‹ Registre de La GrangeChapitre 6 sur 69 · M. DE HAUTEROCHE · texte numérisé non relu

M. DE HAUTEROCHE

Nous commencerions dès deux heures, pour nous, Si le monde venait.

Cela se disait en juin 1668. En janvier i68y, un règleinent des Comédiens-réunis condamne à 30 sous d'amende « les acteurs qui manqueront à se trouver prêts pour commencer à cinq heures et un quart à la pendule du Théâtre ». En 1673, ou ne commençait plus à quatre heures, on ne commençait pas encore à cinq heures un quart; on commençait ù volonté datis l'intervalle.

XVI CHARLES VARLET DF, LA GRANGE

lions du grand comédien. Une seule ne l'aura pas trompé, celle de commencer la représentation à quatre heures. Une heure plus tard, il n'aurait peut-être pas été jusqu'au bout.

La Cérémonie burlesque dut finir a\ant huit heures. Molière resta encore un peu au théâtre pour essayer de se remettre, frissonnant, se plaignant d'aAoir les mains glacées. Baron lui donna son manchon et le ramena chez lui dans sa chaise. 'Vers dix heures, un flot de sanç lui échappa de la bouche ; il désira sa femme auprès de lui ; et comme le jeune comédien était allé chercher M"" Molière, laissant le malade aux soins de deux bonnes religieuses, — avant qu'il fût de retour, Molière rendit à Dieu son âme chrétienne, assisté des deux saintes femmes en prière.

Que faisait cependant La Grange)^ On ne l'entrevoit ni dans le récit de Grimarest que nous suivons, ni dans la note qu'il a mise lui-même sur son Registre. Du reste, le récit de Grimarest a été inspiré par Baron ; et, chacun des deux acteurs restant fidèle à son caractère. Baron n'a parlé qiie de soi, La Grange n'a parlé que de Molière:

« Ce même jour, après la comédie, écrit-il à la triste date du 17, sur les dix heures du soir, M. de Molière mourut dans sa maison, rue de Richelieu, ayant joué le rôle dudit malade imaginaire, fort incommodé d'un rhume et fluxion sur la poitrine qui lui causait une grande toux, de sorte que, dans les grands efforts qu'il fît pour cracher, il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas demi-heure ou trois quarts d'heure, depuis ladite veine rompue. »

Rien d'étonnant d'ailleuf^ à ce que les derniers moments de Molière n'aient pas été plus entourés'. Sa mort fut une surprise. Lui-même, à travers les vagues tristesses que Grimarest lui prête, ne se croyait pas aussi près de sa fin. Rentré chez lui, il essaya de souper et soupa d'un peu de fromage. Personne cependant au Théâtre ne se doutait qu'il fût en péril. On le savait souffrant. Baron s'était chargé de le reconduire ; les choses dc\'aient souvent se passer ainsi. Quant à La Grange, son rôle achevé, d'autres soins pouvaient le retenir, ne fût-ce que celui de faire enlever les machines pour livrer aux Italiens la scène qui leur appartenait le samedi, plus celui de compter leur salaire à « ces cinquante pauvres ouvriers qui n'avaient que leur journée pour vivre » et dont Molière avait sauvé la journée.

Parmi ces divers soins, le déplorable événement que La Grange allait bientôt apprendre l'investissait d'une responsabilité nouvelle. Second orateur de la Troupe, il en était devenu le premier. Il succédait à Molière. C'était à lui, — aucun de ses camarades ne lui disputait ce malheureux honneur, — que le maître, en le mettant vis-à-vis du public, avait confié la conduite de sa Troupe et la suite de son Théâtre; mais son Théâtre existait-il encore!^ Le Palais-Royal, c'était lui. Molière mort, mort le Palais-Royal! Ce dut être le premier cri de l'émotion publique, la première pensée du Roi devant cette irréparable perte ; et, en effet. Sa Majesté laissa entendre dès ce moment qu'elle voulait fondre ses deux Troupes de comédiens français, pour mettre fin à leur vieille querelle.

I. Ils le furent davantage. Le PLcer adressi} par la veuve de .Molière à M!" l'archevêque de Paris IVHablit d'une manière certaine :

« Ce considéré, Monseigneur, e: attendu... que le dict deffunt... est mort dans le sentiment d'un bon chrétien, ainsi' qu'il a tesmoigné en présence de deux dames reliiîieuscs demeurant en la mesme maison, d'un gentilhomme nommé M. Couton entre les bras de qui il est mort et de plusieurs autres personnes... r.

De ces autres personnes, M"' Molière en était avec Baron sans doute. La Forêt aussi, et pourquoi pas quelques-uns des comédiens? Si M"' Molière ne les nomme pas, non plus qu'elle-même, c'est qu'elle ne veut nommer ici que les témoins irrécusables dans l'espèce et pour son juge.

ET SON REGISTRE

La Troupe du Roi se sentit perdue. Le Palais-Royal ne joua ni le dimanche ni le mardi. La Grange s'attendait toujours à recevoir un ordre pour Injonction. C'était le moins, du reste, que la salle de Molière restât fermée tant que son corps n'était pas enseveli. Il ne le fut que dans la nuit du 21 ; mais, lorsque le cercueil eut été porté de nuit au cimetière Saint-Joseph et mis en terre au pied de la croix, aucun ordre n'étant venu, La Grange afficha le sfvlisantbrope. En ce moment, tout autre spectacle aurait paru déplacé. Celui-ci était le plus digne hommage que la Compagnie pût rendre à Molière. Baron le remplaça dans le rôle dAlceste. Il chanta la chanson du roi Henri, avec quelle âme, on le sait'. Baron chanta comme a\'ait aimé Molière, et tira des larmes de tous les yeux. La tradition de l'Alcesle original et singulier à dessein allait s'effacer peu à peu ; celle de l'Alceste héroïque commençait.

On hésitait à reprendre le Malade imaginaire, souvenir trop voisin et trop funeste. Il aurait fallu d'abord laisser passer toutes ces épitaphes de Molière, qui se rimaient à la douzaine. On voulait aussi se remettre par degrés au rire dans cette maison de deuil. Après deux représentations du Misanthrope, les Fâcheux &{ la Comtesse d'Escat bagnas se glissèrent sur l'affiche. Spectacle d'un assez mince attrait. Ce n'était pas assez pour maintenir le Palais- Royal à son rang et lui confirmer le droit de vivre. La Grange le sentit bien. Quoi qu'on en eût, on était obligé de revenir à la pièce nouvelle. N'était-ce pas, après tout, l'héritage laissé aux enfants, le dernier bienfait de Molière sur sa famille ? Le Malade imaginaire, remonté en cinq jours, fut représenté le 3 mars avec La Thorillière dans le rôle du malade. Figurons-nous, au lever du rideau, cette apparition d'Argan revenu derrière sa petite table aA ec le fichu et la coiffe de nuit, — au troisième acte, immobile dans son fauteuil, les paupières sur les yeux, La Thorillière semblable à celui qui n'était plus, et, devant cet autre Molière, Cléante, c'est-à-dire La Grange en larmes, Angélique, c'est-à-dire M"" Molière à genoux, attestant son désespoir d'avoir perdu tout ce qui lui restait, sans l'adoucissement d'une réconciliation ou plutôt d'un adieu suprême- !

Quels tristes dessous cachent souvent le jeu de la scène et ce riant artifice du théâtre, uniquement concerté pour le spectateur !

La Grange n'en était pas à l'apprendre; mais il allait bientôt l'éprouver comme il ne

1 . C'est un souvenir resté dans l'histoire du théâtre que l'effet produit par Baron à la reprise du couplet :

Si le roi m'avait donné Paris, sa grand'ville...

et la manière de la dire se règle toujours là-dessus. Ce souvenir doit remonter à la représentation du 24 février 1673.

Au sujet de la même représentation, M. Taschereau, toujours impitoyable pour M"" IMolière, s'écrie : « Elle osa remonter sur la scène peu de jours après la perte qu'elle et la France venaient de faire! » M. Taschereau a oublié la nécessité du moment et la rigueur du devoir professionnel. Molière lui-même joua son rôle d'Orgon le 26 et le 28 février 1669. Son père fut enseveli le 27. Quel jour avait-il perdu son père.>

« Mercredi 21 (août), écrit La Grange, visite chez M'"= de Luxembourg. Ce même jour, le père de M. de Molière est mort. »

D'après l'acte mortuaire de Jean Poquelin, produit par M. Jal, La Grange se trompe; mais, août ou février, visite ou spectacle au théâtre, on voit bien ce qui a frappé La Grange, c'est que Molière a dû jouer le jour où son père expirait.

2. « Angélique. — Hélas! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restait au monde; et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il était irrité contre moi ! » Le Malade imaginaire (acte III, se. xill). N'oublion.'s pas que les deux époux s'étaient tout à fait rapprochés.

CHARLES VARLET DE LA GRANGE

l'avait pas fait encore, au milieu de difficultés inconnues. La fin de l'année théâtrale approchait. Encore quelques jours, la clôture de la semaine sainte avait lieu et tous les engagements expiraient à la fois. Libre le 21 mars, La Thorillière accepta l'engagement qu'on lui offrait à l'Hôtel de Bourgogne, pour y remplacer Floridor à la tragédie, sinon lui succéder directement comme orateur. Il y attira Baron, son futur gendre, qui ne tenait au Palais-Royal que par Molière et qui reprenait sa place sur le théâtre où il était né. Beauval et M"^ Beauval les y sui\irent. Le présent ne les rassurait pas assez sur l'avenir de la maison. Malgré les belles recettes du Malade, la dépense n'était pas encore entièrement couverte au moment de la clôture. Il s'en fallait de plus de 1,000 livres. Que dire à cela.^ Rien, sinon que les camarades de Molière l'oubliaient vite. Mais, tandis que le couple Beauval calculait la dette, La Grange, récapitulant ses bénéfices, dressait le tableau de tout ce qu'il avait touché depuis quatorze ans, monument domestique de sa reconnaissance envers son maître, et arrivait à ce total considérable : 51,670 livres 14 sous, près de 3,700 livres par année '.

Molière mort, La Thorillière, Baron, les deux Beauval enrôlés à l'ennemi, le personnel du Palais-Royal se trouvait réduit à huit parts, suivant l'expression usitée, c'est-àdire huit parties prenantes ; mais ces huit parts ne pouvaient pas compter pour huit talents; sous ce rapport, il y avait à retrancher presque trois non-valeurs : de Brie, M""" Her^é, faut-il dire aussi M"« La Grange? Réduite à cinq acteurs en réalité, — La Grange, du Croisy, Hubert, M"" Molière et M"' de Brie, — l'ancienne Troupe du Roi était à peu près une Troupe sans comédiens; il ne lui restait plus que d'être une Troupe sans théâtre.

Rien ne lui manqua. Lulli, qui ne pardonnait pas au succès de Charpentier et du Malade imaginaire, demanda au Roi la Salle du Palais-Royal et l'obtint. L'opéra chassait la comédie de la maison hospitalière où celle-ci avait partagé avec lui le pain de ses enfants. Le ténébreux coquin, si bien qualifié par Boileau, rentrait chez Elmire, devenue veuve, en disant à son tour :

La maison m'appartient, je le ferai connaître,

et jetait Elmire à la porte.

On connaît la nonchalance naturelle de M"' Molière ; c'est Molière qui nous l'a dite, et il en parlé comme d'une grâce particulière à son Armande. Avec cette grâce indifférente, M"" Molière aurait tout abandonné; La Grange eut le courage qu'elle n'avait pas. Chargé par l'illustre mort de garder en dépôt l'aan re de sa \ie, La Grange se promit de lui en rendre bon compte, et se tint parole.

Il dépendait de lui de laisser faire la jonction des deux Théâtres. Son amour-propre même y était intéressé. L'Hôtel de Bourgogne, après avoir perdu Floridor, restait depuis un an sans orateur véritable, et La Grange était naturellement désigné pour diriger dès lors les deux Troupes réunies. Mais, dans ce premier projet de réunion, la Troupe du Roi transportée à la salle de la rue Mauconseil s'y trouvait absorbée par la Troupe Royale -.

1. A ce total, La Grange pourrait ajouter 2,000 livres qu'il a rei,ues du Roi pour ses costumes; mais, comme les 2,000 livres du Roi n'ojit pas suffi et que ses costumes lui en ont coûté 2,000 de surplus, il y a balance; le total reste le même.

2. La Troupe Royale, proprement dite (car la Troupe du Marais était aussi Troupe royale : la Troupe royale du Marais), la Troupe Royale, il ne faut pas l'oublier, était l'Hôtel de Bourgogne; la Troupe de

ET SON REGISTRE

Celle-ci gardait son passé, son hôtel et son nom. L'autre ne gardait rien, pas même l'honneur d'a\oir tenu quinze ans ses adversaires en échec, puisque les vaincus a^aient le fruit de la victoire. La Grange ne pouvait pas prêter la main à détruire l'œuvre de son vénéré maître. Ne s'en défendit-il que par un chagrin respectueux, — avec le nom de Molière qui protégeait encore les siens, ce fut assez pour qu'on ne prît pas parti tout de suite. Le temps, d'ailleurs, avait besoin de passer sur des souvenirs trop vifs. La Thorillière alla donc suivre les destinées de l'Hôtel de Bourgogne; La Grange resta fidèle au groupe des anciens acteurs du Palais-Royal et essaya de refaire avec eux une Troupe à la veu\e de Molière.

Que fallait-il pour cela? Rien que deux choses, nous l'avons vu : des comédiens et un théâtre. Le théâtre n'était pas difficile à trouver. Après avoir subtilisé leur privilège aux associés de l'abbé Perrin, et le Palais-Royal à la Troupe de Molière, Lulli, quoi qu'il en eût, laissait deux salles vides : celle de l'abbé Perrin et la sienne. Une troisième, plus ou moins disponible, à bien compter, mais sur laquelle La Grange ne jetait pas ses vues, c'était la salle du Marais. La Grange se contentait d'y prendre les meilleurs comédiens de La Roque et La Roque lui-même. En fait de jonction, s'il avait repoussé celle du Palais- Royal avec l'Hôtel de Bourgogne, il visait à opérer celle du Palais-Royal avec le Marais. Le Marais y périt; c'était le sort dont La Grange avait préser\é les restes de la Troupe de Molière. Du reste le Marais ne vivait guère que de coups d'éclat, de pièces à décors, et par intervalles. Tantôt fermé, tantôt ouvert, il se ferma cette fois pour ne plus se rouvrir, ayant eu du moins l'honneur, avant que disparaître, de donner l'hospitalité au vieux Martian* du grand Corneille.

Entre les trois salles vacantes, le choix ne pouvait guère être coûteux. Au Marais, le succès difficile, la vie plus difficile encore que le succès; rue de Vaugirard, un plafond neuf déjà menaçant et des plâtres fendus ; rue Mazarini (prononcez Mazarine), un théâtre bien agencé, presque au centre de Paris et à peu de distance du Palais-Royal. La Grange se décida promptement * pour le Théâtre Guénégaud, d'autant plus qu'on n'avait pas à

Molière était la Troupe du Roi. Distinction subtile, mais réelle. Jusqu'en 1665, à titre de Troupe Royale, l'Hôtel de Bourgogne prétendait avoir seul le privilège de donner le spectacle à la cour, et faire exclure des divertissements du Roi les nouveaux comédiens qui n'étaient qu'à Monsieur. De là, plaintes et mémoires de l'Hôtel, la calomnie de Montfleury le père, l'Impromptu de Versailles, et le reste. Marie-Thérèse appuyait les réclamations des grands comédiens. Importuné de ces résistances, Louis XIV y coupa court en prenant à son service la Troupe de Monsieur, qui reçut alors le nom de Troupe du Roi avec une pension de 6,000 livres. Sa Majesté put ainsi correctement employer Molière à ses plaisirs. L'ordre des rangs était en effet mieux gardé; mais la rivalité des deux Théâtres ne désarma pas. La lutte des prétentions continua plus sourde. C'était encore pour en finir avec elle que le Roi se proposait de réunir les deux Troupes, et, s'il ne refusa pas à Lulli la salle du Palais-Royal, c'est que, dans sa pensée, la réunion était faite.

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