraient vers les hanches ambiguës et troublantes, descendaient encore. Elle, comme transfigurée^) tout à son rêve, dont elle avait en face d'elle rau« leur, réel, comme un dieu tangible, tenait ses' yeux fixés sur le visage de Montclar, en extase, sans prendre garde à rien. Elle adorait le créateur d'une œuvre ; son corps n'était plus là dans cette cbambre à coucher, — son âme seule était présente, et, dans l'abolition des sens, cherchait rejoindre le génie idéal que lui figurait Patrice.
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Doucement, — doucement, — ^il menait Régina ^ers un divan; et, doucement, il l'y fit assoir.
Régina s'était laissée guider ; elle s'allongea à Jemi, sur les coussins harmonieux, dans une pose^ irès involontairement, incitalrice des désirs. Le cœur de l'homme battait, quasi pantelant, à ce noment où l'apparition de la femme Tenliévrait. ^lontclar, pourtant, s'assit chastement près d'elle. 50US le peignoir, les jambes étaient comme nues, ït plus tentantes que nues, car, à peine voilées, lies laissaient encore s'exalter Timagination : dles s'allongeaient minces et gracieuses pourtant ; jCs mains les parcoururent commençant à s'affoer. 11 remonta, entre-bâillant le peignoir ; et même létachant l'épaulette gauche de la chemise, il fit urgir un peu le sein à la jeune pointe incolore ; mis ses yeux se fixèrent sur les yeux. Régina ne avait encore que par Tesprit, dans le rêve. Il )rononça alors son nom avec un tel accent de endresse : — « Régina, je t'adore ! » — qu'elle 'èvint à la réalité, et jetant les yeux sur elle, iperçut son sein nu ; elle rougit pudiquement, et, ;ans rien dire, reboutonna l'épaulette de la chenise, croisa son peignoir.
— Vous n'étiez donc plus sur cette terre, ilégina ?
— C'est vrai, il me semblait que je n'étais |[u'une àme.
S'oubliant, elle lui dit encore sa joie :
— Maître, je n'ai jamais été si heureuse! Comme
ils vous ont applaudi! Je vous aime bien, mor ami, pour tout ce que vous avez fait pour moi. J suis si conlerite, et par vous ! Ah ! vous pouvez m( demander n'importe quoi...
— Je le prends au mot.
— Volontiers.
— Eli bien, je t'aime. Sois la mienne, mia. Elle sourit, ne comprenant pas encore, sî
pensée vagabondait toujours parmi ses songes d'apothéose, aux pays de l'idéal.
— Mais je suis vôtre.
— Non, je te veux toute, c'est-à-dire, je veu3 te respirer, t'avoir, enfin, tout entière.
Elle se redressa offensée, puis, brutalement : — - Vous me voulez?
— Oui.
— Ce soir?
— Ce soir.
— Vous savez que je suis vierge?
— Eh bien, donnez-moi ce lys.
— Oh! non, ce n'est pas possible! fit-elle en s( levant.
Il la désirait : il se jeta à ses pieds, la suppliaat Elle dit, remémorant des paroles de leur pre-^ mière conversation : « Je ne vois pas un hommesmême de génie, devenir mon amant; lui, commej moi, nous ne pourrions qu'y perdre. J'aurais peu qu'il m'abîmât, et moi je Tabîmerais certaine ment. Ou bien il m'aimerait, et cet amour vole4 rait quelque chose à son génie, ou moi-même je
ocrais jalouse do ses œuvres, et le détournerais
liusi de sa route, j'y perdrais mes illusions sur ui et sur moi. Croyez-vous qu'un génie soit xempt de tout ridicule, en amour?... »
Il était toujours à genoux, et il la regardait avec
tes prunelles de faune, ses mains toujours erran-
;es sur elle. Debout, elle supplia :
— Mais je ne peux pas ! je ne peux pas! Soyez énéreux!... Par grâce, n'exigez pas. Maître!
Il se releva et — brutalement, à son tour :
— Je me suis trompé sur votre compte : je vous croyais reconnaissante.
Ce mot la terrassa. Elle Fempoigna par le bras, et elle lui répliqua :
Ce n'est qu'un caprice chez vous, non de l'amour : alors pourquoi me prendre, surtout vierge? Croyez-moi, vous le regretteriez demain.
Et, comme il ne répondait pas, — toujours faune, — elle ajouta fébrilement :
— Moi! pas reconnaissante? Puisque c'est nécessaire, je vais vous donner la preuve qu'il vous faut. Déshabillez-vous, le lit est prêt.
Toute la délicatesse reparut chez Montclar. Se reprochant déjà une parole et des expressions de physionomie qui avaient semblé réclamer la récompense de ses services :
— Dans des conditions pareilles, ce serait propre! et agréable! ce que nous ferions là. Puis, ma petite, je ne suis pas un bourreau. Bonsoir. Garde-toi pour un autre.
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Gomme, ayant pris son chapeau, il allait vers la porte, elle ne put retenir un soupir de libération, puis un cri de colère, sous le coup de fouet des derniers mots.
— xiUons, bonne nuit! cria-t-il, du seuil. Elle courut à lui, gentille :
— Vous n'êtes pas fâché, au moins?
— Non.
— Je vous verrai demain?
— Certainement.
— Alors, embrassez-moi. Il la baisa sur ses cheveux; elle l'embrassa sur
les joues, puis l'accompagna dans l'antichambie pour lui ouvrir la porte d'entrée. Elle lui serra encore la main, et, l'huis clos, revint à son lit. Lassée des émotions de la soirée et de la longue secousse ressentie, — dans ce premier baiser de la gloire, — elle s'endormit, immédiatement, d'un sommeil profond. /
Patrice Montclar, lui, dans la rue, réfléchissait :
— Androgyne ! Androgyne ! Moi qui ne l'ai pas accompagnée chez elle, après le théâtre, j'étais fou d'y aller ensuite, et de lui demander de l'amour au moment oii elle a une fête à nulle autre pareille, où elle jouit de son art, où elle se trouve, de par sa nature même, bisexuelle, mâle et femme à la fois et ni l'un ni l'autre, dans le royaume de Fintellectualité pure. L'amour, en ce moment, ah! elle en est loin! Pourtant, je Tai
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désirée tout à Theure, violemment. Est-ce parce qu'elle est vierge ?
Et il se sentait seul, très seul, lorsqu'il rencontra, malgré l'heure, la nuit avancée, une (ille quelconque et jolie. Elle lui dit, comme il n'avait pas encore fait le moindre pas vers elle :
— Tu rentres tout seul?...
Il la regarda avec dégoût, d'abord ; puis il remarqua qu'elle avait d'étranges yeux veloutés dans un visage amaigri de fillette de Paris, fanée un peu avant l'âge.
La pensée lui vint aussi qu'elle pouvait le mener dans quelque bouge où l'attendait un danger; mais il souffrait de l'étreinte horrible de la nuit, du noir; il eut peur de la solitude, du néant où il lui semblait qu'il allait s'engouffrer; il avait froid d'être seul. Un geste réveilla ses sens; la fille riait de voir son hésitation, puis de ce qu'il avait pris son bras, tout à coup, lui disant : « Marche vite! » Et elle faillit tomber, s'étant pris le pied dans le lacet dénoué de son soulier; elle se pencha pour le rattacher, et Patrice vit s'arrondir une jeune croupe rebondie, saillir des seins qui semblaient lourds et fermes à la main, comme deux beaux fruits.
— Bah! fit-il.
Et il la suivit.
Ainsi, le tiiomphateur de cette soirée parisienne, Patrice Montclar, riche par son talent, un heureux du monde, pensait-on, que les confrères
moins arrivés enviaient férocement; ainsi — rebuté par l'Idéal, toujours fugitif, imprenable — Montclar s'en alla, pour se guérir du mal d'être seul au milieu de ce Paris qui le sacrait un des maîtres de la scène, chez une fille banale, marchande de plaisir, d'oubli, à défaut d'amour, — ■ comme un cheval de métayer s'en va, après le travail, à Fabreuvoir public.
Le lendemain, fatigué, harassé, Tesprit libre^ mais les sens tranquilles, Patrice Montclar, dans pon cabinet de travail, parcourait les journaux du malin. Les jambes croisées, enfoncé dans son fauteuil, il déployait chaque feuille, et, tout de suite, ses yeux parcouraient les pages, s'arrêtant brusquement sur chaque compte rendu, qu'il lisait avidement. Il avait gardé cette hâte du débutant curieux de connaître les jugements portés sur lui, et, ce matin là, son a>uvre dramatique n'était pas seule en jeu, mais aussi Celle dont il avait entrepris de faire connaître à la grande ville le talent de modernité. 11 voulait imposer à Paris — toujours prêt aux cruels « débinages », d'avance projetés, comme aux violents enthousiasmes — la magnificence du verbe de son amie, Régina Sandri, créatrice de beauté comme il était créateur d'action, — transposant la vie.
Tous reconnaissaient du talent et quelques-un une force dramatique à Régina Sandri ; quant lui, c'est-à-dire quant à la pièce, les jugement étaient très divers. Plusieurs critiques dosaient avec une science affectée les éloges; loyaux en somme, même dans leurs reproches ; ils recon- naissaient ses constants progrès, son ascension j vers le Beau; plusieurs lui savaient gré dès beaux [ cris de passion vraie, notaient les vibrants appels f d'amour, les désespoirs véhéments dont étaient tout frémissants certains passages de la pièce.
De tout cela, quelques-uns le félicitaient; mais d'autres — le grand nombre — rééditaient, sam vergogne, les jugements anciens. Montclar étaii toujours, d'après eux, le montreur de lanterne?' magique. Fauteur-guignol, agitant avec art non des personnages réels, mais de prestigieuses marionnettes. Il dénouait — disaient-ils — ses pièces , par des trucs à lui, les cousait de ficelles. Bissonj|| le prince de la critique nouvelle, s'exclamait ironiquement sur son talent de faiseur de silhouettes. « Ce sont des personnages falots — écrivait-il — |j| se promenant entre les décors, ou, plutôt, passanB comme des ombres et jetant des cris conventionnels, les mêmes que Montclar a coutume d'employer pour exprimer ses mouvements d'âme, puissants parfois. Ce sont d'étincelants fantoches qui troublent les spectateurs, et les poussent aux applaudissements, c'est le talent bien connu de notre grand dramaturge; et l'on ne peut que
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Diier SGS imaginalions renouvelées sans cesse vec le môme succès. »
Montclar lut tout cela sans être nerveux, cette Dis. Il dédaignait ce qu'on écrivait de lui, pour ne 'inquiéter que de son interprète, et — du molent qu'on était unanime pour trouver admirable légina Sandri, pour annoncer le lever de l'Etoile - tout le reste lui était égal. N'était-ce pas, en omme, pour lui, la grande chose? Régina n'élaitille pas la réalisation de son rêve? Son succès, à ille, était à lui, car elle faisait partie de l'œuvre ille-même, elle la personnifiait.
Montclar avait déjeuné en quelques minutes; il l'avait pas faim, malgré sa nuit; le valet de hambre annonça la triomphatrice de la veille.
- Eh bien, lui dit-il dès son entrée, vous devez itre contente? Ils sont tous d'accord pour reconlaître votre talent.
— Oui. J'ai fait acheter, ce matin, une ving- :aine de journaux importants, et j'ai été bien contente en lisant tout ce qu'on a écrit de moi. Mais ma joie s'est mêlée de chagrin, car beaucoup de critiques et de soiristes sont injustes
pour vous.
— Je m'en moque, du moment qu'ils vous ont
rendu justice.
— Mais ils devraient noter au moins que vous m'avez découverte, que vous avez su me comprendre ; ils ne disent pas du tout comment c'est ivous qui m'avez imprégnée de vos idées, Maître,
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et que je suis quelque chose, cerveau et chai que vous avez animé de votre esprit.
— Les journaux ont déjà conté tout cela, c'est ancien. Ne vous souvenez-vous donc plus des « échos » envoyés par Sanard à la Presse, de sesj indiscrétions habiles?
— Ce n'est pas assez pour vous.
Elle avait parlé jusque-là, debout, appuyée au
dossier d'une chaise. Elle s'avança à le toucher, posa sa main sur sa main, dans une caresse, et dit :
— Vous êtes un maître, un grand écrivain, l'auteur dramatique de la fin du siècle.
— Non. C'est de l'enthousiasme cela, ma chère enfant. 11 naît dans les terres fécondes, mais l'enthousiasme et la vérité sont deux choses quelquefois différentes.
Puis, tout à coup, dans un besoin de soulagement, d'affirmation, de sa force de créateur, il passa en revue chaque critique, déversant à mesure ce qu'il avait à en dire :
— Les as-tu, par le trou du rideau, regardés, toi, passant entre les fauteuils, s'installant chez eux, face à la scène, avec l'air de dire à l'auteur qui les a invités : « Nous allons voir ce que tu pèses, mais nous sommes fixés ». Messieurs de la Cour! Il n'y manque que les toques, mais c'est le règne des bords plats!... Tiens, le doyen, d'abord, ce poussah goguenard, qui n'a jamais su autre chose que parler de la scène à faire. Celui-là
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v( coiinait son Lliéâtre », cl il a du bon sens. Il s'est mis dans le dos une pancarte qui rallirme, et les badauds l'ont cru, comme ils achèlcnt un savon, a force d'en lire les réclames. 11 se carre devant la « scène à faire », qu'il découvre dans chaque œuvre nouvelle, mais il ne Fa jamais faite, ce Sancbo Pança hostile à chaque nouveau Don Quichotte, sauf api'ès sa victoire définitive... Et cet autre, aux cheveux de neige précoce, Pierre Bisson? Il a du talent, certes. Mais il se sert du journal essentiellement parisien, oii depuis des années, il fait autorité pour contenter ses désirs. Il défend la Chimère, mais il lui caresse le ventre... Bisson, perché sur le plus haut barreau de Téchelle, au nom de l'Art, me traite d'éternel mécanicien... Ecoutez, Régina.
Et Montclar lut :
« On ne peut le nier : le public a fort applaudi l'œuvre nouvelle. Il ne faut, pour plaire au Minotaure, que trois qualités d'adresse : l'art de charpenter une pièce, où M. Montclar excelle, une intrigue passionnelle, intéressante éternellement, enfin le verbe alerte, joli, une modernité. Somme toute, un gros succès; nul mieux que ce dramaturge extrêmement adroit, — un maître, ■ — ne sait, au théâtre, monter sa mécanique. »
— Uu autre, ajouta Patrice, me qualifie, dédaigneusement, de brillant metteur en scène. Et pourquoi pas? JN 'est-il pas aussi un très habile metteur en scène de sa réputation et de son talent,
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ce critique chauve, aux amours éclectiques, qui sait si bien louer les rivaux peu gênants? Il acclame le génie des écrivains, entiers à son encensement, et dévoués à lui, en un exquis enthousiasme qui songe au bénéfice de la casse en échange du séné. La plupart de ces journalistes ont, par-dessus les raisons de leurs jugements, une raison étrangère au drapeau qu'ils déploient pour louer les médiocres ou dénigrer les forts, ceux qu'on redoute. Ils sont amusants à percer, les princes de la critique : c'est toute leur âme qui surgit, allumée aux intérêts, pour éclairer leurs pensées profondes.
— Maîlre, — fit Régina, — que vous importe? Le public est avec vous. — C'est le souverain juge.
Montclar, un pli de tristesse au front :
— Pas toujours.
Changeant subitement de physionomie et de ton, il prit amicalement les mains de la jeune fille, et lui dit :
— Quant à toi, ma chère enfant, je suis content. Ils reconnaissent ton mérite. Il est vrai que tu es femme... Ah! moi, je ne peux rien leur donner, tandis que toi... Si j'étais femme, ils me trouve-; raient tous du talent, quitte à murmurer après,! derrière mon dos, que je ne suis qu'une fille...
— Mais qu'ai-je donc à leur donner?
— Tu vas être assaillie. Tu l'as déjà été, hier soir.
— Je me défendrai.
— Pas trop!... Laisse-leur des espérances.
— Je n'aurai guère le temps de m'amuser à ce jeu.
— J'oubliais une chose. Tu vas avoir quelque répit; on te croit ma maîtresse, et on n'oserait encore... Ma maîtresse!... Mon amie!... Chacun est seul au monde; on n'a que soi!
Sous ces derniers mots perçait un peu de ramertume qui, de loin en loin, jaillissait de sa pensée. Régina regarda Patrice. Alors, comme ils étaient debout l'un près de l'autre, elle lui prit les mains, câline, le força à s'asseoir sur le divan encombré de coussins, l'embrassa sur le front, le corps penché vers lui, et soudain, hardiment, lui posa un baiser sur la bouche.
— Voyons — fit Montclar — ne soyez pas « rosse ».
— Je ne le suis pas.
— Mais si.
— Non, je vous assure.
— Si ! On doit se donner à celui qu'on baise sur la bouche. Tu l'as dit un jour, tu te souviens?
Elle se serra contre lui, et la tête levée cherchant son regard, d'une voix presque tendre, elle ajouta :
— Tiens, tu m'en veux! Oh! je le vois bien, je le lis dans tes yeux! Je te dois tout, et hier soir, avec toi, je me suis conduite comme une sotte, je t'ai repoussé niaisement. Tu as été si bon pour
moi, tu m'as faite quelqu'un, et je ne serais rien sans toi. Ecoute, je t'aime bien, je t'assure, plus que tu ne peux le croire.
Comme il se taisait :
— Je comprends, vous m'en voulez; c'est bien naturel; croyez-moi, je suis toute à vous, prête à tout pour vous oiïrir un peu de bonheur, si vous le trouvez là, pour vous rendre toute la joie que vous m'avez donnée.
Montclar la regardait fixement, sans bouger ; elle restait stupéfaite devant cette froideur qui la déconcertait. Elle s'attendait à lui causer une grande joie en s'offrant toute, et en triomphant de sa pudeur de vierge; même, elle s'était créé un bonheur particulier du projet qu'elle avait conçu de se faire, pour son maître et son ami, très aflectueuse, très tendre, de le câliner tout contre elle, de prendre entre ses mains sa tête oii, çà et là, des fils d'argent commençaient à poindre. Elle s'était dit, s'exaltant à l'idée de ce qui était pour elle, avec son défaut absolu de sensualité, — un gros sacrifice : « Il sera heureux, apaisé, il sera comme un grand enfant, qui posera sa tête sur mes seins comme sur un oreiller de douceur pour lui faire oublier ses peines ; j'embrasserai ses yeux, ses paupières battront sous mes lèvres, se fermeront pour un moment de repos meilleur que du sommeil. »
Surtout, elle était chagrine à la pensée qu'elle avait dû, la veille, le blesser profondément dans
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son amour, au moins dans son orgueil do mâle, et, avec un instinct de réelle et factice féminité, elle avait projeté de lui faire la surprise de l'offrande.
Oui, elle s'était imaginé, de sa part, une explosion de reconnaissante joie, elle s'était promis de sembler curieuse, voluptueuse môme, en un abandon entier, du moins en apparence, et elle était venue à ne plus douter du succès de sa gentillesse, elle y mettrait tout son talent; et son amitié réelle aiderait — s'était-elle dit — à la sincérité de son acte. Les révoltes de Tandrogyne, en ce rêve, disparaissaient, la femme semblait naître; du moins l'intellectuelle tendresse que Régina portait à Montclar, .la comédienne — vierge — cherchait à l'incarner en une pitié des souffrances qu'il devait endurer, sentiment complexe où l'amie et la femme mêlaient un désir de plaire et un besoin de dévouement. A présent, elle restait surprise, courbée vers les yeux de l*atrice^qui avait pris l'air des mauvaises heures, et cette attitude la glaçait, lui apparaissait comme une offense, comme un déni de leur affection, comme un caprice d'enfant capricieux et boudeur, dont elle était humiliée.
Pour lui, elle s'était coquettement habillée, très simple pourtant en son long fourreau de soie noire, qui la moulait exactement, rendait plus ambiguës ses formes gracieuses, accusait d'ailleurs la pureté des lignes. Penchée sur Montclar,
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elle semblait une jeune consolatrice dont le geste ondulait, modelé par les mains d'un de ces potiers anliques, inconscients artistes.
Elle avait, en entrant, ôté sa voilette et son chapeau ; d'une collerette noire émergeait sa. figure au teint mat que rosait un peu l'émotion double dont vibraient ses paroles, les mots du sacrifice résolu, les mots de sincère affection qu'elle avait prononcés, et tous ceux aussi qui gonflaient sa poitrine et qu'elle ne pouvait formuler à présent, interdite de l'impassibilité de Montclar.
— Patrice, — dit-elle presque tout bas, la voix étouffée, — tu ne veux pas de moi?
— Allons donc! fit-il.Tu te moques de ton ami...
— Je m'ofl're, tu ne le vois donc pas?... Mais prends-moi donc !
Elle avait crié, presque avec colère, ces derniers mots.
La prendre? Il l'aurait peut-être fait, mais il était éreinté, las des plaisirs de sa nuit d'amour. Rien en lui ne s'éveillait. Incapable de remplir son rôle, il repoussa doucement Régina, se leva. Elle eut un curieux mouvement. Elle se sentit alors honteuse de s'être offerte, et malheureuse d'être repoussée.
— Eh bien, dit-il, quand le moment sera venu, quand tu voudras, moi plutôt qu'un autre, puisque cela n'aura aucune suite, sera sans conséquence entre nous.
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— Mais tout de suite, — dit-elle avec timidité. Pourtjuoi ne profites-tu pas de mon bon mouvement?
— Tu as trouve l'épitliète, c'est un bon mouvement. Mais les bons mouvements en amour sont les pires parfois... Si je le prenais aujourd'hui au mot, tu m'en voudrais.
11 n'était qu'à demi-sincère, car s'il avait été capable de gestes qu'il voyait difficiles, du moins avec une telle jeune fille, la sensualité violente, à certains moments, chez Montclar eût triomphé. Il pensa : « Aujourd'hui, ah ! cela la dégoûterait trop ! Je ne suis plus un homme ! »
— Voyons, fit-il, consulte-toi, n'ai-je pas raison? Elle réfléchit, et répondit enfin par ces paroles,
qui prouvèrent à Patrice qu'il agissait bien en n'essayant pas de l'aimer :
— Oui, tu vois juste, je ne suis pas encore préparée.
11 vit, en une minute, combien elle disait vrai, et, à part lui, il se fit des reproches, songeant aux théories de ces mystiques qui professent le dédain des voluptés incomplètes, non partagées. 11 se dit que c'eût été sacrilège de profaner — même avec le consentement de la jeune fille — cette blancheur, cette Walkyrie parisienne que l'art protégeait, et il mesura cette fois l'épaisseur de Falbe cuirasse, plus forte que tous les préjugés ; chez une pareille femme, l'art primait tout. Patrice conclut :
114 REGINA SANDIU
— Aujourd'hui, — ma sœur, — ce serait un inceste.
Sanard, le directeur, survint, entré à l'improviste. II venait féliciter le Maître, et il entra triomphant.
— Ah! fit-il, je savais bien que je vous trouverais ensemble.
Son air et son geste commentaient sa phrase.
— Oh ! ce n'est pas ce que vous supposez, repartit froidement Montclar.
— Gela ne me regarde pas, voilà ce qu'enseigne votre leçon; et vous avez raison... Mais bravo! Votre pièce marche! Les journaux sont excellents, on afflue au bureau de location.
Et, se retournant vers Régina :
— Mademoiselle, ils vous ont sacrée grande artiste...
Il regardait M^'^ Sandri, et, la voyant blanche avec des yeux brillants, tandis que Montclar était très pâle, l'air fourbu, il pensa : « Eh bien, il s'en est donné! Enfin, elle lui devait bien ça! »
Un quart d'heure après, ils sortaient tous trois ensemble. Régina Sandri marchait à côté de Montclar. Elle était mécontente, sans savoir pourquoi ; elle était certainement un peu humiliée. C'était la femme qui perçait. Elle s'éveilla de ses désagréables pensées à ces mots que lançait Sanard, à brûle-pourpoint :
— Eh bien, à quand une autre pièce? La Zerhi^ certes, finira la saison... A la rentrée? En novembre ou (ie'cembre?...
— Quand vous voudrez.
— Toujours pour moi? demauda Régina.
— Ne vous l'ai-je pas promis?
— Oh! vous êtes bon! dit-elle en saisissant, d'un mouvement joli et spontané, la main de Patrice, qu'elle serra d'une affectueuse pression.
Sanard se disait : « Comme ils sont gentils. Us ont l'air de deux tourtereaux! » Vraiment, le malin se trompait ainsi du tout au tout. Or, Régina le regarda à ce moment : elle devina tout de suite sa pensée; une minute, son teint blanc se colora légèrement. « Eh bien, c'est trop fort! Voilà que je rougis pour rien! »
Et elle eut envie de rire.
YIII
Pendant quatre mois, La Zerbi, chaque soir, et en. matinée, les dimanches et jours de fête, — fut jouée. Régina Sandri reçut maintes propositions dorées, des déclarations amoureuses plus ou moins flambantes. Chaque soir, les fleurs et les lettres affluaient; elle acceptait les fleurs parce qu'elle les aimait, elle lisait les lettres, par curiosité, parce que c'était pour elle un nouvel amusement dans sa vie; souvent, elle apportait à Montclar les (( poulets a les mieux troussés, ou les billets ridicules, ou drôles.
Sa loge était un rendez-vous élégant, il était de bon ton d'y passer, le soir, un quart d'heure. C'était là un continuel défilé d^adorateurs et d'âmes en peine : vieux beaux, financiers, gommeux, hauts commerçants, magistrats mondains, s'y succédaient. Tous ces fidèles étaient amoureux assez fous de Régina Sandri.
RECINA SANDRI 117
Elle rejetait toute proposition; les hommes les plus (( sérieux », nu sens où ce mot s'entend au théâtre, élaient rebutés; elle repoussait les odVes genlimenl, avec franchise: elle se retranchait derrière la résolution qu'elle déclarait avoir prise de se consacrer exclusivement à son art.
Malgré sa résistance, sa vertu tenace, elle savait, sans le chercher en rien, retenir autour d'elle un cercle d'amis : en dehors des mondains et des autres, beaucoup d'artistes, séduits par sa beauté singulière, aimaient venir causer avec M"*" Sandri ; ce n'étaient pas les moins épris, mais ceux-là, du moins, que n'avaient pas rebutés ses refus d'amour, l'aimaient peut-être plus pour son talent, pour sa causerie alerte et gaîment garçonnière, que pour sa beauté de femme : tous pourtant, accueillis en camarades, la désiraient un peu, l'avaient sollicitée en vain; et c'était, parmi tout ce chœur de soupirants, une stupéfaction de voir Régina insensible. « Ou alors... »
Des colomnies, un moment, furent répandues sur la nouvelle « étoile » ; mais ceux qui péaétraient dans son intimité ne pouvaient, malgré toute leur curiosité d'elle, y croire véritablement.
— Qui êtes-vous donc? lui demandait, un soir, le chroniqueur Schavyl, — on dit que Larsbourg, le fameux banquier, est « blackboulé ». — Mais, mademoiselle, si vous les repoussez tous, vous ferez croire que vous êtes muette.
— Vous êtes trop belle pourtant, — fit un poète
as REGINA SANDRI
bohème qui n'entendait à son dire jamais sonner i d'autre or que celui de ses rimes, et qui connaissait mieux Fauberge du Pont Notre-Dame qu'oucune autre hôtellerie, — vous êtes trop belle pour rester inutile, et c'est un crime que de laisser inculte le bien qui vous est échu.
— Bah ! — répondit Régina, — pour être à tous i| je ne veux être à personne, mon bien est communal, messieurs; j'appartiens au public, et quand je me donne toute, je ne saurais me reprendre au profit d'un seul.
— Ce serait exclusif et par trop sévère, — insinuait un jeune viveur, éreinté de sa vie, en laissant choir son monocle, — mais vous ne remplissez que l'un de vos devoirs. — Savez-vous qu'on vous dit incomplète?
— Mais oui — dit-elle, — si vous voulez. Je « n'en » ai pas envie, pourquoi voulez-vous que je me sacrifie? Que vous êtes donc égoïstes! Aucun ne veut se contenter de ce que j'offre à tous mes amis... Faudrait-il que je me donne sans désir, et ne serais-je pas, même à vos yeux, diminuée?
— Alors, c'est de l'orgueil! fit le journaliste, vainqueur,
Un habit noir, gommeux dilettante, trop paresseux et trop satisfait pour être un artiste, la boutonnière fleurie d'un catleya, développa ses théories, soutenant que la vertu d'une jolie femme était une chose monstrueuse, un vol fait à l'amour.
RÉGINA SANDUI 119
— Non, disait Régina, ce ne sont ni de niais préjugés, ni de l'orgueil, comme vous voulez le dire, cher; c'est, tout bonnement, que cane me dit absolument rien à présent, que je ne rêve rien d'autre que de devenir, en travaillant, une véritable artiste.
— Mais, — répliqua Schavyl, — tant d'autres qui furent des artistes de génie furent en même temps de grandes amoureuses, et peut-être leurs passions, leurs caprices ont-ils été, en partie, cause de la vérité de leurs accents. Voyez Dinah Samuel. N'est-ce point la plus fameuse aclrice de notre époque, et n'en est-ce pas aussi la plus célèbre courtisane? Elle est satanique; tout semble en elle concourir à la beauté, sa voix émeut, ses yeux sont d'un démon qui saurait être malignement ingénu; elle n'est jamais mieux qu'en robe blanche, et on se la figure en sainte candide, nimbée d'or, un lys symbolique à la main. Pourtant, Dieu sait si elle a des lys de rechange; pour elle tout est bon qui sonne clair, et aucune laideur, masquée d'or, ne la laisse froide... De toutes ces aventures, qu'elle ne peut même plus cacher, sa gloire est-elle ternie?
— Que voulez-vous? Moi, je suis sans doute inintelligente, en dehors de mon art.
Et, riant, elle ajoutait :
— Le jour n'est pas venu, et, ma foi, je crains trop le dégoût pour m'imposer le sacrifice. Mais si je m'éveille jamais, j'aimerai sans honte.
120 RÉGINA SAINDRI
L'habit noir, pavoisé d\me orchidée mauve, décocha des axiomes :
— Pensez-vous qu'on vous demande d'être vous-même amoureuse? La beauté n'aime pas, mais consent; froidement, faites l'aumône; vous y gagnerez; soyez charitable de vous-même. Le grand point n'est pas le plaisir personnel, soyez philosophe, et réjouissez-vous des satisfactions dont vous pouvez être dispensatrice.
— Je fais de l'art, mon cher; il en est tant qui font du métier, qu'on peut bien me faire grâce. Je 1 suis volontaire, et j'entends disposer de moi à mon seul gré.
Le régisseur frappait à sa porte.
— C'est dans trois minutes votre entrée, mademoiselle Sandri! ji
— Je suis prête! I Elle congédia ses amis, qui furent, en causant, •
s'adosser à un portant, non loin d'un jeune pom- î pier, qui, sans doute pas encore blasé, tendait les oreilles pour saisir des bribes confuses de dialogue, ouvrait de grands yeux, à chaque apparition de femme entrant ou sortant de scène.
— Bah! disait Schavyl, goguenard, de Montclar à Paris, il s'en faut de la forte somme.
Le marquis de Mauvieuse, cordon de moire à son monocle, s'approchait en remuant les lèvres, * sans qu'il en sortît aucun son. Un poète reprit :
— Elle a raison! C'est une étrange fille, et je fol l'aimerais rien que pour sa profession de foi ; elle
HEGINA SANDIII iZi
ait vrai, elle aimera franchemenl, celle-là, sans fmaqiiiller ses baisers?
— Et Monlclar? parvint enfin à prononcer le marquis de Mauvieiise, chic et gaga.
— C'est la rançon, persitla Schavyl. Elle en- Iquête, de commodo et incommodo ^ jusqu'à décision certaine.
— Parisien! fit le poète froisse dans sa sincère admiration, tu es tout juste incapable de comprendre. Fais de la copie; — écris, gazetier, mais tais-toi.
Sanard, et les gens « sérieux » auxquels il facilitait l'accès de son étoile, dans l'espoir de faire son profit des miettes, aussi par un désir haineux de voir tomber celle qui l'avait humilié, lui parlaient sans cesse de Montclar.
— Vous ne l'aurez pas toujours, — lui disait-on sans cesse, et il ne fera pas votre position, lui.
Sanard plaisantait son amour supposé pour le dramaturge, et la harcelait :
— Faites-vous du moins quelques amis, une corbeille où vous n'aurez qu'à choisir ? Croyez- V^ous donc garder toujours Patrice ?
Régina, impatientée, lui répondit un jour :
— Une corbeille ; vous avez peut-être raison, fV^ous avez bien votre vivier !
Lui, sembla ne point entendre, et poursuivit :
— Gela vous est si facile! Ils ont tous envie de ^otre peau. Vous êtes fine, élégante, juste la femme du goût parisien ; votre froideur môme est
122 REGINA S AND RI i
un piment pour tous nos dilettantes d'amour. Restez glaçon si vous voulez, mais ne découragez pas les fréteurs.
La jeune actrice était toujours un peu gênée quand on faisait allusion à des relations intimes et charnelles, entre le Maître et elle, mais personne n'aurait pu supposer, n'aurait même voulu |;| croire qu'elle était encore jeune fille, et Régina [ les laissait dans leur erreur.
Régina Sandri voyait, presque chaque jour, Patrice Montclar. Elle aimait à tout dire à celui qu'elle nommait tantôt son Maître, tantôt son ami elle énumérait ses conquêtes, les offres qui lui étaient faites, et il en riait; elle était surprise de ses rires, car, pour elle, il n'y avait rien de risible à pareilles anecdotes : des hommes la prenaient pour une femme quelconque, n'imaginant point s'adresser à une exception parmi son sexe, et elle trouvait leur conduite naturelle, dans les mœurs ; mais elle s'effarait à leurs offres, parfois brutales. Son intimité avec Patrice était devenue très grande, mais c'était de la très réelle amitié, sans plus. Pourtant à plusieurs reprises, sous l'empire de ses nerfs, remué par la beauté de Régina, moins impressionné par la femme encore que par l'artiste, l'homme avait senti naître les désirs.
11 se garda de rien laisser paraître de ce qu'il ressentait ; il se refusait à lui demander de l'amour, croyant fermement qu'elle lui résisterait encore, ou bien qu'une brouille la séparerait de lui, après
qu'elle se serai l livrée. AuLeur avant lout, il redoutait de perdre son interprète. La vérité, c'est qu'alors ilnedéchitïraitRéginaqu'imparfaitement. En entendant sa camarade lui laconter de quels hommages perpétuels on l'assaillait, il se répétait ; « Je serais bien fou de la courtiser ! C'est un bel être androgyne, chez qui tout est encore primé par les satisfactions d'art. »
Cependant, Mlle Sandri, devant tous ces hommes qui l'adoraient et la voulaient, se demandait, dans les moments où la femme dominait chez elle,, pourquoi, puisque tous les autres étaient ainsi, Montclarne la désirait pas. Ce fut ce semblant de recul, d'indilférencepassionnelle chez Patrice, qui commença de la dépiter, faisant sourdre chez elle l'orgueil féminin ; elle se féminisa pendant quelque temps.
Elle ne voyait pas — elle ne pouvait comprendre — que la conduite de son ami était une tactique ; elle ne s'apercevait pas qu'il la désirait à certains moments, qu'il souffrait par elle, justement parce qu'il désespérait de la posséder jamais.
« Si jamais elle se donnait — pensait-il — ce serait parce qu'un jour j'oserais la prendre, par une hardiesse de mes désirs coïncidant avec une surprise de ses sens, aux rares heures où elle est femme. » 11 se remémorait la théorie du bon mouvement, et ajoutait à part lui : u Mais ces bons mouvements-là font les lendemains moroses. Elle
serait fâchée de sa désillusion, me haïrait peutêtre ».
Or, Montclar était très amical avec Régina, se montrait un (( camarade » si naturellement affectueux, que la jeune fille commençait à en avoir de la peine, sans qu'elle voulût trop se l'avouer. Elle qui inspirait des passions sans rien éprouver ellemême, 'cUe arrivait à se sentir plus que froissée, (! irritée de ce que lui, le Maître, ne montrait plus: aucune envie de la posséder ; elle se demandait' maintenant, lui en faisant presque un crime, deci, de-la : « Pourquoi m'échappe-t-il ? »
A certaines heures, au retour de ses visites a Montclar, surtout quand elle prenait son repas chez elle, toute seule, avant d'aller au théâtre,! elle s'attristait ; déjà, la féminité, orgueilleuse, lujî; soufflait que « celui-là du moins, supérieur, était'? digne d'être conquis ».
Un soir Patrice avait invité Mlle Sandrià dîner et comme elle allait le quitter pour se rendre auj théâtre, il lui dit ironiquement :
— Allons, bonne chance! Qui, aujourd'hui, va te faire la cour ? l
— Ah! si tu crois que ça m'amuse, maintenant I,^ €ela devient fastidieux ; ils me « rasent »...
— Plains-toi î Quand tu voudras, tu auras une belle position...
— Hoi'izontale?
— Ah ! dame ! f
— Ils m'offrent tout, excepté le mariage.
lu
RECIXA SANDHI ' 125
— Go n'csl point ça que tu regrettes, je pense'?
^ — Non ; mais, cher ami, lu es peut-être dans
l'erreur en te figurant que je ne pourrais pas être une épouse.
— Eh bien, et l'Art ?
— Je continuerais à le servir.
— Alors tu te vois servant FArt et, en môme temps, t occupant de ton mari et torchant les petits ?
— Ce serait gentil.
Tu crois donc pouvoir rester ce que tu es, et mener une vie de petite bourgeoise ?
— Oh ! naturellement, nous serions assezriches pour avoir une femme de charge qui me débarrasserait des soins de Fintérieur.
— Tu as donc changé d'idée ? Tu m'avais dit ne pas vouloir te marier,
— Parfaitement, et je n'en ai pas l'intention, à moins que ce ne soit avec toi.
— Avec moi ?
Hardiment, elle se planta devant lui, les yeux brillants :
— Tandis que tous me font la cour, me désirent, toi, tu as le cœur nickelé. Dis-moi, Patrice, pourquoi ne m'épouses-tu pas? Tu ne m'aimes donc plus?
— Y songes-tu sérieusement?
— Non. Celame vient, aujourd'hui, à la pensée. Tu aurais une compagne, Patrice, une amie véritable.
126 RÉGINA SANDRl
— Mais tu es mon amie.
— Dont l'amitié suffit?
— Oui.
— Ainsi, lu ne me fais pas même l'honneur de me désirer ? Je suis femme pourtant.
— Non ; tu es androgyne.
— Ah! c'est un mot, rien qu'un mot.
— Mais tu te rappelles pourtant que j'ai voulu. . .
— Il était trop tôt, ou tu t'y es mal pris; il y a des moments où tu es maladroit, sans doute.
— Tu te moques de moi, Régina.
— Ta Yierge ne te tente même plus? I
— Tu te trompes, je te l'ai dit, quand tu vou- ?
dras...
— Ah! mais non, Patrice — dit-elle, en colère,
— je ne veux pas d'une telle acceptation. Je . veux qu'on me fasse l'honneur de me désirer, et | je veux qu'on apprécie ce que je donnerai. -^
Puis, se faisant souple et douce, riant un peu ^ même, elle lui dit : I
— Eh bien, tu prends tout au sérieux, à présent ? C'était pour causer mon cher.
— Vrai?
— Vrai. Mais regarde-moi donc ?
— Oui. J'oubliais que tu es comédienne. 11 lui baisa la main, mais par simple galanterie,
et elle pensa : « Il devient bien froid avec moi. >>
Elle partit, mélancolique,— et Régina Sandri
fut, ce soir-là, très moqueuse ; elle rit avec ses
visiteurs, sembla heureuse de les aguicher, de
IIÉGINA SANOUl 1-^
les river .lavanlago à elle, pour se moquer de leurs désirs, pour se prouver à clic même sa force de femme - qu'elle entrevoyait 1res grande - et à laquelle, lui, le fort, semblait échapper.
La semaine suivante, Régina, lors de sa visite quasi journalière à Montclar, remarqua, dès son entrée, la fatigue empreinte sur sa ligure, — et «'empressant, câline, — lui dit dès les premiers mots :
— Vous n'êtes pas raisonnable, vous avez encore travaillé toute Ja nuit, je le parierais ?
— ïu crois ? fit Montclar en riant.
— Vous m'avez semblé, hier au soir, préoccupé, nerveux; êtes-vous donc fâché contre ml)i ?
— Du tout, mon enfant, du tout, j'étais pressé.
— Ah! — lit Régina, ne comprenant rien à son attitude. — Pourquoi donc ? Quelque rendezvous ?
Elle riait, sans admettre tout à fait la supposition qu'elle exprimait, mais avec une crainte toutefois que Patrice saisit dans une nuance de sa voix, — et dont il se réjouit au fond du cœur,
HÉr.INA SANDIU 129
la voyant femme enfin, jalouse peut-être, pour une minute.
11 la regardait, et, dans ses yeux rapetisses un p^u comme ceux d'un chat face à la lumière, luisait une gaîlé non exempte d'un peu de malice. Elle s'était tue un instant; puis, timide :
— Vous me trouvez indiscrète?
— Mais non, — Ht Montclar. — C'est très naturel, puisque nous sommes amis. J'ai reconduit Hélène Chabot qui m'avait prié de venir, un soir, prendre le thé chez elle; et, ma foi, j'ai réalisé hier un vieux caprice.
— Vous l'aimez ?
— Moi ! — s'écria Patrice — jamais de la vie ! Mais la poupée est jolie, et dit « maman » à ravir.
— Elle est mieux alors à la ville qu'à la scène; quel talent lui trouvez-vous?
— A-t-elle besoin de talent pour jouer son rôle ? je t'assure qu'elle est drôle, et je ne regrette point ma nuit.
— Cela ne m'étonne pas. Tous mes compliments, seigneur.
Le rire dont Régina soulignait ces mots piqua Montclar; il semblait sincère.
— Elle était très bien, nue dans sa robe d'intérieur à traîne, du blanc à peine rosé; et puis des lèvres, ma chère, où il y a de quoi mordre...
11 semblait, en rêve, suivre la scène delà veille. Régina, voulant paraître indifférente, l'écoutait
en feuilletant machinalement, sans arrêter ses yeux sur quoi que ce soit, un livre nouveau qu'elle avait ramassé sur le siège où elle s'était assise, de trois quarts, à peu de distance de Patrice. Un sourire vague, distrait, entrouvrait ses \ lèvres : deux lignes pourpres entre lesquelles, \ blanches, luisaient des gemmes.
— Je l'avais désirée autrefois, sans plus, mais, hier, elle m'enchanta; c'est une savoureuse; elle a le talent des transitions, des baisers gradués, des caresses légères, du bout des doigts et des lèvres qui affolent. J'ai parcouru, moi aussi, des mains et des lèvres, les mignonnes fossettes, comme les coins d'un merveilleux jardin qui m'aurait tenté; vois-tu, Régina, une jolie femme, c'est plein de découvertes, et deux femmes, également belles, ça n'est jamais la même chose, quoique prétendent les blasés. Tu crois alors qu'elle n'a pas de talents?
Montclar riait à nouveau.
— Je ne dis plus rien, cela m'amuse.
— Elle a, reprit Montclar, le génie des gourmandises, et sait varier son menu, cette expérimentée; il n'est rien d'elle qui ne vibre d'un accord différent; elle connaît, en virtuose, sa langue — pardon, sa gamme — d'amour, autant que la plus merveilleuse rouée d'un souper chez le Régent.
La jeune fille rougissait un peu; mais, curieuse, ne perdait pas un mot de Montclar guettant ses
UEGINA SANDRI 131
yeux mobiles dans sa figure lasse. Patrice poursuivait :
— J'ai rarement eu du vice aussi délicat, et, parmi les souvenirs, comptera cette passade d'exquis plaisirs. L'amour, en lui-même, peut être chose vulgaire; mais c'est au musicien à savoir choisir l'instrument. Suivant les partenaires, l'amoureux plaisir est brutal ou devient, sans y môler d'inutile sentimentalité, cause de déboires; un art spécial et compliqué où lutte d'effort voluptueux tout l'humain clavier : les yeux et les mains, les hanches et les seins, beauté de la femme, les lèvres folles, dans l'ombre secrète et fatidique où vient se désaltérer, avec l'instinct des bêtes, la soif d'oubli des hommes.
Régina l'avait patiemment écouté, une ironie plissa les coins de sa bouche, et, dès qu'il se tut :
— Tu as raison de ne pas t'adresser à moi, car tu n'aurais pas toutes ces vilenies.
Elle enragea tout le temps que dura la liaison de Monlclar avec cette femme. Elle sentait qu'il était moins à elle, malgré ses amabilités sans gêne de camarade, il travaillait moins et sortait durant des journées, lui qui, le mois précédent, s'enfermait dans son cabinet, oubliant même, souvent, l'heure du repas, et accueillait d'un juron le valet importun qui entrait pour la lui rappeler.
Elle continuait à venir chez lui, tout autant que par le passé; et, très souvent, s'excusant à
peine, il la laissait seule et courait à ses rendezvous, ou même, il sortait sous n'importe quel prétexte, car il se trouvait à l'une de ces périodes où la rue et le Boulevard l'attiraient, où il sentait le besoin du bruit et da mouvement parisiens, des fantaisies, qui, l'œuvre achevée, étaient une distraction, une halte pour lui dans sa vie de ' travailleur acharné. Ces escapades étaient du reste fécondes, — des repos fructueux où le sens d'observation de l'auteur saisissait des nuances, s'imprégnait d'une atmosphère. Alors, son esprit s'ensemençait de germes nouveaux, qui devaient fleurir plus tard, au moment voulu; il gardait, sans effort, des souvenirs que le temps idéalisait et qui se conservaient, impressions successives, stratifiées dans son cerveau, pour servir de point de départ ou de décor à une œuvre à venir.
C'était des études au même titre que les rapides pochades que l'artiste multiplie, pour les produire liées ensemble, par l'idée, dans une toile poussée à la perfection, faite de morceaux vrais, et complète par la cohésion de documents exacts.
Régina, attribuant à une femme toutes les sorties de Montclar, se prit à craindre cette rivale, qui pouvait le retenir peut-être; elle craignait de perdre sa charmante intimité avec Patrice, redoutant qu'il s'englua; et puis, intransigeante, elle conçut de la haine pour cette femme qui faisait oublier son Art à l'écrivain.
Il y eut chez elle un sentiment de jalousie^ où
les sens ne prenaient aucune pai'l, mais dont souiïrait toute sa passion amicale. Comme Patrice ne s'atlnchait trop à personne, il cessa, au l)outde quinze jours, une liaison qui n'était qu'une passade.
Mais cette petite aventure avait éclairé Régina sur sa façon d'être intime. Au printemps, elle constatait en elle un sentiment profond pour Montclar, sans que ce fût précisément de l'amour. N'étant plus une ignorante, mais une vierge savante, elle finit cependant par se rendre compte qu'elle élait femme, à de certains moments, devant unîïomme.
Elle commença un manège où elle élait tantôt consciente, tantôt inconsciente, agissant dans cette brume de l'âme qui trompe, empêche de voir où l'on va. Elle se frôlait à Patrice, s'asseyait sur ses genoux, elle lui retroussait les moustaches, le baisait sur la joue, nouvelle Bettina jouant avec un Gœthe, mais un Goethe moins profond, de moitié plus jeune que l'écrivain de Weimar. Lui, naturellement, tressaillait souvent, sentait monter en lui la poussée des désirs, mais il ne profitait pas de ces manèges; il doutait toujours du sentiment qui la portait à agir, et il pensait : « Elle ne ^ait ce qu'elle fait, c'est encore une enfant. » Une seule fois, comme elle avait appuyé sa tête contre sa poitrine, et qu'il respirait sa fraîche haleine, il l'élreignit avec fougue; elle se recula aussitôt.
— Quel plaisir trouveriez-vousàcela? Ne suisje pas androgyne?
Il éclata de rire, un peu nerveusement peut- f être, et il la laissa. Elle resta dans un regret vague qu'elle no pouvait se formuler.
La pièce de Montclar avait dépassé cent cin- ^ quante représentations; il fallut l'interrompre au commencement de l'été, à la fermeture ordinaire des théâtres.
Sanard dit à Montclar :
— Nous rouvrirons, en septembre, avec votre pièce : La Zerbi.
— Si vous voulez. Mais sans M"*" Sandri.
— Pourquoi?
— Que vous ai-je promis?
— Une autre pièce.
— Elî bien, si vous voulez que je vous donne €ette pièce, c'est à la condition que mon interprète ne jouera plus le rôle de la Zerbi, du moins à €ette reprise fin septembre. Régina a suffisamment joué ce rôle. Il lui faut maintenant autre chose, une pièce d'un genre différent, oii elle puisse montrer toute la souplesse de son talent.
— Et ce sera?
— Ah! oui, pour les indiscrétions aux amis et à la presse?... Eh bien, ce sera : Lidu. Je me trompe : Lili.
— Des détails?
— Mon cher directeur, vous en savez assez pour aujourd'hui.
UÉGINA SANDIil 135
— Que vous êtes habile! Dans la vie, c'est comme dans vos comédies, vous savez graduer rintérèl.
— Oui, oui, je sais, je ne suis qu'un piéciste, un marchand d'art scénique; et les critiques spirituels orthographient à leur gré.
— Eh bien, nous reprendrons, sans M"° Sandri, La Zerbi, lit Sanard; on vous jouera, tandis que nous répéterons votre nouvelle pièce.
Sanard se disait : « Il en tient pour elle! Il va l'emmener passer l'été à la campagne. Ils vont se donner des indigestions d'amour, mais travailler, point. Ah! pourvu qu'il ne gâte pas cette admirable nature d'artiste! » En ce moment, il était jaloux de Régina, d'une jalousie de mâle qui désire la femme que possède un aulre, — du moins Sanard croyait que Patrice Montclar et Régina Sandri étaient amants, et c'était tout comme, — et d'une jalousie de directeur. 11 sentit cela puissamment, et résolut de parler à Régina, de la prévenir contre une cohabitation avec Montclar, contre un « collage » qui pouvait la perdre.
Justement elle devait venir, dans l'après-midi, toucher ses appointements. Sanard reçut très aimablement M'^' Sandri, comme il la recevfiit d'ailleurs chaque fois qu'elle entrait dans son cabinet directorial.
— Eh bien, lui dit-il, vous allez être libre pendant trois grands mois. J'espère que vous ne jouerez pas ailleurs, soit à Paris, dans un bé-
néfice, soit en province, et même à l'étranger.
— Ne craignez rien.
— On pourrait vous le demander.
— Mais, monsieur Sanard, je suis à Montclar, je ne ferai que ce qu'il voudra; or, comme il n'a pas l'intention... |
— Vous savez, ma chère pensionnaire... que je vous porte beaucoup d'intérêt. Eti bien, vous êtes jeune, c'est-à-dire encore inexpérimentée. Laissezmoi vous donner des conseils... Je voudrais vous préserver d'une aventure qui pourrait bien vous enlever votre talent.
M^'^ Sandri trembla sur sa chaise, ce qui ne déplut point à Sanard.
— Vous voulez m'effrayer, iit-elle.
— Du tout... Et vous ne vous doutez pas un peu de ce dont je veux parler?
— Non.
Mais, presque- aussitôt, son teint se rosant, elle
demanda :
— Vous voulez, sans doute, me mettre en garde contre l'amour?
— Vous êtes intelligente. C'est cela, aimez plus tard, beaucoup plus tard. Mais maintenant...
— Vous n'achevez pas?
— Tenez, votre liaison avec Montclar devient absorbante.
— Que dites-vous là, Sanard? Au contraire, je croyais aller de progrès en progrès.
RÉGINA SANDRI i37
— A présent, sans doute. Mais, dans trois mois, vous m'en diiez des nouvelles.
— Pourquoi dans trois mois?
— Je vais vous apprendre le projet de Montclar.
— Il vous Fa confié?
— Non. Mais ce n'est pas difficile à deviner. Il va vous emmener avec lui à la campagne, et tous deux vous allez aimer, au lieu de travailler. Lui va m'apporter une pièce impossible, et vous, vous perdrez tout ce que vous avez gagné, car vous savez, à votre âge, quand on a votre valeur et qu'on donne les promesses que vous donnez, il faut une étude quotidienne, comme, pour devenir danseuse, il faut assouplir, chaque jour, son corps, tous ses membres. — Je vous dis ça parce que vous pouvez me comprendre, parce que vous êtes une femme exceptionnelle. J'en ai déjà vu qui donnaient des promesses et qui se sont éteintes comme un feu de paille. Je ne dirais pas ça à d'autres, des petites grues, des dindes qui ont eu du talent une fois, par hasard, et qui ont toujours le même, quand elles ont su le retenir un peu... Mais vous, je ne sais à quoi cela tient, à votre corps sans doute et à ce certain esprit d'homme que vous avez : vous êtes souple, multiple. xA.h! ne devenez pas molle, la femme qui ne sait plus que dire : « Je t'aime! » Vous avez eu pour amant Montclar, et cela ne vous a été que profitable; mais il est temps de vous arrêter...
M"' Sandri sourit; il la supposait, naturelle-
ment, comme tous les autres, la maîtresse de l'auteur dramatique, et elle ne cherchait à détromper personne, sachant d'ailleurs qu'elle ne ferait revenir personne de cette idée. Elle était intelligente et subtile, elle comprit Sanard, devina sans peine, outre son désir de l'avoir, outre son intérêt de directeur de théâtre, l'intérêt curieux et réel qu'il lui portait, un sentiment complexe qu'il ne s'était jamais connu sans doute pour aucune autre femme.
Elle fut un tantinet flattée : c'était un énorme progrès sur la nature primitive de ce directeur de théâtre, espèce d'autocrate qui n'avait jamais ménagé aucune femme, pas même ses deux ou trois* maîtresses les plus adorées ; il avait sa faiblesse, et c'était pour elle, Régina Sandri.
— Ah ! si vous étiez sage, savez-vous ce que vous feriez? dit Sanard.
— Eh bien, quoi?
— Pour jouer ses pièces, Montclar a besoin d'une interprète comme vous, et il n'en voudra pas d'autre; quant à vous, vous vous perfectionnerez toujours avec lui; mais si vous vouliez...
— Achevez votre pensée.
— Vous me laisseriez vous guider, maintenant.
— Comment l'entendez-vous?
— Mais comme on l'entend toujours... Réfléchissez. Quand vous aurez passé tout l'été avec Montclar à la campagne, il aura de la femme, non de l'artiste, par-dessus la tête. Alors...?
RECiINA SANDHl 139
— Alors il on sera ce qu'il en sera, dit-elle avec un air insouciant qu^elle n'avait jamais.
— Tandis que moi, je vous laisserais travailler. Je ne vous ennuierais pas plus qu'un mari qui retrouve sa femme au lit, chaque nuit, et Tadore, s'il espère que son adoration lui plaira. Vous me comprenez bien? — Mon amour et votre soumission ne vous occuperaient que peu de temps, et toute votre intelligence resterait libre pour l'Art. Vous n'auriez rien à faire qu'à étudier, jouer vos rôles, recevoir les hommages de vos admirateurs...
— Et, de temps en temps, au gré de votre désir, vous permettre de faire de moi ce que vous voudriez.
— Ce serait mon bonheur.
— Je ne vous aime pas...
— Mais vous n'avez pas besoin de m'aimer.
— Je me donnerais à vous, sans vous aimer? .Ah ! vous êtes écœurant !
Elle s'était levée comme indignée, et le fixait avec un dédain superbe dans les yeux :
— Je ne comprends rien à votre tempérament.
S'il avait été moins sceptique, la dernière réplique de Roginaet la flamme de ses yeux l'eussent éclairé, lui eussent fait comprendre que la femme était encore vierge.
Sanard s'était levé comme elle :
— Régina, dit-il, encore un mot.
— Parlez, mais hâtez-vous, prononça la dédai-'l
gneuse, du bout des lèvres.
11 fit un effort sur lui-même, puis, presque timide :
— Je vous proposais d'être avec moi... non pas v comme une maîtresse... |
— Alors? I
— Comme ma femme. :
— Vous avez pensé à m'épouser, vous"! | ■ — Oui. I
— Vous m'étonnez 1 '
— Soit ! Mais répondez-moi, je vous en supplie, Régina.
Au fond, Sanard était antipathique à la jeune fille, et, une minute, elle se rappela la triste ré- . putation qu'elle savait méritée; une répugnance l'envahit aussitôt, sans qu'elle songea à cacher sa pensée un peu méprisante.
— Je m'étonnais, aussi, tout à l'heure, de Tinlérêt, de la sympathie que vous me montriez. Tout cela cachait un projet.
— Ne le croyez pas.
— Si ! vous voulez faire de moi votre esclave, et, n'ayant qu'un moyen pour arriver à votre but, vous l'employez. Je ne serai pas une esclave du mariage, surtout avec un homme comme vous.
Lui qui aurait battu ou chassé toute femme qui lui eût parlé ainsi, — et Régina n'aurait pas été la première, — se courba devant elle, ne riposta
ni par un geste, ni par rien, par aucune brutalité, même de parole.
— Alors, vous refusez?
— Oui.
— Ce n'est pas définitif? Permettez-moi de
Tespérer.
— C'est définitif.
— Un mot. Gardez pour vous ma proposition.
— Soit, pour tous, mais pas pour Montclar.
— Pour lui, surtout.
— Oh ! ne craignez rien, si vous êtes jaloux de lui, il n'est pas et ne sera jamais dans l'intention de m'épouser.
Sanard avait repris son empire sur lui, il avait glissé dans l'épiderme, sur tout son visage, son masque ordinaire.
— Enfin, je vous ai prévenue, dit-il, au moment où la jeune actrice le quittait. Croyez bien, ma chère pensionnaire, que, si j'ai parlé dans mon intérêt, j'ai parlé aussi dans le vôtre.
— Je le crois maintenant, et je vous remercie... Mais vous dites que le Maître va m'emmener à la campagne.
— Oui.
— Qu il a l'intention de m'aimer.
— Oui, et formidablement...
— Eh bien, nous verrons ! Nous vous en donnerons des nouvelles, en tout cas, à notre retour.
Réc^ina Sandri sortit du cabinet de Sanard, en défiance contre Patrice. Le directeur, sans le sa-
voir, avait ajouté une barrière nouvelle à 1( amour. — Aussi bien, ce môme après-midi ensol leillé, elle arriva chez Fauteur un peu en batailleuse.
Montclar écrivait quand Tactrice entra dans son cabinet. Depuis quelques jours il s'était remis au travail fiévreusement, sans que Régina sût ce qu'il préparait. Elle ne le questionna point, eu-' rieuse pourtant de ses projets liés aux siens, mais elle lui en voulait de ce qu'elle considérait, dans son intransigeance, comme une iniidélité vis-à-vis! d'elle, — de ]a femme et de ^artiste.
Elle avait ouvert la porte, brusquement, et^ s'avançait vers lui : Patrice se retourna, la plume en l'air, l'autre main appuyée sur des feuillets éparpillés, dans sa hâte, aux heures où l'inspiration emportait sa plume. Les yeux caressants, sans plus aucune amertume aux commissures de la bouche :
— Ah! te voilà, « ma » Régina !
— Je ne suis pas votre Régina.
— Eh bien, qu'est-ce que tu es '^
— Je serai u votre » Régina quand il y aura mieux entre nous que la poignée de main.
Il la regardait, son regard l'interrogeant :
— Il y a mieux déjà.
— Je suis votre amie seulement, et ne serai jamais plus.
— Eh bien, mon amie, repartit Patrice, tu vas me permettre de tracer le mot : Fin, au bas de ce
UÉGINA SANDIU 143
lanuscrit, une pièce qui s'appelle : Lill^ — où tu 3ras superbe, où je veux que lu sois diverse Dmme la nature, souple comme la vraie femme. !t ce sera TArt qui t'apprendra tout cela.
— Vous voulez dire par là que je n'ai, présenîment, aucune souplesse de femme ?
— Mais non, Tandrop^yne est doué de toutes 3S souplesses, et, de plus que la femme, il a intelligence.
— Il était nécessaire de commenter ainsi votre hrase, car j'aurais cru que vous me faisiez un iiauvais compliment.
Il la regarda encore, se demandant ce qu'elle »ouvait bien avoir.
— Qu'as-tu? Quelque contrariété, sans doute?
— Non. Je n'ai rien.
Alors, il lui dit :
— Ce manuscrit n'est pas définitif; mais, jusement, je le retoucherai avec toi, devant ton jeu. fes gestes... Car, tu sais, — ajouta-t-il gaiment, '— j'ai décidé que nous partirons à la campagne msemble, et là, tout l'été, nous étudierons. Nous l'erons quelque chose de très beau, j'en suis sûr.
Elle eut, dans sa fierté, un instant de révolte :
— Vous avez décidé? Mais vous ne m'avez pas consultée !
— Etait-ce nécessaire ?
— 11 me semble...
— Il te semble, quoi? Veux-tu devenir une grande artiste, oui ou non? Eh bien, tu ne fais
que commencer à apprendre ton art, et, si tu hésites...
— Maître, je n'hésite pas.
— Alors?
— Mais j'ai peur.
— Peur? et de quoi ?
— De vous.
— La raison?
— Nous ferons une bêtise.
— Laquelle ?
— Oh! vous devinez bien.
— Ah ! oui, de coucher ensemble, chaque nuit, et de faire, en somme, comme les autres, comme tout le monde. Détrompe-toi, ma petite! Tu m'es sacrée. Tu as montré une si grande répugnance pour moi...
— Je vous en prie. Maître !
— Et ce que tu viens de dire me confirme dans l'idée que tu as de moi... Mais ne crains rien.
— Patrice !
— Ne crains rien, te dis-je, tu me seras aussi sacrée qu'une sœur... Tu ne veux pas coucher, eh bien, tu ne coucheras pas.
— Mon ami !
— Allons, — dit-il, en lui caressant légèrement la joue, ne sois pas comme cela ! Je ne t'ac-lj cuse pas, je ne t'en veux pas. Tu es androgyne, et je t'absous... quoique les androgynes comme toi ne doivent pas avoir tant d'horreur des hommes.
l{b:GIXA SANDRI 145
Cette scène de Rogina confirma Montclar dans la conduite qu'il voulait avoir avec elle. Certes, à telles heures, le sang de Patrice bouillonnait; des désirs surgissaient de sentir sans cesse auprès de lui, riani, le câlinant, cet ôtre joli, qui semblait l'aimer, et pourtant le repoussait ; il y avait encore, entre elle et lui, un lien, le lien de l'Art, car ils valaient l'un par l'autre et, mutuellement, s'en savaient gré. Et puis, cette continuelle ambiguïté, ces manières d'être que Rôgina avait contractées, à ses heures de jalousie, tout cela lui inspirait des doutes, faisait qu'il s'injuriait luimôme par instants, quand elle venait de le quitter ; il se disait qu'il était bien sot de ne pas la prendre, et il ressentait contre lui-même des colères d'enfant.
Il aurait souhaité, il avait rêvé même parfois, que, mue enfin par un sentiment vrai, elle venait lui faire, énervée elle-même, l'offrande de ses lèvres, — qu'elle frôlait, consciente, son joli corps tluet et souple, contre lui; et que c'était seulement par une coquetterie perverse de femme heureuse de se faire désirer, qu'elle lui avait tant
résisté.
Mais il se domptait toujours, car il sentait bien, au moment exact, les révoltes de cette nature rebelle, quand il recouvrait la raison, après les rages où le mettait cette situation fausse; il voyait ses ruts se mêlant à sa réelle compréhension du caractère, de l'âme de son amie. Il en
était trop sûr. Ce ne serait qu'en une lutte énervante, énervée, basse, qu'il pourrait, enfin, la posséder. Alors cela serait un viol, un acte de plaisir, — et plus, comme il le voulait, un acte d'amour.
Cette jeune fille, attirante par son mystère et par sa science en même temps, ne se prêterait jamais à des caresses voluptueuses, dont le charme lui échappait. Elle ne céderait qu'à la force, il en était persuadé, et toute action violente lui répugnait, surtout auprès d'elle. Décidément, il était épris de Régina, en une passion d'impossible.
M^^^ Sandri, elle, dans une inexpérience pratique qui renforçait sa nature d'androgyne, ne savait comment faire. Elle se refusait surtout parce que l'orgueil féminin lui était venu. Elle voulait être non désirée, mais aimée, et elle se figurait que Montclar la désirait, mais ne l'aimait pas ; sans quoi elle se serait résolue au sacrifice, comme elle appelait la première rencontre de l'amour — du rêve — avec la réalité. Les tentatives d'autrefois, l'avaient blessée, alors que sa pensée s'éloignait violemment de tout désir charnel. Et, dans soni cerveau, s'était, injustement, ancrée cette indé-, raisonnable et blessante opinion : « Ce n'est que ^ mon corps qui le tente. » Orgueilleuse, elle se révoltait contre les brutalités qu'elle imaginait, et se cabrait, auréolée de sa fierté de femme et d'artiste.
Montclar avait loué pour la saison une maison- Dette — perdue au milieu d'un immense jardin — à quelques lieues de Paris, au fond de la vallée de Villennes, à l'orée des bois de ce nom.
.Oui, c'était bien une petite maison sans aucun luxe, et qui puisait son charme dans sa rusticité pittoresque, avec sa couverture de tuiles moussues entre lesquelles avaient poussé des giroflées, des iris, ainsi qu'au faîte des chaumières normandes.
Mais ce qui , le plus, avait séduit Montclar, c'était le voisinage de la Seine qui bornait la propriété, et que des saules et des peupliers masquaient en partie, laissant luire, entre les branches, les étincelles d'argent de l'eau qui miroitait par delà les roseaux et les lianes aquatiques de la berge; puis, c'avait été aussi l'immense jardin depuis longtemps abandonné, oii des arbres de toutes sortes enchevêtraient leurs branches. Au centre, derrière
i48 RÉGINA SANDRI
la maison, d'énormes marronniers, des sorbier où les passereaux pépiaient furieusement tout 1 long du jour, se disputant les Laies orangées e écarlates; et des framboisiers poussés drus; le fougères et les plantes aux feuilles larges que le paysans nomment « l'herbe aux serpents » ; de 1 verdure où rêver solitaire, juste autant que Patrice] pouvait le désirer. Il y avait des corolles à profusion, des roses et des passeroses, des soleils devan la façade, — des u croix de Jérusalem » et de dahlias ; aussi des « fleurs de curé » qu'on ne trouve^ plus qu'aux jardins des vieilles parentes de pro vince et qui font songer à des autrefois ingénus. C'était bien là décor de travail paisible et d'à mitié calme que Patrice avait pu rêver pour passer] avec Régina, une époque de reposant labeur. IIs'installèrent là, vers la fm de juin, quand Paris poussiéreux et brûlant se vidait de tous ses privilégiés désireux d'aller papillonner en des villégiatures mondaines — ou confortablement campa-? gnardes.
Ils arrivèrent, le soir, à l'heure du dîner;* Patrice remarqua seulement, comme il faisait porter des bagages dans la maison, les nombreux colis de Régina, alors que, lui, avait le strict nécessaire. Et, dès les premières heures de l'installation, il remarqua encore les nombreuses et originales toilettes que, déjà, Régina se hâtait de déballer.
RÉGINA SANDIU 149
— Autant de robes et de jupes que cela!... et ces dessous!... Tu veux donc me séduire, Régina?
— Justement. Tu vois, je ne suis pas un androgyne complet. Je veux ôtre coquette avec toi. Et comme nous serons seuls ici, — Adam et Eve d'un nouveau paradis, — il faudra bien que tu joues ton rôle d'homme avec moi.
— Mais pourtant, lu ne me feras pas manger la pomme!
— Naturellement, fit-elle en le guignant du coin de Focil.
Il redevint sérieux, et, brusquement, il lui dit :
— Tu sais que demain nous commencerons à travailler.
— Quand tu voudras, répliqua-t-elle simplement. Je t'ai assez montré d'obéissance pour que tu ne me connaisses, maintenant.
Tandis que Régina mettait en ordre ses élégances, Montclar s'en alla au jardin; errant parmi le fouillis d'arbres, de fleurs et de plantes sauvages, il songeait :
— Ce sera délicieux, cette amitié cérébrale.
Il était joyeux, se sentait allégé de ses souhaits de jadis. Sincèrement, il en venait à se demander comment il avait pu, une heure, rêver autre chose — au moins, quant à Régina — que cet amour « seul permis » — se disait-il — de la part d'un intellectuel vis-à-vis d'un androgyne.
Et, dans la franchise de ses sensations du
150 UÉGINA SANDRI
moment, affranchi des désirs — peut-être par les satisfactions qu'il s'était, peu de temps auparavant, procurées — il s'imaginait, sentant renaître, passagèrement, l'enthousiaste poète qui, jadis, vibrait aux mystiques eiiluves de pures et idéales fêles, que rien ne pouvait égaler une amitié qui serait de l'amour, de la passion du moins, sans que Timage pût être — d'idées sensuelles — polluée.
Une pensée traversa son esprit, — la mémoire des exigences du faune, si impérieuses chez lui, après les ciises de travail, — et lui fit froncer les sourcils, à cet instant; une humiliation vague le i contrariait, une seconde, de sa matérialité ; puis, chassant l'idée importune, il s'écria :
— Bah! j'irai à Paris.
Il ne s'était pas enfui bien loin de la grande ville, comptant y passer, de temps à autre, quelques heures; et, presque tout de suite, il se rasséréna, car ces courts sacrifices n'altéraient en rien l'effort de la création intellectuelle; et la satisfaction de la bête qu'il gardait en lui et qu'il nourrissait de femmes — de roses, disait-il — ne portait nulle atteinte à son cerveau et à sa pensée. Dans ses toquades d'un moment, le corps seul prenait part, laissant indemne son esprit; Montclar était, souvent, dans ces cas-là, comme le voyageur qui, avant son départ, dépose en main sûre les joyaux précieux qu'il ne veut pas exposer aux risques de la route.
REHINA SAXDIU 151
La journée s'acheva par la visite de leur dobaine dune saison.
Régina, en pimpante toilctle d'été, eut Tenvie,
près leur premier diner dans la pittoresque salle
■manger de la maisonnette, d'où, par les fenêtres
Kivertes, on entendait le bruissement des insectes
ît la plainte du crapaud , — de courir le pays et
l'arpenter les routes bordées d'ormeaux têtards
^ui faisaient d'étranges silhouettes sous le ciel,
niroitant de lueurs, oii la lune semblait un grand
|)lat d'argent, d'un brillant implacable. Tous deux
l'en furent très gais; ils rentrèrent tard, harassés
jie fatigue, heureux, car hommes et femmes sont
sensibles au plaisir d'un changement désiré, et
['un et l'autre, saturés de Paris outrancier et
3riilant, éprouvaient une grande joie, comme
i'une escapade.
Le lendemain, après le déjeuner, Montclar lut ï Régina sa pièce nouvelle :
Il avait connu, comme tout le monde, Lulu, cette adorable et fantasque clownesse qui venait, lepuis quelques mois, de disparaître de la vie parisienne, à la suite d'un drame qu'on interprétait de différentes façons, qu'on avait imaginé plutôt, sans que personne eût pu en démêler ['énigme.
Annoncée par les réclames extraordinaires de son imprésario, elle avait paru, sur la piste du
Nouveau-Cirque, cabriolant par-dessus les barrières avec une houppe blonde troussée de ses propres cheveux, et son maillot décolleté. Des saillies étonnamment primesautières, d'une vivacité de gavroche pervers. Lulu apostrophait les écuyers, impertinente de-ci de-là, les clowns, en argot de faubourg, même le public, et, parfois, sa blague avait des mots, des phrases, d'une profondeur qu'elle n'avait pas l'air de soupçonner elle-même, et qui, dès le premier soir, avaient assuré son succès. '
Acrobate de réel talent, pleine d'inédit, surtout, d'une souplesse élégante et forte, agile et disloquée sans que jamais nulle disgrâce parût dans ses tours souvent prodigieux, cette jeune clownesse, mince, hurluberlu, bondissait sans effort, criant des mots drôles, n'épargnant ni ses camarades, ni le public, amusé de cet imprévu continuel ; elle éveillai t l'idée de la faunesse antique, tant son agilité semblait naturelle. Un Imaginatif se la serait, sans peine, figurée courant avec les nymphes des antiques mythologies, parcourant les bois et les vallées sous le soleil de la Grèce, fai sant la nique aux dieux et aux déesses, tous amou reux d^elle à l'envi. U7i Monsieur en habit noir^ dans un article de soiriste, l'avait ainsi dépeinte : (( Une nymphe qui serait faubourienne et garderait le souvenir de Tempe, — ou encore une hamadryade du bois de Boulogne. »
Elle avait été aimée, quelque temps, de Georges
UÉCLNA SANDIU 1S3
Decroix, le peintre des danseuses, celui qui sait, 'sans les figer, saisir les libellules de théâtre en Heurs souples et gracieuses attitudes. 11 l'avait aimée profondément, en poète qu'il était, longtemps méconnu, mais tenace, épris de vérité et des joliesses vivantes de la femme moderne, qu'il exalto d'un pinceau délicat et voluptueux. Il fait sortir des plus ordinaires réalités de ses modèles toutes les beautés qui s'y cachent. D'esprit acéré, Decroix est un des rares peintres qui répliquèrent aux malices de Gustave Moreau — le merveilleux mystique, peintre à la palette lapidaire, celui qui a fait revivre la troublante volupté des courtisanes juives, de Salomé surtout, de la mystérieuse, de rincitatrice danseuse, si lascive, qui subjugua Hérode, bourreau décrépit et sadique. Decroix, un jeune, alors, s'entendit apostropher, un soir, par le vieillard, dans un salon, après une présentation :
— Mes compliments, monsieur, vous régé- ^nérez la peinture — par la danse.
' — Et vous, mon cher maître, répondit Decroix, ironique, s'inclinant aimablement, — par ■ l'orfèvrerie.
j Tous deux s'estimaient, du reste, et ce ne fut,
" dans la suite, que spirituelles escarmouches entre
rivaux de génie ou de talent. Decroix avait croqué
' Lulu sous toutes ses faces, s'était épris de sa féli-
nité infinie qu'elle-même semblait ignorer, de ses
réparties folles et cruellement justes, souvent.
Elle Favait aimé quelque temps, parce qu'il était beau, élégant, qu'il avait su l'amuser de ses mots de peintre. Mais, bien vite, elle s'était lassée de sa passion trop exigeante, et il ne fut pas de cruautés qu'elle ne lai fît endurer, dès qu'il mit à nu ses douloureuses jalousies. Dénuée de sens amoureux, elle méprisait la faiblesse de l'artiste, le vexait, — à la fin de leur aventure, — de ses traits sarcastiques, le banderilîant, impitoyables à ses souffrances, qu'il supportait, comme il faut, avec le sourire. De la perversité, à l'occasion, presque toute dans la tête, et le génie de la réclame, sans la vouloir. Son succès avait grandi formidablement.
11 était chic . d'admirer Lulu ; d'abord, un snobisme, une mode de Paris, Lulu était devenue presque, par les commentaires de ses critiques | et de ses poètes, le symbole d'un rêve moderne, une forme d'art. — Et, ambitieux de son intimité, curieux de voir le ventre de la divine poupée, des boQimages brutaux ou raffinés Tassaillaient sans cesse; elle opposait une indifférence moqueuse, affectant un grand amour des animaux, etun grand dédain des hommes.
Elle avait dressé un porc à porter des bouquets, à sauter par-dessus les barrières, à crever des cerceaux comme une caniche ; elle montait sur son "^ dos, prenait, moqueuse, des poses minaudières d'écuyère sérieuse ou de dompteuse triomphatrice ; elle avait imaginé de couronner, à la fin de
RÉGIXA SANDRI i^:\
ses exercices, la hure du coclion d'une couronne de lauriers et de roses. Les saillies qu'elle tirait du caraclère de l'animal immonde, qu'elle avait l'air d'adorer, avaient grandi, chaque jour de plus en plus, son succès, en avaient fait une « étoile ». Et Paris, amoureux de Lulu, papillonnait autour de celte nouvelle idole, curieux, applaudisseur des étrangetés hardies de la clownesse.
Ses parents ? Elle ne s'en souvenait guère. C'était trop loin, trop mort. Rien, dans sa personne ni dans sa vie, ne ressemblait à d'autres femmes ni à d'autres vies. Depuis l'âge de dix ans ; elle courait le monde des cirques, et, partout, elle avait laissé, sur son passage, un renom d'enfant bizarre et fantasque.
Désirée, adulée de tous, elle ne se donnait pas trop ; cette chair alliciante, qu'elle exposait sans honte, demi-nue, chaque soir, pire que nue, excitait les désirs, affolait les hommes, assoiffés de sa beauté svelte, si démone ; et c'était, vers elle, un steeple-chase à qui pourrait cueillir la rouge et noire fleur de sa joliesse.
Elle ? On eût dit la statue animée du Dédain ; elle n'aimait point l'homme — en cela pareille à Régina Sandri. Un jour, Lulu s'était éclipsée soudain, sans même prévenir son directeur, laissant son engagement inachevé. Et tous les comnMîntaires d'aller leur train. Ceci seulement expliquait sa fugue. Quelques semainesavant sa disparition, par un de ces revirements moraux qu'on ne peut
d56 RÉGINA SANDUI
expliquer, la dédaigneuse s'était éprise d'un clown qui venait d'être engagé au cirque où elle paraissait chaque soir, un clown grotesque, un être vicieux qui cachait, sous son nom anglais, l'in famie d'un voleur condamné jadis, à cinq ans d prison pourvoi commis dans une maison habitée la nuit. Personne, parmi le public, ne connaissai ce détail. Montclar, lui, l'avais appris de M. Ghes nard, le juge d'instruction, le magistrat montaignien, toujours à son poste, en voyeur qui scrute les mobiles des actes, des palinodies humaines. M. Ghesnard était renseigné toujours sur ce qui pouvait être utile à son étude désintéressée de l'âme moderne, de l'âme éternelle.
On ajoutait que la clownesse, au milieu du cirque, — éveillant l'idée d'une faunesse aux cheveux de flamme bondissant parmi les prés, les bois, les forêts, — avait eu pour rivale une marquise renommée pour sa galanterie, plus âgée de vingt ans que Lulu, et le clown avait abandonné la jeune pour la vieille, parce que l'une était riche, d'une énorme fortune, et l'autre encore dans la bataille. Quelques fureteurs de menus faits savaient encore ceci :
« Un jour, les deux rivales s'étaient trouvées en présence, et une scène tragique avait suivi; la clownesse, paraît-il, avait frappé la grande dame à la gorge avec la lame d'un poignard. Que s'était-il passé après? On n'en savait rien : mais toute poursuite avait été arrêtée, la marquise
REGINA SANDRl 157
ayant de puissants amis, et Lulu avait disparu; la marquise aussi, d'ailleurs. Les mauvaises langues colportaient, à mi-voix, que les deux femmes s'étaient ensemble, toute une semaine, consolées des tromperies de Tinfidèle. »
Montclar rappela tous ces bruits parisiens à Régina, et termina l'anecdote, qu'il contait avec fougue, par ces mots :
— Notre nouvelle pièce s'appellera : Lili. Tu t'appelles Sandri ; eh bien, ta série aura la désinence de ton nom. La Zerbi l'hiver dernier; l'hiver prochain, ce sera : Lili. Nos comédies et nos drames formeront gerbe par ces éternels liens passionnels qui relient les événements de la vie des hommes. La Zerbi s'éprend d'un poète musicien, et Lili s'éprend d'un clown; la Zerbi, c'était la courtisane de race, et Lili, uni(jue, devenue femme, ressemble à la Zerbi, comme chacune resiSemble à toutes. La critique, nous le savons, .mettra les points sur les i, c'est son métier, et il faut que tout le monde vive.
|~ Sans doute, un fait divers, une des aventures de l'histoire de Lulu, la clownesse, avait inspiré là Montclar sa pièce : Lili. Mais il avait voulu entrer plus loin que tous les autres dans la vérité ou dans l'invraisemblable; il avait, au dénoueiment, donné le mot de l'énigme, en faisant — des deux femmes — la mère et la fille.
Au premier acte, — comportant trois tableaux,,
— d'abord, le foyer du Nouveau-Cirque. Lili, e clownesse, décolletée très bas par devant et par derrière, ravissante de gestes, de mines, aA^ec des ^' mots de jeune bête, recevait, en gentille et bla- ' gueuse souveraine, ses admirateurs qu'elle désespérait tous. -.
« — L'amour, disait-elle, en forme de conclu-sion, après s'être entendu reprocher son insensibilité, c'est quelque chose qui pourrait être très joli, si les hommes n'en faisaient rien. » i.
Un boule vardier survient, une princesse à son?' bras, désireuse de la connaître et de la compli-i' menter. Amusée, Lili s'incline drôlement, et,-; quelques minutes, elles causent, la princesse flat-^; tant la clownesse sur la grâce de ses mouvements sur le zig-zag et Fesprit de ses phrases.
— Vos cabrioles même sont amusantes et spirituelles, si bien qu'on rêve, à vous voir, d'être homme pour vous aimer, — pour être aimé de vous..
— Mauvais moyen, grommelait un intime.
La grande dame invitait la clownesse à venir
la voir. Mais Lili disait son plaisir d'être libre, sans contrainte, de s'enivrer à ployer ses membres, à les lasser; — l'autre demandait à Lili des détails sur son enfance. Préparation au dénouement. Les admirateurs continuaient à affluer. Puis, dans le foyer envahi, — ce soir de première représentation, — entrée d'un clown farineux, Farfal. Il avait l'air de dédaigner Lili, qu'il saluait à peine, et tutoyait.
Lili à la princesse, comme explication :
— Nous avons dressé des cochons ensemble.
La clownesse s'occupait seulement de scn camarade. Elle lui offrait des bonbons qu'il mangeait en débitant de grossiers boniments, se permettant avec elle les pires familiarités, telles que les meilleurs amis de Lili n'eussent point osé les prendre. Mais elle riait de ce gros sel, de cette blague de voyou, choyait le clown, égayée de la bouderie des habitués du foyer, — tous vaguement furieux.
. x\u second tableau, — la salle du Nouveau- Cirque, un magnifique décor originalement planté et qui devait apparaître tout à coup, étincelant de lumières, sans que le rideau eût été baissé, le temps d'ôter les châssis du petit décor du foyer et de remonter la toile du fond; — au second tableau, Lili faisait le tour de la piste, en tirant^ derrière elle, au bout d'une longue laveur mauve, son cochon. Elle faisait travailler sa bete, l'embrassait sur le groin, puis lui donnait des coups de pied au cul. Le clown grotesque entrait alors, 1 pour donner la réplique.
« — Médème Lili — s'écriait l'horrible masque, le cochon à vous, il était bien heureux, je volai être le cochon d'une fème comme vô. »
Et il lui faisait une déclaration avec des gestes simiesques, des grimaces pénibles, horrifiantes, qui pourtant troublaient Lili de visible manière,' et, pour le grossier voyou, elle exécutait des voltes,
des sauts inédits, espérant lui plaire par leur métier même. :
La princesse était là dans une loge pimpante d'Elle et de tleurs ; elle aussi guettait avidemment l'ignoble personnage. Elle pillait, dans une cor-| beille, posée à ses pieds, des azalées, des roses blanches, jaunes, rouges, des orchidées bizarres, aux pétales d'un mauve éteint. Et toutes ces merveilles parmi lesquelles la princesse, un brin fanée, trônait en sa royauté de femme riche, elle les dévastait pour lancer au clown, sans se cacher en rien, le bouquet unique qu'elle avait composé, ,^ et que visiblement, elle adressait au pitre. ^
Troisième tableau : l'entr'acte au cirque. i
A travers le grouillement des écuyers et pale- | freniers — des mondains, massés près de l'entrée v des écuries, traversent les couloirs, sans s'attarderà regarder les préparatifs des numéros prochains; J puis, fendant les groupes des causeurs qui faisaient cercle autour d'un cheval fameux et d'une écuyère renommée, la princesse se dirigeait vers le foyer, cherchant, dans les papillottements éblouissements des lumières, à distinguer, au milieu de la cohue, celui qu'elle poursuivait : le clown. Mais Lili, bondissant hors du groupe d'admirateurs qui lui formait un docile troupeau, — en une scène de passion et de rage, — apostrophait la dame, Tinvectivait cruellement :
— Que venez-vous donc faire? C'est bien ici la place d'une princesse ! Vous venez nous prendre
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|nos amants, comme si vous ii^cn aviez pas lant ulaiUrcs, sans disputer à nous des saltimbanques, ''<'ux que nous aimons.
Et, criant, — en appel à tous les spectateurs de cette scène étrange :
« — Ça, c'est des princesses, et ça vient se muter dans le crottin... Mais puisque je vous dis <\ue Farfal est à moi, que vous ne l'aurez pas, que c'est mon amant, entendez-vous; et Lili ne lâche pas comme ça ce qu'elle tient... C'était [)our le voir que tu es venue me câliner, me conter 'les mensonges, chez moi! » Et, à satiété, elle mâchonnait entre ses dents, une injure. Folle de 'olère, tout à coup, dans une crise, elle tombait épuisée sur le parquet. Vite, des gens l'emportaient dans sa loge, tandis que des habits noirs naient, joyeux du scandale, et que d'autres se demandaient si elle n'étaient pas folle. En tout cas, c'était un scandale pimpant, et des potins à conter chez les belles madames.
Au deuxième acte, Lili apparaissait à tous ceux qui la désiraient et la courtisaient, descendant de son lit, sur lequel était vautré le clown grotesque et vicieux. C'était la mise en scène voulue par elle pour afficher hautement sa passion basse. Elle recevait ses amis comme une grande dame ou une grande gueuse, dans la ruelle, et cela pour jouir de leur humiliation en leur montrant son amour abject. Elle avait ainsi son triomphe sur la princesse, dans une vanité de femme qu'elle ne
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pouvait s'expliquer elle-même. Les autres, ceux qui avaient souvenance de la Lili dédaigneuse et hautaine de naguère, qui s'étaient refusés à croire à tous les potins nés du scandale du cirque, lesj plus amoureux surtout, se détournaient de 1 femme, glacés de dégoût, en reconnaissant 1 pourceau qui broutait la Fleur jadis presque' inaccessible. Un être ignoble salissait la clownesse créatrice d'excentricités, — et artiste, une artist unique, — la mime géniale parfois de modem compréhension dans les humoristiques spectacl qu'elle inventait soudain, sur la piste même.
(( — Tout cela pour un clown, aux caresses cheval », avait-elle dit en riant. Et le vide se fai sait autour de la clownesse, inconsciente, plutôt' heureuse de la suprême ironie à laquelle elle s'était livrée; elle avait laissé partir ses courtin sans, tous ses fidèles, en cinglant encore, — déplaisanteries voilées sur leurs irritations, ces rires d'autrefois, — leurs reproches des refus d'amour.
Eux sortis, le clown agissait en maître, se faisait obéir par la jolie fille; il la traitait avec brutalité. Elle, comme Titania Botlom coifte de la tête d'âne, elle caressait, embrassait le clown, Puis, restée seule, elle avait honte, et pleurait son orgueil défunt. — Or, un peu de temps après, elle apprenait que le clown Farfal avait été reconquis par la vieille princesse millionnaire. Celle-là était bien de Tespèce de cette grande dame d'autrefois,
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elle fraiiclio librrline jouissouse qui, voyant tiaU'oi' un étalon sous les fenelres de son hôtel, ulniiiait la bète on murmurant avec un soujiir : Vil! s'il n'avait pas les sabots si durs! » Lili se méprisant, dans une rage (rùtre attachée à lui par ;i cliair, cherchait à retenir le clown, à conserver t arfal pour amant :
— Tu es méchant, s'écriait-ellc, mais je sais que tu m'aimes, que tu ne m'a pas trompée, que tu as voulu seulement me taquiner. Mais, dis, ne sais-tu pas comment je t'aime, n'ai-je pas réalisé tous tes caprices? Je te caresserai de nouveau comme tu le voudras, je serai soumise et gentille. Tu sais comme je suis mignonne avec toi, et je ne suis plus volontaire à présent. Toi, tu es ma vie, et puis je te donnerai ce qui te plaira de moi, sans murmure, en t'adorant.
11 lui jetait des injures à la face et lui apprenait qu'en fait d'amour, elle ne savait rien, tandis que l'autre... — Crois-tu donc que c'est une femme comme toi qu'il me faut? Mais lu ignores tout ce qu'elle sait, l'autre. Près d'une princesse, qu'est-ce que lu peux être? Non, voyons, vrai, tu ne sais pas l'amour, toi, tu es une petite débutante...
— Comment! Moi, une fille, je ne sais rien. Que te faut-il alors?
— Ah! répondit gravement le clown, elle, c'est une femme du monde.
— Alors tu vas chez elle? demanda Lili.
— Oui.
— Malheur à toi!
Au troisième acte, les deux rivales étaient e
présence, et la clownesse menaçait la princesse^ Elle lui demandait de renoncer à son camarade,] de ne plus Je revoir. L'autre, sensuelle, tenait à" sa passion, son dernier amour peut-être, énergique, tragique presque, elle refusait. Lili, après une très belle scène oi^i la clownesse contait son histoire :
— Moi, je suis une fille de cirque, j'ignore mes parents, j'ai grandi n'importe où, n'importe comment, et je n'ai de devoirs envers personne qu'envers moi, tandis que vous, princesse, vous jetez dans la boue votre nom, votre couronne! Pouah !..
Lili, à la lin, levait un petit poignard, ouvragé comme un bijou. Au moment où l'arme s'abattait sur sa poitrine, la princesse s'écriait :
— Frappe donc, si tu Toses! Je suis ta mère !
Et la pièce, un instant très dramatique, repirouettait presque tout de suite dans un décor de vie parisienne aiguë, une observation amusante et troublante où un extraordinaire scepticisme riait toujours en sourdine. C'était bien là le drame de décadence où se mêlaient de mondaines — et demi-mondaines — comédies. '
L'action de cette pièce, Lili, — comme pour la précédente : la Zerbi, — n'était rien, Montclar l'avouait à Régina, après la lecture; mais Fart s'y
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pouvait à profusion, et dans le dialogue, les rélarties, et dans les silhouettes des personnages, ela donnait une impression de vie étonnante, 'aujourd'liui, aussi de demain, quelque chose au hécûvo, cfi modernité, inteïue, exaspérée^ aux éclairs e nihilisme, comme la vaste toile : les Noces de ^»ana, de Véronèse. Mais Régina était surprise, lie le laissait voir; elle préférait les pièces moins lerveuses, où chaque personnage a une valeur istincte, morale.
— Bon, te voilà bien embarrassée, — s'écria Jontclar. Sans doute, ce n'est rien, et cela n'aura le vàleui' que par loi, car tu dois mener ces trois ictes avec l'entrain d'une commère de revue de fin l'année, celle qui faisait l'allumette, par exemple, lans un beuglant, et qui, en une scène symboli- [ue du théâtre moderne, approchait, pas trop près, la monstrueuse allumette de ses lèvres, presque le feu; et jaillissait vers la bouche de la divette mmonde et acclamée une petite flamme blanchâtre. Oui, tu dois être la vie de l'œuvre, le phos- )hore qui allume tout cela... Oh! ma petite, on ne fera encore des reproches, on m'accusera nème de plagiat. Les critiques ressemblent a ces [largneux personnages qui, ne pouvant créer, demandent à Dieu compte des tares, des défauts de La Création. Qu'il y en ait donc un qui me fasse lin putois! Ils vont encore dire que j'ai pris à Shakspeare, Titania et Bottom, quej'ai reproduit, dans mon dénouement, le dernier acte de Victor
Hugo, Lucrèce Borgia. Oui, pillé le grand Wi Hugo, peut-être Sai'dou, Donnay. Qu'est-ce que que ça fait? La qualité de cette œuvre n'est dans son aventure banale. On ne verra peut-être pas — ils ont des yeux et ils ne verront point — la jolie part de création dans cette clownesse, Lili, synthèse des surexcitations et d'événements scandaleux d'aujourd'hui. Lili, c'est une fin de siècle... Est-ce ma faute si le dénouement du drame, Lucrèce Bnrgia, s'impose? Mais il est diflerent par une atmosphère autre, de complexité très perverse, et par un métier, tout de détails, qui m'est personnel. . . Sanard verra — aA^ec le piment qu'elle doit avoir sur la scène — l'œuvre, il la comprendra, il saura ce qu'elle vaut.
Puis il cria :
— H y a quinze dénouements. Pas un de plus. De sorte qu'un auteur dramatique qui a fait quinze pièces ne peut, dans la seizième, que se repro duiie.
Il s'arrêta, et elle lui dit :
— Mais, dans cette nouvelle pièce, je serai! presque nue? à
— Oui.
— Et il faudra que je paraisse avec un cochon? ^
— Avec un cochon qui te suivra, sainte Antoinette; et, montrant les belles cuisses élégantes, tu monteras à califourchon ou debout sur la bête, puisque tu seras Lili; et tu la barbouilleras de caresses, et après, tu lui ficheras (on pied où tu
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I voudras, ce sera un symbole, et plus vrai et' plus I compréhensible que les symboles des jeunes d'aujourd'hui! Image des hommes qui se livrent à la femme, aux Circés qui en font des pourceaux. On dira que ce n'est pas neuf! Je voudrais bien I savoir ce qui est nouveau. L'humanité ne vit que 'sur un las de vieilleries qui remontent à Adam. i Tous les drames sont nés de la Création, et tous j ont eu la possession des biens et de la femme pour I mobile ; et c'est entre proches que sont nées les i premières rivalités, les premières tragédies. Ce 'théâtre, pourtant, s'est élargi, acquérant des nuances à mesure que le monde habité s'élargis- ' sait lui-même, que devenaient plus nombreux les rivaux humains.
A la scène, M"*" Sandri était parfois gênée par
les regards qui convergeaient sur elle, des regards
qui la déshabillaient, cherchaient chaque coin de
I la femme, aussi se récria-t-elle à la pensée de
I paraître, au second acte, en. travesti.
— Alors, quoi? Maître, ils me connaîtront toute !
Montclar lui avait fait la description du costume. Elle devait être décolletée et en forme de V, jusqu'aux reins par derrière, et, devant, très bas aussi, le corsage gentiment échancré, pour laisser voir la poitrine et les rondeurs des petits seins. [ Les bras nus et les jambes dans un maillot d'une trame arachnéenne, oii la peau transparaît.
— Je serai nue, et pire! i
168 RÉGINA SANDIU
— Tu seras adorable, barbouillée de blanc, avec la houppette blanche, la nuque bien dégagée, sur les frisons relevés.
— Ils me sauront toute.
— Le public voit bien tes yeux et ta bouche. Ton visage n'est ni plus ni moins de belle chaii que le reste de ton corps ; et tes yeux, pour les raffmés de sensualité, sont plus qu'autre chose même, pourtant démoniaque ; ils incitent aux voluptés de rêve ; ils sont pires, comme disent le casuistes, alors que manque au péché la fougue des actes. Tu donnes au public tes Yeux et tes Lèvres ; or, saint Augustin, qui, mieux qu'un saint, avait été un homme, dit, je crois : « Les péchés des yeux et des lèvres, des Yeux surtout peuvent atteindre la malice même, sinon un raf finement plus grand, de la faute; cela, parce que les yeux peuvent procurer des délectations plus recherchées dans l'intention du péché ou son in vite. » Crois-tu que je te déshabillerais, si lu n'ei valais pas la peine ? iVllons ! tu ne veux pas t( donner à quelqu'un, mais tu te donneras à tous C'est ton métier.
— Oui, mais ce n'est pas mon art.
— Ah! la subtile fille! Ta peau leur fera envie laisse les spectateurs en jouir, se rincer l'œil.
Il changea de thème et dit vivement- :
— Ce n'est pas du tout ça, mettions de côt( (( Mademoiselle » Sandri, la pucelle de Paris, lî vierge qui ne veut pas s'abaisser à être femme
RlîlGINA SAXDRI 160
et revenons à Lili. Ecoute la psychologie de celte femme. Car elle n'a pas fait comme toi, elle s'est donnée, vendue, donnée, prêtée^ donnée. Et les dons rachètent les marchés.
— Ah! il est joli son amant ! et vous me faites remplir ce rôle.
— La clownesse Lili, — continua Montclar sans répondre à l'exclamation de mépris de Régina, — c'est la femme désarticulée de corps et d'âme et qui peut devenir méchante. Tout le drame est dans cette fille qui n'a jamais voulu aimer, se donner par ce désir, cette sottise, la crainte de ressembler aux autres^ l'orgueil d'êtr"^, dans son monde, unique. Elle veut gardei* pour elle, en égoïste, le joyau de sa grâce, malgré la nature qui l'a faite artiste et passionnée. Et la nature prend sa revanche, veut qu'elle aime tout à coup, au-dessous d'elle \ elle n'a pas voulu d'amant, et elle est domplée par son mâle.
Familièrement, mais avec un geste exquis de légèreté et de grâce, sans qu'il pût sembler y faire attention, Patrice toucha la jeune fille à un pli de sa robe.
— Oui, Lili finit par s'éprendre d'un homme ignoble, de l'autre pourceau, le bipède que lui dispute une vieille princesse millionnaire, bien conservée. Et Lili, ange clownesque, devient la
; femelle de cet homme, — la truie. Oui, elle n'est
, plus la cavalière du cochon; c'est le porc qui la
chevauche et lui fait accomplir tous les exercices
de la Luxure... Ah ! il faut que tu sois sensuelle, ma petite I II ne vient que pour ça, le public, il ne demande que cela! Il faut que tu sois souple, que tu saches lancer les mots, les calembours, comme celui-ci qui est dans le texte de la pièce : <( Quelle différence y a-t-il entre uq cochon et un égoïste? C'est que l'égoïste ne pense jamais qu'à lui, tandis que le porc pense toujours aux truies. » Ce sont des calembours d'opéra-bouffe, de la fiente de moineau de Paris, mais il faut que <;ela soit. Le rôle te répugne? Je le pensais bien. Mais je l'ai voulu pour toi ainsi. Il t'apprendra à vaincre tes répugnances de princesse, car il n'y a pas que des vieilles princesses argentées, il y a de jeunes princes de l'idéal, dans la vie... Plus le rôle te répugnera, plus tu feras d'efforts pour arriver à le bien rendre, à le rendre comme je te l'expliquerai. Crois-tu que cette lutte ne te servira pas? Lili t'apprendra à interpréter tous les rôles avec puissance. Cette pièce, elle ne te plaît pas, et tu la trouves inutile pour toi, peut-être pour d'autres. Quand tu l'auras apprise, étudiée, puis jouée cent cinquante à deux cents fois, tu me remercieras. C'est elle qui assouplira ton esprit, désarticulera ton intelligence. Après, tu pourras jouer n'importe quel rôle, n'importe quoi. Tu ne le crois pas?
— Sii, puisque vous me le dites.
Il était toujours le Maître; elle, le disciple, et elle avait trop de foi en lui pour douter.
lŒGlNA SAXDRI 17i
— C'est pour loi que j'ai conçu Lili, pour ton bien, dans ton intorcl, et non pour moi. La pièce ne vaut rien, je le sais bien, je le sais toujours Irop. Elle n'est rien pour moi, mais elle est tout pour toi.
Avec orgueil, il ajouta :
— Et il n'y avait que moi pour la faire.
— Je vous remercie. Maître, dit Résina, puisque c'est pour moi que vous l'avez écrite.
Et maintenant, après toutes les raisons qu'il venait de lui donner, elle était prête à se travestir en scène, à s'y déshabiller autant qu'il lui plairait de l'ordonner, selon le goût du public pour le nu au théâtre, — car les plus hauts écrivains ont parfois la faiblesse de suivre la mode, quand ils ne la font pas.
— Allons, dit-il, mais avec de l'ironie, tu es un ange, tu planes; mais, une fois au moins, lu feras la bête, tu marcheras sur les pattes.
Les études de Lili commencèrenl entre Fauteur et son interprète.
Pendant quatre jours, Montclar fut tout à sa comédie et à lajeune artiste ; mais, le cinquième, il partit pour Paris.
Le lendemain, rentrant tard, vanné, il trouva" Régina qui l'attendait dans la petite pièce qui servait de salon et oii ils étudiaient ensemble.
— Comment, tu n'es pas couchée?
— Non.
— Pourquoi ça? Tu n'es pas malade?
— Je vous attendais. J'étais inquiète.
— Inquiète, et de quoi?
— Vous rentrez si tard!...
Il s'était assis sur un fauteuil, et Régina le regardait avec une curiosité oii il y avait du dépit.
— Eh bien, qu'est-ce que tu as à me dévisager comme ça?
— On s'est senti homme, aujourd'hui?
— Cela se voit donc?
— Oh! oui! A votre fatigue.
Et, sans savoir pourquoi, nerveusement, elle éclata de rire.
— Bon, voilà que tu t'esclatTes! Mais, ma petite, on ne commande pas à la nature.
— Dites, mieux, Maître, nécessité n'a pas de lois.
Déjà, elle ne riait plus. Une grande tristesse s'emparait d'elle, tandis qu'il parlait, lui lacontait l'emploi de sa journée. Il avait été chez une belle « acteuse » célèbre, et elle avait été charmante pour lui. De même qu'il lui avait raconté les joies de sa précédente liaison, au point de l'inquiéter pour leur amitié et d'éveiller sa jalousie, il lui dépeignit ses voluptés dernières, sans lui faire grâce d'un baiser.
A la fin du récit de son maître et ami, Régina Sandri laissa échapper :
— Quel dommage que je ne puisse servir à cette besogne! Pouah!...
Il haussa les épaules à cette parole, se moqua t d'elle, et Régina, poussant un soupir sans savoir pourquoi, pensa : « Il ne m'aime pas, il ne m'aimera jamais! » — Patrice, lui, n'avait pas supposé un instant qu'elle fût sérieuse en exprimant • ce regret et ce dégoût.
ib.
174 REGINA SANDHI
Le jour commençait à baisser, et les oiseaux, sur leurs têtes, pépiaient plus fort dans les sorbiers dont les baies se fonçaient, plus éclatantes dans la pénombre envahissant le parc. Les coteaux se faisaient gris, noircissaient au lointain. Çh et là, piqués de points d'incendie par les flammes du soleil irradiant ses suprêmes éclats en une agonie des pourpres et des ors, les bois de Villennes, échelonnés, passaient par toute la gamme de gris mauves et de violets éclatants, mêlés de feu.
La Seine, au fond du paysage, rutilait, reflétant les couleurs vespérales, et les arbres venaient noyer leurs ombres de fantômes endeuillés de crépuscule, ombres réfléchies à la surface du miroir vivant, ombres palpitant aux remous de l'eau pareille à une poitrine de femme; les ramures feuillues, imaginaires dans la fluidité glauque de Tonde, se mêlaient aux réalités des algues émeraudées, noires aux profondeurs ; et l'écorce d'un bouleau venait, parfois^ faire scintiller comme une pluie de pièces d'argent neuf parmi les rides mobiles du courant.
Patrice et Régina, elle un peu triste, lui observateur, s'en sont allés, ce soir, le long des berges et par les sentiers des bois, où l'ombre s'épaissit, contrastant avec les éclats de tout à l'heure. Et Patrice, elle aussi, se sont tus longtemps. Puis, au retour, ils ont joué sur la route, dans la nuit,
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comme des enfants ignorants ou qui ont oublié les désirs appelés et repoussés à la lois, mou- Ivements perpétuels des flux et des reflux humains.
Les jours passaient rapides.
Montclar se montrait, de-ci, de-là, d'une dureté inconsciente vis-à-vis de Régina; il la pliait à un travail régulier, cherchant avec elle les modifications utiles à son œuvre nouvelle, lui faisant reprendre les scènes dont il doutait, phrase à phrase, geste à geste, s'inspirant souvent de ses attitudes, des mots même dont, parfois, dans la causerie, elle commentait les situations.
Ils travaillaient dans une vaste pièce du rezde-chaussée, au nord. Ils l'avaient choisie, afin de moins souffrir des jours caniculaires, et ils l'avaient enjolivée, dans le goût anglais le plus moderne, de meubles clairs et d'un divan bas, dont les coussins s'éparpillaient à côté d'un paravent aux soies vert tendre, bouton-d'or, mauve sombre et gris pâle, oii quatre peintures, symbo-
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liques et précieuses représentaient la rencontre de la femme avec le cochon dans les décors du printemps, de Tété, de l'automne et de Thiver — oii elle perd, relrouvc, donne et reprend son cœur, — pour recommencer. Ils travaillaient là souvent, et ils s'interrompaient seulement pour le déjeuner en tôte-à-tete, puis ils travaillaient encore jusqu'à l'heure où s'effaçaient les rais du soleil filtrant par les interstices.
Durant les intimes répétitions, Régina, passionnément docile, s'assouplissait à toutes les volontés du Maître, et tous deux, dans la pénombre de la salle, eussent semblé pour les profanes deux fous s'évertuant, tant par moments leurs voix se heurtaient, tant leurs allées et venues, leurs gestes, saccadés aux passages difficiles, se précipitaient dans la recherche des intonations et des pauses ; jpuis c'était, tout d'un coup, le silence où haletait leur fatigue, lorsque Montclar, pendant les repos fde Régina, fiévreusement, raturait, béquetait ses pages, déchirait des feuillets de son manuscrit, pour les récrire aussitôt dans la fièvre d'une inspiration passagère.
Mais, à l'heure où les rayons s'effaçaient, où pâlissaient aux murs les taches claires de paysages impressionnistes, tousdeuxs'alanguissaienten une détente soudaine de leurs nerfs ; et s'envolaient, lies fenêtres ouvertes à la fraîcheur attendue, les préoccupations des longs efforts ; et venaient, pour Patrice et Régina, des instants de repos doux
comme les réveils paresseux et las de nuils amou reuses ou troublées de cauchemars.
Tous deux s'accoudaient à l'appui de la fenêtre, se taisaient, — pour entendre et contempler l'heure. Délicieusement, les lointains se nuan-t çaient, diaprés, au loin; des bleus, des pourpreset des ors, des verts, comme des étotTes très floues,/ drapaient légèrement les horizons, estompant les collines, oii les peupliers pointus, thyrses noirs érigés, déchiraient mollement les nues.
Une douceur les étreignait quand les couleurs et les bruits s'atténuaient dans le crépuscule, après les grands éclats du couchant, le crescendo des chants du soir, les dernières fanfares des vols de martinets et des oiseaux grisés de sorbes et de soleil, disputant leurs gîtes aux creux des branches, j avant l'extinction dans la paix nocturne. *'
Dans cette intimité de tous les instants, dvirant ces longs tête-à-tête où résonnaient les phrases passionnées que prêtait l'artiste à celte femme qu'il avait créée presque, comme un sculpteur qui modèlerait de la chair, Montclar soufflait souvent des désirs qui le venaient aiguillonner, — Régina exultait en tout ce qu'elle avait de la femme.
Tous deux, au moment des repos qu'ils s'accordaient dans la chaleur montant du dehors et incil! tant aux alanguissements, aux tentations d'abandon mutuel, sentaient en eux sourdre un rêve grandissant, oppressés qu'ils étaient delà tension
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îontinucllc de leurs nerfs, du besoin de tendresses Bt de ces gestes câlins qui envcloppcut el bercent ^eux êtres. Volontiers, Montclar eût enlacé Régina, sans rien dire, aurait baisé, en une ferveur indicible, les lèvres écarlates de la rebelle entatrice, longtemps, d'une caresse infinie, il eut |lésallérc sa soif à la fraîcheur virginale de sa bouche.
I Une pose de « Lili » faisant saillir la beauté de Uégina, ou bien ses bras relevés, en un geste de la clownesse, venaient évoquer à l'esprit de Patrice les nids troublants, brodés de brun roux, des aisselles, tandis que, sous le corsage léger, les seins libres saillaient, menus et fermes, et que se modelait, avec précision, le buste souple, mince, ambigu, tel que le corps d'éphèbe de l'Hermès antique. Parfois la main de l'ami effleurait, saas qu'elle y prît garde, les fraises pointant sous la robe ; un frémissement le parcourait tout entier, au brûlant contact.
Régina elle-même sentait parfois s'empourprer son visage. Souvent une émotion la saisissait, durant leurs tête-à-tête, une grande fatigue la faisait haleter de lassitude ; alanguie, elle se laissait choir sur un siège en des poses abandonnées, sous Taccablement d'une pensée qui triomphait {d'elle, et dont elle voulait encore se défendre. L'androgyhe s'effaçait en Régina, faisant place, certaines heures, à une jeune fille qui, tout à coup, tressaillait aux voluptueuses sollicitations
du désir impérieux s'emparant de sa chair, — tout entière. Elle luttait contre ces défaillances d'un moment ; sa fierté, revenue soudain, la maintenait immuable en son attitude de vierge savante -^- qui devenait femme.
Puis, elle redoutait l'inconnu, le désenchantement des lendemains, craintive toujours devant l'avenir. Montclar, pourtant, l'observait, sans qu'il osât de nouveau chercher à la posséder, se souvenant de son échec, de crainte d'être à nouveau repoussé, s'il tentait la moindre action amoureuse.
Or, de cela tous deux souffraient. Tous deux, comme d'un tacite accord, s'efforçaient au travail ; chaque jour, une scène de l'œuvre s'achevait, se perfectionnait du moins, sans que jamais Patrice la jugeât détinitive ; puis, fatigués, ils reprenaient leurs promenades dans le soir ; le repas fini, s'éternisaient parfois les douces causeries sous la lampe, ou sous les grands arbres du parc.
Mais l'un et l'autre sentaient combien cette gêne était intenable ; quelque chose leur manquait que Régina n'osait définir, malgré qu'elle sût la nécessité de mettre fin à ce malentendu pénible, car elle était bien près — à certaines minutes — d'avouer franchement, vis-à-vis d'elle-même, ses aspirations à de plus réelles tendresses.
Un peu de pitié pour Patrice, dont, curieuse, elle observait la souffrance, se mêlait au désir,
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chaque jour plus grand, déclosant sa corolle, ainsi qu'une fleur rare s'ouvre sous les rayons du soleil.
Une après-midi, comme ils s'étaienl enfermés dans le grand salon où ils travaillaient d'oi'dinaire, — accablée de chaleur, Régina s'était étendue sur le divan, à droite de la fenêtre; elle demandait grâce par son attitude. Patrice manquait d'entrain; pas plus qu'elle, il n'avait envie de travailler, ce jour-là; et, sans rien dire, il s'assit sur un pouf, non loin d'elle, contemplant son visage qui faisait une tache blanche dans la pénombre oi^i la pièce, à volets clos, était plongée. Des layons filtrant des fenêtres rayaient l'atmosphère lumineuse et grise. L'un d'eux venait jouer sur la robe et sur les mains de Régina qui semblaient diaphanes, passait près de son visage sans éteindre sesyeuxoù brillaient dos flammes vertes. Au dehors, vibraient des bourdonnements d'insectes emplissant l'air d'une rumeur chaude et conlinue traversée des piaillements aigus de passereaux enquête.
Patrice, à ses, pieds, la regardait en souriant; de la main, il caressait ses genoux, posait sa tête tout près d'elle; doucement, sans qu'elle parût s'apercevoir de son geste, la caresse légère descendit aux pieds, effleura les chevilles, remonta, lente et frôleuse, le long des fines jambes fuselées; persuasive, la main glissait, féline, parmi le dédale des linges blancs, parmi le délicat fouillis des dessous légers, — se faufilait.
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Régina avait fermé les yeux une minute. U tressaillement secoua son corps, un long frisson;puis, d'une voix éteinte, elle murmura de vagues paroles :
— Laisse-moi... laisse-moi...
Il s'était relevé, éloigné d'un pas; il la fixait, un sourire ironique sur les lèvres.
Elle se dressa d'un coup, tapota sa jupe d'un geste machinal, et, toute droite, désinvolte presque, elle dit :
— Pourquoi m'énerver ainsi?
Elle s'impatientait, n'osant exprimer sa pensée tout entière; enfm, hardiment:
— Tu souffres, toi aussi; je veux t'apaiser... J'accepte mon rôle... puisque tu ne vas plus à Paris... et que je suis fem me.
Elle rougit.
— Mais comment, dis?
Elle avait pris son bras, le ramenant presque
de force sur le divan où elle était tout à l'heure; Patrice se laissait faire, amusé de sa subite hardiesse.
Près de son ami, — comme dans une adoration éperdue pour le maître, — Régina s'était agenouillée sur le coussin qu'il occupait, un instant auparavant, à ses pieds; ses mains s'égaraient le long de son corps; caressante, elle penchait vers lui son visage où, dans la pénombre lumineuse à peine phosphorescente, brillaient seuls ses Yeux agrandis d'algue marine, gemmes lumineuses dans
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le blanc mat de son teint, plus clair en celte quasiobscurité — où brûlaient ses lèvres entr'ouvertes. Patrice la regardait dans les prunelles et laissait paraître un ctonnement de la subite métamorphose de Régina. La comédienne était debout à présent, détournait à demi la tête, passant son mouchoir sur son visage moite.
— Tu es heureux maintenant?
— Oh! fit Montclar. Voyant sans cesse l'amour à travers des formes d'art, il évoquait une image dans cette pénombre, une fleur que butine un papillon, car, tout à l'heure, les lèvres delà jeune fille étaient, — mobiles et voletantes, — comme les ailes d'un papillon qui effleure, butine, s'éloignant brusquement pour revenir en voiles capricieuses. Et il laissa échapper, malgré son passager contentement, un geste de dégoût, tandis que Régina, comme se parlant à elle-même, chuchottait : « Je ne suis pourtant pas une fille! » Et deux larmes perlèrent dans ses yeux.
Elle fixait son ami d'un regard triste; elle s'attendait à de la gratitude de sa part; un gros chagrin lui venait, lui emplissant le cœur :
— Vous êtes tous des égoïstes! s'écria-t-elle, et les deux larmes coulaient sur son joli visage. Puis, aussitôt, levant sur lui ses yeux de soumission, un peu voilés à présent, elle dit, craignant de l'avoir blessé :
— Oh! pardon, maître, je suis toute à vous, sans réflexion.
Le lendemain, les jours suivants, ils reprirent leurs études, leurs causeries, toutes leurs habitudes depuis leur arrivée à Yiilennes; Régina était encore la Vierge d'auparavant ; elle avait seulement goûté les plaisirs stériles, en un mo- 'ment d'énervement, sans plus. — Elle ni Montclar ne risquaienl la moindre allusion à la bacchanale intime du jour précédent; lui, apaisé sans doute pour un temps, persuadé surtout — ce qui était juste — que Régina le repousserait certainement, qu'elle se défendrait encore s'il essayait de la prendre.
Ni l'un ni l'autre ne tenta de recommencer ce jeu.
Régina semblait se replier sur elle-même, s'enfermer dans son regret de ce qu'elle jugeait une déchéance, puisqu'elle pensait n'avoir même pas Texcuse de Famour.
Cela dura peu; l'indifférence sexuelle de Montclar, une indifférence, suite d'un malentendu nouveau entre eux et qui, cette fois, venait non plus de Régina,,mai3 de Patrice. De la froideur de son ami s'accrut l'orgueil de la jeune fille; elle songeait qu'elle s'était trompée, sans doute. « J'ai voulu lui faire plaisir, et à présont, — se disait-elle, — il me jnge pareille à celles qu'il allait voir, à Paris, et je n'ai peut-être pas eu, pour lui, les charmes d'une fille. »
Cette pensée la désolait, lui faisait désirer l'amour réel, qu'elle admettait, au reste, sans l'avoir ressenti, jusqu'alors; elle se féminisa de jour en jour; définitivement, elle naquit femme, se résolut
à vaincre. « Je veux qu'il m'aime! — songeaitelle — à lui seul je me donnerai, vierge, sans regret. »
Le grand dépit, la colère même suscitée en elle par la conduite de Montclar Tavait amenée à pareil désir; elle voulait séduire Patrice, le posséder tout entier, avec une volonté de domination toute féminine et passionnée; elle voulait le faire sien, jouer de lui peut-être à son désir, par ce sentiment qui fait que la passion est le plus souvent la victoire de la femme, orgueilleuse et heureuse de posséder l'amant, bien plus encore qu'il ne la possède.
Elle voulait transformer l'ami en adorateur, à genoux devant elle, docile à sa beauté ; elle voulait tressaillir de ses caresses en toute sa chair et, s'étant donnée, le prendre, en faire sa chose à elle, son bien qu'elle garderait jalousement, hère d'avoir conquis un homme de talent, de génie, qu'elle posséderait entier, — pour elle seule.
A dater de sa résolution, Régina devint coquette, agaçante, volontaire comme une femme, capricieuse aussi, jamais d'humeur égale, s'emportant pour un rien, s'apaisant non moins vite. Patrice la regarda, curieux d'abord, comme un savant devant une chrysalide inconnue qu'il a découverte et qui tressaille, près d'éclore ; il eut peur bientôt de la rapidité de cette métamorphose soudaine, dont les phases trop brusques lui échappaient. « Vraiment elle n'est plus la
niômo ! ,1c ne la reconnais plus! L'androgyne se serait-il perdu en elle? La femme serait-elle née? » se demanda-t-il. Il ne tentait rien vers elle, se contentant d'observer. Il préférait du reste, au fond, faisant abstraction de ses désirs, de son égoïsme masculin, l'être insexuel, aux sens glacés, l'androgyne sans passion charnelle, capable d'émotion artistique au plus haut degré, portant tout son esprit vers la Beauté, son interprète enfin, bien plus chère que la femme. Il aurait gémi si la femme, en naissant, avait vaincu et dépassé l'artiste.
Elle continuait ses manèges moitié voulus et inconscients; Montclar en vint jusqu'à lui dire un jour :
— Modérez-vous, ne soyez pas si femme, vous perdriez votre talent.
^ Ça m'est égal! fît-elle, en. éclatant de rire omme une gamine.
— Ah, mais non ! vous êtes androgyne, je dois v^ous conserver tel, et je ne veux, à aucun prix, 3tre coupable d'une telle transformation.
— x\ndrogyne ou non, je suis pourtant autreaaent faite que vous, mon ami.
Et, voyant qu'il gagnait la porte, elle éclata de 'ire :
— C'est moi qui vous mets en fuite?
— Je reviendrai quand vous serez plus calme, 'epartit-il d'un ton très froid.
Vexée profondément de cette sortie, furieuse,
elle l'invectivait, restée seule; nn mot vulgaire qu'elle avait entendu employer en injure sortit de sa bouche; mais elle rougit aussitôt de sa violence qu'elle jugea un peu ridicule. Il était le maître, et elle une sotte. « Ah! — fit-elle — ils disent que je suis intelligente; oui, pas mal! Je vous demande un peu ce que cet homme aurait en moi, lui qui, dit-on, a possédé tant de jolies filles ou de jolies femmes aux hanches voluptueuses, un androgyne, c'est-à-dire un... » Elle réfléchissait, et bientôt elle tomba sur un fauteuil, en criant : « Ah ! que je suis malheureuse! » Mais, immédiatement, elle éclata de rire et s'écria : « Me voilà absurde et bête, maintenant! » Elle rit encore, se rappelant combien elle s'était gaussée, f jadis, d'une camarade sentimentale, Philomèle de coulisses, pleurant, dans la coulisse, à tout portant, son infidèle ami.
Montclar rentrait quelques minutes après, et, pour lui, elle devenait chatte, se faisait souple.
— Ah ça ! quel rôle joues-tu donc?
— Celui de jeune première amoureuse.
— De qui es-tu, alors, amoureuse? De moi?
— Parfaitement, de toi.
Il haussa les épaules et répliqua :
— Mais, ma petite, si j'osais seulement le toucher avec des intentions...
— Essaye.
Formellement :
— Je croyais avoir essayé.
SI
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— Alors, c'est ramoiir, ça? Eh bien, moi, ça a'écœure.
— YoudraisUi qne je le viole?
— Non, — s'écria-t-elle énervée.
— Tu vois bien !
— Prends-moi, si lu m'aimes vraiment, mais î veux que lu m'aimes, pas comme tu les adorais 3utes, les filles; prends-moi, si lu crois m'aimer omme j'ai le droit de l'être, comme une femme u'on désire, pour laquelle on a quelque chose e plus vraiment que des appélits. Si lu en as le ourage, fais ce qu'il te plaira, je ne peux pas, je e sais pas m'offrir; et il faudra, je le sens, que ion premier amant me viole, quelque affection ue j'aie pour lui, s'il veut aimer ma chair.
— Si je t'aime! fit Montclar tranquille — je en donnerai la preuve.
— Toi! Oh! Je sais bien ce que lu veux dire, [lais cela jamais; je ne veux pas être un instruaenl de joie pour un homme, pour toi-même, car u m'as désirée; maintenant tu me parles ainsi, •ar politesse, ou parce que tu songes qu'ici, sous a main, j'en vaux une autre, après tout. Mais ela, mon cher, jamais! Je ne suis pas un orgue »anal sur lequel le premier mendiant venu peut noudre l'air qui lui plaît. Quand tu m'aimeras, u'ends moi, j'aurai peut-être une révolte, mais je entirai si tu m'aimes en vérité et je f aimerai, .près, tout entière.
I Elle exagérait les paroles et le geste, y mettait
trop de puissance, et par là dépassait le but. — Patrice crut qu'elle se moquait de lui; il sortit de nouveau, et, cette fois, pour ne pas tenter une lutte où il se figurait qu'il serait encore vaincu.
Régina se fit ensorcelante, séductrice; elle s'étudia à des provocations recherchées, songeant aux récils que lui faisait Montclar autrefois, se demandant comment elle parviendrait a rivaliser avec les professionnelles qu'il lui avait vantées.
Les jours étaient chauds, tièdes les soirées; savamment, elle se déshabillait, voilant le moins possible ses beautés, montrant des coins de peau à' toute occasion, sans avoir l'air d'y prendre garde; elle découvrait ses jambes fmes jusqu'à la jarretière, — de-ci de-là, sous de futiles prétextes, — jamais plus haut toutefois; une pudeur, contre laquelle elle s'exhortait en vain , demeurait en elle; son jeu de coquetterie déplaisait pourtant à la jeune fille; si un frisson pervers la parcourait parfois, une jouissance toute physique, venue peut-être de sa peur même, elle était comme honteuse, au fond de l'âme, du peu de durée de cette sensation à fleur de peau.
Sa perversité cérébrale, artificielle, aiguillonnée par la volonté, ne lui causait aucune émotion durable, ce dont elle restait humiliée.
Montclar s'était installé sous un massif d'arbres, il avait transporté sur la table du jardin le manuscrit de sa pièce, il voulait retoucher les scènes répétées la veille avec Régina. Il faisait chaud d'une chaleur excessive, lourde, qui agissait sur l'esprit et appesantissait les êtres, dans une torpeur; un caprice, désir de fraîcheur, faisait souhaiter à Montclar le travail en plein air, sous les arbres toutîus, entouré de la vie intense des jours d'été.
Vêtu seulement d'un pantalon de coutil et d'un veston léger, il se préparait à l'œuvre; Régina semblait nerveuse, il l'avait remarqué.
— Régina — dit-il tout à coup — tu es libre! nous ne ferons rien ensemble aujourd'hui, ou ce serait de la mauvaise besogne. Promène-toi, fais ce qui peut te plaire.
— Quelle chance! — s'écria-t-elle — je suis
paresseuse, cet après-midi — ah! — fit-elle en se laissant tomber sur un siège et s'élirant longuement, d'un geste qui faisait saillir les seins menus, et, remontant la jupe, laissait entrevoir ses jambes fines et nerveuses.
— Eh bien, va! — fit Montclar impatienté.
— Yous ne voulez pas de moi près de vous?
— Gomme tu voudras.
Il arrangeait les feuillets déjà, se mettait au travail, absorbé; elle l'observait, sans plus souffler mot, vexée de sa préoccupation qui n'était pas elle; puis, voyant qu'il n'apportait aucune attention à son manège, elle se leva en fredonnant et s'en alla, vaguant à travers les allées, cueillant des roses, des pivoines, des iris, arrachant, comme dans une fureur, tous les joyaux odorants épar nouis; elle en avait rempli ses bras en corbeille^ s'était assise au bord d'une pelouse, et semblait lasse, sous son fardeau multicolore.
Relevée, elle laissa choir sur l'herbe les fleurs en tas, pêle-mêle, reprit sa promenade destructive, cassant les tiges, arrachant à poignées, de-ci, de-là. C'était une hétacombe de fleurs pâmées, — jonchant les parterres; plus loin, tout le long des allées, elle errait en glanant des corolles, victimes qu'elle portait à leur tour, sur la pelous0' verte, devenue comme un tapis d'autel oi^i Ip prêtresse aurait entassé en offrande les biens de la terre.
Et c'étaient les syringas blancs, sertis de ver-i