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CHAPITRE VI

E-'orage et l'arc-en-clel.

M. d'Arabert et Régine s'arrêtèrent à l'entrée de l'allée des tilleuls. Les cris ne cessaient de se faire entendre. Bientôt on vit une femme poursuivie par Isane et les gens de la maison. Cette femme courait avec une légèreté et une vigueur qui annonçaient un danger. Le comte fit quelques pas au-devant

d'elle; il reconnut Catarina. Mais celle-ci, bien loin de l'éviter, s'élança vers lui ; et elle fut devancée par Régine, qui se plaça résolùmentdevant le comte comme pour leproléger.

— Madame, dit M. d'Ambert, laissez-moi, de grâce, parler à cette folle. Ne voyez-vous pas qu'elle a le délire?

Catarina s'était arrêtée à quatre pas de la comtesse ; immobile et pâle, elle la regardait fixement. Tout à coup tombant à genoux et tendant les mains :

— Grâce! s'écria-t-elle. Oh! grâce, madame !

Isane arrivait, menaçante, indignée, Toeil en feu, et pouvant à peine articuler une parole, tant elle avait de colère. Les gens du château arrivèrent aussi. Isane, courant à sa maîtresse, lui dit ces mots :

— Non, madame la comtesse, chassez-la, ou plutôt faites-la jeter en prison ; c'est une scélérate.

— Grâce ! grâce ! répétait ritalienne.

— ^iU9 —

iM. d'Anibcrt intervint et dit à Pyrénée :

— Voyons, pnrlez! Qu'a donc fait celle femme?

— M. le comle , répondit Pyrénée, jugez vous-même et prononc(?z. Mademoiselle Isane depuis hier avait de graves raisons pour se défier beaucoup de la sincérité de cette fille ou de cette femme qu'un vent de malheur amena au château. Ce malin, mademoiselle Isane Ta surprise écrivant une lettre que la Calarina a cachée subitement dans sa poche. Isane n'a rien dit, mais elle s'est mise à épier l'étrangère ; elle l'a vue sortir du château, gagner la cour de derrière et le petit bois. La Catarina semblait attendre quelqu'un. En effet, un homme a paru bientôt, un bandit sans doute. Isane m'avait prévenu ; je la suivais pour la protéger en cas d'événement. Mais au moment où le bandit s'approchait de Catarina qui Tavail appelé du bois par un signe convenu, Isane, comme une lionne, s'est jetée sur l'Italienne, et lui a arraché des

mains la lettre qu'elle tenait. J'ai couru sur le bandit... Il était jeune et plus leste que moi. Il a pris la fuite à travers les clairières et il court encore. Quant à Catarina , nous l'avons ramenée de vive force au château, et nous l'avons enfermée dans l'office , lorsque tout à coup (cette fille a le diable au corps) nous l'avons vue s'élancer dans le parc d'une fenêtre qui a près de quinze pieds d'élévation, la fenêtre haute de l'office, et qui n'est pas grillée. Vous savez le reste, M. le comte. Nous poursuivions cette coquine...

— Un moment, dit M. d'Arabert, et donnez-moi cette lettre.

Isane remit à M. d'Ambert le papier qu'elle avait surpris. Le comte le lut et dit ensuite à Régine :

— Cette Catarina est une malheureuse.

Elles été payée pour jouer l'indigne scène qui a eu lieu ici avant-hier. Elle rendait compte H son embauchcur de tout ce qui est arrivé.

— A qui écrivait-elle? demanda Régine.

— A un misérable que je livrerai à la justice, dit le comte, à un nommé Thomas Ducrey...

— Ah! mon Dieu! mon Dieu!... s'écria la comtesse avec Taccent du désespoir.

— Grâce! répétait Catarina toujours à genoux. Grâce pour moi, dame comtesse !

— Relevez-vous, dit Régine. C'est devant Dieu qu'il faut vous prosterner et implorer votre pardon.

Catarina se releva, et s'adressant au comte d'Ambert avec une expression déchirante :

— Eh bien ! oui, dit-elle, je suis une malheureuse créature. Tuez-moi, si vous voulez. Je vous ai calomnié... vous. J'ai cherché à vous perdre dans l'esprit de madame la comtesse. Tuez-moi. J'irai en enfer, car le démon lui-même m'a soufïïé cette abominable action. Je me suis vendue à bii pour de l'argent... Ce démon, c'est bien Thomas Ducrey, celui qui...

— Pas un mol de plus, dit M. d'Ambert.

Catarina, ajouta-t-il , vous vous êles jelén aux pieds de madame , vous avez demandé grâce... c'est un bon mouvement que vous avez eu là. Si votre repentir est sincère, je connais trop le cœur de la noble comtesse pour ne pas espérer beaucoup pour vous. Quant à moi , je n'ai même pas à vous pardonner; votre injure ne m'a pas atteint.

— Catarina, reprit Régine, je ne veux pas savoir qui vous êtes... j"ai trop peur d'apprendre votre nom véritable. Mais l'aveu de votre crime me désarme. Je ne vous livrerai pas à la justice. Vous irez dans une maison de religion que je vous désignerai et où je vous ferai amener. Il y a des femmes repenties, des femmes bien coupables, mais qui obtiennent miséricorde par leur conduite. Plus tard, dans quelques mois, si les sœurs sont contentes de vous, je vous placerai dans une de mes fermes.

— Ab ! ail ! signora' se mit à crier l'Italicnnc, que Dieu vous entende et vous main-

tienne, dame comtesse, dans ces bontés pour moi ! Oui, je pleurerai , oui, je ferai pénitence... et un jour je viendrai ici, non pas pour vous servir, illustre et noble dame, mais pour être la servante de vos servantes, pour garder le bétail de vos fermes... Ab ! ah!... répétait-elle, je suis une misérable créature!... Tenez, M. le comte, dit-elle à 31. d'Ambert, reprenez votre bague; Thomas Ducrey, ou plutôt le démon, vous Ta fait dérober il y a huit jours par le petit domestique nègre que vous aviez et qui vous a quitté...

M. d'Ambert reprit son anneau en souriant de pitié.

— Cela est vrai , ajouta-t-il , mon nègre s'est enfui il y a huit jours, le malheureux !

Ce désespoir et ce violent repentir, cette humilité soudaine, cet abaissement , ces paroles entrecoupées de pleurs, ces cris de la conscience , ces élans de Tâme vers une vie meilleure , tout cela ariacha des larmes à

ceux qui entouraient Catarina. Madame de Réalmont ordonna qu'on la traitât avec douceur et qu'on la reconduisît au château. Pyrénée se chargea de veiller sur elle. Il la prit par le bras et il l'emmena, fort attendri comme un brave homme qu'il était. Isane elle-même était désarmée, mais encore sous le poids de son indignation elle avait beaucoup de peine à modérer ses paroles. Elle suivait du regard la Catarina qui s'éloignait. Tout à coup , cédant à un dernier mouvement de vivacité :

— M. Pyrénée, s'écria-t-elle, ne la quittez pas d'une seconde. Elle vous échapperait, la couleuvre !

Régine , heureuse , rassurée , souriante , plus belle que jamais, prit le bras de M. d'Ambert, et tous deux, suivis des gens de la maison et de la ferme accourus en assez grand nombre, revinrent au château, comme deux fiancés entourés de leurs meilleurs amis.

— Ah ! disaient entre elles les femmes,

ceci est bien changé ! Le comte ne sera ni abbé, ni moine.

— Et il épousera la belle dame qu'il ramène si galamment chez elle , ajouta un jeune fermier en regardant mademoiselle Isane.

Après une violente émotion, dans l'enivrement d'une de ces joies inespérées qui changent toute une existence, quel est celui de nous qui n'a pas ressenti comme une soif irrésistible de grand air ? Quel est celui de nous qui ne s'est hâté de gagner la pleine campagne et d'aller en toute liberté mêler les vibrations de son âme aux divines harmonies de la nature ! Pour moi, je me souviens que , dans ma jeunesse , en pareille occasion , c'était aux arbres , au lac , aux nuages que j'allais confier mes tumultueuses pensées , jetant au vent de folles paroles et forçant l'écho à répondre à ma voix.

Ne nous étonnons pas de rencontrer dnns les villes des gens qui causent tout haut avec eux-mêmes. Souvent nous les prenons pour des fous parce que nous sommes calmes ; mais souvent ce sont de pauvres âmes qui ont besoin d'expansion et qui s'en vont à l'aventure, poursuivant une chimère, rêvant d'une espérance et cherchant la solitude pour confidente à défaut d'un ami.

M. d'Ambert, de retour au château avec Régine , n'avait pu tenir longtemps a ce bonheur immense et si soudain. Il avait ressenti le violent désir d'aller respirer à pleine poitrine cet air libre des champs , qui calme le cœur et rafraîchit le cerveau. Le comte, d'ailleurs , un peu inquiet de ne pas voir arriver son fidèle domestique Michel, à qui il avait des ordres à donner , était allé audevant de lui au bout de la grande avenue. Tout en rêvant d'un rêve inespéré, tout en causant de ses folles espérances avec la nature entière, il fil beaucoup plus de chemin

qu'il ne se l'imaginait et voilà qu'au bout do trois quarts d'heure il arriva précisément à cette croix de pierre au pied de laquelle il s'était arrêté dans la matinée. Que de changements dans sa destinée depuis quelques heures !

M. d'Ambert se prit à dire à lui-même : — J'étais bien à plaindre en passant ici il y a quelques heures! et quand je regardais le gouffre qui est là-bas, du haut du chemin de la corniche de rocher, quelle misère était la mienne! Dieu m'a soutenu, il m'a préservé de toute infernale tentation... Si j'allais revoir le Rhône au même endroit et remercier Dieu ! Allons, ajouta-t-il. D'ailleurs, Michel aura pris le chemin de traverse , et je le rencontrerai probablement.

Et, comme entraîné de ce côté, il s'avança à grands pas vers les pentes de la colline. Arrivé au chemin de la corniche, il entendit les refrains des chevriers ; ces mêmes refrains tantôt si mélancoliques pour lui et

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qui lui paraissaient si gais dans ce moment. Bientôt M. d'Ambert se trouva précisément sur ce plateau rocheux qui surplombe le gouffre des eaux, sorte d'hémicycle creusé dans le roc, et d'où, comme d'un balcon, on domine toute la plaine du Comtat. Le chemin serpentait au delà sur les flancs de la montagne , s'inclinant et allant se perdre jusqu'aux grèves du fleuve. Michel ne paraissait j)as sur le chemin ; le comte songeait à reprendre la route de Sarzane , lorsqu'il crut distinguer un cavalier qui montait la colline par le sentier dangereux.

— li faut, se dit-il, que cet homme ait un fier courage ou une monture bien sûre pour oser se risquer ainsi à cheval sur cet étroit chemin sans parapet... Un vertige, un faux pas sur le rocher pourrait le perdre... la chute serait inévitable, et les eaux sont si profondes !...

Le cavalier approchait gaiement. Il sifflait même un air de chasse, fort insoucieux qu'il

était du danger. M. d'Ambert distingua bientôt que la monture de Tinconnu était une mule. Un étrange pressentiment vint le saisir. Il fit deux pas rétrogrades et voulut s'en aller. Mais il eut une espèce de honte de céder à un sentiment qui pouvait ressembler à de la peur. Il attendit le cavalier.

Celui-ci avait cessé de siffler. Il n'était qu'à vingt pas du comte. On le vit alors chercher à se mettre en selle solidement , serrer les brides de la mule et agiter assez fièrement une longue cravache. M. d'Ambert, fort calme, mais fort étonné de le rencontrer, reconnut maître Thomas Ducrey.

— Ah! dit-il, c'est fatal! ou plutôt ceci est providentiel certainement. N'importe. A tout événement je suis prêt.

Maître Thomas, de son côté, avait parfaitement reconnu le comte. Il approchait au petit pas comme un éclaireur prudent qui cherche à bien reconnaître l'ennemi. Cependant arrivé à deux toises de M. d'Ambert,

il arrêta sa mule. Là il y eut une minute d'un silence solennel ; ces deux hommes se regardaient aussi fièrement que s'il se fût agi d'un combat à outrance. M. dAmbert n'avait certainement pas l'idée de la moindre provocation ; il céda même le passage et se rangea du côté du rocher formant le mur à pic. M. Ducrey piqua sa mule, qui fit six pas, et puis il l'arrrèta de nouveau ; l'œil animé, la cravache haute, la mine insolente, il s'adressa le premier au comte d'Ambert.

- Eh bien ! lui dit-il, je vous retrouve ici?... je vous croyais cloîtré à l'heure qu'il est. Nous avons donc jeté déjà le froc aux orties?... Ah! ah! M. le comte, la vie du monde a des charmes...

— Monsieur, répondit celui-ci sans impatience, vous voyez que je vous cède le passage. Je vous conseille de reprendre votre chemin.

— Pardicu ! dit maître Thomas, je sais fort bien (|ue vous ne voulez pas me jeter dans le

Rhône, surtout de cette hauteur -, oh ! vous n'êtes pas assez méchant pour cela. Mais puisque l'occasion se présente si belle, seigneur comte, ou seigneur abbé, ou seigneur moine , faites-moi la grâce de me dire comment il se fait que vous soyez ici rêvant sur ce plateau dangereux. Est-ce que vous revenez de Saint-Cernin... vendu; ou bien, mon cher frère , revenons-nous de Sarzane qui est à vendre?...

— M. Ducrey, passez votre chemin, répondit d'Ambert.

— Oh ! vous m'avez très-bien payé, ajouta celui-ci que son mauvais destin poussait à la folie; mais ce n'est pas une raison, très-cher frère, pour aller sur mes brisées... Entre nous, vous savez bien que j'ai quelques droits encore à faire valoir...

— Je vous dis, monsieur, de passer votre chemin , répondit pour la troisième fois M. d'Ambert, dont les yeux commençaient à

briller de colère.

— La ! la ! ne nous fâchons pas, répliqua maître Thomas avec un sourire atroce. La princesse est charmante, je le sais ; elle vaut bien le prix d'une terre comme Saint-Cernin ; mais enfin , votre parti était pris , vous renonciez... vous épousiez la haire et la discipline; c'était affaire convenue, et je vous avoue, mon très-cher frère, que, moi, j'y comptais. Pas du tout ! vous voilà encore sur le chemin de mes amours... Ah ! ah ! nous sommes donc toujours enclin aux belles tentations ?...

M. d'Ambert vint se camper au milieu du chemin à deux pas de la mule de maître Thomas, et là, croisant les bras et regardant en face son adversaire :

— Ecoutez-moi, monsieur, lui dit-il, car je viens vous donner un bon conseil ; ce sera le dernier. Vous êtes du nombre de ceux que la fortune a pervertis. Vous avez servi un grand seigneur débauché et vous n'avez pris que les vices de la société élevée au milieu

de laquelle vous avez vécu comme valet. A force d'usure vous êtes devenu millionnaire. Au lieu de grandir et dépurer votre nature, l'or vous a corrompu. Impitoyable pour vos égaux restés pauvres, vous êtes devenu insolent et haineux envers les dusses élevées. Vous étiez un serviteur infidèle, vous vous êtes fait spéculateur criminel, et comme tout bourgeois enrichi d'une manière illégitime, l'argent a tout justifié à vos yeux. Les ambitions gloutonnes vous ont affolé, et les passions perverses vous ont brûlé. Vous vous dites l'ami du peuple ; vous en êtes le tyran, et au besoin vous en seriez le bourreau. Vous le méprisez autant que vous détestez la noblesse; car vous sentez bien qu'il existe un lien sacré, une parenté réelle et illustre entre la noblesse et le peuple de France, ces deux éléments primitifs de la nation qui seuls constituent la grande famille française; car vous savez bien qu'entre le peuple et la noblesse, le milieu est une classe parasite,

exubérante et comme un bâtard introduit dnns la maison. Revenons à vous. Voici mon dernier conseil. Je consens à pardonner le mal que vous avez voulu me faire ; j'oublierai vos menées perverses à mon égard , mais , M. Thomas Ducrey, je vous le répète, il est un point sur lequel je suis inflexible : s'il vous arrive jamais de chercher à nuire par vos paroles ou par vos actes à la réputation ou à la personne de la noble femme dont je vous défends ici de prononcer le nom, maître Thomas, regarde-moi bien en face, je vous le dis haut et franc, si vous recommencez, vous êtes un homme perdu. Maintenant, allez, passez votre chemin.

Des applaudissements retentirent tout à coup, et M. d'Ambert vit avec surprise, sur le rocher qui dominait le sentier, des groupes de laboureurs que les chevricrs avaient appelés pour être témoins de la scène violenlc (jui s'engageait entre le comte et maître Thomas, ce Tuinerlan bien connu et bien

détesté de tous les paysans de la contrée. Duerey leva la léte, et, à la vue des laboureurs et des chevriers, il haussa les épaules avec dédain.

— Tas d'imbéciles ! dit-il.

Puis s'adressa nt à M. dAmbert d'un air narquois :

— Mon très-cher frère, reprit-il, vous voulez que je renonce à mes projets au sujet de la belle dame? et mon argent donc, pourquoi i'ai-je donné si généreusement? Qui me le rendra, l'argent mignon au moyen duquel j'ai obtenu tant de promesses et les assurances si douces d'une reconnaissance qui ne finira qu'avec la vie? Vous voulez que je renonce...

— Je veux , langue perverse , te châtier comme on châtie la calomnie, s'écria le comte en lui barrant le passage cette fois, et en levant son bâton dun bras terrible...

A ce geste menaçant, maître Thomas n'hésita plus. C'était là qu'il voulait en venir. On

le vit mettre vivement la mnin aux fontes de sa selle et en retirer un pistolet qu'il arma , et dont il dirigea le canon à la poitrine de M. d'Ambert.

— Frappe donc, moine défroqué, cria-t-il en même temps à son adversaire dont la main tenait haut le bâton, frappe si tu as du cœur. Je soutiens, moi, que la noble comtesse...

A cette dernière parole, et au moment où le bâton allait frapper, un coup de feu retentit. Maître Thomas , atteint d'une grêle de pierres que lui avaient lancées les chevriers, venait de lâcher un coup de pistolet sur M. d'Ambert. La balle mal dirigée alla frapper le rocher.

Mais la mule épouvantée du bruit de l'arme à feu et des cris de paysans qui menaçaient le Tamerlan , la mule effarée se cabrait et reculait vers l'abîme. Le comte courut à elle et la saisit par le mors, voulant la ramener sur le sentier. Soit délire , soit

par un dernier accès de haine, Thomas fit siffler sa cravache et sangla un coup violent à travers le visage de celui qui voulait le sauver. Le comte atteint cruellement lâcha la bride , et la mule plus effarée que jamais se cabra de nouveau , se dressant comme un fantôme, et reculant jusqu'à la filure coupante du plateau rocheux qui dominait le gouffre... C'en était fait de Thomas Ducrey. On vit tout à coup cavalier et monture rouler l'un sur l'autre dans le vide ; un cri lamentable retentit ; l'eau profonde s'ouvrit et sauta avec un horrible clapotement... Le gouffre tournoyant avala dans sa spirale les deux corps qui venaient de tomber, et bientôt, reprenant leurs ondulations régulières, les flots du Rhône continuèrent h former au pied du rocher dangereux de grands cercles d'une transparence bleuâtre.

Le temps était à l'orage. Des coups de tonnerre allaient roulant dans les bois, et de larges gouttes de pluie tombaient sur les

feuillages. Des bouffées d'un vent tiède rasaient le sol, couchant les blés verts qui ondulaient comme des vagues, et soulevant sur le chemin des tourbillons de poussière.

Il était près de quatre heures de l'aprèsmidi , lorsque M. d'Arabert arrivait dans l'avenue du château de Sarzane. Le comte marchait d'un pas lent, s'apercevant à peine du gros temps qui menaçait d'éclater. Il était abattu , profondément ému de la scène terrible qui venait d'avoir lieu. Quand il fut a/^rivé vers le milieu de la grande avenue, il entendit des cris tumultueux et il vit plusieurs personnes accourant au-devant de lui. Bientôt il fut entouré de ses deux amis, MM. de Chalux et de Pampelone, arrivés par la grande route une heure auparavant, de Régine pâle et dans une anxiété extrême, d'Isane et des gens de la ferme. M. Salvador accourait aussi. M. d'Ambert ne comprenait pas toute celte agitation. Il croyait savoir seul, à Sarzane, ce qui s'était passé.

— Venez, mon cher comte, dit M . Salvador en lui tendant les bras , venez , nous savons tout. Voici des chevriers témoins des dangers que vous avez courus et qui vous ont devancé; ils sont venus nous raconter la fin misérable, mais bien méritée, de votre agresseur. Venez, évitons l'orage.

Quand on fut réuni dans le grand salon du château, Régine, en proie à une indicible émotion , se jeta dans un fauteuil comme si les forces lui manquaient. M. d'Ambert était à ses pieds, souriant avec des larmes dans l^s yeux.

— M. le comte, dit M. de Chahix, vous nous voyez , M. de Pampelone et moi, tout émerveillés de votre bonheur et prêts à jurer entre vos mains une loyale, une éternelle amitié à la noble femme qui vous aime. Cette journée nous coûte cher; elle emporte avec elle bien des espérances folles peut-être, mais charmantes et à jamais regrettables... Comte d'Ambert, soyez heureux !

— Soyez heureux, cher ami, ajouta M. de Pampelone. La paix est signée entre M. de Chalux et moi. Vous avez tranché la question, aimable et impitoyable comte; nous relirons la fable de l'huître et des plaideurs.

— Très-bien ! dit M. Salvador, voilà qui est d'une excellente et spirituelle philosophie. Mes enfants, ajouta-t-il en s'adressant à Régine et à d'Ambert, laissez-moi vous le déclarer ici avec l'autorité que me donne mon affection paternelle pour vous ; oui, mes enfants, vous avez été Tun et l'autre d'une haute imprudence; cruels envers vous-mêmes jusqu'à la folie, obstinés à ne vouloir pas lever les yeux au ciel pour y voir la belle étoile qui brillait pour vous. La Providence a tout arrangé, l'adorable qu'elle est. Madame la comtesse, vous avez remis entre mes mains la somme de deux cent mille livres que vous aviez si fatalement empruntée au risque de compromettre votre honorable réputation et dans le but si noble de sauver de

la ruine M. d'Ambert. Mais il n'était ruine que volontairement, et par Tacle le plus généreux, le dévouement le plus angélique.

u 3Iadame, je rendrai les deux cent mille livres à qui de droit , aux héritiers du malheureux qui s'est noyé, frappé justement par la main de Dieu; s'il ne laisse pas dhéritiers, je remettrai cet argent à l'État, qui en disposera à son gré. Quant à vous, M. le comte Ramon d'Ambert , qui avez vendu la terre patrimoniale de Saint-Cernin pour conserver Sarzane intact à votre noble amie (sacrifice que madame connaît seulement depuis une heure) ; quant à vous, mon cher ami, apprenez que vous n'avez pas eu affaire à un acquéreur impitoyable. Il consent à déchirer l'acte de vente. Il est heureux de vous rendre l'héritage de vos pères... Comte d'Ambert, rentrez en maître à Saint-Cernin. Je suis assez riche pour vous dire d'en garder la propriété pendant ma vie et d'en hériter sans obstacles après moi. Je suis vieux gar-

çon, sans parents collatéraux, ce qui est fort rare lorsqu'on a de la fortune. Quant à vous, M. le vicomte de Chalux; quant à vous, M. le marquis de Pampelone, recevez ici les témoignages de la plus haute estime. Arrivés dans ce pays avec les apparences de l'étourderie la plus folle, vous avez été d'une conduite parfaite. Rien ne me surprend de la part de deux gentilshommes de votre distinction ;rien ne me surprend surtout de la part de la bonté de Dieu, qui se sert de tous les moyens pour le bonheur de ceux qui soufTrent avec courage et qui espèrent avec résignation. Messieurs, vous avez été l'accident providentiel ; Régine et Ramon vous doivent leur bonheur.

«t Mais il est temps que j'achève mon homélie, ajouta le bon notaire en souriant, nous avons de graves affaires à terminer. D'après les ordres de madame la comtesse, il est décidé (jue nous partons tous ensemble pour Paris et Versailles, demain dans la journée.

Le mariage aura lieu sous les auspices de S. M. la reine. J'assisterai mon collègue de la cour en qualité de notaire. Messieurs, repri(-il en s'adressant aux deux amis, vous ^signerez comme témoins, n'est-ce pas? »

Puis se tournant vers iM. d'Arabert , il lui dit :

— J'ai vu ce matin monseigneur le vicelégat, il est fort en colère contre vous, non pas parce que vous renoncez au cloître, mais parbleu bien parce que vous vous obstiniez à vouloir y entrer avec une très-sérieuse passion dans le cœur. M. le vice-légat se charge d'arranger l'affaire de votre rendez-vous manqué ce soir chez les Frères-Prêcheurs. Vivez en paix et recevez, par mes mains, les bénédictions de Son Eminence, heureux comte, et vous, belle et sage comtesse.

En ce moment, on vit l'arc-en-ciel déployer sa courbe radieuse sur les collines de Sarzane et de Saint-Cernin.

Nous terminerons là notre récit. Nous

craindrions de gâter le tableau aux yeux de notre lecteur, dont le cœur et l'imagination sauront, bien mieux que notre plume, compléter la scène , éclairer le paysage , ouvrir les riantes perspectives de l'avenir.

Le lendemain de ce jour, trois chaises de poste, attelées chacune de quatre chevaux, arrivaient à la ville de Pont-Saint-Esprit. Elles devaient y séjourner pendant deux heures et reprendre la route de Paris. Dans la première voiture se trouvaient MM. de Chalux et de Parapelone, comme guides de la caravane ; dans la seconde voyageaient M. d'Ambert et l'honorable M. Salvador; la troisième était la berline de madame la comtesse de Réalmont. Régine emmenait avec elle sa chère Isane.

Cette belle et grande compagnie soupa à l'auberge du Faisan royal. Quand elle fut sur le point de remonter en voiture, à huit heures du soir, l'honorable hôtelier, M. Bonnafous , accompagné de ses deux nièces si

jolies , mesdemoiselles Josette et Madelon , vint saluer les nobles voyageurs, et il ne put se défendre de dire aux deux gentilshommes qu'il avait reçus à leur arrivée en Languedoc :

— M. le vicomte, M. le marquis, c'était donc pour arranger le mariage de M. d'Ambert et de madame de Réalmont que vous étiez venus de Versailles à franc étrier?

— Précisément, répondirent-ils en riant avec toute la compagnie. Comment, M. Bonnafous, n'avez -vous pas deviné cela plus tôt?...

La nouvelle de ce mariage s'accrédita ainsi dans tout le pays; MM. de Pampelone et de Chalux eurent le bon goût de ne jamais nier leur coopération diplomatique à cet heureux événement, et la chronique romanesque, sur ce point-là, donna la main à l'histoire.

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