‹ Registre de La GrangeChapitre 14 sur 69 · Tout le monde connaît Tépigramme de Racine · texte numérisé non relu

Tout le monde connaît Tépigramme de Racine

Ces jours passés, chez un vieil histrion, Un chroniqueur émut la question ; Quand, à Paris, commença la méthode De ces sifflets qui sont tant à la mode? Ce fut dit l'un, aux pièces de Boyer, Cens pour Pradoii voulurent parier.

Non! dit l'acteur, je sais toute l'histoire, Qu'en peu Je mois je vais vous débrouiller :

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

qui se concertent, qui se groupent par escouades et qui font rage à tout propos, des assauts à soutenir contre messieurs les Mousquetaires du Roi qui ne renoncent pas à forcer, l'épée nue, l'entrée de la Comédie. La Grange ne se décourage pas, reprend où il peut la suite de son tra\ail, répare ce qu'on lui laisse réparer, toujours de sang-froid, toujours l'homme de la mesure et des justes con\enances.

Le Mercure rapporte un exemple de ce sentiment délicat, qui fut remarqué dans un événement public.

C'était le 30 juillet 1683, ^^ j^"'' °^ ^^ ''"°'"' ^^ Marie-Thérèse fut le premier chagrin que la fille de Philippe IV devait donner à son royal époux. Vers le matin, une nou\elle était venue, moins qu'une nou\elle, un dire vague et confus qui ne méritait pas d'être écouté, quelque chose qui ressemblait plutôt à un ancien sou^■enir de la mort de Madame, et confondait le nom de Madame avec celui de la Reine.

Morte la Reine? Morte, elle aussi, avant qu'on la sût incommodée? elle aussi, au retour d'un voyage triomphal, dans la plénitude des grandeurs et de la vie.^ Pour croire à quelque chose de semblable, il eût fallu douter du bonheur du Roi, de la vertu de la Reine et de

Boyer apprit au parterre à bâiller ; Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire, Pommes sur lui volèrent largement; Mais, quand sifflets prirent commencement, C'est (j'y jouais, je suis témoin fidèle), C'est à VAspar du sieur de Fontenelle.

Que le parterre ne se fût pas toujours permis d'exprimer tout haut son impatience, on ne le croira, guère. Il semble cependant à remonter vers Corneille et ses précurseurs, qu'on sent dans le public une impression de respect et comme une crainte d'être ingrat envers les beaux esprits qui lui consacrent leurs veilles. Boileau tua cette reconnaissance et ce respect. La satire livra d'illustres lettrés au ridicule. Le cabaret littéraire se fit bureau de parodies. L'ordre du sifflet naquit aux diners du Mouton hlanc, où Racine tenait le dez avec son ami. C'est au moins ce que donne il entendre Boyer dans la préface de son Arcaxerce^ suppliant le spectateur honnête « de ne point se laisser prévenir par ces messieurs qui se font chefs de parti et moins encore par ceux qui les suivent aveuglément et qui présument avoir le même droit de décider souverainement, parce qu'ils ont quelque commerce de débauche ou de plaisir avec eux... »

u C'est beaucoup que de boire avec ces grands docteurs. Qui se font les tyrans du reste des auteurs;

Mais se connaître en comédie Est un don qui dépend d'un naturel heureux

Et non pas une maladie,

Qui se gagne à boire avec eux. »

Quoi qu'il en soit, l'honneur d'avoir eu les prémices du sifflet, du Furet des nouveautés, comme l'appelle Arlequin, reste acquis à Fontenelle et à sa tragédie d'Aspur. Aspar fut joué en 1680. La date mérite d'être remarquée. Le Théâtre et le public se constituaient en même temps, l'un par la Jonction, l'autre par le sifflet.

Après Aspar, sans sortir de la famille, le sifflet, le fléau du sifflet, sévit l'année suivante contre U Pierre phitosophule de Thomas Corneille et de de Visé, plus tard contre le Baron des Fondrières, les deux plus beaux exemples du genre.

Boyer parle encore d'une pièce intitulée le Festin des dieux, emportée, dit-il, par de semblables bourrasques, et dont l'auteur lui aurait communiqué l'épigramme citée plus haut; mais le Festin des dieux n'a. pas laissé de traces, et peut-être l'auteur était-il Boyer lui-même. Ce cruel amusement du parterre était encore de mode en 1696, où il fallut prendre contre lui des mesures décisives. Les siffleurs ét.iient enlevés et jetés en prison par la garde du Théâtre, témoin le pauvre marchand boucher Jean Caraque, héros naïf et désolé de U Chanson nouvelle sur U raillerie du boucher qui a sifflé à la Comédie.

Le j juillet 1689, c'était une représentation de la Coquette, on lit sur le registre de la Comédie : A une mouche pour les siffleurs au parterre... ly s. »

ET SO^^ REGISTRE

la justice de Dieu. Les cloches sonnaient cependant pour les prières des quarante heures; mais les cloches sonnaient toujours à Paris. Quelques carrosses se portaient sur la route de Versailles, mais les carrosses ne revenaient pas, et la ville gardait sa physionomie ordinaire. Les théâtres s'ouvrirent. Et pourquoi non ? L'Opéra donnait le Phaéton de Quinault et de LuUi; Guénégaud la Toison d'Or, la fameuse tragédie de Corneille machinée par le marquis de Sourdéac, précisément pour le mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne, et qu'on ^enait de reprendre avec un grand appareil. Le Prologue^ se terminait, lorsqu'un avis trop sûr fut apporté aux comédiens. Dès ce moment, il n'y avait plus qu'à prier le public de se retirer et à éteindre les lumières. La Grange alors, « celui qui a de coutume d'annoncer », pour parler comme le Mercure, s'avança lentement jusqu'au bord de la scène. Sa démarche et sa physionomie ayant préparé l'auditoire à ce qui pouvait lui être communiqué de plus funeste, il se contenta de dire que le malheur qui venait d'arriver ne permettait pas d'achever la représentation. Profond silence. Quel était ce malheur? A voix basse, d'une des loges placées sur la scène, une dame en fit la demande au comédien qui lui répondit de même. Aussitôt un cri qui s'échappa redoubla l'émotion générale. En un instant, tous les spectateurs avaient appris ce qui ne devait plus être ignoré, et la foule s'écoulait dans une consternation inexprimable.

On sut gré à l'orateur de n'avoir pas cherché d'autres paroles, de n'avoir pas même, par respect, prononcé sous les chandelles du Théâtre le nom de la sainte Reine que le mystère de la mort mettait face à face avec Dieu.

La cour l'en félicita lorsque, dix-sept jours plus tard, il fut député avec Dauvilliers à Fontainebleau, pour demander la permission de rouvrir, la pompe funèbre terminée.

La Grange, après Molière, comme acteur et comme orateur de la Comédie, a été un des pères du Théâtre-Français. 11 en a dirigé les premiers pas. Il l'a vu croître et s'élever sous sa douce et longue tutelle. De 1673 à 1692, quoi qu'ait fait la Compagnie, elle n'a rien fait qu'il n'ait étudié, préparé, exécuté avec elle et pour elle. Il présidait la réunion dans laquelle elle décida de tenir désormais des assemblées régulières, avec le bénéfice d'un jeton de présence, et fit faire le jeton d'argent, représentant d'un côté le profil du Roi, de l'autre cette ruche laborieuse-, entourée d'abeilles à l'essor, qui fut quelquefois l'emblème de la Comédie-Française.

1 . Un nouveau Prologue fait par La Chapelle. — Si celui de Corneille avait été conservé, on aurait encore vu, ce jour-là, perpétuelle ironie des choses! « l'Hyménée... couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses..., en la gauche le portrait de la Reine peint sur son bouclier, et toutes les merveilles accomplies par la seule vue de cette magique image ».

2. En 1719, qu'elle fût prise — un peu tard — de la fièvre de l'agiotage, ou qu'elle cédât à l'influence de ses Supérieurs, la Comédie porta aussi son argent au gouffre du Système. La Ruche figure alors dans une suite de malheureuses spéculations :

« 10 juillet. La Troupe fait inscrire sur son registre (1719-20) les numéros des billets de la loterie de l'Hôtel de VLUe qu'elle a pris sous la devise « à la Société des 33 ». .\utant de billets que de parts.

« 14 août. La Troupe prend de nouveaux billets de la loterie.

0 21 août. La Troupe convertit en billets de la Banque (hélas!) l'argent déposé chez son notaire.

« II septembre. Nouveaux billets sous la devise : « la Ruche. »

« II septembre. Les louis d'or ont diminué de 20 sols. Ils ne valent plus que 33 livres et les écus ont diminué de 4 sous pièce.

« 6 novembre. Nouveaux billets de loterie sous la devise « la Mouche et les Frelons ». Note communiquée -par M. Régnier.

Et pour moralité dernière : 1720, faiUite de la Banque, avec un déficit de trois milliards.

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

Il reçut le nouveau tableau de la Troupe (en juin 1684) tel que le Roi et M'"" la Dauphine jugèrent à propos de le modifier par la mise à la retraite de Verneuil ', de MM"*' de Brie, d'Ennebaut et Dupin, et par l'admission de Pierre de la Thorillière.

Il eut à faire connaître aux comédiens le règlement du duc de Créqui, concernant les atfaires du Théâtre en général et la distribution des rôles en particulier, règlement qui plaçait la Société sous les ordres des Premiers-Gentilshommes de la chambre et ne lui permettait de prendre aucune mesure que du consentement de ses Supérieurs.

Il organisa les premiers débuts d'acteurs à l'essai qui eurent lieu pour MM"" Dancourt, du Rieux et des Brosses, prépara la reprise de Psyché *, fit échouer la demande de M"'= Dupin, qui essayait de rentrer dans le Théâtre par le contrôle, en enlevant la recette à M"" Provost '. Il \it mourir Brécourt, remplacé par Desmares; Hubert et Poisson prendre leur retraite, celui-ci remplacé par Rochemore, qui suscita une terrible affaire à la Compagnie avec la Dauphine *. Il vit la Dauphine chargée à l'avenir de disposer des parts vacantes, et n'eut plus lui-même à intervenir que dans les arrangements relatifs à la transmission des parts entre les comédiens sortants et leurs successeurs.

Une invitation de se rendre, le 20 juin 1687, auprès du lieutenant général de police

1. Suivant Bordelon, après la mort du tuteur, le frère de La Grange quitta la Comédie et alla prendre le soin de son bien.

Après la mort du tuteur, le bien avait donc fait retour aux héritiers Varlet? Cela est possible. Si pourtant Verneuil eût renoncé de lui-même au théâtre, son frère lui aurait laissé l'honneur de sa démission et aurait ajouté quelque commentaire à cette note de la liste communiquée par le duc de Créqui : « Verneuil sortira de la Troupe avec une pension de 1,000 livres, et il lui sera payé la somme de 800 livres dans le courant de l'année. »

D'un autre côté, M. de Léris répète, sur ouï-dire, que La Grange, à sa mort, laissa 100,000 écus de bien. 100,000 écus sont une grosse somme, et, quoi qu'on en rabatte, ce n'est pas au théâtre que La Grange aurait acquis une telle fortune ; il faudrait donc revenir au bien paternel, accru peut-être de celui du tuteur?

C'est là que l'on regrette de ne pas connaître le procès Lamang et ses péripéties.

2. Le Théâtre-Français conserve la maquette daPaUis de Psyché, dessinée par le peintre Joachin Pizzoli, et acceptée pour la Compagnie par La Grange, ainsi que par Le Comte chargé avec lui de la comptabiUté du Théâtre. Cette pièce curieuse porte les trois signatures. La reprise de Psyché eut lieu le j octobre 1684.

3. L'assemblée des comédiens votait alors avec des fèves. Il n'y eut que quatre fèves blanches pour M"« Dupin, et M"' Provost garda le poste qu'elle occupait depuis vingt ans. — N'était-ce pas de simples haricots blancs ou noirs que l'on appelait des fèves, par euphémisme et en souvenir de l'antiquité?

4. « M. de Rochemore, dit La Grange (avril 168^), est entré à la place de M. Poisson et a sa part.

« Nocuj ajoute-t-il, que, le jeudi saint, 19' avril, la Troupe est allée à Versailles présenter le S"' de Rochemore, et que des gens mal intentionnés rendirent en cette occasion de si méchants ofEces ù MM. Baron et Raisin cadet, qu'ils furent exclus de la Troupe, par ordre du Roi, pour avoir manqué de respect à M"'" la Dauphine. La Troupe avait trop d'intérêt à les justifier. On employa tout le crédit et toutes les sollicitations possibles. Enfin, le 2" mai, ils obtinrent leur grâce, et le lendemain, jeudi 3", ils allèrent remercier M"" la Dauphine, et jouèrent en public le vendredi 4 mai. »

M. de Rochemore devait avoir été lancé à Guénégaud par l'entourage de M™" la Dauphijie. Baron et Raisin cadet, qui avaient peu d'estime pour le comédien protégé, eurent sans doute l'imprudence de s'expnmcr trop vivement sur sa réception. Ce qui ne devait pas être entendu fut rapporté aux oreilles des dieux et la foudre partit; mais, en somme, après avoir menacé les hautes cimes, elle finit par frapper juste, en frappant au-dessous.

On lit sur le grand registre du Théâtre, ù la date du 18 septembre : « Une partie de la Troupe étant à Chambord, M™" la Dauphine n'ayant pas trouvé Rochemore capable de remplir la place du S' Poisson, elle a ordonné que la part du S' Poisson dont jouissait le dit Rochemore sera distribuée comme il suit... » V Baron en eut un huitième pour M"" Baron.

ET SON REGISTRE

donna bien d'autres soucis à La Grange et à ses camarades. M. de La Reynie, au nom du Roi et de M. de Louvois, les avertit qu'ils eussent à changer d'établissement, la Comédie, dans son hôtel de la rue Mazarine, n'étant pas un voisinage au gré de MM. les docteurs de la Sorbonne qui allaient prendre possession, à bref délai, du collège des Quatre-Nations.

Ce n'était pas une petite affaire pour les comédiens de replier encore une fois leur tente et de l'aller dresser ailleurs sous de nouveaux auspices. Le temps n'était plus de camper dans un jeu de paume. Il fallait ou trouver, ou faire construire un véritable hôtel; mais en quel lieu? Qui voudrait maintenant souffrir les bannis de Guénégaud, paraître seulement les souffrir pour voisins, après l'exemple d'injurieuse hauteur donné par les professeurs sorbonistes? Partout où la Compagnie se présente, elle trouve une résistance qui s'élève, un intérêt particulier qui se défend. Clergé, chapitre, robe longue de toute espèce, personne ne consent à avoir la Comédie auprès de soi : le curé de Saint- Germain-l'Auxerrois, parce qu'on entendrait ses orgues dans le Théâtre et les violons du Théâtre dans son église; le curé de Saint-André-des-Arts parce qu'il a assez de cabarets sur sa paroisse ; les Grands-Augustins, parce qu'ils ont ailleurs des terrains à vendre aux comédiens, — et M. de Seignelay donne raison au Grands-Augustins, parce que son frère, M. de Blainville, ayant aussi quelque chose à vendre aux comédiens dans la rue de l'Arbre-Sec, fait faire sous main des offres à la Troupe.

Dix fois, La Grange et ses camarades se croient sur le point de conclure; et, dix fois, le marché se rompt. Où il ne se rompt pas, le Roi le brise. Le Roi ne veut pas de la rue de TArbre-Sec. Le Roi veut bien d'abord de l'hôtel de Lussan et puis il n'en veut plus. Le curé de Saint-Eustache lui a représenté qu'avec la Troupe du Roi, les acteurs de l'Opéra et ceux de la Comédie italienne, il aura, pasteur scandalisé, tous les comédiens de Paris dans son troupeau.

Démarches sur dém.irches, sollicitations sur sollicitations, refus sur refus; et des marchés conditionnels et des plans, toujours des plans recommencés! toujours des projets sans issue! Après le projet de la rue Montorgueil, celui de l'hôtel de Sens, celui de la place des 'Victoires et de la rue des Petits-Champs; ce serait à perdre courage, s'il ne s'agissait pas de vivre ou de mourir ! Enfin pourtant, rue Neuve-des-Fossés-Saint- Germain-des-Prés, on trouve un jeu de paume, encore un jeu de paume! mais qu'y faire? Le jeu de paume de l'Étoile, cela rappelle la petite rue de l'Étoile, à deux pas de laquelle Molière a commencé. Le nom est de bon augure; et, malgré une dernière réclamation de Saint-Sulpice, le Roi autorise ses comédiens à devenir acquéreurs du jeu de paume de l'Étoile.

Après bien du travail, le coche arrive au haut,

dit La Fontaine ; mais ni la Comédie ni La Grange n'en étaient encore à reprendre haleine. Le contrat passé, il fallut payer la maison et le contrat, trouver de l'argent, constituer une rente et bâtir à grands frais! Il en coûta près de deux cent mille livres (198,233 liv. 16 s. 6 den.) à la Compagnie, quelle somme au xvii"^ siècle! sans autres ressources pour y faire face que les 12,000 livres de la pension du Roi, en dehors des réserves à faire sur les recettes journalières! Les comédiens en traînèrent longtemps la gêne douloureuse! Tout passa par les mains de La Grange, de le Comte et de Raisin, ses deux auxiliaires. La Grange fut le principal ou\rier de cette grosse opération, il en

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

fut aussi l'historien et il en a laissé le journal dans un second Registre, autographe comme celui-ci, intitulé : Dépenses de l'établissement par Monsieur de La Grange, 20 juin i68y au ij novembre i6gi^.

Le i8 avril 1689, après cinq semaines de relâche, qui ne mettent pas la Comédie en mesure de continuer ses réserves -, elle recommence ses représentations, dans son hôtel de la rue Neuve-Saint-Germain-des-Prés, par Phèdre et le Médecin malgré lui, — encore Racine et Molière.

Mais le nombre des anciens compagnons de Molière avait bien diminué. Du Croisy s'en allait à son tour. Excepté Baron, M""' Beauval et son mari, — des transfuges ramenés! — La Grange n'avait plus avec lui que M"*^ Molière qui eût été de la Troupe du Palais- Royal, et Guérin qui semblait en avoir été, tenant à Molière par sa veuve.

Le groupe des trois amis se resserre encore. Ils sont les aînés de la Troupe, et conservent leur rang à la tète. Ils jouent ensemble dans le Misanthrope, où d'Acaste La Grange est devenu Alceste, où Guérin est son Philinte, où M"" Guérin reste Célimène, à moins qu'une indisposition ne mette M"* Beauval à sa place; — ensemble dans Tartuffe, dans Qâmphitryon où M"'= Guérin partage Alcmène avec M"' de Champmeslé; dans l'Etourdi, dans le Bourgeois gentilhomme et dans les Femmes savantes. Lorsqu'ils ne sont pas tous les trois, on en trouve au moins deux, La Grange et M"° Guérin, cela va sans dire, — Guérin et La Grange dans VoAmour médecin., dans le Baron de la Crasse, dans les Visionnaires, dans le Cocher supposé, dans le Concert ridicule, le Florentin et le reste.

Ainsi s'écoulent les années, de i68p à 1692, La Grange exerçant toujours sur la Compagnie l'autorité du dévouement, de la supériorité modeste et reconnue, l'autorité du camarade sans ennemis, en qui tout le monde se respecte et sent le Théâtre bien représenté '; Guérin, doyen de la Comédie, venant dans l'estime générale à la suite de La

1. Voir l'exact et curieux recueil de M. Jules Boiinassies : la Comédie française, histoire administrative (1658-17^7). Paris, Didier, 1874, in-i8.

2. Le I" janvier, le présent était difficile et l'avenir incertain. La première ligne écrite sur le grand registre du Théâtre confie discrètement à la Providence la fortune de la Compagnie : « Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, commence l'année 1689. »

Et déjà, le 27 mai 1688, on lit : « Relâche pour le respect de la glorieuse ascension de Notre-Seigneur. 11

3. Les archives du Théâtre-Français gardent encadrée une pièce (une double pièce) d'un grand intérêt pour l'histoire et pour la considération de la Société. Le livre de M. Jules Bonnassies, que nous avons cité plus haut, l'a déjà reproduite; mais on ne saurait trop la reproduire : elle achève noblement le portrait de La Grange et nous le montre dans sa pks digne attitude d'arbitre, d'orateur, de conciliateur.

Une querelle s'était émue, le matin, à l'assemblée, entre Poisson et Raisin; à quel propos .> pas de détail; au fond, rivalité d'emploi, cela se devine; dans la discussion, de malheureuses vivacités. Les choses ainsi poussées pouvaient aller loin; on le; arrêta sur le champ. Avant la fin du jour, tout était accommodé; il ne restait plus de trace du démêlé que cet arrangement, à l'honneur de la Comédie.

D'abord une lettre des deux parties se soumettant à l'arbitrage de leurs camarades :

« Nous Remettons à la Compagnie nos intérretz et tous les Re.ssentimens que nous pouuons avoir Lun contre Lautre, ausujet du démeslé arriué entre nous Dans Lassemblée de ce matin, et promettons Dexécuter ce que La Compagnie trouuera à propos pour nous accommoder et entretenir paix et amitié entre nous. Fait ce 26' jour de décembre 1690.

« Poisson. Raisin. «

Suit la délibération de l'assemblée :

" La Compagnie, après avoir Examiné toutes les Circonstances du Démêlé arriué ce matin, dans l'as-semblée, . entre Mr. Raisin et Mr. Poisson, a jugé à propos de le terminer comm' il suit, c'est assauoir que ces deux messieurs seront amenez dans la grande salle d'assemblée, chacun par une porte

ET SON REGISTRE

Grange. En 1652, La Grange meurt, et le mystère le reprend à sa mort. Il sort de la vie comme il y est entré, sans qu'on sache mieux dans quelles circonstances. Ce qui est certain, c'est qu'il meurt le i" mars 1692, à l'âge de cinquante-trois ans, et, ce qui n'est guère plus douteux, c'est qu'il meurt d'une manière imprévue et soudaine.

A la fin de chaque mois, on dressait alors un tableau du nombre des représentations dans lesquelles avait joué chaque sociétaire. Quand on jette les yeux sur le relevé fait pour le mois de février et qu'on y trouve dix-huit représentations au compte de La Grange, on peut s'assurer que l'excellent comédien n'avait pas eu le loisir d'être malade. Le Théâtre donna le 22, le 24, le 26, les Femmes savantes, Vaivare et le Dépit amoureux; rien n'indique qu'il y ait été remplacé. Le 2p (c'était une année bissextile) le grand registre de la Comédie reproduit sa formule mensuelle : « Les pensions, arrérages et jetons sont entre les mains de M. de La Grange. » Le lendemain, La Grange avait cessé de vivre.

En quel lieu? de quelle façon? Aucun indice. Ses comptes étaient rendus. On représentait pour la troisième fois le Négligent de Dufresny. Il ne jouait pas dans la pièce. S'il se sentit mourir, il songea peut-être encore, l'homme exact et régulier, que le Théâtre n'aurait pas besoin de changer le spectacle.

Un bruit courut, démenti par le Mercure et conservé par le démenti, que le curé de Saint-Sulpice avait refusé à La Grange la sépulture chrétienne. Faux bruit. Le curé de Saint-Sulpice n'avait aucun droit sur les funérailles de La Grange, qui demeurait à la Porte de Buci, dans le ressort de Saint-André-des-Arts, et le curé de Saint-André-des-Arts ne contesta ni la terre sainte ni les prières de l'Église à son paroissien* fidèle. L'ami de Molière fut enseveli dans le cimetière Saint-André, à l'heure de midi, le Mercure l'affirme et appelle en témoignage plus de mille personnes qui assistaient à ses funérailles. On se demande si cette brusque mort n'aurait pas paru volontaire? Mais elle n'avait pas besoin de l'être. Comédien, La Grange, depuis vingt-huit ans, portait dans sa tète les affaires si difficiles et si compliquées de son théâtre. Père, il venait de marier sa lille, le seul entant qui lui restât, et, après deux mois et demi de ménage, il la voyait aussi malheureuse que peut l'être une jeune femme maltraitée par son mari, avec un long avenir de douleurs

différente, où, estant en présence L'un de L'autre, Monsieur de la Grange leur prononcera ces paroUes en présence de la Compagnie :

« M'*, nous auons Examiné tout ce qui s'est dit et passé dans vostre Démêlé, jusques aux moindres circonstances. Nous avons jugé à propos de n'en point rappeler ici le Détail, persuadez que nous sommes qu'il est des plus auantageux pour l'un et l'autre d'enseuelir de pareils déraeslcz dans un oubly perpétuel. Vous auez Remis vos interrests entre nos mains; nous vous disons, comm'arbitres, d'oublier pour toujours tout ce qui s'est passé, et nous vous prions, comme camarades, de vous rendre Réciproquement votre estime, vous assurant que la Compagnie gardera le souuenir de la déférence que vous avez eu pour Elle. Il ne nous reste plus. Messieurs, qu'à vous Dire, en arbitres, de vous embrasser en notre présence pour confirmer l'accomodement.

« De la Grange, Le Comte, De la Thorillière, Guérin, De Rosélis, Champmeslé, Desmares, du Périer, Beauval, n

Les deux pièces sont écrites, ce qui ne veut pas dire rédigées, par Le Comte. Comment croire que l'orateur de la Troupe n'eût fait ici que lire un rôle mis dans sa main.^ Le Comte servit de secrétaire ù La Grange ainsi qu'à l'assemblée.

I. M. de Trallage, vers 1695:, a fait une liste des comédiens qui depuis vingt-cin^ ou trente ans avaient « régulièrement et même chrétiennemeit vécu ». Le premier nom sur cette liste est celui de Molière, après lequel viennent les noms de La Grange et de M"'^ de La Grange.

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

devant elle. C'était trop. Le cœur et la tète pouvaient éclater; le cœur éclata. Et l'on peut en croire ici la tradition ; La Grange était assez père pour mourir des chagrins de sa tîlle '.

La Grange rayé de la ^ie, — n'abandonnons pas encore les deux amis auxquels il manquait, — M"^ Guérin ne tarda guère à quitter le Théâtre. Elle n'était plus jeune, sans avoir cessé d'être agréable; mais surtout elle a\ait perdu le partenaire dont làgc assortissait au sien. Insouciante par négligence et par fierté, elle n'essaya pas de défendre sa position. Ses rôles l'abandonnèrent, elles les abandonna elle-même, et il est curieux de voir comme elle se laissa nonchalamment pousser hors du répertoire.

Dans la dernière année (16^3-16^4), elle ne joua que soixante-deux fois : cinq en avril, trois en mai, six en juin, sept en juillet, six en août, quatre en septembre et quatorze en octobre, parce qu'elle ne fut pas du voyage de Fontainebleau; mais, à partir de là, le chiffre décroît graduellement : cinq fois en no\embre, quatre en décembre et en janvier, trois en février, une seule en mars; après quoi il n'y avait plus qu'à disparaître. Elle dispai'ut en effet. Au mois d'avril, elle fut mise à la retraite, heureuse d'aller chercher le repos et l'oubli dans sa jolie solitude de Meudon, plus heureuse si l'oubli eût bien voulu protéger sa mémoire, comme il protégea ses dernières années! Mais, quand elle mourut, la calomnie, qui se détourne ordinairement des morts, re\int outrager sa tombe et se chargea d'y graver l'épitaphe. M"*" Molière eut pour biographies un pamphlet anonyme, un factum- plus outrageant encore que le pamphlet, et la postérité s'est fait une foi de celte double infamie. Aujourd'hui le culte de Molière, il faut bien le reconnaître, se compose d'un juste enthousiasme pour le génie de l'homme et d'un dénigrement excessif pour la femme qui porta son nom. Qu'ils aient souffert l'un par l'autre, voilà la vérité incontestable. Le mariage leur lit un enfer domestique; mais un mau^'ais ménage ne suppose pas nécessairement les fautes de la femme. L'incompatibilité d'humeur ' suffit entre époux, et un premier malentendu devient celui de l'existence entière. On devrait se rappeler avant tout que Molière n'a jamais cessé d'aimer ni d'excuser Armande, et qu'il la demandait encore comme la consolation de ses derniers moments. Qui sait le mal que purent faire dans une telle union la calomnie de Montfleury le père, Madeleine, bellesœur équivoque, M"'^ de Brie, confidente suspecte ? Femme et tière, Armande ne supporta

1. C'est l'cifant dont La Grange a iii-crit la naiisa ice sur son livre à la date du 19 février 167J, qu'il appelait Manon et que l'église avait appelée Marie-Jeaane.

(I Manon Varlet — dit M. Jal — pour parler comme son père, ne fut point élevée pour le théâtre et n'épousa pas un comédien. Le dimanche 16 décembre 1691, dans l'église de Saint-André-des-Arts,... elle fut unie il « François-Loui ; Musnier, avocat en parlement, de la paroisse Saint-Jean en Grève ». Les époux signèrent « de Trohcou Musnier, Marie-Jeanne Varlet... » La tradition du Théâtre recueillie par Le Mazurier veut que ce mariage n'ait pas été heureux, et que, tout de suite, le jeune époux ait eu de mauvais procédés pour la femme de dix-sept ans que lui avait confiée la Grange. Le malheur de la pauvre Manon causa, dit-on, un si violent chagrin à son père qu'il en mourut le i'"' mars 1692. Je ne sais si, en effet, sa douleur fut morteUc; mais la tradition et fidèle quant à l'époque de sa mort. »

2. Reiueste d'inscription de fjux en xorme de factum, présentée au Châtclet, le 16 juillet 1676, par le sieur Guichard, intoidjiit général des bastiments de Son ."Mtcsso Royale Monsieur, contre Jean-Baptiste LuUy, faux accusateur, Sébastien Aubry, Marie Aubry, Jacques du Creux, Pierre Huguenet, faux témoins et autres complices. Paris, 1676; in-4". — Une œuvre di; folio furieuse et de rhétorique assortie.

3. o Dorimèiie. — Mon Dieu, Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusem.;nt ensemble ; et les deux plus raisonnable ; personnes du monde ont souvent peine ù composer une union dont ils soient sitisfaits. 11 Le Bourgeois gentilhomme, acte III. scène XVIII.

Qui le savait mieux que Molière 1^

ET SON REGISTRE

jamais la défiance et fes emportements injustes; elle se vengea du souptjon en lirritant par la coquetterie apparente ou réelle, mais toujours dangereuse. Veuve et libre, aussitôt qu'elle ne dut compte qu'à elle-même, elle s'interdit d'être coquette. Elle prit chez elle sa sœur et son beau-frère Aubry pour témoins et pour garants de toutes ses actions. Un second mariage la rendit femme dintérieur; un second mariage aurait-il rendu Molière moins inquiet et moins tourmenté? Il avait sa vision comme Pascal. Il en avait même deux, et marcha toujours entre deux abîmes. Sa vie comme son théâtre va du Cocu imaginaire au Malade imaginaire. — Au milieu se trouvent Alceste et Célimène, dira-t-on. Mais Alceste, pour être jaloux, avait-il attendu Célimène? Il ne faut pas non plus l'oublier : cinq ans avant le Misanthrope, l'homme aux rubans ^erts s'appelait dom Garcie, et ce n'est pas Armande — Armande était une enfant alors — qui lui avait appris la jalousie.

Guérin sur\écut vingt-huit ans à sa femme; il en avait quatre-vingt-douze quand il mourut, quatre-vingt-un quand il joua pour la dernière fois ; encore n'était-ce pas l'âge, ce fut un coup de sang qui éloigna de la scène cette robuste vieillesse. Le 29 juillet 1717, les comédiens du roi devaient jouer Héraclius dans la salle de l'Opéra ' ; Guérin (Exupère) descendait costumé de sa loge, lorsque la foudre apoplectique le terrassa, mais sans le tuer. € Cet accident imprévu, dit Lemazurier, frappa tellement les comédiens, qui révé-

t. Ce tut vers la fin de l'année 1716 que les comédiens français commencèrent ù représenter, une fois la semaine, dans la salle de l'Opéra. Les représentations avaient lieu le mercredi. La duchesse de Berry les avait demandées sans doute, afin d'avoir la comédie sans sortir du Palais-Royal. Si l'on se rappelle que cette salie de l'Opéra était l'ancien Théâtre de Molière, on ne verra pas sans étonuement par quel étrange détour devait y être amené le second mari d'.Armande, pour être frappé au même lieu que le premier.

II ne serait pas impossible que la Comédie-Française eût el!e-méme sollicité l'autorisation de jouer ù rOpcra. En 1684 (r), comme elle se lassait déjà de payer aux Italiens une indemnité de 800 livres par suite de leur translation à l'Hôtel de Bourgogne, quelques-uns de la nouvelle Compagnie, les anciens de l'Hôtel surtout, poussaient à refuser le payem.ent ou à réclamer la salle, le mardi et le vendredi, en échange, pour y donner le spectacle. C'était retourner au giron. L'intriguî e menait en dessous et pendant un Fontainebleau. De Paris, La Grange, inquiet, écrivit à M. Boileau de Puimorin, le frère de Boileau-Despréaux, ex-contrôleur général de l'argenterie, une lettre confidentielle pour lui demander si quelque démarche en ce sens avait été faite auprès de la cour. M. de Puimorin lui répondit par le billet suivant :

« Je ne doute pas. Monsieur, que quelques-uns d'entre vous, amoureux de l'Hôtel de Bourgongne, n'aient tait des propositions de leur chef et sans aveu; mais elles n'ont point été écoutées, et, à ce que je pense, ce sont propos vagues et sans sujets d'alarmes. Je vous donnerai aduis de tout ce que j'apprendrai là-de;sus.

« Je pense que vous partirez au plustard la veille de la toussaints pour venir releuer vos confrères, et peut-être deuant. Tenez-vous alertes cependant, et soyé persuadé', Mad"" votre femme et moi (vous, a cru mettre M. de Puimorin), que personne n'est à vous de meilleur cœur que

Puimorin.

« A Fontainebleau.

« Ce 25' Votre lettre e t brûlée. »

« Propos vagues », pour le moment, à la bonne heure; mais le projet fit du chemin, et, à l'assemblée du 9 avril i68j : « On a résolu, dit le grand registre, de présenter un placet à M'"" la Dauphine pour demander à jouer, à l'Hôtel de Bourgogne, le mardi et le vendredi, qui sont les jours que M.\L les Italiens ne jouent point, attendu que nous leur payons 800 livres tous les ans. »

Autant déchirer tout de suite l'ordonnance de Jonction. Si La Grange fut consulté à ce sujet, nous savons quel était son avis; ce fut aussi celui de la Dauphine : « Nota, — lit-on en apostille au-dessous du sommaire procès-verbal, — qu'il y a eu néant sur le placet. »

Les représentations du Palais-Royal rentraient un peu dans ce projet avorté ; mais elles n'eurent pas une longue suite. La Grange ne dut pas le regretter. Quoi qu'il en soit, il s'était revu un moment sur son vrai théâtre et il n'avait pas eu à organiser de spectacles dans la rue Mauconseil, C'était encore un avantage qu'il avait remporté pour l'ancien Palais-Royal sur l'ancien Hiftelde Bourgogne.

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

raient en lui leur doyen et l'un des camarades de Molière, qu'ils aimèrent mieux rendre l'argent que de jouer la pièce. «

Dans la préface de Myrtil et Méliccrte^, — pour revenir à La Grange, — la Mélicerte de Molière, soi-disant achevée et mise en vers libres par le iils de Guérin et de M"" Molière : « Il était de mon intérêt, dit le jeune écrivain, de faire un prologue qui m'excusât dans l'esprit de mes auditeurs et qui leur fît connaître le respect et la vénération que j'ai toujours eus pour M. de Molière. J'avouerai en tremblant que le troisième acte est mon ouvrage et que je l'ai travaillé sans avoir trouvé, dans ses papiers, ni le moindre fragment ni la moindre idée. »

Le passage est remarquable à double titre. Nous trouvons ici « le respect et la vénération » de Molière gardés, quoi qu'on en pense, au foyer de sa veuve remariée. Ce n'est pas tout : les papiers de Molière existaient encore en 1699. La preuve est là. Ils étaient à la disposition "'de celui qui se regardait presque comme son fils, étant le frère de sa fille. Si ces papiers ont disparu, par un malheur à jamais regrettable, ce n'est donc pas La Grange qui les a détruits, comme Font supposé, cherchant au plus près, les anecdotiers d'invention facile, et comme le répétait hier encore, d'après eux, un des plus jeunes et des plus gracieux historiens de Molière. L'édition de 1682 donnée au public, La Grange les avait remis à qui les lui avait confiés. Après avoir élevé ce monument à la gloire de son maître, il n'avait pas commis un acte de profanation, qui eût été en même temps un acte d'improbitc et de barbarie littéraire '. Outre sa délicatesse, qui n'est pas mise en doute, non plus que son attachement passionné pour son maître, La Grange était amateur de livres. Il s'en était fait une bibliothèque honorable, à la vente de laquelle Bordelon acheta un exemplaire de Corneille, précieux par quelques annotations manuscrites « du fameux comédien français d.

La Grange était un lettré, — désigné à ce titre comme à tout autre, pour diriger l'impression des œuvres de Molière, lorsque M"'^ Molière en voulut donner une édition complète. La mort avait surpris le grand comique préparant l'édition qui parut posthume en 1674. Il y manquait naturellement le Malade imaginaire ^ 11 y manquait aussi Dom

1. Myrtil et Mèliceru, pastorale héroïque en trois actes, avec un Prologue et des intermèdes, fut représentée le samedi 10 janvier 1699.

L'auteur remerciant les comédiens qui lui ont fait l'honneur de vouloir bien jouer dans sa pièce : « Ils s'y sont tous, écrit-il, portes avec chaleur... Ils se sont tous ressouvenus de M. de Molière, et ils n'ont rien oublié pour soutenir un ouvrage commencé par un homme qui a fait l'honneur de leur Théâtre et dont la mémoire leur est chère. »

2. Bruzen de La Martinière justifie La Grange, mais en accusant sa veuve : « Molière, dit-il, avait laissé quelques fragments de piècc> qu'il devait achever; il en avait aussi quelques-unes entières qui n'ont jamais paru. Mai; sa femme, peu curieuse des ouvrages de son mari, les donna tous, quelque temps après sa mort, au sieur de La Grange, comédien, qui, connaissant tout le prix de ce travail, les conserva avec grand soin jusqu'à sa mort. La femme de celui-ci ne fut pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molière: elle vendit toute la bibliothèque de son mari, où apparemment se trouvèrent ces manuscrits qui étaient restés après la mort de .Molière. » OEuvres de M. de Molière, Amsterdam, 1725. Vie de Vj-uteur.

Ce conte-ci ne se soutient pas plus, devant la préface de Myrtil et Mélicerte, que l'anecdote des papiers supprimés ou vendus, de concert entre La Grange et Barbin, par scrupule de dévotion.

3. Le Malade imaginaire fut imprimé séparément avec le nom de Daniel EIzévier et le millésime (antidaté) de 1674. Publication frauduleuse d'un texte inexact et surpris, n'importe comment, par morceaux. Grâce à cette publication telle quelle, les Troupes de passage prétendaient avoir le droit de représenter la pièc<;, lorsque les acteurs de Guénégaud obtinrent, le 7 janvier 1674, n une lettre de cachet

ET SON REGISTRE

Garde de Navarre. Don Juan, Mélicerte, l'Impromptu de Versailles, les cAmants magnifiqiies et la Comtesse d'Escar baguas. La Grange et Vinot, — qui, Vinot ou Vivot '? — un ami de Molière, répond M. de Trallage, un ami de Molière qui savait son théâtre par cœur; — La Grange et Vinot se chargèrent de réunir à l'édition de 1674 les pièces encore inédites, de revoir et de corriger les autres, de suppléer les omissions, de revenir sur les changements, d'écrire entin la Vie de Molière.

Aux deux éditeurs reconnus faut-il ajoxiter un troisième collaborateur, et attribuer à Marcel, un Marcel quel qu'il soit, la Vie en question? Bruzen de La Martinière l'a fait; ou plutôt, citant quelques passages de la notice anonyme, il a écrit au-dessous Marcel, sans autre indication, et le nom de Marcel n'en a guère eu d'abord plus de crédit. Il semble en avoir davantage à cette heure, — et pourquoi? Est-ce parce qu'on réunit en un seul personnage le Marcel de Bruzen de La Martinière et le Marcel comédien, auteur du Mariage sans mariage - } Singulier titre à faire un panégyriste de Molière, que d'avoir écrit cette obscure diffamation de son foyer conjugal, avec Baron, sous le nom de Clotaire, suppléant un mari — qui n'en est pas un — dans un ménage à trois !

Non, Pour qui a étudié La Grange et lit attentivement la Vie de Molière placée en tète de l'édition de 1682, il y a une présomption morale qui l'emporterait sur de meilleurs témoignages. Ce récit sommaire et substantiel est de lui seul ; il ne peut être que de lui. C'est sa politesse naturelle, la bonne tenue de son style, son sérieux aimable, son attitude respectueuse et tendre vis-à-vis de son maître, dans cette commune habitude qui a créé entre eux l'intimité profonde, sans faire naître la familiarité.

portant défense à tous autres comédiens que ceux de la Troupe du Roi, de jouer le Malade imaginaire Jusqu'à ce que la pièce fût imprimée, n (Livre de La Grange.)

Ce n'était pas sans doute pour la faire imprimer tout de suite que la veuve de Molière avait sollicité cette défense. Toutefois, dès l'année suivante, Denys Thierry et Claude Barbin ajoutaient à leurs six volumes de 1674 un septième volume contenant l'Omhre de Brécourt et le Malade imaginaire.

Comment expliquer, d'une part, cette apparition un peu prompte du Malade imprimé, et, d'une autre part, ce que disent dans leur Préface les éditeurs de 1682 : « Voici une nouvelle édition des OEuvres de feu M. de Molière, augmentée de sept comédies? »

Pour trouver ces sept comédies, il faut bien comprendre dans le nombre le Malade imaginaire. Le septième volume de 1675 ne comptait donc pour rien? La veuve de Molière avait-elle pu le faire supprimer? Rien ne l'indique; mais, si le public l'avait entre les mains, il est bien singulier que La Grange et Vinot, les deux éditeurs, aient annoncé leur Malade imaginaire comme imprimé, pour la première fois, d'après le texte original de l'auteur, — les deux versions d'ailleurs étant aussi près d'être identiques.

(Pour les premières éditions du Malade imaginaire et pour tout ce qui concerne l'infinie variété des éditions de Molière, voir le travail si complet, si intéressant, si précieux, de M. Paul Lacroix, la seconde c'dition de la Bibliograpliie mohéresque.)

1. M. Paul Lacroix fait remarquer avec raison le nom de Robert Vinot, associé à ceux de Mascarille et de Jodelet dans cette apostrophe burlesque, adressée par Crispiu aux illustres de tous les âges :

Robert Vinot, Scipion l'Africain, Jodelet, Mascarille, Aristotc, Lucain, Médecins de César, assassins d'Alexandre, Venez voir un Phiinix qu'a produit votre cendrCi (Boursault, le Médecin volant, i66t.)

Robert Vinot aurait donc été un comédien du groupe de Jodelet et de Molière bouffon?

2. Comédie en cinq actes et en vers de M. Marcel, représentée sur le théâtre du Marais en 1671, imprimée en 1672 à Paris.

Bruzen de La Martinière attribue aussi à son Marcel trois des épitaphes de Molière qu'il a recueillies dans son 4" vol., p. 549-551. On ne voit pas non plus sur quel fondement.

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

De toutes les histoires de Molière, aucune n'est aussi courte ni aussi complète que celle-ci. La première fois qu'on l'ouvre on serait tenté de croire qu'elle a laissé beaucoup à dire; quand on revient à elle, on s'aperçoit qu'elle a tout dit. Personne, assurément, n'a pu mieux connaître Molière que La Grange, personne aussi ne le fait connaître mieux. C'est par lui que nous avons, en analyse au moins, le seul compliment qui soit resté de- Molière orateur, le compliment de la fameuse représentation donnée au Louvre en 1658, et par là sa Vie de Molière ajoute une première page à son Journal.

Le Journal de La Grange, sa Vie de Molière, son édition de Molière, se complètent et nous donnent Molière tout entier, l'homme, — le génie de l'homme, — le travail du comédien à la tète de ses camarades.

Mais, pas plus dans le Journal que dans la Vie de Molière, il ne faut chercher ce qui amuserait une curiosité indiscrète. A la manière dont La Grange, parlant des comédies du grand observateur, constate » qu'il s'y est joué lui-même, en plusieurs endroits, sur des affaires de sa famille et qui regardaient ce qui se passait dans son domestique, ce que ses plus particuliers amis ont remarqué bien des fois », on ne voit pas bien s'il blâme ou s il approuve cette confidence publique; mais, à coup sûr, il ne se serait pas permis à luimême une aussi ouverte confiance. La suite des représentations avec le programme et la recette, les visites à la ville, les voyages à la Cour, çà et là des notes succinctes, des renseignements utiles, parfois, en dehors de ces mémento du service administratif, une joie, un deuil domestique indiqués à leur date, La Grange n'a garde de noter autre chose ; mais c'est beaucoup ! La réserve est le signe propre de son esprit. Si son Registre y perd du côté de l'amusement, il regagne plus qu'il ne perd du côté de la certitude et du légitime crédit.

Le voici ce Registre, que le Théâtre-Français a longtemps gardé avec un soin jaloux, comme la plus précieuse et la plus vénérée de ses reliques. Mais enfin cette relique est une des preuves du passé. Ce qui appartient à la Comédie comme l'héritage de ses temps héroïques, comme l'objet de sa piété filiale, appartient aussi à l'étude, cette maîtresse du monde moderne, à ce travail universel de la race humaine qui constitue sa perpétuité en réunissant tous les souvenirs. C'est ainsi que la Comédie-Française contribue des siens à l'œuvre commune; c'est pour cela qu'elle a entrepris elle-même la publication du Livre ou du Registre de La Grange.

Livre ou Registre, — La Grange lui-même a écrit Livre, — au moment d'exécuter son dessein, elle s'est précisément posé cette question : Sera-ce un livre? sera-ce un registre?

Un registre, répondait le manuscrit original, et véritablement c'est un registre des plus modestes, recouvert d'un parchemin souple, avec une aile qui fait le portefeuille en se rabattant par-dessus la tranche. Autrefois le portefeuille se fermait avec un petit cordon de peau qu'on serrait autour du volume. Un véritable calepin, — n'était la dignité du format in-4", — à recevoir des comptes de ménage.

Fallait-il lui ôter ce caractère ingénu ? Non sans doute, — si toutefois la chose était possible. Fallait-il en tirer des copies qui fussent des fac-similé? Non encore; l'imitation jusqu'au trompe-l'ail n'était ici qu'un enfantillage. Fallait-il livrer tout simplement le manuscrit a l'impression? Mais la typographie a des formes consacrées et ne saurait s empêcher de faire un livre ([ui se modèle sur ses nobles traditions. Égale difficulté des deux parts. F.ntin pourlanl la ly])()graphic elle-même, dans un de ses maîtres les plus autorisés, a tr<)u\é le compromis où pou\aicnt s'accorder le mieux les étroites conditions de son art

ET SON REGISTRE

et la iiaive personnalité du journal qu'elle avait à reproduire. Elle en a pris le format, avec le même nombre de lignes, l'orthographe oublieuse et diverse, indépendante du dictionnaire à son insu. Introduisant toutefois quelque habitude dans ce caprice, des accents çà et là, un peu de ponctuation et, par suite, des lettres initiales, elle a composé ce volume qu'elle ne désavouera pas, dont elle peut se glorifier au contraire, et qui, pour être un des beaux spécimens de la librairie au xix" siècle, n'en est pas moins resté ce que devait être la publication du Journal de La Grange, un témoignage réel pour l'histoire des origines de la Comédie-Française.

Témoignage et témoin à la fois, ce Journal a vu les compagnons de Molière et Molière lui-même, le premier entre des égaux, par l'autorité du génie. Lui aussi, il a été de son Théâtre. Il a fait partie du Petit-Bourbon et du Palais-Royal. Il y a pris la physionomie des choses qui l'ont entouré et il la garde. Comme il leur a ressemblé, on les recompose à sa ressemblance. Il a l'aspect ainsi que la langue usuelle et l'écriture des jours qu'il a traversés. Il a été une part de tout ce travail qu'il atteste, de ces représentations qui ont eu tant d'éclat, de ces spectacles de remplissage et d'expédient qu'on aura dû subir; il leur survit, comme un catalogue de livres ou d'objets d'art sur\it à une admirable collection qu'il remplace et la rend toujours présente à la pensée.

Un catalogue, un répertoire, voilà le Livre de La Grange. Et quel répertoire que celui de Molière, directeur de théâtre! De 1659 à 1673, sa vie est là. Cette terrible entreprise d'amuser les honnêtes gens, c'est ainsi qu'il l'a conduite, c'est ainsi qu'il a dû la soutenir seul, seul dans ses difficiles débuts, seul encore dans sa plus grande fortune, toujours un peu au ban des auteurs en \ogue, soit que, d'abord, l'Hôtel de Bourgogne leur interdise de travailler pour Mascarille, soit que, plus tard, ils s'interdisent eux-mêmes de faire les lendemains de ses succès.

Nous n'avons pas la prétention d'indiquer aux excellents esprits dont Molière est l'étude et le soin curieux tout ce que leur réserve à commenter le Registre de La Grange. Ils y découvriront bien au delà de ce que nous aurions pu entrevoir. Le champ est ouvert à leurs recherches. Ce qu'on nous demanderait plutôt, ce qu'on serait en droit de nous demander, c'est l'histoire du Livre de La Grange depuis la mort de son maître. Mais quoi ! il était encore dans la destinée de l'excellent comédien que son Li\ re, ainsi que lui-même, fût à peu près sans histoire. S'il est resté ou s'il est revenu à la Comédie-Française, comment il s'y est trouvé ou retrouvé, autant de points obscurs. On sait mieux les services qu'il a rendus de nos jours, et en remontant vers le commencement du siècle, aux commentateurs et aux biographes de Molière. Critique délicat et difficile sur le choix des preu\es, M. Eugène Despois s'y est renseigné pour cette grande édition des œuvres de Molière dont il a déjà publié les deux premiers volumes, et après laquelle tout aura été dit. M. Jal s'en est servi pour arriver, sur la Troupe de Molière, à cette certitude d'informations qui met hors de pair son Dictionnaire critique. Érudits et chercheurs de la même famille, M. Louis Moland s'est réjoui de lui emprunter; M. Victor Fournel a eu la même joie; M. Jules Claretie, avec le charme et le don sympathique de sa plume, a exprimé le bonheur de l'avoir tenu entre ses mains; M. Léon Guillard en a fait parler les chiffres, dont il sait si bien la langue, et qui lui ont révélé l'habileté administrati^•e du grand comédien; M. Jules Bonnassies en a tiré des lumières, et attend cette publication pour faire le jour sur le mécanisme intérieur de l'ancien théâtre; M. Taschereau, 1 his-

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

torien authentique, l'historiographe du prince de la comédie, s'est pénétré de La Grange pour le faire passer dans son bel ouvrage sur Molière et dans cette chronique de sa Troupe qu'il laisse malheureusement inachevée. En même temps que M. Taschereau et avec lui, si ce n'est avant lui, M. Régnier avait donné au public des détails pleins d'intérêt sur le Journal de La Grange, sur les signes hiéroglyphiques à l'aide desquels l'homme secret figure et voile sa pensée. Avant les deux promoteurs de l'heureuse agitation d'oii est sortie la statue de Molière, en 1825, Auger, de l'Académie française, l'aîné des savants commentateurs de Molière, s'était servi des chiffres de La Grange pour rétablir la vérité sur le succès du Misanthrope , malignement traduit en chute' d'après Grimarest par Voltaire. Au delà de 1825, le Livre de La Grange ne semble pas avoir été cité.

En 18 10, Lemazurier publie la Galerie historique des acteurs du Théâtre-Français. et ne le mentionne pas dans son article sur I,a Grange-. Il ne figure pas davantage sur V Inventaire de tous les registres de la Comédie; arrêté et mis en ordre le 2-j août ijsg (travail de Lekain), et qui porte les trois registres d'Hubert et de la Thorillière. Les frères Parfaict eux-mêmes ne l'ont pas connu. Le « Registre de Molière », auquel ils se réfèrent pour fixer la date de trois premières représentations : celles du Mariage forcé, de la Princesse d'Élide et de Psyché, ne peut pas être le Livre de La Grange, puisque celui-ci est un document complet et qu'ils n'ont eu de documents certains que pour deux années. Qu'est-ce donc que ces admirables frères Parfaict appellent le Registre de Molière? Les registres d'Hubert et de la Thorillière évidemment'; mais pourquoi le Journal de La Grange n'a-t-il pas toujours été réuni à ces trois grands-livres de l'ancienne troupe de Molière, que la Comédie-Française possède encore aujourd'hui comme en 1759? Probablement parce que ceux-ci étaient les grands-livres de la Troupe, et que notre Registre était le mémento particulier de son premier possesseur.

Maintenant, faut-il aborder un point délicat, la légende du Registre de La Grange? Le Registre de La Grange a-t-il été écrit jour par jour, ainsi qu'on l'a cru d'abord, ou à

I. Après avoir pertinemment discuté la « petite fable » bâtie sur le Misuiuhrope ù sa naissance : « Je .suis sûr, dit Auger, d'avoir prouvé qu'elle n'a aucun fondement : ;e suis également sûr qu'on ne discontinuera pas d'y croire et de la répéter. »

C'est pour cela qu'il n'est peut-être pas encore inutile de mettre en garde le lecteur contre une prévention que pourrait entretenir le Registre même de La Grange.

La cinquième représentation du Misanthrope devait avoir lieu le dimanche 13 juin. Ce jour-là, le théâtre fut fermé : INTERRUPTION, écrit La Grajige. Le mot aurait quelque chose de fâcheux aujourd'hui. 11 sentirait l'imprévu et le mécompte. Il ne voulait dire alors que RELACHE. Le Palais-Royal fit relâche le 13 juin, comme tous les autres théâtres, à l'occasion de la Pentecôte. La Grange a omis de l'expliquer.

a. Lemazurier le connaissait cependant, puisqu'il y a puisé les éléments d'une histoire de la Troupe de Molière restée en manuscrit. Cette histoire, qui eût été la suite naturelle de sa Galerie historique, a. été donnée par son frère à la Comédie-Française.

3. En voici la preuve : « Nous ne pouvons assurer, disent au sujet de Psyché les historiens du Théâtre- Français, que l'on s'est trompé en mettant la première représentation de Psyché au 24 juillet 1671 (La Grange leur aurait montré qu'on avait eu raison); mais nous trouvons sur le Registre de Molière de l'année 1672 la première représentation (c'était la reprise) de cette pièce le 11 novejiibre de cette même année. » Il y a trois registres qu'on nomme registres de la Thorillière et d'Hubert. Les deux premiers vont du 6 avril 1663 au 6 avril 1665:, le troisième du 29 avril 1672 au 21 mars 1673. Les frères Parfaict ont étudié le second et le troisième. Le premier leur a échappé, sans quoi ils l'eussent cité pour la Critique de l'Ecole des femmes et pour l'Impromptu de Versailles^ La lacune de i66j à 1672 existant déjà, ils ne pouvaient pas avoir la date de la première représentation de Psyché.

Mais autre chose : sans qu'il y soit appelé de son ncun et tout di figuré qu'il y est, on peut reconnaître

ET SON REGISTRE

distance des faits, ainsi qu'on semble le reconnaître? Ici, comme ailleurs, la légende aurait précédé l'histoire; mais ici, comme ailleurs, la légende ne laisserait-elle pas de regrets? Pour la Comédie-Française surtout, rien pourrait-il lui rendre cette chère idée du Compagnon de Molière, côte à côte avec lui, tenant, spectacle à spectacle, recette à recette, le simple livre de comptes dont le temps a fait les annales primitives du Théâtre?

Mais la critique est venue, avouons-le; elle est venue avec respect, elle s'est approchée du Journal quotidien, et elle a été surprise de trouver, çà et là, la vérité même à côté de l'étroite exactitude, et le présent trop tôt instruit des choses du lendemain.

La Grange n'avait donc pas accoutumé de mettre ponctuellement son livre en règle, et, lorsqu'il avait laissé quelque lacune en arrière, il la remplissait de souvenir?

M. Jal en fit la remarque, principalement pour les temps de Molière. S'il en eût étudié la suite avec le même intérêt, il eiit \u plus nettement encore, à partir de Pâques 1673, La Grange ajuster son mémorial sur les registres de la Comédie auxquels ils se réfère d'année en année : i'^'' registre, 2^ registre, 3" registre, etc., en sorte qu'il peut écrire sur la couverture en parchemin : « Extrait des affaires et recettes de la Comédie, » comme si son Livre était en effet im sommaire des grands registres ( avec ses commentaires particuliers) préparé pour occuper plus tard les loisirs de sa retraite.

Qu'est-ce à dire cependant? Et quand il en serait ainsi, n'y aurait-il pas deux parts à faire dans ces archives de vingt-six ou de vingt-sept ans, réunies en abrégé par La Grange, la période de 1659 à 1673, sous Molière, celle de 1673 à 1685, après Molière, recueillies par le même homme, mais dont la situation change et modifie le caractère de son mémorial?

Enfin, lorsque ce caractère est si difficile à définir, lorsque la dernière analyse n'a pas encore donné la dernière conclusion, ce n'est pas à nous de porter la main sur une légende qui tient à la religion de Molière. C'est à nous de nous y rattacher par toutes les

le Registre de La Grange indiqué, en 1790, dans les Observations pour les Comédiens françuis sur la pàition adressée par les auteurs dramatiques à l'Assemblée nationale.

« Les Comédiens français, » dit le Théâtre obligé de défendre son droit qu'on lui dénie, « les Comédiens français ont véritablement acquis les pièces qui forment leur répertoire.

« La preuve en est dans leurs propres registres.

« Nous n'en citerons que quelques exemples pris au hasard.

« On voit dans ces registres, ù la date de l'année 1660 :

« Donné à Molière, pour les Précieuses ridicules, en plusieurs à compte, mille livres.

« Donné à Molière, pour le Cocu imaginaire, en trois paiements, quinze cents livres; et au dernier payement, on lit ces mots : achevé le 7 septembre de payer Molière pour le Cocu imaginaire...

«... A la date de 1662, on lit : « La Troupe a donné à M. Boyer;;o,vr la tragédie de Bonaxare (Ton- « naxare)y cent demi-louis dans une bourse brodée d'or et d'argent. »

« A la date de lôôy (1667) on lit : Attila de Pierre Corneille pour laquelle (tragédie) on lui a donné 2jOoo livres, prix fait. »

Suivent deux autres exemples : la Bérénice, également payée 2,000 livres (prix fait), à l'auteur de Cinna, et le Festin de Pierre, versifié, quinze cents livres, moitié à Thomas Corneille, moitié i\ la veuve de Molière; après quoi la brochure continue :

« On voit dans ces registres quelque chose d'encore plus fort ; on voit que les Comédiens français commandaient des pièces aux auteurs et les payaient à l'avance.

« On lit à la date de 1663]: payé à M. La Calpenède (La Calprenède) pour' une pièce qu'il DOIT FAIRE, 800 livres. »

Au fond, et sauf les incorrections typographiques, tout cela est exact; mais la tonne n'a pas la même exactitude, autrement la question serait bientôt résolue. Il suffirait de rapprocher les deux textes pour

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

justes raisons qui nous invitent a y croire. Lorsque La Grange écrit : « II est dû une \isite de Al. le chevalier de Grammont... (12 mars 1660) », croyons que la dette est actuelle. Lorsqu'il écrit (26 février 1664) : » Ce jour dhui, M. de La Thorillière a compté avec la Troupe... » tenons ce jour d'hui pour le jour présent. Lorsque La Grange traduit en signes figuratifs sa pensée qui se dissimule, songeons que la pensée ne se déguise plus sur ce qui est dans le lointain. Admettons, a\ec M. Jal, que La Grange a parfois écrit de mémoire, puisque sa mémoire le trompe; mais examinons encore après M. Jal deux des exemples sur lesquels il appuie son dire et qui laissent peut-être lieu d'hésiter.

Ainsi, une des gloses les plus curieuses de La Grange est une note datée des vacances de Pâques 1 661. Il y mentionne la demande, faite par Molière à ses camarades, de deux parts, soit pour lui, soit pour lui et pour sa femme, s'il menait à se marier, — et, aussitôt après la demande, constate le mariage accompli, ce triste mariage qui eut lieu l'année suivante.

0 La rédaction de ce passage du registre, dit M. Jal, prou\e que La Grange n'écrivait pas jour à jour ce mémorial. »

De même, au sujet de la note sur l'affreux malheur du 17 février, note brève, douloureuse, écrite immédiatement au-dessous de la même date, et que La Grange termine ainsi : « Son corps (le corps de Molière) a été inhumé à Saint-Joseph, aide de la paroisse de Saint-Eustache. Il y a une tombe élevée d'un pied hors de terre. »

Le dernier détail de cet article... (insiste M. Jal) prouve une fois de plus que le comédien écrivit son Mémorial assez longtemps après la mort de son ami. «

t Assez longtemps? « Molière mort, le Palais-Royal interrompit ses représentations du 17 au 24 fé\rier. La note que La Grange mit sous le 17 remplit donc une lacune de

savoir si les citations ont été empruntées au Registre de la Grange ; par malheur, et on le voit tout de suite, ce ne sont pas des citations, mais des traductions aussi infidèles que le comporte le genre. Jamais, au xvil« siècle, les Comédiens ne se sont traités entre eux qu'avec la plus grande civilité. Molière appelant ses comédiens sur la scène pour la répétition de V [mpromptu de Vcrsj.iUcs, ne dit pas à Tua : Brécourt! à l'autre : La Grange ! ou Du Croisy ! 11 les nomme de tout leur nom : monsieur de Brécourt, monsieur Du Croisy, monsieur de La Grange : et jamais La Grange n'a manqué à écrire monsieur de Molière, pas plus que monsieur de Corneille. Jamais il n'a écrit madame Guérin, mais mademoiselle Guérin, et encore moins ci-devant veuve de Molière, comme on lit dans le même passage.

Pour la pièce commandée à La Calprenède (commandée, est-ce bien le mot.'), le point important dans la défense de la comédie, c'est l'avance sur une pièce à faire, en dehors de toute autre circonstance ; aussi la brochure supprime-t-elle un détail que La Grange n'avait eu garde d'omettre : les huit cents livres avaient été prêtées de premier mouvement par Molière.

« Lundi 12 mars [1663)... Payé ù Mons. de La Calprenède pour une pièce qu'il doit faire, la somme de 800" que M. de Molière avait avancée. »

Avance perdue, par parenthèse; mais il ne faudrait pas le reprocher au pauvre poëte gascon. Cinq mois plus tard, il était mort. Son cheval l'avait tué d'un coup de tète, comme il revenait des .\ndelys, peut-être pour s'acquitter à échéance, et sans en être autrement requis.

Il y a donc peu de certitude à tirer, pour ou contre, du rapprochement des deux textes ; mais si ce n'est pas le Livre de La Grange qui a fourni ces renseignements certains sur les années 1660, 1662-63, i66j, où pouvait-on les trouver ailleurs? Faudra-t-il supposer une suite de registres — registres au pluriel, dit la brochure — inconnue à Lckain en 1759, au chevalier de Mouliy en 1780, consultée tout d'un coup en 1790, tout d'un coup aussi disparuer Mieux vaut en rester au Livre de La Grajige, dont nous tenons certainement la trace, et regarder encore le terme employé par la brochure comme une interprétation peu précise, si ce n'est une locution d'habitude.

ET SON REGISTRE

six jours. En tallait-il donc beaucoup plus pour couvrir la fosse d'une pierre plate? cette même pierre sur laquelle la veuve de Molière lit brûler cent voies de bois, pendant rhi\cr de 1675 ou de 1676, pour que les pauvres vinssent s'y chauffer?

« On refuse la sépulture, avait-elle dit, à celui qui, dans la Grcce, eût mérité des autels! » Sans y penser, elle faisait un autel de sa tombe.

Quant à ce qui regarde la demande d'une seconde part de bénéfice, et à la conclusion par post-scriptum : « M. de Molière épousa Armande-Clairc-Elisabeth-Grésinde Béjard, le mardi gras de 1662', » le post-scriptum n'est, visiblement, ni de la même plume, ni de la même encre que les premières lignes. On ne peut pas s'y tromper, il a été ajouté plus tard. Et le jour où La Grange l'ajouta," le mariage ayant eu lieu, comme il revenait à sa note, il la trouva ainsi conçue : « A^ant que de recommencer après Pâques, au Palais-Royal, Monsieur de Molière demanda deux parts, au lieu d'une qu'il avait. La Troupe lui accorda. Ainsi la Troupe, ayant continué sur le pied de douze parts depuis 1660, 9" avril, fut augmentée d'une part en 1661. »

La note était incomplète. Sur le moment, La Grange avait oublié d'écrire une parenthèse qui ne lui avait paru qu'une boutade de Molière, mais l'événement la lui remettait en mémoire, et au-dessus des mots « la Troupe lui accorda «, rétablissant le texte, il ajouta dans 1 interligne : « Pour lui ou pour sa femme, s'il se mariait. » La correction est précieuse. Un an avant son mariage, Molière l'aurait ainsi annoncé à ses camarades, qui ne s'en seraient pas aperçus.

Ces additions, ces intercalations de La Grange, — elles n'ont pas toutes le même intérêt, — couraient risque de disparaître a l'impression. M. Claye, que nous remercions encore de tout ce qu'il a fait pour cette publication, leur a épargné d'être confondues dans un texte uniforme. Aussi souvent qu'elles se sont laissé reconnaître sur le manuscrit, il a \oulu qu'elles fussent distinguées par un caractère spécial, dont la troisième page de ce volume, la première en réalité, donne un double spécimen, dans deux curieuses apostilles, l'une constatant, sans autre réflexion, que la pension accordée d'origine par Monsieur, frère du Roi, à ses comédiens, ne leur a\ait jamais été payée; l'autre indiquant que La Grange avait d'abord laissé en blanc le programme du 24 octobre 1658, et qu'il a suppléé les titres plus tard, sur meilleur inlbrmé : Nicomède et le Docteur amoureux .

C'est avec le même goût, le même soin de tout ce qui touche à Molière, le même souci de conserver à notre Registre autant qu'il pouvait retenir de sa physionomie originale, que l'éminent imprimeur de tant de belles publications classiques, se faisant par occasion typographe réaliste, a reproduit les signes liguratiis et coloriés dont La Grange s'est composé un dictionnaire hiéroglyphique.

Ces signes, nous en avons déjà parlé; ils sont au nombre de douze : le losange, le

I. Ailleurs, à la date du 14 février 1662, La Grange dit : <c Mardi 14, les Visionnaires et l'Ecole des Maris. Visite chez M. Dequevilly [l'Ecole des Maris encore). — Mariage de M. de Molière (en marge) au sortir de la visite. » Le mariage de Molière avait eu lieu le 22 janvier, à Saint-Germain-l'Auxerrois. M. Jal propose d'entendre que Molière en fit la fête le 14 février avec ses camarades. A la bonne heure; mais il y a toujours là un peu de confusion. Le Mardi gras de 1662 tomba le 21 février et non pas le 14. Remarquons que les deux pass.iges sur le mariage de Molière so:it des gloses additionnelles. D'où l'erreur de mémoire.

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

losange avec un support, la croix, l'anneau écartelé, l'anneau mi-parti, l'anneau avec une croix au centre, les deux anneaux concentriques, les perles (ou les zéros) traversées de quatre points rayonnants, le carré long et les zéros barrés d'un trait horizontal.

Généralement le losange marque le deuil ou les événements malheureux : ainsi la mort de Joseph Béjard, le Petit-Bourbon jeté bas par M. de Ratabon. La Grange malade (en 1661) et le reste. La croix semble bénir les naissances mises sous sa protection, ainsi la naissance d'une tille de M"^ de Brie (1659) et les autres. L'anneau, teinté de bleu surtout, veut dire joie. Jodelet meurt et Du Parc rentre à sa place avec M"' Du Parc; losange pour le pauvre Jodelet, anneau pour Gros-René et pour sa femme ; anneau pour le début de la Troupe sur le théâtre du Palais-Royal; anneau — mais qui peut tout prévoirr — pour le mariage de Molière.

Mi-parti noir et bleu, comme à la date du 5 août 1667. la date de la première représentation de l'Imposteur, l'anneau est l'image d'une \'ictoire incertaine, lutte obstinée de l'applaudissement et des fureurs de la cabale, du génie lumineux et de la tempête d'où partira la foudre de l'interdiction.

Quant aux trois perles radiées qui s'alignent ici sous lanneau bleu et noir et qui se retrouvent le 5 février 1669, à la date définitive de Tartuffe, si elles ne représentent pas les chandelles allumées, que représentent-elles.^ Il n'est pas aisé de le dire. Aussi bien, même pour La Grange, ses ligures n'ont pas un sens si nettement déterminé qu'il ne les mêle à la longue. La teinte, qui pourrait encore nous aider à le comprendre, change à son tour; et il tinit par négliger de la mettre. Quand vient le temps des longs procès de la Comédie, quel que soit le succès des luttes judiciaires, La Grange en marque invariablement les phases par un losange. Serait-ce parce que de tout procès la meilleure issue est encore ruineuse.- Et, d'ordinaire, vers la lin, le losange couleur de brique devient le blason des affaires d'argent, soit bonnes, soit mauvaises. L'anneau, tantôt bleu, tantôt noir, tantôt sans nuance, pourrait être l'emblème des bonheurs mêlés. Anneau noir, néant audessous, lorsque La Grange et Dauvilliers demandent au Roi pour la musique et la danse une autorisation qui leur est refusée, — gracieusement, à ce qu'il semble. .Anneau pour les trois décès de de 'Villiers, de M"' de Beauchateau ' et de Brécourt. A cause des pensions éteintes? 11 faut se garder de le croire. Anneau pour la sœur de La Grange, morte en août 1685, religieuse aux Filles Sainte-Marie de la \'isitation. L'âme de Marie- Justine recevait la récompense de son sacritice.

Mais, encore une fois, on n'entreprend pas ici de résoudre ces divers problèmes. Tout nous manquerait pour un pareil dessein, l'espace et plus encore la compétence. Aux érudits ingénieux, à la brillante pléiade du feuilleton, aux élégants et solides conférenciers, aux délicats et aux opiniâtres chercheurs, aux savants bibliographes, aux généreux et passionnés bibliophiles, dont le lecteur suppléera ici les noms, à tous les Moliéristes entin, puisque M. Paul Lacroix a créé le mot, d'en donner la solution, comme ils ont déjà mis la lumière sur tant de points dégagés de l'ombre.

1. De Villiers et M"' de Beautluiteau, cruellement parodiés dans l'Impromptu de Versailles^ de Villiers qui repondit en fureur à l'Impromptu par lu V^cngcMice des AUr^juis. Il est piquant de voir La Grange servant les pensions de l'Hôtel de Bourgogne ù ces deux victimes irritées de .Molière.

2. .Appelée Justine-Françoise sur son acte de baptême, la sœur de La Grange avait échangé au couvent le nom de Françoise contre celui de Marie-

ET SON REGISTRE

Questions posées à chaque ligne, renseignements précieux, inattendus, dates fixées, ouvrages retrouvés, attributions rétablies, tout le personnel, tout le mouvement, toutes les fonctions, tout le fonctionnement de l'ancien théâtre reconstitués, la publication du Journal de La Grange offre à leur curiosité une matière qui ne s'épuisera pas de sitôt. Pour nous, cette publication a un intérêt à part et qui pourrait nous suffire. C'est par le Journal de La Grange que le Théâtre-Français remonte directement à Molière. C'est là que sont ses titres de noblesse, les preuves de sa descendance en ligne non interrompue. Le chitîre de 1680, que la Société porte encore aujourd'hui sur son cachet, n'est qu'une des dates importantes de son histoire et n'est pas celle de son origine. C'est au 3 novembre, c'est surtout au 24 octobre 1658, c'est à l'installation de Molière dans la salle du Petit- Bourbon, et encore mieux à son début devant le Roi, que commence le Théâtre-Français, héritier du plus illustre des ancêtres. On nous pardonnera un orgueil qu'il ne nous serait même pas permis de ne pas avoir. Nous nous excuserions plutôt d'avoir attendu jusqu'ici à produire nos titres de famille. Aujourd'hui qu'ils sont rendus publics, la Comédie, sans en avoir cherché l'occasion, rentre naturellement dans son droit d'aînesse; et, après avoir assuré la victoire définitive du Palais-Royal sur l'Hôtel de Bourgogne, La Grange lui aura encore préparé sa revanche contre l'usurpation de Lulli.

Ceci est le Livre d'or de la Comédie-Française, tenu par son véritable greffier d'honneur, par un des ancêtres de la Compagnie qui ont le plus fait pour la gloire de son nom et pour sa considération, cette belle moitié de sa gloire, — par l'acteur accompli qui a créé la tradition toujours vivante d'Horace et de Clitandre, — personnellement digne d'une telle estime que, dans le grand débat du xvii° et du xviii" siècle pour ou contre les spectacles, les défenseurs du théâtre répondaient à ses austères censeurs : « Si vous condamnez la comédie, condamnerez-vous un homme comme M. de La Grange? » — et les accoutumaient à hésiter.

Page 1