GUYOT
Dauvilliers.
Ozillon.
CHARLES VARLET DE LA GRANGE
lement. L'ordonnance de Colbert qui réduit M"' Guyot de la part entière à la demi-part fera peut-être éclore un jour lignominieux pamphlet ' qui salira jusqu'à Molière, en avilissant sa ^■euve.
Les difficultés se soulèvent de toutes parts et du côté où elles devaient le moins ^■enir. Quand un théâtre n'a plus guère à donner, en fait de pièces nouvelles, que le Comédien- Poète, le Trigaudin, d'Antoine Montfleury, le Panurge de M. de Montauban, c'est le cas où, faute de mieux, il se rejette sur le décor et le spectacle. Après son c4chille, qui mourut vite, Thomas Corneille, médiocrement tragique, mais très-habile homme de théâtre, proposa une pièce à machines. C'était l'affaire des comédiens du Marais, qui s'étaient fait un genre de ces sortes d'opéras sans musique; c'était l'affaire de Sourdéac et de Champeron, les deux machinistes de la Société. Protestation imprévue contre la dépense. Qui refuse d'y souscrire? Qui repousse obstinément la pièce et ne souffre pas qu'on la monte? Dauvilliers et M"° Dupin, à grand bruit, Sourdéac et Champeron, dans la coulisse, cherchant à s'emparer de l'entreprise et recommençant à travailler contre M"" Molière, comme ils ont travaillé contre l'abbé Perrin — et contre eux-mêmes.
Pour supprimer de déplorables résistances, il faut en arriver à exclure Dau\illiers et M"'' Dupin, Sourdéac et Champeron, de la Compagnie. Voici le Théâtre dans les procès. La Grange est à tout, il est partout; enfin la justice prononce : Sourdéac et Champeron sortent de la Société, Dieu merci! Les Dauvilliers et les Dupin y rentrent; à la bonne heure. On se met tout de suite aux préparatifs de Circé, et dans cette joie de la réconciliation générale, La Grange enregistre aussi sa joie domestique : » Ce 19* février 1675, ma femme est accouchée de ma tille Manon. Le parrain, M. le marquis de Blot; la marraine, M"*^ Crévort, tante de ma femme, à Saint-Germain de l'Auxerrois. »
Circé se joua; une véritable pièce-féerie : vingt jours de fermeture pour les répétitions (tant il est vrai que rien nest nouveau sous le soleil!) et le succès en proportion de l'attente. La fameuse tragédie à machines tint l'affiche, presque sans interruption, du 17 mars au 15 octobre. Le rôle de la magicienne avait été fait pour M"° Molière, ce qui explique l'acharnement de M"" Dupin et le mauvais vouloir de M"'' de Brie elle-même contre l'ouvrage. M"^ Molière y parut belle à ravir. Elle y avait un magnifique costume, comme elle savait les inventer-, et une superbe abondance de chc\eux cpars qui capti\a bien des cœurs. Un cœur s'y prit, qui aurait dû mieux s'en défendre. Président à
1. Lu Fameuse Comédienne^ ou Histoire de lu Guèrin, aupuruvMU femme et veuve de Molière, Francfort, Fraiis Rottemberg, 1688, petit in-12. Ce libelle, beaucoup trop accrédité, comme tous les libelles, a été attribué et l'est encore, à La Fontaine, à Racine même, par un double excès d'honneur! à Blot, en descendant, à M"" Guyot et à ujic M"" Boudin, plus ou moins comédienne de campagne. C'est pour de tels écrits que la recherche de la paternité devrait être interdite, comme diffamatoire, ou d'autant plus près de l'être, qu'elle remonte plus haut. « Je ne connais ni l'auteur de cette histoire ni la main d'où elle me vient, » dit le libraire au lecteur. Que pcrdrait-oii à n'en pas demander davantage? et à voir là un malheureux factum, composé un jour de colère, abandonné ensuite par son auteur, quel qu'il soit, — tombé plus tard dans quelque main nécessiteuse, troqué enfin contre l'aumône chez un libraire honteux de lui-même? Toujours est-il certain que ce pamphlet n'a pas paru à sa date. Les haines jalouses attaquent une femme, une comédienne, à l'heure où l'éclat de son talent et de sa beauté les irrite ; elles n'attendent pas, pour se venger, que la comédienne et la femme ne soient plu; qu'une mère, contente, comme on l'avoue ici, de s'oublier avec un fils bien-aimé dans sa maison des chajnps.
2. Ajoutez à ce qui a été dit plus haut de la recherche de M"" .Molière dans ses costumes :
« Tous les manteau-x de femmes que l'on fait présentement ne sont plus plissés et sont unis sur le corps, de manière que la taille paraît plus belle. On les appelle manteaux à la Sylvie. Ils ont été in-
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Grenoble, le triste président Lescot rè\a de s'élever jusqu'à la grande enchanteresse et se figura en effet qu'elle avait daigné descendre vers lui. Vision trop ingénue. La belle Circé avait un Ménechme femelle, et le président était dupe de deux misérables filles dont l'une produisait l'autre sous le nom de M"" Molière. Tout était illusion dans son bonheur, excepté les sommes qu'il dépensait en cadeaux : première ébauche de la malheureuse intrigue qui s'appellera en 1786 Voiffaire du collier. Cent onze ans d'avance, le président Lescot jouait ici le rôle du cardinal de Rohan, la fille la Tourelle celui de la demoiselle Oliva, et la Ledoux celui de la comtesse de La Motte.
On sait comment fut rompu le charme. Les entrevues avaient lieu dans le mystère. Défense au président de jamais venir sur le théâtre et d'aborder la comédienne en public. Le président respecta d'abord les conditions du traité. Un jour pourtant il se permit de suivre M"'' Molière après la pièce et d'entrer derrière elle dans sa loge. Elle ne le connaissait pas; il prétendit qu'elle devait le reconnaître. Elle lui enjoignit de sortir; il perdit toute mesure et l'obligea d'appeler du secours. Aubry, son beau-frère, accourut. Un commissaire envoya le furieux en prison. Procès et jugement rendu, le tout à l'honneur d'Armande. La Grange enregistra la sentence, confirmée par arrêt du ij octobre 1675 :
« Sentence pour M"'" de Molière contre le sieur Lescot, président à Grenoble, condamné de lui faire réparation' des discours injurieux et voies de fait dont il a usé envers elle, par acte délivré à la demoiselle Molière.
« Jeanne Ledoux et Marie Simonet, femme de Hervé de la Tourelle, la première pour avoir produit ladite Simonet, et celle-ci pour avoir pris le nom de la demoiselle Molière, condamnées à être fustigées de verges devant la maison et en 20 livres d'amende. »
Dix-neuf mois après, Guérin épousait M"'' Molière, qui eût peut-être bien fait pour l'histoire de ne jamais échanger ce grand nom; mais, avant de vivre pour l'histoire, n'at-on pas aussi quelque droit de vivre pour soi-même?
« Sans doute, dit M. Jal, il eût été beau à M"'' Molière de garder toujours le nom illustre de son époux; mais, en 1677, ce nom n'avait pas encore tout l'éclat que lui ont fait deux siècles de gloire, et, pour Armande Béjart, l'auteur de Tartuffe, si habile
ventés par M"' de Molière; mais on a dit à U Sylvie ^ à cause d'un livre intitulé U Sylvie de Molière. Cependant ceux qui ont lu cet ouvrage ont bien connu que ce n'était pas son histoire. »
(Mercure gaUnt, lô?]? *• VI, p. 270, 271.)
I. Si M"" Molière eût été aussi décriée qu'on s'attache à le croire, la magistrature du xvn" siècle n'était-elle pas suffisamment autorisée à ne pas s'humilier dans un des siens aux pieds d'une femme indigne?
A l'occasion d'un autre procès dont il a été question plus haut, celui de M"' Dupin avec .'es camarades, une pièce de vers courut qui commençait ainsi :
Cet arrêt vaut de la monnoie, Et tout Paris a de la joie De voir triompher la Dupin ; La Moliùre et son idolâtre, Consternés en ont un chagrin Qui n'est pas, ma foi, de théâtre.
Cet a idolâtre » de M"" Mohère est La Grange, on n'en saurait douter dans la circonstance. L'idolâtrie de La Grange, qui ne saurait être suspecte, disons mieux, son attachement éprouvé pour la veuve de Molière est déjà un témoignage considérable à mettre dans la balance comme contre-poids à bien des calomnies.
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homme qu'il fut, n'était qu'un grand comédien qui pou\ait bien être remplacé par un comédien de talent'. »
Que pensa La Grange du mariage de M"'' Molière avec Guérin d'Estriché? Il ne l'a pas précisément écrit; mais La Grange avait certains signes, nous y reviendrons plus tard, pour s'entendre avec lui-même sans écrire; entre autres signes, un petit cercle colorié en bleu, symbole des bons jours, un losange noir pour les mauvais. Le jour où eut lieu le mariage, le dimanche 30 mai, pensant à Molière oublié, La Grange dessina d'abord son losange; mais, disons tout, il le teinta de bleu. En même temps et du même pinceau il couvrit les trois mots : « mariage de M"'^^ Molière. » Ce nom de M""' Molière allait disparaître, il l'effaçait lui-même avec tristesse, mais en ami, sous la couleur d'heureux présage. Quand vint la fin de l'année théâtrale et qu'il fit alors un rappel des secondes noces d'Armande, à côté de ce rappel, il mit, cette fois sans hésiter, le rond bleu, celui qu'il aiait mis à la date du premier mariage. Il avait eu le temps de s'accoutumer au nom de M"'' Guérin, et re\int en arrière écrire de son mieux dans l'étroit losange :
« Vide la fin de l'année. »
Sur le tableau de la Troupe, à la rentrée de Pâques lô/p, — il n'y eut pas de tableau en 1678, la Troupe restant la même, — après le nom de M""' Champmeslé, un nom nouveau mais illustre, vient M""" Guérin, au second rang parmi les femmes. On sent de sa part l'abdication courtoise et sincèrement consentie.
Depuis le jour où La Grange avait ouvert par im compliment- très-goûté les représentations de l'Hôtel Guénégaud, il avait bien mené les affaires de la Compagnie.
Le grand éclat de ce qui a\ait été le Palais-Royal s'était amoindri sans doute. Le
1. Dans une distribution manuscrite des rdles à'Agesilan de Cokhos (Théâtre de'Rotrou, Bibl. de l'Ars., 5' vol. in-4''), à la première page, sur la marge malheureusement rognée, on devine et on lit : « Guérin, Rosaraii; M"" Guérin, Diane; le petit Guérin, un page; le petit Guérin, Anuxarte. » Filandre jouait Florisel. La Troupe était donc celle de Filandre. Le petit Guérin, deux fois nommé ici, ne serait-il pas devenu Guérin d'£stric?ié, l'homme de quarante et un ans avec lequel .Armande, — elle en avait trente-quatre, — fit un mariage d'inclination et de convenance.''
« Sa mère (la mère de Guérin), demande M. Jal, jouait-elle la comédie.-' C'e;t très-probahle ; mais je n'en ai pas trouvé la preuve. » Il semble que la preuve soit ici.
2. « Comme il a beaucoup de feu et de cette honnête hardiesse nécessaire à l'orateur, il y a du plaisir à l'écouter quand il jvicnt faire le compliment; et celui dont il sut régaler l'assemblée, à l'ouverture du Théâtre de la Troupe du Roi, était dans la dernière justesse. Ce qu'il avait bien imaginé fut prononcé avec une merveilleuse grâce, et je ne puis dire enfin de lui que ce que j'entends dire à tout le monde, qu'il est très-poli et dans ses discours et dans toutes ses actions. » Chappuzeau, le Théâtre français. Lyon, 1674, p. 28-î, 284.
Le passage de Chappuzeau mérite aussi d'être reproduit tout entier. Pour ]i'cn rien faire perdre à La Grange, nous ajoutons ici le commencement et la fin de l'éloge :
« La Troupe du Palais-Royal a eu pour son premier orateur l'illustre Molière, qui, six ans avant sa mort, fut bien aise de se décharger de cet emploi et pria La Grange de remplir sa place. Celui-ci s'en est toujours très-dignement acquitte jusqu*?! la rupture entière de la Troupe du Palais-Royal, et il continue de l'exercer avec grande satisfaction de> auditeurs dans la nouvelle Troupe du Roi. Quoique sa taille ne passe guère la médiocre, c'est une taille bien pri.se, un air libre et dégagé, et, sans l'ou'ir parler, sa personne plaît beaucoup. Il passe avec justice pour très-bon acteur, soit pour le sérieux, soit pour le comique, et il n'y a point de rôle qu'il n'exécute très-bien...
« Mais il n'a pas seulement succédé à Molière dans la fonction d'orateur, il lui a succédé aussi dan-; le soin et le zèle qu'il avait pour les intérêts communs et pour toutes les alTaires de la Troupe, ayant tout ensemble de l'intelligence et du crédit. »
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ni^'eau littéraire avait baissé, dirions-nous aujourd'hui. Mais, pas plus que le niveau naturel des fleuves n'est au degré des grandes crues, le niveau naturel des arts ne se soutient à la hauteur où est monté le génie. Après Molière, il fallait en prendre son parti : la comédie devait descendre. Que le Théâtre Guénégaud ne fût pas mort, c'était déjà beaucoup; il faisait mieux : il vivait. Il avait le succès et la foule'. Malgré l'âpre vigilance de Lulli à ne rien relâcher de son privilège, La Grange, par son crédit personnel et un droit, en quelque sorte, ou plutôt un bénéfice de succession, obtenait quelque adoucissement aux rigueurs du monopole. Avec un peu de danse et de musique, beaucoup de machines ajustées sur des poèmes ingénieux, Guénégaud faisait encore concurrence à l'Opéra dans une certaine mesure. Lulli avait Quinault; La Grange avait Thomas Corneille et de Visé, de Visé, devenu le grand nouvelliste du jour, le directeur du Mercure galant, et resté l'ami de la maison, comme au temps de Molière. N'oublions pas non plus que Molière lui-même avait mis le théâtre dans la voie des grandes pièces, soutenues par tous les agréments de la représentation. La Grange y suivit son maître, sans rien négliger de leur commun répertoire, le répertoire de la vraie comédie. Mais sur ce fond déjà si riche, quelle heureuse suite de coups de partie! Circê d'abord; l'Inconnu ensuite, ce chef-d'œuvre du genre, ce poétique Pied de Mouton du xvii* siècle, où La Grange (le marquis), invisible Gusman, multipliait autour de M"" Molière (la comtesse) tous les enchantements, toutes les fêtes imaginées par une ingénieuse et magnifique galanterie; la Phèdre de Pradon, qui eut tout l'air d'une victoire^ et qui fut bien une victoire (hélas!), puisque Racine abandonna le champ de bataille; la Devineresse^ fantasmagorie curieuse, saisissante imitation du prétendu monde internai où la justice venait de porter la hache et le flambeau, spectacle réussi des sinistres artifices pratiqués par La Voisin et dont le secret avait été mis à nu par les enquêtes de la Chambre ardente.
D'un autre côté, P. Corneille à la retraite. Racine sous sa tente, — sa tente d'historien militaire, — que restait-il à l'Hôtel de Bourgogne? Peu de chose : Boyer, l'abbé Abeille, Ferrier de la Martinière, La Thuillerie à l'horizon, et deux astres jumeaux, Pradon avec M'"° Deshoulières. Sa belle et touchante tragédienne, la Bérénice, l'Iphigénie, la Phèdre du poëte des passions, M"° de Champmeslé, quittait la rue Mauconseil, nous l'avons vu, et passait à Guénégaud ainsi que son mari. La Thorillière mort, — il mourut le 27 juillet 1680, — la Troupe à la dérive se trouvait encore une fois sans direction, Molière était enfin vengé de ses anciens ennemis. Mais l'auteur du Misanthrope n'avait
I. Les commencements avaient été durs, moins durs toutefois qu'on n'est porté à le croire : « Je trouve dans les registres, à la date du vendredi 31 juillet 1676 : « L'on ue joua point vendredi à cause de la pièce nouvelle due à l'afficheur. » Il semble qu'il ait refusé d'afficher parce qu'il n'était pas payé. Rien ne prouverait mieux la détresse de l'ancienne Troupe de Molière à cette époque, que cette cause forcée de relâche. » Le Théâtre franÇiiis sous Louis XIV, p. 142,
Il n'en est rien. Cette cause forcée de relâche n'a pu prendre apparence de preuve que par l'effet de la prévention naturelle. Avec un point mis à sa place, la note du registre de 1676 retrouve son véritable sens : « L'on ne joua point vendredi à cause de la pièce nouvelle. » Lisez : Il y eut répétition générale de la pièce nouvelle {le Triomphe des Dames). «Dû (et non pas (f«e) à l'afficheur... » Le chiffre est resté en blanc, peu importe; mais « dû à l'afficheur... » veut dire que l'affiche, n'ayant pas été payée sur la recette, puisqu'il n'y avait pas eu de spectacle, restait à payer sur la prochaine recette avec les frais ordinaires de la représentation.
Le même vendredi 31 juillet, La Roque étant mort, les comédiens décidèrent qu'ils continueraient à la veuve, jusqu'à concurrence de cinquante pistoles, la pension du mari.
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plus partout que des admirateurs. Les vieilles inimitiés paraissaient bien éteintes. Devant cette situation, le Roi revint à l'idée de fondre les deux Compagnies, personne ne s'en défendit plus et la fusion eut lieu; appelons-la de son nom officiel : la Jonction de 1680. Il est certain que, en associant ces deux gloires, la gloire de l'Hôtel de Bourgogne et celle de l'ancien Palais-Royal, Louis XIV lit un théâtre tel que Paris n'en avait jamais eu, et si bien fondé pour l'avenir que son crédit, au lieu de diminuer, semble plutôt s'accroître de la durée de deux siècles. A partir de la grande Jonction, magnitique nouveauté! les représentations de la Comédie-Française devinrent quotidiennes. La seule Compagnie entretenue désormais par le Roi réunit tous les bons acteurs, pour le sérieux et pour le comique, de manière à réaliser l'ensemble d'exécution le plus complet; mais, on nous permettra d'arrêter, un moment, l'attention ici : sur quel théâtre s'opérait cette Jonction? Sur le Théâtre de la rue Mazarine, appartenant aux camarades de Molière. A^ec quel orateur? Avec La Grange, le successeur de Molière dans les mêmes fonctions d'orateur qu'il avait déjà exercées au Palais-Royal. Laquelle des deux Troupes a perdu ses archives, des archives si importantes et remontant à un lointain si profond? La Troupe de l'Hôtel de Bourgogne. Laquelle a le mieux conservé les siennes? Celle de Molière et de sa veuve, devenue, en traversant deux siècles, la Société du Théâtre-Français rétablie au Palais- Royal, et qui a gardé presque sans lacunes, de 1659 jusqu'à nos jours, les registres de la famille perpétuelle.
La réouverture de l'Hôtel Guénégaud se lit le 25 août. Phèdre et Racine en eurent les honneurs. On pourrait voir dans le choix du spectacle un acte de courtoisie de La Grange envers les nouveaux venus : « Commencez, Messieurs de l'Hôtel de Bourgogne! » Mais, en réalité, c'était bien Guénégaud qui commençait, qui recommençait, pour mieux dire. L'affiche de la réouverture était exactement celle de la clôture : Phèdre et les Carrosses d'Orléans, Phèdre avec M"*^ de Champmeslé et Guérin-Théramène. Après Phèdre, le Misanthrope et encore les Carrosses d'Orléans. La Grange et M"° Guérin dans le Misanthrope. Il a\ait fallu bien des é\énements, la mort de Molière avant tout, pour qu'on vît Molière et Racine partager fraternellement la même scène.
La Grange n'en était pas à se rencontrer pour la première fois avec l'auteur d'c^lexandre depuis l'étrange procédé* qu'avait eu celui-ci vis-à-vis delà Troupede Monsieur. L'entrée de M"° de Champmeslé à l'Hôtel Guénégaud, le répertoire du poëte (Phèdre même, ô Pradon!) qu'elle y avait apporté pour ses débuts, avaient ramené Racine dans la maison. Ils se re\irent pour la distribution des rôles qui était à refaire, mais, malgré la politesse de La Grange, on peut supposer que leurs relations se ressentirent toujours un peu du passé, et qu'avec un auteur aussi difficile à satisfaire, La Grange se trouva heureux d'avoir renoncé à la' tragédie.
Sans s'effacer d'ailleurs devant ses nouveaux camarades, La Grange resta le comédien qu'il était; mais il se donna de plus en plus aux soins de l'administration du Théâtre.
I. Le proccd(5 de Racine envers Molière au sujet d'Alexandre se trouve ainsi raconté dans le Journal de La Grange, sous la date du 18 décembre lôôj, — le Palais-Royal était ù la cinquième représentation de la pièce : (r Ce même jour, la Troupe fut surprise que la même pièce d'Alexandre fût jouée sur le Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Comme la chose s'était faite de complot avec M. Racine, la Troupe ne crut pas devoir donner les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usait si mal que d'avoir donné et tait apprendre la pièce aux autres comédiens, a
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Une mutuelle estime, une égale probité les attiraient, Guérin et lui, l'un vers l'autre. Le mariage de celui-ci avec M"'' Molière, au lieu de les séparer, les rapprocha encore davantage. Ils s'unirent tous les trois dans une affectueuse intimité dont elle était le lien, le répertoire de Molière le rendez-vous et Thabitude. Leurs anciens rôles continuaient de mettre ensemble La Grange et M"'' Guérin. Guérin se joignait à eux dans les grands raisonneurs, dans les rôles à manteaux, dans iQ/lvare. où il était excellent, et soit qu'il eût connu le grand comédien en pro\incc, soit qu'il se fût lié particulièrement avec lui pendant son passage au Marais, il se tenait aussi pour un des vieux amis de Molière.
Cependant, la constitution de la nouvelle Société s'ébauchait et se façonnait jour à jour. Les ordonnances royales du 8, du 22 et du 24 août, celle du 21 octobre i68o et le contrat de Société du 5 janvier 1681 étaient le point de départ de toutes les ordonnances, de tous les décrets, de tous les règlements qui devaient suivre jusqu'à nos jours et dont les plus récents gardent encore les formules historiques'. Pendant douze ans, La Grange assiste à ce travail de l'autorité royale sur la Société, de la Société sur elle-même. Il y aide avec dévouement ou par obéissance et par respect. Il en est l'auxiliaire judicieux et sage, résigné au besoin, d'autant plus patient qu'il sait que le caprice et le bon plaisir se corrigent eux-mêmes, que les erreurs se redressent à la mise en œuvre, et que la raison, qui se reste fidèle, a bien des chances pour avoir finalement raison.
Depuis que Louis XIV fait à la seule Troupe de ses comédiens français une pension de 12,000 livres, — première ou plutôt seconde forme de la subvention, — et que ses ordres leur sont communiqués par l'intendant des Menus-Plaisirs, le Roi les mande à chaque instant auprès de lui, cinq fois par exemple, du 12 au 18 janvier 1681, dans la même semaine, et toujours les ordres sont adressés à La Grange.
C'est à La Grange que M. Duché écrit, le 5 janvier 1681 :
» Je prie Monsieur de la Grange de prendre la peine d'auertir, ce soir, la Troupe de
se tenir preste pour aller demain à Saint-Germain joUer Œdipe et le Mariage forcé. Je
\ien de donner ordre de fournir 6 carosses et une charette.
« Je suis son très-humble et très-obt serviteur,
» Duché*.
» La charrette sera demain matin à 7 heures à Guénégaud et les carrosses à 10. »
1. «Copie des ordres du Roi pour la Jonction des deux Troupes de comédiens de Sa Majesté. — Sa Majesté désirant de réunir les deux Troupes des comédiens qui représentent dans Paris, m'a ordonné de leur faire savoir que son intention est de garder à son service ceux dont j'ai écrit les noms dans ce mémoire, Sa Majesté voulant qu'il soit exécuté dans tous ses points; et ceux et celles qui n'y acquiesceront pas ne pourront désormais jouer dans Paris. A Charleville, le 8' août 1680. Signé, le duc de Créqui. » ^
Le décret de iSjo modifie et confirme en même temps cette disposition à l'égard du sociétaire, qui ne sera pas mis, après vingt ans de service, en demeure de continuer à jouer sur le Théâtre-Français : « II ne pourra jouer sur les théâtres de Paris qu'avec l'autorisation du ministre de l'intérieur. »
Au-dessous de la liste des comédiens que désire conserver le Roi, soit à part entière, soit à demi-part : « La Troupe est composée de quinze acteurs et de douze actrices, qui forment vingt-une parts et un quart.»
« Sa Majesté désire de retenir une demi-part pour en disposer comme elle le jugera à propos. Cette demi-part est par-dessus les vingt-une parts un quart. »
Les vingt-deux parts se retrouvent dans le décret de Moscou comme le cadre des sociétaires du Théâtre-Français.
La demi-part que retenait le roi Louis XIV, — un mot dont le sens a tout à fait changé, — n'a pas cessé d'être traditionnellement retenue.