CHARLI'S VARI.KT DE LA GRAXCJE
flattés, avouons-le, et bien plutôt maltraités par un crayon bourru, mais tels que les a \us un spectateur attentif et dont la mémoire a gardé une impression lîdèle : Molière, a\ec la moustache en parenthèse, l'œil attendri et confiant, la fraise au cou, le bonnet plat sur la tète; M"'" de Brie, câline, inquiète, l'œil attaché sur l'Argus qu'elle affine, plus grande qu'on ne s'attendrait à la voir, si Ton songe à Agnès, mais de la taille de la Vénus tragique qu'elle jouait dans Psyché, ou de Plauline dans Bérénice; La Grange, jeune et mignon, perruque blonde, baudrier brodé, plumes et canons de beau volume, ravi, respectueux, incliné avec grâce, le véritable Emoureux du théâtre des honnêtes gens et des amoureux par excellence.
On dit que le comédien meurt tout entier; est-ce une vérité bien ^raie? En se retirant de la scène, le comédien supérieur ne laisse-t-il rien de lui dans les beaux rôles qu'il a joués d'original, qui ont été faits pour sa personne et son talent, a\ec son talent et sa personne }
Est-ce qu'il n'y a pas entre l'acteur et l'auteur une collaboration permanente et naturelle, si naturelle qu'elle n'est même pas remarquée? Est-ce que l'acteur n'apporte pas à cette collaboration toutes ses qualités que l'auteur met en œu\re, tous les effets éprouAés ou nouveaux de son jeu, toute s;\ part de leurs succès communs dont l'auteur s'apprête à tirer d'autres succès?
Du Valère de f École des Maris, que La Grange, après Molière, a fait si élégant et si tendre, Molière a refait aussitôt le plus adolescent, le plus épris, le plus brillant de ses amoureux, Horace de l'École des Femmes. Éraste, des Fâcheux, est un Horace qui sait mieux le monde, Parisien acclimaté, mais impatient, agacé contre tous les sots qui tra- ^•cr5ent son rendez-^ous, plus persécuté par le guignon que par le tuteur d'Orphise, toujours Horace en somme, et toujours La Grange.
Pour le Marquis de la Critique, La Grange n'en a pas fourni le modèle. Cette fois, le rôle ne s'est pas façonné sur lui; l'habile comédien s'est façonné sur son rôle. Dans l' Impromptu de Versailles comme dans les Précieuses, son rôle et lui ne font qu'un, il s'y appelle de son propre nom. C'est dans l' Impromptu que Molière lui donne de\ant les siècles littéraires ce brevet de maître en comédie ; « Pour vous, je n'ai rien à aous dire. »
Il n'a rien à lui dire, parce qu'il lui a tout dit, de son art et du reste. Il n'a rien à lui dire, parce qu'il lui a toiit confié, pen^sant dc\ant lui, s'ouvrant avec lui de tout ce qui regarde la direction de sa Troupe. C'est La Grange désormais qui parlera pour
Marquis de Ij^ Devineresse, le Va'èrc de VHolc des Mdris. C'est le mène comédien, avec la difl'érence des auiiccs et des mode; qui changent; tenue élégante, taille un peu au-dessus do l'ordin.iirc, tcte petite et jeunesse de physionomie qui doit survivre ;\ l'âge.
Mais le portrait le plus gracieux et le plus digne de La Graiigc cr.t cehii-ci. de la main de La Fontaine. Isabelle parle de l'acteur Le Deitiii qu'elle feint de ne pas connaître :
Je ne sais. Je l'ai pris pour ce comL'dien, Si jeune, si bien fait, qui déclame si bien, Qu'on aime tant, et qui, quand la pièce est lînic, Vient toujours saluer toute la compagnie Et faire un ctunplirncnt.
{li,7f.'olin, acte I, scjne m, irtii^.)
A supposer que La Fontaine ii'.iit pas cherché l'allusion, il l'aurait rcdcDntrée par un heureux hasard. La ressemblance est singulière.
ET SON REGISTRE
Molière. C'est par La Grange que Molière fera faire Ya'lnnonce et le Compliment; c'est sur lui qu'il se démettra de ses fonctions d'orateur, quand il prendra le parti de se taire, pour rester sage vis-à-vis de tout le monde, de ses ennemis de l'Hôtel qu'il laissera en paix après l'Impromptu, de la cabale qui le guette à la veille et au lendemain de Tartuffe.
Deux fois dans le cours de sa comédie, à l'aide de la fiction théâtrale, Molière a écrit le portrait de M"^ Molière, et deux fois sous le charme, charme du premier bonheur, charme d'un dernier raccommodement. Deux fois, La Grange a récité sur la scène cette louange passionnée, afin que l'applaudissement public la portât, mieux accueillie, à l'oreille qui devait l'entendre.
En 1664, c'était dans la Princesse d'Élide, où M"'= Molière était la Princesse et La Grange Euryale; en 1670, dans le Bourgeois gentilhomme, oh il était Cléonte, où elle était Lucile. Euryale et Cléonte, un même coeur en des actions diverses, une même tendresse en des conditions diilérenles; plus libre, plus naturelle chez l'honnête homme sans titre, autorisée par un mutuel accord; contrainte chez le prince d'Ithaque^ et réduite à combattre de tières rigueurs par une feinte indifîérence; chez l'un et l'autre, touchante en son langage, persuasive par cette douceur et cette sincérité d'accent qui étaient de don naturel cliez La Grange.
On se demande comment, avec cette douceur modeste, La Grange se trouva le Don Juan du Festin de Pierre. Comme un véritable comédien d'abord, qui se compose, suivant l'expression de Molière, pour « bien représenter un personnage contraire à son humeur », et comme un comédien gracieux, chargé de tempérer par ses qualités aimables l'odieux du personnage.
Il y a deux hommes dans don Juan, celui qui commence la pièce et celui qui la termine : l'un, jeune et ardent au plaisir, amant toujours nouveau de la beauté toujours nouvelle, si plein d'éloquence et de séduction qu'il éblouit Sganarelle lui-même; l'autre, profuiate'ur du cloître et du tombeau, qui n'a foi qu'au néant, et ne semble un moment se retourner vers Dieu que pour le braver de plus près, en s'assurant, par la grimace de la dévotion, l'impunité sur la terre. Chacune des deux parties du rôle demandait son comédien, La Grange et Molière, par exemple. Molière aurait été admirable dans la seconde, mais il aurait fait peur. La Grange rassura presque. A défaut de Molière, quel autre de ses comédiens eût été plus pénétré de son esprit.^ quel autre aurait accentué avec une finesse plus incisive le grand couplet sur l'hypocrisie, cette terrible revanche de Tartuffe supprimé?
Entre Molière et La Grange, on ne saurait trop le répéter : d'un côté, confidence complète; de l'autre, concours sans réserve. Du jour où Molière lui céda la parole de la Compagnie', La Grange en usa pour faire le calme dans le parterre, pour apaiser une à une toutes ces inimitiés avec lesquelles le génie, qui s'en joue d'abord, se lasse bientôt d'être en guerre, pour communiquer à la Troupe de Monsieur, devenue troupe du Roi%
1. Ce fut e:i novembre 1668. j Vendredi t4""', écrit La Grange, j'ai commencé à annoncer pour Mons'' de Molière. »
Ce jour-là, le Palais-Royal donnait la 3" représentation de la. Princesse d'Élide. Molière, qui jouait Lyciscas et Moron, qui était de trois intermèdes et peut-être du ballet final, eut au besoin la raison de la fatigue pour mettre La Grange à sa place.
2. Ce fut encore un vendredi 14 que l.i Troupe de Monsieur fut promue ;\ cette dignité : '.■ Vendredi
CHARLES VARLET DE LA GRANGE
son dévouement à l'intérêt de tous et le zèle du devoir dont il donnait l'exemple. Si peu de place qu'il eût à tenir dans une représentation, La Grange ne mesurait pas, il acceptait; et c'est ainsi qu'il joua tous ses rôles, les moindres comme les plus Considérables : Acaste du Misanthrope (par ordre de dates), Lycaste du Mariage forcé, Acanthe de Mélicerte. Corydon dans la Pastorale comique, Adraste dans le Sicilien, 'Valère dans Tartuffe^, Amphitryon, Clitandre de Georges Dandin, Érasle àe. Pourceaugnac. Iphicrate des cAmants magnifiques, Léandre des Fourberies de Scapin. et le 'Vicomte de la Comtesse d'Escarbagnas.
La Grange dut a\oir un chagrin toutefois, ce fut lorsque Molière distribua sa tragédie de Psyché. Il y avait là un rôle d'amoureux, s'il en fut jamais, celui de l'Amour même. Rôle admirable! Molière l'avait esquissé, le grand Corneille l'avait écrit en pleine flamme, et pour qui.^ pour un autre! pour le Myrtil de Mélicerte, Baron adolescent et de retour. Il est vrai que Molière et La Grange s'étaient déjà mis d'accord, que La Grange avait fait son sacrifice et qu'il le compléta héroïquement, — ce qui rend un sacrifice plus aisé, — en se chargeant du triste rôle d'Agénor. Il est vrai aussi que Molière gardait un juste dédommagement à son ami, — Clitandre des Femmes savantes.
Clitandre et l'Amour, Molière ne s'y était pas trompé : à chacun son rôle. L'Amour
I4"'« août (i66j) la Troupe alla à Saint-Germain-en-Laye. Le Roi dit au S" de Molière qu'il voulait que sa Troupe dorénavant lui appartint, et la demanda à Monsieur. Sa Majesté donna en même temps six mille livres de pension à la Troupe, qui prit congé de Monsieur, lui demanda la continuation de sa protection et prit ce titre : Troupe du Roi au Palais-Royal. »
I. .-Vprès la tumultueuse représentation de Tartuffe, qui eut lieu le y août 1667, et qui détermina la seconde défense de la Comédie, La Grange partit en poste avec La Thorillière (Cléante) pour porter au Roi le Second pUcet de Molière. Louis XIV était alors au camp devant Lille. Le débat entre le poëte et la Cour du Parlement ne pouvait être jugé qu'à Paris. Sa Majesté évita de recevoir les deux comédiens , que Monsieur traita d'ailleurs comme s'ils n'eussent pas cessé d'être à lui. La Grange et La Thorillière revinrent avec cette réponse, que le Roi examinerait l'affaire à son retour, et que la pièce serait jouée.
C'était là ce que Molière demandait toujours et qui était toujours remisa d'autres temps. Sa plainte contre le livre du curé de Saint-Barthélémy (dans le Premier placée) n'avait pas d'autre but. Il ne demandait pas la suppression d'un ouvrage entièrement consacré à la gloire du Roi. Il sollicitait, par insinuation respectueuse, l'autorisation de se justifier devant le public, en mettant ses cinq actes à côté de la calomnie. Si le Roi glorieux au monde fut supprimé, c'est que l'auteur y traitait sans prudence toutes les questions politiques du jour et compromettait graveme it le Roi, vis-à-vis de ses alliés comme de ses ennemis, par un maladroit enthousiasme.
Oii sait tout cela ; peut-être sait-on moins que l'auteur, Pierre Roullé, s'excusant auprès du Roi, dans le Dauphin, complément du Roi glorieux, y fit, très-furtivement, amende honorable envers Molière. C'est à la fin de VAvis au lecteur. Sous couleur de demander l'indulgence du public pour son nouvel ouvrage, le curé de Saint-Barthélemy la demande pour les autres et mêle ingénieusement le tout : « Je puis sans doute, par ignorance, confesse-t-il, avoir fait bien des fautes, mais vénielles, parce que non volontaires. Quand même elles seraient grandes et sans excuse, sensibles et évidentes, on me doit faire la grâce entière de les attribuer à mon afiection plutôt qu'à quelque autre défaut dont on me fasse criminel, car je ne le suis véritab.ement pas; n'ayant rien fait en ce petit ouvrage, non plus qu'en tous les autres précédents, que par un pur amour et passion d'homniagc et de respect envers Leurs Majestés, sans aucune vue d'intérêt et, en vérité même, sans volonté .juelconque de nuire à personne. » Molière dut avoir peine à le croire.
En écrivant son Malade imaginaire, peut-être .songeait-il au Vauphui qui commence par quatre Avantpropos (sans compter VAvis au lecteur et l'Epîire à M"'" la maréchale de l.amotte) : Avant-propos au Roi, à la Reine mère, à la Reine, au Dauphin. Comme l'auteur de ces prétencieuses sottises, le fils Diafoirus a des compliments pour tout !c iiDjidc, et sa g.ilantc cuistrerie n'est pas sans avoir lu le ridicule pliébus de P. Roullé.
ET SON REGISTRE
au tragédien de dix-sept ans, bercé sur les genoux des Muses et nourri du lait de la chèvre divine; Clitandre au comédien né sur la terre et de bon lieu, formé dans la compagnie des gens de bien et digne de les représenter à leurs yeux comme leur parfaite image.
On ne connaîtrait pas autrement La Grange, qu'on le reconnaîtrait dans Clitandre, comme dans un portrait de maître, dont, au premier coup d'oeil, on affirme la ressemblance. Clitandre est si bien un portrait, quïl n'est presque pas autre chose, mais c'est assez. Comme personnage de théâtre, cherchez sa part d'action dans les Femmes savantes; vous y trouvez surtout sa place, qui est la première, et il y fait une grande ligure. Clitandre a eu son roman, trois ans de martyre sous le joug d'Armande; mais le roman est fini. Étonné qu'il en est encore, il se laisse faire, il se laisse consoler, il se laisse aimer, oui, aimer par Henriette, d'une amitié compatissante à laquelle il répond d'une reconnaissante amitié, et les deux amitiés vont au mariage; mais c'est encore Henriette qui prend les devants et qui encourage Clitandre à demander sa main. Point d'agitation ni d'orages là-dedans; une \\\e. et affectueuse estime, un attrait mutuel entre deux personnes raisonnables et réciproquement touchées de leur mérite; mais le mérite et le charme réunis, c'était La Grange. La Grange, l'acteur le mieux fait pour inspirer sur la scène, pour y ressentir cet amour profond, calme et complet auquel le mariage n'ôtera rien, qui s'accroît d'a\ ance de la famille future, le seul que Molière n'eût pas encore mis dans son œuvre, qui devait en être l'achèvement et la moralité dernière, l'amour de raison, supérieur à l'amour de passion.
Tout vient à point avec les belles époques de l'art : l'auteur pour le comédien, le comédien pour l'auteur. Molière et La Grange se sont rencontrés, ayant besoin l'un de l'autre, et, par l'effet de cette rencontre, rien n'a manqué au plus élégant des acteurs de l'amour, rien n'a manqué non plus au poëte de la femme', au théâtre de toutes les tendresses.
Un rôle de plus, cette heureuse collaboration du talent qui interprète et du génie qui crée sera cruellement rompue. L'heure de Molière est déjà marquée. Triste signe : les 9 et 12 août 1672, vers la tin des représentations de la Comtesse d'Escarbagnas. La Grange écrivait sur son li\re : « Mardi, néant, et vendredi : M. de Molière étant indisposé. » Les malheurs se rapprochent ; « Mardi 12 (novembre),- néant, à cause de la mort du petit Molière. » Décidément la mort est sur le Théâtre. Le 12 et le 13 décembre, La Grange, marié depuis le 25 avril-, perd deux chères petites créatures, venues avant
1. Sans rechercher inutilement pourquoi !e jeuive.JPoquelin a voulu s'appeler Molière, on peut remarquer, comme simple rapprochement, que le nom choisi par le poëte de la femme est le nom de la femme elle-même : JUidUr. — Millier ^ Mollis aer , a dit un autre grand poëte de la femme (Shakespeare, Cymheline^ se. xxv). Nous sommes encore plus près de Molière.
2. Le mariage avait eu lieu pendant la fermeture de Pâques, La Grange ne voulant pas prendre deux jours de son service. « Le dimanche de Quasimodo, 24"'" avril 1672, écrit-il sur son livre, je fus fiancé, et, le lendemain lundi 25", je fus marié à Saint-Germain de l'Auxerrois avec M"" Marie Ragucneau de l'Estang. » Plus tard, il ajouta : « qui est entrée actrice dans la Troupe. »
Le même jour et à la même église avait lieu le mariage de J. Baraillon, costumier de la troupe du Palais-Royal, avec M"' Brouart, sœur de M"° de Brie.
On a dit (c'est Grimarest) que M"= Marie Ragueneau, Marotte, d'un nom plus familier, avait été fille de chambre de .M"" de Brie. Pourquoi non? Le Destin, l'Olive et la Rancune, du Roman comique, ont chacun un valet « prétendant à devenir un jour comédien en chef »; et te! d'entre eux récite « déjà sans rougir et sans se défaire n. Ces sortes de valets étaient des élèves. On ne voit guère alors d'autre école pour
CHARLES VARLET DE LA GRANGE
terme, que Molière avec M"' de Brie, \'erneuil avec M'" Molière, ont tenues, sans illusion, sur les fonts de baptême. Et cependant Molière souffre. Ce n'est pas de jouer Zéphyre dans Psyché qui le fatigue. Une seule scène, ce qu'il fallait pour présenter au public l'Amour sous les traits de Baron, \oilà le rôle; mais entre les représentations de Psyché, il y a une grande comédie-ballet à écrire, à faire apprendre, à faire répéter, danse et musique en toute hâte. Le carnaval de 1673 est là. Le carnaval n'attend pas plus que Louis XIV. Il s'agit de le servir comme les royautés veulent ètie servies. Il s'agit encore, qui le croirait.^ de sauver le Théâtre.
Ainsi vont les choses. Pendant onze ans, Molière a eu un autre collaborateur, un collaborateur en nom, celui-là, un autre élève que La Grange. C'était Baptiste, Baptiste LuUi, ancien aide aux cuisines et violon-laquais de Mademoiselle; garçon d'esprit, ce Baptiste, effronté coquin, mais musicien d'heureuse veine et d'imagination théâtrale.
Molière, qu'il amusait, la produit chez le Surintendant. C'est a\cc lui, presque pour lui, qu'il a e.vécuté son dessein de fondre le ballet dans la comédie, et inventé la comédie mêlée de musique. Toujours généreux, toujours prompt à le prôner*, à lui faire les honneurs du succès, il la conduit par la main, des Fâcheux aux Fêtes de Versailles, aux damants magnifiques, au Bourgeois gentilhomme, et enfin à Psyché.
Après tous ces chefs-d'œuvre du genre, l'opéra français était plus réellement créé qu'après la Pastorale d'Issy, Pomone et oAriane non jouée. La vogue était à la musique de théâtre; la comédie-ballet l'y a\ait mise, aux dépens de la comédie peut-être. Qui sait si Molière, s'assurant toujours sur Lulli, ne caressait pas comme un projet de faire concurrence à l'abbé Perrin et d'établir un second Théâtre d'opéra au Palais-Royal, dans l'idée de prendre entin quelque repos, de renoncer à sa profession de comédien qui le tuait, et de seconder les efforts de ses amis qui voulaient le porter à l'Académie française? Les choses en étaient là certainement, quand tout à coup Lulli qui a creusé sa mine et qui s'est avancé par les dessous, dans le temps même où le Roi l'avait encore associé à Molière pour le Ballet des Ballets-, se trou\e a\<)ir acheté en secret le privilège de
la comédie, et, du re.ite, à Paris aussi bien que dans les Troupes de camp.ign.', tjut le monde taisait à peu prés tout. Il se peut donc que iM.irotte eût servi de fille de chambre à M"" de Brie; qu'elle eût représenté, en 1658, une Femme affligée dans la Psyché de Rouen; qu'elle eût été, plus tard, sous ses deux noms, Marotte dans les Précieuses riJicalcs, M"' Lestang à la recette, gagiste çù et là, suivant le besjin, en attendant Psyché, où elle fit .Agiaure, et la Comtesse d'Escurbugnus, où elle joua la Comtesse. Singulier rc31e pour être suivi d'un mariage! Mais que dire i cela.' Peu de talent, a-isez peu d'agrément personnel et de jeunesse. C'était pourtant toute sa dot. La Grange, jeune, bien fiit, brillant cornélien, l'épousa sans lui demander davantage, sans se croire généreux ou seulement se trouver modeste.
1. Adieu, Baptiste le trùs-cher N'a point vu ma courante, et je le vais cliercher; Nous avons pour les aire de grandes sympathies Et je veux le prier d'y faire des parties.
{Les I\iclieux, scùne v, celle de Lysandre.)
« Ce que je vous dirai, c'est qu'il .serait à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer à vous avec les onie.nents qui les accompagnent chez le Roi. Vous les verriez dans un état beaucoup plus s.ippjrtable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M. Lulli, mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseuses, leur donnent .sans doute des grdccs dont ils ont toutes les peines du mojide à se passer. » — L'Amour médecin. Avis au lecteur. — Et partout!
2. 2 décembre 1671. Le B.:llet des Bulleis fut commandé pour l'arrivée d'F.lisabeth-Charlottc de Bavière, duchesse d'Orléajis, à Saiiit-Germain-en-Laye. Le Koi avait choisi lui-même tous les plus be.iux endroits des
ET SON REGISTRE
Perrin', et, se levant armé d'un droit exclusif sur^ toute la musique du royaume prétend, par reconnaissance, interdire à la troupe du Palais-Royal le chant, la danse et la symphonie.
Molière, indigné, a réclamé auprès du Roi; l'arbitraire a corrigé l'arbitraire et en dépit du monopole octroyé, Louis XIV a maintenu ses comédiens dans le droit de faire servir à ses divertissements les instruments et les voix, ou plutôt il s'est maintenu à luimême le droit de faire servir Molière à ses divertissements avec le chant et la musique. Sans perdre de temps, Molière a cherché un musicien qu'il pût opposer à Liilli. Il l'a trouvé dans un compositeur français formé en Italie, Marc-Antoine Charpentier, maître de la musique de la Sainte-Chapelle et intendant de la musique du duc d'Orléans. C'est Charpentier que Molière fera efttrer en lutte avec le Florentin et son nouveau théâtre de la rue de Vaugirard'. Charpentier contre LuUi ! à qui la chance? La grande journée aura lieu le lo février 1673 i ^^^^ s'appellera le Malade imaginaire.
La grande journée fut une victoire pour le musicien, pour les acteurs et pour Molière.
Quel dut être le succès de la Leçon de chant, au second acte, lorsque, huit ans plus tard, l'auteur anonyme des Entretiens galants en parle avec une émotion encore toute neuve :
« Cette belle scène du Malade imaginaire que Célinde vient de nous citer, poursuivit Bérélie, n'a-t-elle pas toujours eu sur le théâtre de Guénégaud un agrément qu'elle n'aurait jamais sur celui de l'Opéra? La Molière et La Grange, qui la chantent, n'ont pas cependant la voix du monde la plus belle. Je doute même qu'ils entendent finement la musique, et, quoiqu'ils cliantent par les règles, ce n'est point par leur chant qu'ils s'attiren^ une si générale approbation. Mais ils savent toucher le cœur, ils peignent les passions. La peinture qu'ils en font est si vraisemblable, et leur jeu se cache si bien dans la nature que l'on ne pense pas à distinguer la vérité de la seule apparence*. »
Le premier intermède musical (Polichinelle avec les archers) est d'un comique spirituel et franc qui dialogue au naturel. On admira la Marche des Maures. C'était un véritable
divertissements représentés devant lui depuis plusieurs années, et commandé à Molière une comédie qui leur servît de lien. Molière fit la Comtesse d'Esciirbagmis et la troisième Pastorale.
Par un choix singulier, « le premier acte de la comédie » fut la Plainte italienne de Psyc/ic', la douloureuse lamentation d'un peuple sur la plus charmante des princesses que la cruauté des dieux condamne trop tôt à mourir. On aurait dit Henriette d'Angleterre, la première et la véritable Madame, pleurée devant la seconde.
1. L'abbé Perrin eut l'air d'être 4épossédé; mais il était d'intelligence avec LuUi, en haine de ses associés Sourdéac et Champeron, qui travaillaient à le dépouiller plus réellement.
2. Le privilège accordé à LuUi est du mois de mars 1672 ; il fut enregistré en Parlement le 27 juin de la même année.
3. Ouvert en 1672 par les Fâes de l'Amour et de Bacchus, divertissement dans le genre du Ballet des Ballets, également formé des plus beaux morceaux de danse et de chant composés par LuUi ; mais ces morceaux étaient tirés, pour la plus grande partie, des pièces de Molière, avec les paroles de Molière, devenues la proie et le butin du monopole.
4. Quelque étendu que Soit le passage et quoiqu'il ait été cité plus d'une fois, nous ne croyons pas devoir omettre ici un des plus beaux titres d'honneur de La Grange. Il n'y a rien à retrancher non plus dans cette curieuse étude sur les deux éminents comédiens qui ont touché de si près à Molière. Ce n'est pas seulement un portrait à deux personnages, c'est un tableau. Le théâtre de la fin duxvir siècle y est tout entier ; les deux personnages d'abord, dans l'attitude qu'ils ont toujours gardée vis-à-vis l'un de l'autre tonnant le couple aimable de la comédie; le public e:isuite et l'art même dont ce dilettantisiue enthousiaste donne si
CHARLES VARLET DE LA GRANGE
compositeur français que Charpentier, peut-être eùt-il été le chef dune école française ! Habeiit suafata ... Il y eut une iatalité sur le musicien dont le début \enait d"être accueilli aAec tant de faveur, la même qui tomba tout d'un coup sur le Théâtre du Palais-Royal et qui lui fit un deuil de la bataille gagnée.
La première représentation du Malade imaginaire ^\a.h donc eu lieu le lo, un vendredi, le jour des premières. La seconde et la troisième se donnèrent le dimanche et le mardi gras, avec les magnifiques recettes que produit un grand spectacle uni aux fêtes du carnaval. Le 17, la quatrième était sur l'affiche. Ce jour-là, malheureusement, Molière était plus incommodé qu'à l'ordinaire. Ses amis le dissuadaient de jouer. Ses camarades euxmêmes étaient d'avis de remettre le spectacle au dimanche ; mais remettre le spectacle, c était lâcher prise, la main sur un succès, et laisser peut-être Je succès échapper. Quelle joie pour THôtel de Bourgogne avec le Mithridate de Racine et ïcAmbigu comique de Montfleury ! pour Lulli avec son Cadmus et dans son jeu de paume déjà lézardé du BelcAir! Il y avait aussi les danseurs, les musiciens, les assistants de surcroît, tous les gagistes en supplément qui comptaient sur le salaire de la journée; n'oublions pas l'entrée du carême à franchir, passe dangereuse qu'il faut forcer, quand on a le vent. Molière persista donc à faire allumer les chandelles ; seulement, le malade mesurait ses forces ; il demanda que le rideau fût levé, quatre heures" sonnant.
En ce temps-là, le le\er du rideau ne se piquait pas d'exactitude. Plus anciennement, les spectacles avaient dû commencer à deux heures de l'après-dinée. L'affiche de l'Hôtel de Bourgogne gardait même encore les deux heures, et soment les pro\inciaux s'y laissaient prendre' ; les Parisiens mieux informés n'arrivaient qu'entre quatre et cinq heures, a leur loisir. Les choses devaient se passer de même au Palais-Royal. La Grange donna des ordres pour que l'on fût en scène à quatre heures précises ; à quatre heures précises,
bien la mesure. Comment douter en effet que l'art théâtral ne fût arrivé à sa perfection, lorsqu'on trouve l'éducation des connaisseurs ainsi achevée.^
Voici la suite : » ... En un mot, ils entendent admirablement bien le théâtre, et leurs rôles ne réussissent jamais bien, lorsqu'ils ne les jouent pas eux-mêmes.
i< Tous ceux qui ont quelque goût pour le théâtre, repartit Philémon , seront bien persuadés de ce que vous en dites. Mais l'actrice et l'acteur dont vous parlez ne doivent pas leurs plus grands succès à la manière .délicate dont ils récitent. Leur extérieur a déjà quelque chose qui impose. Leur maintien a quelque chose de touchant. Leur jeu, comme vous l'avez remarqué vous-même, imite si bien la nature qu'ils font quelquefois des scènes muettes qui sont d'un grand goût pour tout le monde.
« J'ai porté cent fois cette réflexion plus loin que vous, reprit Bérélie. J'ai remar-^ué souvent que La Molière et La Grange font voir beaucoup de jugement dans leur récit, et que leur jeu continue encore lors même que leur rôle a fini. Ils ne sont jamais inutiles sur le théâtre. Ils jouent presque aussi bien quand ils écoutent que lorsqu'ils parlent. Leurs regards ne sont point dissipés. Leur., yeux ne parcourent p.ns les loges. Ils .savent que leur salle est remplie ; mais ils parlent et ils agissent comme s'ils ne voyaient que ceux qui ont part a leur rôle et à leur action. Ils sont propres et magnifiques, sans rien faire paraître d'affecté. Ils se mettent parfaitement bien. Ils ont soin de leur parure avant que de .se faire voir; ils n'y pensent plus quand ils sont sur la scène, et, si la Molière retouche quelquefois à ses cheveux, si elle raccommode ses nœuds ou ses pierreries, ses petites façons cachent une satire judicieuse et naturelle. Elle entre par là dans le ridicule des femmes qu'elle veut jouer. Mais enfin, avec tous ces avantages, elle ne plairait pas- tant si sa voix était moins touchante. Elle en est si bien persuadée elle-même, que l'on voit bien qu'elle prend autant de divers tons qu'elle a de rôles différents; et, quoique la comédie soit un spectacle, j'ai toujours cru qu'au théâtre, comme ailleurs, les gens délicats préfèrent souvent le plaisir d'entendre à celui do voir. »
.Au théâtre du moins, le parti était bon à prendre, avec des salles où l'on ne voyait guère, construites comme des jeux de paume qu'elles avaient été, et médiocrement éclairées aux chandelles.
I . Voir la seconde scène du foetc l}js./iie^ de Raymond Poisson. La pièce se passe à l'Hôtel de Bourgogne,
ET SON REGISTRE
en effet, l'archet tomba sur les \ iolons. La grande Églogue en musique et en danse suivit la symphonie; après quoi parut Molière assis sur le fauteuil d'Argan. Le vrai malade allait jouer le malade imaginaire, le mort supposé, le mort déjà pleuré par des larmes tîliales.
Pau^Te Molière ! s N'y a-t-il pas quelque danger à contrefaire le mort ? » C'est avec cette question ingénue qu'il préparait la situation hardie de son troisième acte, au moment où Argan se couche dans sa chaise, ferme les yeux et se tient immobile pour éprouver la tendresse de sa femme.
Et le public riait. Il rit encore aujourd'hui, quand il ne voit que le bonhomme Argan ; mais, comme la faiblesse du bonhomme prend tout de suite un autre aspect, quand on n'oublie pas de confondre Argan et Molière! La comique pusillanimité du mari de Béline de\ient un pressentiment qui saisit. Dès que l'on songe au 17 février 1673, on s'aperçoit que cette audacieuse folie du Malade imaginaire est toute pleine de la mort. Où Molière croit braver son ennemie, c'est elle qui le fascine et qui l'attire. Il la parodie; mais il a peur de\ant elle, et, superstitieux en secret, il se hâte de détourner le mauvais présage. Faites-y bien attention : il a pris ses mesures de plus haut, de la tin du second acte, où la petite Louison feint déjà, par malice, d'avoir été tuée. Ce n'est pas le valétudinaire, c'est une enfant qui a commencé à jouer avec la mort, pour rendre le jeu innocent. Vaines précau-
Hauteroche et M"' Poisson s'entretiennent sur le théâtre, en attendant une assemblée de lecture ; entre M. de Calazious, baron gascon et spectateur fourvoyé :
LE BARON
Comment! on. ne voit pas encore une âme ici ! .M. Dr. HAUTEROCHE , à par/, à Mademoiselle Poisson. U a peur d'y manquer. Quel est donc celui-ci?
-MADEMOISELLE POISSON
C'est un provincial qui vient garder sa place.
LE BARON
Hti! que veut dire donc? tout est froid comme glace, A deux heures et plus ! D'où vient ce peu d'ardeur?