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CHAPITRE V

Les deux sanles.

Il était à peine quatre heures du matin, lorsqu'un homme enveloppé d'un large manteau brun arrivait au couvent des Frères- Précheurs, situé près des remparts de la ville d'Avignon. Il fut introduit au cloître par le frère tourrier, et il demanda à parler au père supérieur. On lui répondit que les religieux

étaient tous au chœur pour l'office des matines. L'homme au manteau se dirigea vers l'église, et alla se placer dans une nef latérale. Le lieu était solitaire. Les chants de laudes s'élevaient du chœur comme un beau cantique saluant l'aurore. La messe fut célébrée par le père supérieur lui-même, qui, après la lecture du dernier évangile, prononça ces paroles devant l'assistance :

« Je vous annonce, mes trcs-chers frères, que ce soir, après l'office, nous tiendrons un chapitre solennel pour la réception d'un novice, illustre selon le monde, humble et méritant selon Dieu. Il n'a prononcé encore aucun vœu qui puisse l'engager ; il est parfaitement libre; son noviciat même n'a pas été commencé; mais d'après les dispenses extraordinaires venues de Rome même , le novice sera admis parmi nous en qualité de frère dès son entrée au cloître. Sa science et sa haute piété le placent ainsi immédiatement au rang des religieux de Tordre de

Saint-Benoît, dont il sera un des Termes souliens et une des gloires : Ad majorent Dei (jloriam! Cela étant ordonné de la sorte, nous allons chanter le Veni Creator à l'intention (lu nouveau frère que nous attendons avec joie et que nous recevrons avec charité. >

Après ces paroles, l'hymne de VInvocation retentit avec solennité au milieu des vapeurs de l'encens. A cette voix du chœur l'orgue répondait comme un chant triomphal. Les religieux, prosternés sur les dalles du sanctuaire, priaient pour le frère inconnu dont ils devaient ignorer toujours et le nom et la vie, mais avec qui ils allaient bientôt partager le pain du cloître et l'œuvre de l'apostolat.

Comme eux prosterné , loin du chœur, derrière un pilier de l'église, l'homme au manteau répandait son âme devant Dieu. Le premier rayon du matin arriva dans la nef comme une longue gerbe d'or ; il illumina

tout l'édifice et fit étinceler l'autel. C'était presque un saint présage aux yeux de l'inconnu ; voyant l'office terminé, il se leva, et sans être aperçu, regagna la porte latérale par où il était venu. Il traversa la cour à la hâte, et quand il se trouva à la porte d'entrée du cloître il dit au frère tourrier :

— J'ai vu le père supérieur à l'office, et j'ai entendu ce qu'il a dit aux religieux. Cela me suffit. Assurez de ma part le père supérieur que ce soir, au coucher du soleil, je serai ici pour la cérémonie qu'on prépare. Adieu, mon frère.

Le frère tourrier salua en croisant les bras sur sa poitrine. II ouvrit la lourde porte du couvent et l'homme au manteau sortit à pas précipités, se dirigeant vers le quartier de la ville qui avoisine le Rhône.

PATSAGE .

Vers les dix heures du matin , dans la même journée, M. le comte d'Arabert montait à pied la pente douce des collines qui bordent la rive droite du fleuve. Il avait pris un chemin de traverse dans la double intention d'abréger la route et de jouir du beau point de vue des îles sur le Rhône et des plaines riantes du Comtat se déroulant comme un tapis de verdure et de fleurs jusqu'à l'horizon bleuâtre des premières Alpes. Le sentier que suivait le comte était taillé en partie dans le roc, en partie creusé dans les terrains plantés d'oliviers. II serpentait au flanc des collines , et souvent passant sur des plateaux de roches qui surplombaient, il dominait les eaux du fleuve à une grande hauteur. Ce sentier n'était praticable que pour les piétons et pour les mulets du pays. Pour oser le prendre , il fallait avoir le pied sûr ,

l'œil vigilant et la tête forte. M. d'Amberl, en sa qualité de chasseur, avait tout cela. D'ailleurs, nous l'avons dit, le comte, ce jour-là, était avide de grand air et voulait rassassier ses yeux des beautés de la nature. Était-ce un adieu qu'il allait adresser au pays natal? Était-ce un dernier enivrement qu'il allait chercher? Était-ce un danger qu'il s'était décidé à aller braver encore , et dont il se donnait la joie douloureuse! Lui-même peut-être nous le dira à la fin de ce récit.

La journée était magnifique. L'air avait une transparence telle que des hauteurs où était le voyageur on distin^^uail parfaitement les dentelures roses des chaînes alpines au levant, et vers le sud, dans un lointain lumineux , la ligne courbe et d'un bleu lapis indiquant les plaines voisines de la Méditerranée. Mais les points intermédiaires se détachaient nettement sur le fond du paysage. Au sud-est , la Durance serpentait comme une folle couleuvre à travers des pâturages

et des landes de tamaris ; sur ses rives s'élevaient quelques châteaux, dont les tours de briques s'empourpraient au soleil. Au loin , à l'est, des amas de rochers bleuâtres indiquaient le vallon célèbre de Vaucluse ; la jolie ville de l'Isle étincelait de blancheur à travers ses rideaux de platanes ; au nord-est, le mont Ventoux déroulait son amphithéâtre de forêts et de vignobles jusqu'aux plateaux inclinés de Carpentras , cette petite rivale dAvignon. Du côté du nord, entre les pentes boisées du Vivarais et les plaines de la Drôme, arrivait le large courant du Rhône, enserrant de ses ondes des méandres d'îlots plantés de saules et des îles couvertes de moissons et de prairies. Les élégants remparts d'Avignon bordaient la rive gauche du fleuve, tandis que sur un plan élevé, le palais des Papes coupait le fond du ciel de ses corniches pourprées et des dentelures de ses tours.

M. d'Ambert suivait à pas lents le sentier

agreste, portant çà et là sur l'immense tableau de longs et mélancoliques regards. Le comte avait pris ce jour-là un costume en harmonie avec sa position nouvelle ; abdiquant les vanités de la vie, renonçant à ses titres, à sa fortune, à son nom même, il avait voulu dès ce moment-là que l'austérité de son extérieur répondît à son existence nouvelle. M. d'Ambert portait un ample habit de drap gris de fer, une veste noire, des guêtres hautes et des souliers grossiers et sans boucle. Sa tête, d'un caractère si fier et si noble, était coiffée d'un large chapeau gris à forme ronde et tels que le portaient les gens de la campagne. Il avait à la main un bâton noueux et ferré. Ses mains aristocratiques, pour la première fois peut être , étaient nues; un seul anneau fort simple ornait encore cependant un de SCS doigts. Cet anneau rappelait un souvenir cher et douloureux... Le comte devait le quitter sur le seuil du monastère. A mesure que le voyageur gravissait les

collines, l'air devenait plus frais el les senteurs des genêts lui arrivaient par bouffées. Il aspirait les brises, et rêveur, il souriait. Quelques troupeaux de chèvres broutaient le serpolet sur la montagne, et déjeunes j)âtres qui les gardaient chantaient des refrains se répondant d'une colline à Tautre. M. d'Ambert s'arrêta un moment pour les écouter. Ces chansons interminables étaient d'un idiome provençal bien connu du voyageur; il remarqua ce couplet entre autres, car il revenait comme la note d'un écho après cinq ou six stances. Hélas ! nous sommes obligé de traduire dans notre langue française celte ua'ive poésie si pittoresque et si originale dans son beau dialecte romain :

Dans les vallons de la Durance, Taille légère et les yeux doux, Quelle est donc celle qui s'avance.

Reine et bergère parmi nous?...

C'est la Provence.

— Oui, mon ami, dit M. d'Aiiiberl au petit chevrier qui s'était rapproché, reine et bergèrSy c'est bien la Provence. Tâche toute ta vie de l'aimer comme une bergère et de l'honorer comme une reine. Tiens , ami , voici pour ton couplet.

Et il lui jeta un écu de trois livres que le chevrier ramassa et emporta eu courant, poussant des cris de joie. M. d'Ambert prévit les suites de sa libéralité : et comme il avait plus à cœur de rêver et d'arriver à son but que d'écouter de la musique, même des chansons de chevriers, il doubla le pas, évitant ainsi un chœur tout entier, qui, en son honneur, recommençait à grand orchestre la ballade en quarante couplets.

Arrivé hors de portée des chanteurs et sur un versant de la colline qui faisait le coude, M. d'Ambert s'arrêta pour jeter un dernier regard sur le j)aysage. Le sol, dans cette partie du chemin , était une roche énorme et dont les pentes gisanlesqucs bai-

gnaient leur base diins les eaux mêmes du Rhône, tandis que son couronnement surplombait l'abîme. Le voyageur, comme d'un balcou élevé et sans rampe, remarqua pour la première l'ois peut-être le danger de ce passage souvent fréquenté cependant par les habitants des campagnes voisines. Le gouffre hurlait sous le rocher et l'onde en se heurtant sur un contrefort de granit tournoyait en vaste spirale. M. d'Ambert, debout sur la corniche à trois cents pieds d'élévation , se dit à lui-même :

— Voilà certainement un saut de Leucade tout trouvé... Il y a beaucoup de gens qui, voulant en finir avec la vie, ne pourraient rencontrer une plus favorable occasion... En prenant un élan de six pas on se lancerait dans ce gouffre sans fond peut-être et daiib rélernité. J'ai certainement bien assez de chagrins pour prendre cet élan de six pas en arrière... Pourquoi donc y suis-je si peu décidé? Est-ce la peur de mourir qui me re-

tient? Je ne le crois j)as. Est-ce l'amour de la vie ? Je le crois moins encore. Est-ce l'espoir d'un avenir tel que mon pauvre cœur et mon cerveau malade l'avaient rêvé ! Non , non; rien de tout cela. Qu'est-ce donc qui me retient?... 0 religion divine, c'est une parole, une seule parole de ton livre !...

Le voyageur reprit son chemin d'un pas tranquille , et arrivé sur les plateaux supérieurs, il reconnut tout à coup dans un lointain vaporeux, à l'ouest, les collines verdoyantes de Saint-Cernin, et les grands bois de Sarzane.

— Ah ! dit-il, il fallait donc vous revoir, douloureux et ravissants paysages? Je croyais pourtant vous avoir dit un dernier adieu.

Alors M. d'Ambert, passant à travers des champs d'oliviers, alla rejoindre une roule qui lui était bien connue. Il marcha encore pendant une demi-heure, et il arriva enfin à un carrefour où le chemin se bifurquait devant une croix de pierre, plantée sur un

lourd piédestal tout enveloppé de lierre. Quelques giroflées sauvages se montraient à l'entour au milieu des pervenches et des lavandes. Le lieu était ombragé et solitaire; M. d'Ambert, un peu las de sa route, s'assit sur un tertre en face de la croix et de rembranchement des deux chemins. Or, Tune des deux routes menait à Saint-Cernin,mais Tautre conduisait à Sarzane !

— C'est par là qu'est le domaine de mes pères, cet héritage que je n'ai plus, dit le comte ; c'est par ici qu'est mon cœur... Allons où le cœur nous attire.

Sa détermination était prise. Il s'achemina à travers les bois et au bout d'une heure il arrivait à la grille du château de Sarzane. Quand Pyrénée vit le costume du comte, il baissa la tête et joignit les mains. M. d'Ambert, le frappant doucement à l'épaule, lui dit avec un sourire :

— Eh bien ! M. le garde-chasse, est-ce que vous ne me reconnaissez plus ?

Ce pauvre Pyrénée, attendri, désolé, voulut prendre la main du voyageur et la lui baiser. Le comte la retira en ajoutant :

— Mon cher Pyrénée, je ne suis pas archevêque d'Avignon. Une cordiale poignée de main de votre part me rendra fort heureux, je vous assure.

Puis , il s'informa de madame de Réalmont, et pria le garde-chasse d'aller lannoncer. Pyrénée n'hésita point. Il courut au château où il trouva mademoiselle Isane, seule, au rez-de-chaussée. Isane leva les yeux au ciel ; elle rougissait, elle tremblait ; tout à coup elle s'échappa par la porte vitrée du parc pour prévenir sa maîtresse qui lisait à l'ombre des marronniers. A la nouvelle de l'arrivée de M. d'Ambert, Régine fut saisie d'une émotion fébrile; elle se leva de son banc, fit trois pas et s'arrêta tout à coup; les forces lui manquaient. Mais douée, dans les occasions solennelles, d'une énergie peu commune, et comprenant dailleiirs toute l'importanee de

la déranrche du comte, elle fit, pour ainsi (lire, appel à toute sa volonté, et dit à Isane qu'elle recevrait à Tinstant même M. d'Ambert.

Le comte arriva par la petite porte du parc. Isane ne le suivit pas. Il se dirigea vers le quinconce des marronniers, situé à cent pas du château, et là, se trouvant en face de Régine, il la salua en silence. La comtesse, assise sur le banc de pierre et les yeux baissés, s'inclina à son tour. Elle n'osait regarder celui qui venait si courageusement lui rendre une visite qu'elle avait ardemment désirée et qu'elle n'espérait plus.

— Madame, dit enfin M. d'Ambert, il eût été impardonnable de ma part de ne pas venir prendre congé de vous avant de quitter à tout jamais ce pays-ci. Vous m'avez honoré de tant de confiance que je suis resté votre obligé. D'ailleurs, madame, je vous avais laissée très-souffrante , et je tenais à savoir par moi-même...

Régine, à qui le saisissement ne permettait pas de prononcer une parole, pour toute réponse, prit une lettre cachetée qu'elle portait dans son sein, et la tendit à M. d'Ambert. Le comte saisit cette lettre; elle lui était adressée.

— Oui ! dit-il , je reconnais bien là une noble femme qui fut longtemps ma pensée la plus chère...

Alors décachetant une lettre , il s'éloigna de quelques pas et il la lut avec un calme apparent, mais auquel Régine était loin de croire. Le comte revint auprès de madame de Réalmont. Il lui indiqua de la main une longue allée comme pour lui demander un entretien plus confidentiel et hors du voisinage du château. Ce fut dans ce moment-là que Régine, pour la première fois depuis son arrivée , jeta les yeux sur M. d'Ambert. Sa surprise et son saisissement furent extrêmes à la vue du changement opéré sur toute sa personne. Elle pencha la tète et se couvrit le visage.

— Madame la comtesse, dit le voyageur, quand les sentiments sont restés les mêmes, qu'importe le costume? Daignerez-vous accepter le bras de celui qui bien souvent vous servit de guide et même de protecteur dans vos promenades?

Régine passa son bras cbarmant , ce bras si blanc et si rose sous la mitaine noire, autour du bras vêtu d'un drap grossier qu'on lui présentait. Elle suivit le comte dans l'allée des tilleuls avec la douceur et la docilité d'une pensionnaire qui ne sait trop démêler jusqu'à quel point sa conduite est justifiable. Ils allaient ainsi , tous deux en silence, d'un pas lent et les yeux rêveurs, le long des arbres, dont les feuillages murmuraient à la brise; M. d'Ambert comprenait aux battements du cœur de celle à qui il donnait le bras combien ce pauvre cœur était ému. Luimême tremblait un })eu , et cette faiblesse nerveuse n'échaj)pa point à sa compagne. Arrivés au bout de l'allée, on ne s'était parlé

encore que pnr ce merveilleux langage de 1 anie, qui n'esl ni le son ni la pensée, mais une sensation magnétique et pénétrante.

Après les tilleuls, on trouvait dans l'enceinte du parc une jolie prairie traversée par un cours d'eau murmurant. De ce point-là , la vue s'étendait au loin dans la campagne pardessus les charmilles basses servant de clôture circulaire. La prairie était dans tout son luxe d'iierbage et de fleurs. Ceinturée par les futaies du côlé du château, elle était comme une Floride i)erduc au bout du monde. On pouvait se croire là dans une savane, tant il y avait de senteurs odorantes et de solitude à l'entour. Or, près du ruisseau, vers le milieu de la prairie, deux arbres, deux saules aux longues branches ondoyaient mollement au soufle d'un vent frais ; séparés par l'eau critalline ils enlaçaient cependant leurs rameaux. Ces deux saules étaient jeunes encore, mais venus en pleine prairie, ils s'étaient élevés d'un jet vigoureux , et d'ailleurs on

devinait à la culture d'alentour qu'on avait veillé â ce qu'aucune plante parasite ne vînt à croître sous leur ombrage.

M. d'Anibert dit alors à Régine :

— Je vous remercie , madame , d'avoir pensé constamment à protéger ces deux arbres... Vous en savez l'histoire. Vous aurez le droit toute la vie d'en garder le souvenir,.. Quant à moi, je tâcherai d'éloigner cela de ma mémoire désormais.

— Monsieur, répondit Régine qui s'était ranimée, avant de chercher à l'oublier, puisque vous le voulez ainsi, laissez -moi vous la dire une dernière fois cette histoire , vous verrez si elle m'est bien présente.

— Parlez, madame, j'écoute, dit M. d'Ambert.

— Il y a près de douze ans, reprit Régine, un jeune homme, à peine dans sa dix-huitième année, traversait cette prairie en coni' j)agnie d'une petite folle courant après les

papillons, par une belle journée de printemps comme celle-ci. L'enfant avait à la main une longue baguette de saule fraîchement coupée, et son guide, son compagnon, en tenait une autre semblable. Ils allaient par ces bois et ces prés, lancés comme deux chevreuils en pleine liberté ; ils étaient insouciants, fous de gaieté, enivrés de grand air, aspirant les arômes des champs et les brises rieuses de l'avenir... Or, après bien des courses et des rires extravagants , ils arrivèrent au bord de ce cours deau. Le jeune homme, comme s'il eût voulu marquer d'un souvenir la belle matinée en question, planta sa baguette de saule dans le terrain de la prairie, tout près de Teau , et dit ces paroles : « Tu prendras racine , tu grandiras , tu fleuriras et tu te nommeras Ramon d'Ainbcrt. ;•

«t Alors la jeune fille, saisissant l'à-propos, vive et joyeuse, sauta le courant d'eau , et j)Ianta à son tour sa baguette de saule sur la

rive opposée, mais vis-à-vis celle de son compagnon ; ensuite elle se mit à dire, comme une folle qu'elle était : «i Tu prendras racine, tu grandiras , tu fleuriras et tu te nommeras Régine. »

— Ah ! s'écria M. d'Ambert, depuis douze ans ces deux saules, grandissant ensemble, ont vécu du même air et du même soleil! Dieu les a bénis , madame , et vous les avez protégés...

— Protégés? Oui, dit Régine, car j'ai toujours pensé que si Tun d'eux venait à mourir l'autre mourrait aussi.

— Aujourd'hui encore, madame, avezvous la même pensée? reprit M. d'Ambert.

— La lettre que vous avez lue tout à l'heure, répondit Régine, peut-elle vous laisser aucun doute à ce sujet?

— Il est vrai, dit le comte, que cette lettre est adorable de bonlé ; elle me pardonne tant de choses!... .Mais si celle lellrc, madame.

se trompait; si en me pardonnant des torts chiniéritjues , des fautes imaginaires, elle oubliait mon crime réel...

— Eh quoi! reprit Régine , un manque absolu de confiance, une ruine totale non avouée, une malheureuse passion qui eut un résultat si fatal... Voire dissimulation envers moi, Saint-Cernin vendu pour dettes, la pauvre fille de Rome arrivant dans nos bois comme un ramier blessé à mort... N'est-ce rien tout cela ?

— Régine ! Régine ! cria tout à coup le comte d'Ambert d'une voix étrange, et en saisissant les mains de sa compagne, chère et adorable Régine, vous avez été dupe de votre cœur ; et dans votre pitié si touchante et pour mes prétendus malheurs de fortune, et pour les malheurs d'une étrangère que je n'ai connue de ma vie, vous m"avez fait plus de mal que vous ne pensez. Si j'ai vendu ma terre , c'est (jue j'entrais au cloitre ; si l'étrangère r?t venue se jeter à vos |)ieds et

iii'accuser, c'est qu'elle est subornée par un être pervers qui veut votre perte et l;i mienne...

— Que dites-vous là? s'écria la belle comtesse pâle et tremblante comme si une louve lui apparaissait.

~ Je dis, Régine, reprit M. d'Arabert en la soutenant d'un bras amical , je dis, madame, que mon crime véritable vous l'ignorez.

— Eh ! quel est-il, mon Dieu? demanda Régine.

— Vous le demandez, vous ? reprit d'Ambert. Eh ! ne voyez-vous pas la lâcheté de ma conduite? Depuis cinq ans, depuis votre veuvage et votre retour à Sarzane , avoir gardé dans le plus secret de mon cœur toute une folle passion ; m'étre cru assez fort pour aller ensevelir au cloître mon amour et ma vie... et aujourd'hui, au moment même où ce cloître va s'ouvrir pour moi, au moment même où de saints religieux m'attendent

pour recevoir mes vœux... aujourd'hui seulement, Régine, arriver ici comme un homme poussé par le vent de la folie, vous surprendre dans votre retraite, tomber à vos genoux, et vous dire que votre image me suit et me dévore, que je vous aime plus que jamais et que je suis perdu dans cette vie et dans l'autre, si vous me repoussez... N'estce pas là mon crime véritable, madame ? Et pourrez-vous jamais me pardonner cela, Régine?

— Ah ! Ramon, s'écria Régine hors d'ellemême et folle de joie, comte Ramon d'Ambert, nous nous trompions l'un et l'autre et à notre insu. Regardez les deux saules au bord de l'eau.

M. d'Ambcrt était aux pieds de la belle jeune femme qui lui livrait ses mains et se penchait vers lui avec abandon et une inexprimable tendresse , lorsqu'on entendit des voix dans les allées du parc, et une sorte de tumulte comme si on était à la poursuite

(l'une bote dangereuse. D'Ambcrl, sans quitter la main de Régine, s'avança vers le point des massifs d'où venait le bruit.

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