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CHAPITRE PREMIER

I^'anberge du Faisan royal.

Vers le coucher du soleil d'une belle journée du mois de mars, deux cavaliers, suivis de leurs domestiques à cheval, arrivaient par la route de Paris en Provence, à la hauteur du Pont-Saint-Esprit, en Languedoc. A l'entrée du pont ils furent arrêtés par un poste de la maréchaussée qui leur demanda leurs

papiers. Les cavaliers appartenaient à la maison militaire du roi. Ils se firent connaître à l'ofTicier du poste, et ils s'avancèrent sur le pont suivis de leur escorte. Un quart d'heure après ils entraient dans la cour de l'auberge du Faisan royaly située au centre de la ville, et ils s'établissaient dans le logement le meilleur de la maison.

Les deux cavaliers ayant remis leurs papiers à l'autorité du lieu , nous n'hésiterons pas à faire connaître à notre lecteur leurs noms et qualités. L'un d'eux , âgé de vingthuit ans environ, était le vicomte de Chalux, servant aux chevau-légers du roi ; l'autre, plus jeune de quatre ou cinq ans, était le marquis de Pampelone, mousquetaire de S. M. Ces messieurs arrivaient de Paris, ou plutôt de Versailles. Ils avaient voyagé en chaise de poste jusqu'à la petite ville de Montélimart ; mais la ils avaient trouvé leurs gens qui les avaient devancés de quelques jours, leur intention étant d'arriver à cheval, et sur leurs

propres clievaux , à la ville de Pont-Saint- Esprit. Cette façon militaire et galante de faire leur entrée était dans leur goût, probablement. Nous n'avons ni à critiquer ni à louer une telle manière de voyager.

Vers les neuf heures du soir, dans la salle à manger de l'auberge du Faisan royal, vingt convives fort bruyants étaient assis à une longue table chargée de grosses viandes et de nombreuses bouteilles d'un vin capiteux , le vifi du Rhône ^ selon l'expression consacrée et sans arrière-pensée aucune. Le vin du Rhône, ou plutôt des coteaux du Rhône , est tout simplement ce généreux grenache de Tavel, et ces vins excellents de Lanerthe et de Chàleau-Neuf , nommés également vins du pape, probablement parce que les buveurs sont assurés , en fêtant ces vignes du Seigneur, que les bénédictions apostoliques tomberont sur eux. Pieuses croyances d'ivrognes qu'il faut respecter comme toute croyance sincère.

La salle à manger était spacieuse, mais assez mal éclairée par quatre de ces lampes de fer suspendues à la voûte et fort en usage dans le Midi de la France aujourd'hui encore. Cependant, comme complément d'illumination, six chandelles brûlaient et fumaient sur la table des convives. C'était l'heure du souper.

Dans tous les cas, si l'éclairage de la salle était douteux, la cuisine voisine resplendissait d'une flamme ardente qui montait jusqu'à la crémaillère de la haute cheminée. Ce feu-là était allumé en l'honneur d'un tournebroche très -richement garni. Dindon aux truffes , sarcelles et pluviers composaient le personnel appétissant de cette embrochée. Le cuisinier en chef du Faisan royal était l'hôtelier lui-même, et chacun dans la ville et aux environs connaissait M. Gaspard Bonnafous pour le plus habile rôtisseur de la contrée. Cependant, deux jeunes servantes, en jupon court, en tablier blanc, et la tète parée du joli coiffon provençal, allaient et venaient

de la cuisine à la salle, et certes ce n^ëtait pas des vingt convives qu'elles s'occupaient dans ce moment-là. Une table ronde, élégante, couverte d'une belle argenterie, avait été dressée par elles dans un angle du salon a manger, à six pas de la grande table. C'était là le quartier aristocratique. Il était évident aux yeux des convives vulgaires, des voyageurs sans nom et sans éclat, il était prouvé que mesdemoiselles Josette et Madelon, nièces de M. Bonnafous, mettaient tant de coquetterie et de recherches à servir cette table privilégiée, parla belle et bonne raison qu'il était arrivé ce soir- là de la noblesse au Faisan royal. Quelques convives d'humeur joviale questionnaient fort allègrement les jolies servantes ; d'autres , chez qui le vin du Rhône fermentait moins agréablement, se livraient à des récriminations fort ardentes sur les privilèges et les privilégiés ; quelques-uns, taciturnes et buveurs sérieux, se regardaient d'un air renfrogné. Ceux-là, pour la plupart,

étaient de gros marchands du pays, courant les foires à bestiaux. Parmi ces derniers, un homme d'environ quarante ans, trapu, l'œil fauve et étincelant, le visage large, coloré, était remarquable par le mordant de ses paroles, très-laconiques, du reste. Il était vêtu d'un large habit de drap gris et coiffé d'un feutre rond (chapeau assez rare encore), mais d'un feutre garni d'une toile cirée , comme le porte en général tout gros marchand voyageant à cheval. Nous retrouverons ailleurs ce convive probablement.

Les deux servantes, Madelon et Josette , finirent par apporter sur la table , qu'elles avaient parée de linge damassé, quatre chandeliers d'argent garnis de bougies. Ce fut un cri général à la table des vingt convives.

— Eh ! eh ! dit un loustic de l'Ardèche à (jui le vin du pape donnait des idées incroyables, eh ! eh ! les petites fillettes, vous attendez donc vos amoureux?

— Je gagerais, loti troun dé diou , rcpre-

nait un marchand de mules venu d'Orgon , je gagerais, lou troiin dé l'air, que ces demoiselles attendent le roi de France et son épouse.

— Moi, dit un musicien ambulant, je suis sûr que les deux convives attendus sont deux princesses d'Opéra , et je m'y connais.

— Taisez-vous , joli garçon , répliqua un marchand de cochons du Quercy, taisez-vous, ma biche. Ces deux couverts sont pour monsieur le prieur de l'endroit et pour demoiselle sa nièce.

Le propos plut à la majorité de l'assemblée, majorité très-voltairienne à table d'hôte comme ailleurs en 1789, et comme bien d'autres majorités depuis lors.

Cependant , deux jeunes gentilshommes entrèrent dans la salle à manger. Ils portaient rhabit de chasse adopté pour les chasses royales, et qu'ils avaient choisi pour voyager. Ces messieurs, par une habitude de politesse traditionnelle, mirent le chapeau à la main

et s'avancèrent vers la table qui leur était destinée. Leurs domestiques, ou piqueurs, se mirent en devoir de les servir. Un silence profond s'était établi à leur entrée. Bientôt quelques mots à voix basse furent échangés à la grande table dont les convives , fort étonnés d'abord, finirent par demander du vin. Les cordiaux , dans ces occasions-là , donnent de la hardiesse aux gens qui peuvent en manquer.

MM. de Chalux et de Pampelone avaient réparé le désordre de leur toilette. Ils étaient charmants à voir, avec leur chevelure poudrée, leur habit vert aux parements de velours amarante, leurs bottes hautes et éperonnées, leur veste blanche pinçant la taille et ouverte sur la poitrine, leurs manchettes et leur jabot plaqué par une épingle d'or. Ils livrèrent leur chapeau gansé et galonné aux piqueurs, et se mirent à table, l'un en face de l'autre, avec cette aisance qui distingue les hommes de bonne compagnie.

La grande table recommençait à boire copieusement et à causer d'une façon plus rassurée, lorsque 31. Bonnafous, l'honnête hôtelier, entra dans la salle, le bonnet blanc à la main , et alla droit à la table des deux gentilshommes. Là, saluant fort respectueusement :

— Ces messieurs, dit-il, veulent-ils m'accorder la permission de mettre un troisième coiivert à leur table? 11 m'est arrivé quelqu'un qui certainement ne sera pas déplacé dans l'honorable compagnie de ces messieurs...

— Oui , M. Bonnafous , dit le marquis de Pampelone ; mais à une condition, c'est que ce quelqu'un sera une jolie femme.

— Ma foi ! reprit le vicomte de Chalux, si l'étrangère est aussi charmante que les deux nièces de M. Bonnafous...

— Permettez, permettez, messieurs, répliqua rhôtelier; la personne en question n'est pas une femme. Mais...

— Mais quoi?... L'alternative n'est pas

permise , votre convive est forcément un homme, à moins que ce ne soit le diable.

— Doucement, mon cher marquis, répondit Chalux ; nous avons aussi la chance d'avoir un ange.

— Précisément, messieurs, répondit naïvement l'hôtelier.

— Un ange ! dit M. de Pampclone. Merci, monsieur riiôle, pour votre angélique souper. Je suis un peu positif, moi.

La grande table avait ri avec assez de sansfaçon ; les deux convives tournèrent la tète de ce côté, et la grande table se mit à boire sans rire.

— Quand je dis que le convive est un ange, reprit M. Bonnafous, j'entends la chose au figuré.

— Voyons votre figure , votre trope , M. Bonnafous, repartit Pampelone.

— Je m'explique : Le gentilhomme qui vient d'arriver, messieurs, et qui désire avoir riionneur de souper avec vous, est connu

dans tout ce pays-ci par son grand mérite, je dirai même ses vertus.

— Bien ! dit M. de Chalux. C'est un sage?

— Un Caton ? ajouta Pampelone.

— C'est un abbé, messieurs, ou à peu près.

— Comment ! à peu près? dirent les convives. Il l'est ou il ne l'est pas.

— Il le sera, messieurs.

— C'est un séminariste ! Mon cher monsieur Bonnafous, reprit le marquis , vous nous croyez plus forts que nous ne le sommes; il nous serait impossible de donner à votre ange la moindre leçon de théologie.

— Messieurs, ajouta l'hôtelier, vous regretterez peut-être de n'avoir pas accueilli ma demande. C'est un homme charmant que le comte-abbé.

— Allons, bon ! voilà maintenant l'abbé qui devient comte. Dites-nous tout de suite que c'est un évêque, et priez-le d'entrer.

— On est abbé et on est comte, répondit M. de Chalux.

— Précisément, dit l'hôtelier; dans ce pays-ci, pour désigner M. le comte d'Ambert, qui se destine à l'état ecclésiastique, on dit tout simplement le comte-abbé.

— M. d'Anibert? demanda Chalux. Je connais ce nom-là ! Dans tous les cas , c'est un gentilhomme.

— Fort bien , dit Pampelone. Mais s'il a quatorze ans, comment causer devant lui ?

— M. le comle d'Ambert a près de trente ans, répondit Ihôlelier.

Un homme de fort bonne mine parut sur le seuil de la porte et s'avança vers les deux convives, qu'il salua très- courtoisement. MM. de Chalux et de Pampelone se levèrent, tenant leur serviette à la main et demandant une chaise à leurs gens pour le nouveau venu. Un couvert fut api)orté. M. d'Ambert se mit à souper avec les deux voyageurs qu'il ne connaissait pas , mais avec lesquels il fut bien vite en parfaite intelligence. M. Bonnafous retourna à ses fourneaux et à son

tourne-broche avec la douce satisfaction et l'orgueil bien placé d'un diplomate qui vient de négocier le plus heureusement du monde un traité d'alliance entre deux grandes puissances.

La conversation, d'abord indécise et n'effleurant que des sujets vagues et des lieux communs, devint peu à peu plus franche et plus directe. Au mois de mars de Tannée d789, la France tout entière était vivement préoccupée d'un événement prochain et de la plus haute importance; la réunion des états généraux fixée au 4 mai. Comme de nos jours, hélas ! la politique était alors la panacée quotidienne dont se nourrissait ce bon et spirituel peuple français, si obstiné depuis près d'un siècle à se croire un grand philosophe et un grand homme d'État.

M. dePampelone, par exemple, ne donnait pas trop, pour sa part, dans ces prétentions exorbitantes. Il rêvait d'autre chose, le charmant mousquetaire, et M. de Chalux, quoi-

qu'un peu plus âgé, faisait écho de trèsbonne grâce aux brillantes improvisations de son ami.

— Croyez -moi, M. d'Ambert, disait le marquis au comte-abbé, les choses iront toujours en France pour le mieux tant qu'il nous restera une jolie femme à adorer. J'en demande bien pardon à votre titre, mais comme par votre costume et vos manières vous n'avez pas l'air d'un abbé , je me permets de vous dire franchement mon opinion. Le culte de la beauté est indestructible en France; c'est cet amour pour la beauté qui sauvera le pays. Quant à moi, je suis convaincu que messieurs des états généraux, en voyant seulement une fois la reine, tomberont tous aux pieds de cette adorable Majesté et qu'ils ne se relèveront que pour signer un traité de paix à jamais inviolable entre la royauté, la noblesse, le clergé et le tiers étal; telle est ma politique, je souhaite qu'elle soit de votre goût.

— Parfaitement! dit avec beaucoup de grâce M. d'Ambert.

— Parfaitement ! répéta d'une grosse voix un écbo dans le fond de la salle.

Les trois convives se regardèrent entre eux. M. de Chalux dit un mot à son domestique qui sortit aussitôt.

— Ah! reprit M. de Pampelone d'un air assez dégagé et après avoir avalé un verre de vin de Tavel , il y a de l'écho ici ! c'est malheureux pour ceux qui débitent des sottises; quant à ceux qui parlent sensément, récho ne leur nuit jamais.

— Monsieur, ajouta M. d'Ambert, je suis convaincu que notre conversation n'est censurée par personne ici. On ne rencontre au Faisan royal que des gens bien élevés.

La grande table parut adhérer à ces paroles par un murmure approbateur.

— M. d'Ambert, dit le vicomte de Chalux pour faire diversion, n'aurait -il pas servi dans les pages du roi ?...

— J'avais un frère dans les pages, M. le vicomte, répondit le comle-abbé; il est mort depuis plusieurs années au service, dans Je Canada.

— Serait-il indiscret, monsieur, demanda Pampelone, de vous demander si vous-même avez servi? Il me semble, M. le comte, permettez-moi de vous le dire , que vous appartenez plutôt à la caste militaire qu'à Téglise.

— Je ne suis pas encore dans les ordres, répondit M. d'Ambert avec beaucoup de sérénité, mais mon intention est d*y entrer bientôt. Quant à mon costume, c'est un costume de chasse, moins élégant que le vôtre, messieurs , mais fort commode et adopte dans ce pays pour monter à cheval.

— Vous habitez votre terre, près d'ici? demanda M. de Chaliix.

— Oui, monsieur, dans les bois, à cinq lieues environ de cette petite ville.

— Et vous vivez là comme un ermite ?

dit Pampelone. Ah! M. d'Amborl , vous!

avec vos distinctions ! vous qui êtes l'ait pour parvenir à tout !...

— Eh bien ! dit M. de Chalux, en entrant dansTëglise, monsieur aura le cardinalat eu perspective.

— Doucement, monsieur, reprit le comteabbé, en entrant dans les ordres je n'ai d'autre ambition que d'être un bon religieux.

— Miséricorde! ajouta Pampelone, vous choisissez le clergé régulier !

M. d'Ambert s'inclina et fit un geste comme pour prier ses convives de changer de conversation. Ceux-ci , fort surpris de ce qu'ils venaient d'entendre, échangèrent entre eux quelques regards d'intelligence et qui pouvaient se traduire par ces mots : Cette vocation est -elle sérieuse? M. le comte d'Ambert n'est-il pas un rusé diplomate qui joue dans ce pays-ci quelque bonne comédie au profit d'une belle et bonne passion cachée quelque part ?

Le comte-abbé était en effet un bomme des plus distingués non-seulement par son nom , mais surtout par ses mérites personnels. Sa physionomie belle, franche, spirituelle , mais un peu mélancolique , était l'image de son caractère. M. d'Ambert avait à trente ans une grande instruction et une expérience qu'il devait beaucoup plus à ses réflexions qu'aux accidents de sa vie. Avec une imagination vive, un cœur chaleureux, M. d'Ambert prenait un soin extrême de prouver que le calme et la sérénité étaient pour lui une seconde nature. Sa parole était persuasive, colorée, quelquefois animée, mais aussitôt tempérée par réflexion. On entrevoyait chez lui un parti pris , quelque chose qui ressemblait à un renoncement énergique à ses instincts naturels. Du reste, rêveur et aimant surtout la solitude, M. d'Ambert n'attirait ni ne repoussait les sympathies du monde, tout en prouvant qu'il pouvait s'en passer. Ses goûts dominants étaient la

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lecture, l'étade des sciences, les occupations agricoles auxquelles il paraissait se vouer, Texercice de la chasse et surtout celui du cheval, exercice dans lequel il excellait. Sa fortune était belle; il avait les goûts simples ; il passait pour un sage et pour l'homme le plus rangé du pays. Nous arrêterons là notre biographie , devant rencontrer souvent M. d'Ambert dans les aventures diverses de notre récit.

Le souper avançait et les vins les meilleurs de la contrée avaient été apportés sur la table. M. de Pampelone, très-franc buveur, fêtait en vrai mousquetaire ce Bacchus méridional qu'il était venu visiter, disait-il, comme on se rend à l'invitation d'une agréable connaissance. M. de Chalux tenait tête à son compagnon de voyage, entremêlant ses propos bachiques de quelques citations d'Horace et d'Anacréon , ce qui paraissait amuser beaucoup sinon impatienter son jeune ami le marquis. Quanta M. d'Ambert,

sans refuser jamais un défi à boire , il conservait toute sa tète et une modération de langajçe qui prouvait une forte raison et un énergique tempérament.

— Que diable, mon cher comte-abbé, s'écria tout à coup Pampelone , devenu expensif, grâce à Bacchus , il est donc impossible de vous griser! Seriez-vous amoureux, par hasard? L'amour, dit Horace, éteint ses feux dans le vin.

Après cette belle citation , le marquis regarda M. de Chalux qui partit d'un grand éclat de rire.

— Eh ! où diable avez-vous lu cela dans Horace? s'écria le vicomte.

— Ah ! voilà ! répliqua M. de Pampelone. M. de Chalux est jaloux; il porte envie à mon érudition. Tel que vous me voyez, mon cher comte- abbé, je suis bourré de latin et frotté d'un vernis grec de la tète aux pieds ; ce qui fait de moi un très-joli garçon, avouez-le.

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