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Régine

J'ignore la destinée de ce roman ; je ne puis même rien prévoir à ce sujet. Aurat-il, n'aura-t-il pas le succès que j espère? C'est une question qui sera résolue pour moi dans six semaines.

Mais si l'avenir de ce livre est encore incertain , son passé m'a laissé de singu-

RÉCINE. 1 1

liers souvenirs. Expliquons -nous; peutêtre ce que nous allons dire ne sera-t-il pas sans intérêt pour nos lecteurs.

Le manuscrit de Régine fut terminé en 1847. Fort épris de mon œuvre (qui ne l'est pas des siennes !), je portai ce roman à la Revue des Deux-Mo7ides, où j'ai l'honneur d'avoir des amis. Le roman fut lu fort attentivement. Au bout de quelques jours, j'allai savoir ce qu'on en pensait. On me le rendit avec toute l'urbanité possible, on voulut bien même louer beaucoup cet ouvrage, mais on regrettait de ne pouvoir le publier dans la Revue, parce qu'il y avait dans mon livre trop de dialogue.

J'allai tout droit à la direction d'un journal très en vogue et où je comptais aussi beaucoup d'amis. Mon manuscrit fut reçu avec grand intérêt; mais on me le rendit en regrettant infiniment de ne pouvoir le

publier, parce qu'il avait trop peu de dialogue.

C'était embarrassant. En 1849, je me rendis chez un éditeur qui faisait, disait-il, beaucoup de cas de mes œuvres ( excellent homme ! ). Je lui parlai de mon roman. Il le refusa, par la raison que les livres ne se vendaient plus , la librairie étant sacrifiée au feuilleton des journaux quotidiens.

Par les soins obligeants de cet éditeur (homme excellent!) le roman de Régine fut apporté à la direction d'un très-honorable journal. On y reçut mon manuscrit avec tous les égards du monde. Quelques mois après, voulant en avoir des nouvelles, j'allai moi-même au journal. On me répondit avec une expression très -vive de regret que la publication de mon roman dans le feuilleton était impossible ( loi Riancey sur le timbre), attendu que le

feuilleton des journaux quotidiens était sacrifié à la librairie.

Cependant je ne repris pas ce jour -là mon manuscrit, voulant aller me promener pour rêver en liberté sur les agréments de la vie littéraire et les facilités extrêmes que trouvait chez MM. les journalistes et les libraires un écrivain de quelque valeur, pour arriver à un succès, dans la ville la plus spirituelle, la plus lettrée et la plus civilisée de lunivers.

Un ou deux mois après, je me rendis à la direction du très-honorable journal, dépositaire de mon manuscrit. Je le réclamai. Cette fois ce fut mieux; la question était tranchée. Le manuscrit de Régine n'existait plus au journal. Perdu! impossible de le retrouver! Plusieurs mois secoulèrent encore. Hien! Adieu liégine; après lant de pérégrinations, elle devait

avoir perdu la tèle probablenienl, et elle sétait égarée.

En pareille occasion, que l'aire avec le chagrin? Ou il faut vivre avec lui, ou il faut le chasser. Cependant je ne pris aucun de ces deux partis. Je gardai ma peine en cherchant à l'adoucir. Ceci vaut mieux ; je conseille ce procédé à tous les affligés . Chasser violemment un chagrin, c'est le provoquer à revenir ; l'accepter lâchement, se livrer à lui sans réserve, c'est vous exposer à ce qu'il vous dévore.

Vivez avec votre peine, mais de manière à la dominer. — Comment?... — Ma foi.

je ne donne pas ici une leçon de morale. Je cours après Régine, c'est bien assez !

II y a trois mois, le Mercure de France fut fondé par un de mes amis. Le comité de rédaction me demanda un roman inédit. Je répondis que j'en avais un qui lai-

sait ma joie et ma douleur, car, après les meilleurs compliments reçus à son sujet, ce roman s'était mis à courir le monde. Je nommai Régine en faisant son historique. Le comité de rédaction insista. — Vous n'avez pas de copie de votre œuvre, me dit-il, mais vous possédez à merveille votre sujet. Ecrivez votre roman de Régine une seconde fois, sur de nouveaux frais, et remettez-nous ce manuscrit.

A cette proposition, je frissonnai.

— Vous remettre mon manuscrit! répondis-je, jamais ! J'aimerais mieux l'envoyer à Icmpereur de la Chine j je serais peut-être plus sûr, alors, de voir ce livre paraître à Paris, soit dans une revue, soit dans un journal, soit chez un libraire.

— Faites mieux, me répondit le bienveillant comité. Ne nous remettez pas voire manuscrit, mais, dès que vous Tau-

rez terminé, lisez-le nous vous-même, en ie tenant des deux mains, et s'il nous convient (ce que nous espérons), portez -le vous-même encore, et escorté de deux gendarmes, si vous voulez, à limprimerie du Mercure de France.

Que répondre à cela? Rien. S'incliner et serrer la main à nos nouveaux et bons amis. Cest ce que je fis de grand cœur.

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