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On constate, dans plusieurs régions, un déplacement très caractéristique de certaines industries vers les campagnes (1). En dehors des moindres exigences de la main-d'œuvre qu’ils espèrent y trouver, les employeurs y sont déterminés par un autre motif : celui d’y pouvoir plus aisément rendre l’ouvrier sédentaire, de le lier plus étroitement au sol et à l’usine, de se le subordonner entièrement.
Maisons ouvrières, économats, sociétés de secours mutuels, caisses de maternité, caisses de retraite, participation aux bénéfices et au capital, ete. (2), autant de chaînes dorées, par lesquelles river l’ouvrier à l’établissement, qui seront d’autant plus fortes dans un petit bourg ou dans une agglomération rurale, où toute la vie se concentre autour de l'usine.
Son salaire, son logement, sa nourriture, son médecis, Fouvrier devra tout à la puissante Société à laquelle il a déjà vendu son travail. Elle interviendra à tous les moments de sa vie : naissance, mort, maladie, vieillesse ; elle Pentourera d’un réseau protecteur si serré que bientôt son horizon se rétrécira, qu'il ne vivra plus que par elle et que pour elle. Alors arrivera ce temps béni où, suivant l'espoir que me confiait, ua jour, un industriel, « l’ouwrier appartiendra vraiment à son patron ».
En effet, quelle résistance ce malheureux pourra-t-il opposer aux tentatives du patron pour diminuer les salaires, mul-
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(2) Le mouvement actuel de propagande et de législation (lei du 12 juillet 1909 sur la constitution d'un bien de famille insaisissable) qui tend à rendre l’ouvrier propriétaire de sa mañson, si intéressant qu'il soit au point de vue familial n’en présente pas moins de même un réel inconvénient au point de vue économique, Sans doute, il offre à l’ouvrier des garanties d’'indépendance que ne lui procurent pas les œuvres de patronage, mais il n’en contribue pas moins à fixer l’ouvrier dans un lieu déterminé et, par là, à l'asservir aux conditions de l’industrie de la région, lui refusant la mobilité, qui, dans le régime industriel actuel, est parfois la meilleure sauvegarde pour le salarié et la condition indispensable de toute action syndicale effective.
Aussi les leaders de l’unionisme anglais, convaincus de ce danger. n'ont cessé de combattre toutes les mesures de ce genre tendant à rendre l'ouvrier propriélaire, (Cf, Wegs : Histoire du Trade-Unionisme, p. 401.)
L'institution des cités-jardins, si séduisante à tant d'égards, présente, à notre sens, les mêmes inconvénients tans les conditions actuelles de l'organisation ouvrière, | à
tiplier les heures supplémentaires, accroître la difficulté, la quantité ou l'insécurité de la production, modifier d’une manière quelconque les conditions du travail ou le règlement d'atelier (1) ? L’ouvrier sera soumis à une discipline de fer, contre laquelle il ne pourra même pas concevoir la possibilité d’une révolte.
Si, par aventure, dans une heure de fièvre, un sursaut d'indépendance le jetait hors de l'atelier pour faire prévaloir ses revendications par la grève, les lourdes chaînes qui le rivent à son maître ne tarderaient pas à lui faire sentir tout leur poids.
Les conséquences d’un renvoi ne se borneraient pas seulement pour lui à un chômage de quelques jours, suivi d’un Rouvel embauchage, mais ce serait, en outre, le renvoi du logement (2), les versements aux caisses de seeours abandonnés, peut-être le départ du pays... Toutes ces dépenses et toutes ces pertes, survenant au moment même où la gêne aura commencé à épuiser les quelques sous économisés.
Et, cette dépendance de louvrier à l’égard de son employeur sera encore renforcée du fait que son effort de revendication sera privé de l'indispensable point d'appui que constitue le Syndicat. La solidarité d'entreprise, que l’on a
1) C'est ainsi par exemple que la situation particulière des tissages isolés au fond des vallées des Vosges à facilité l'introduction du travail sur quatre métiers, qui est en train de troubler si profondément l'industrie textile dans son ensemble. (Cf. Enqguéle parlementaire Sur l'Industrie textile, tome I, p. 4105.)
(2) Et ce n’est pas là une erainte imaginaire :
Un ouvrier de la Société P.. et Cie, à Châtel (Vosges), s'étant mis en grève et n'ayant pas quitté sur le champ le logement qui lui était loué par la Compagnie, le tribunal de première instance d’'Epinal, intervenant sur appel, a décidé, par un jugement du 15 novembre 1905, que « c’est en violation d& contrat qui à stipulé : « Art. 28. — Tout ouvrier occupant un logement de « l'établissement doit en sortir en même temps qu'il quitte l'établissement, « qu'il le quitte après dénonciation ou par suite de renvoi immédiat »; que Ferret a continué, après la cessation du travail, alors qu'il n'était plus ouvrier de l'établissement, à occuper le logement qui lui était fourni par l'usine ; qu'il doit, pour cette jouissance indue, des dommages-intérêts que les éléments des débats permettent d'évaluer à 20 francs, ete. » (Bulletin de FOffice du travail, mai 1906, p. 482.)
V. dans le même sens un arrêt de la Cour d'appel de Douai du 13 avril 1908. (Id, août 1908, p. 772.)
tenté de développer, détendra jes liens de la solidarité de classe, l’éloignement matériel consommera cette rupture. L’effort syndical sera brisé.
Tel est le rêve poursuivi par certains employeurs, la forme nouvelle que commence à revêtir la défense patronale. Plus n’est besoin du secours de la mobilité ouvrière. Bien mieux, n’a-t-on pas vu le directeur d’une grande usine du Hainaut se plaindre de l’effet des trains ouvriers et de la trop grande mobilité qu’ils entretiennent chez les fravailleurs.
« S'ils demeuraient ici, disait-il, nous les aurions à de meilleures conditions et toujours prêts à les accepter (1). »
Il est permis de penser, à cet égard, que l’utilisation de la houille blanche, qui est une des découvertes les plus étonnantes du dix-neuvième siècle, est appelée à transformèer aussi profondément l’économie ouvrière qu’elle a renouvelé la face de l’industrie moderne.
On voit quel spectacle incessamment varié et rempli de contradictions nous offre la vie industrielle, menaçant en même temps le travailleur d’un excès de mobilité et d’un excès d’immobilité et tirant de l’un comme de l’autre le même asservissement.
Néanmoins, malgré les tendances récentes vers l’immobilisation des travailleurs, c’est son extrême mobilité qui prédomine ; si parfois, elle est pour lui une sauvegarde et même un facteur de hausse des salaires (2), elle demeure la redou-
4) Cité par Ch. L'Evesque : La mobilisalion du travail et le transport es ouvriers par chemin de fer, thèse, Paris, p. 19, note 14.
Ce qu'est cette servitude de l'immobilité, l'exemple des tisserands campagnands nous l’apprendra : « L'ouvrier citadin peut changer de métier, dit lun d’eux, si le sien ne l'entretient plus, mais l’ouvrier paysan est à la merci du fabricant et nous aussi. Nous acceptons l'ouvrage à n'importe quel prix, afin d'occuper notre matériel et de nourrir nos ouvriers qui sans cela mourraient de faim et seraient obligés de quitter le pays. » (Cf. CORNELISSEN : Théorie du salaire el du travail salarié, p. 372.)
(2) C'est le cas notamment dans les métiers où existe une assez forte organisation syndicale et dont les membres ont l'habitude de faire leur tour de France : charpentiers, menuisiers, typographes, ete. I1 s'établit ainsi un contact fréquent entre ouvriers des campagnes ou petites villes et ouvriers des grandes villes, qui ne peut qu'entretenir les salaires à un niveau élevé.
En Angleterre, le mouvement des travailleurs d'une ville à l’autre et même
table voie ouverte à la mêlée de toutes les sous-concurrences affamées, que nous allons voir se dérouler au cours de cet ouvrage.
IT. — L’INSTABILITÉ DE L’INDUSTRIE ET LA DÉSPÉCIALISATION DE L’OUVRIER.
Mais en dehors de ces mouvements secondaires et artificiels, l’industrie moderne présente une instabilité constitutionnelle qui donne aux concurrences ouvrières un formidable champ d’action.
C’est le propre du régime industriel contemporain que de procéder par brusques alternatives de travail intensif et de chômage. Que ce soit la conséquence de crises de surproduction, du caractère saisonnier de l’industrie (1) ou de la brusque irruption du machinisme dans un métier, sans cesse des masses de chômeurs sont jetés sur le marché du travail. L'armée de réserve du capital se grossit incessamment de ces nouveaux arrivants et constitue dans les grandes nations industrielles, secouées par le machinisme, un réservoir
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d'Angleterre en Australie est très répandu et facilité encore par l’organisation très perfectionnée du viaticum. ]
Le 17 avril 1899, M. Asquith disait à la Chambre des Communes : « Le travail mobile est la règle et le travail immobile l'exception, parmi la population industrielle. » Et M. John Burns ajoutait : « D'après les statistiques qui m'ont été communiquées par le secrétaire de Heart of Oak Society, il résulte que sur les 220.000 membres qui en font partie, il n’y en a pas moins de 120.000 qui se sont déplacés l'année dernière, soit une moyenne de 500 par jour. » (Cf. Yves Guxor : Les conflits du travail et leur solution, p. 255-256.)
(1) M. de Rousiers nous a décrit le type d’un de ces « métiers où l’on passe », et qui ne nourrit son homme que pendant une partie de l’année. Il s’agit d'une fabrique de bicyclettes qui emploie 700 hommes en été et qui, aux approches de l'hiver, congédie la plus grande partie de son personnel.
« — Et que deviennent vos ouvriers lorsque vous les congédiez ? demanda-t-il.
« Ceux qui appartiennent à une Union, les forgerons par exemple, s'adressent à elle pour avoir des secours de chômage : les autres se tirent d'affaire comme ils peuvent. » (Cf. de Rousrers : La question ouvrière en Angleterre, p. 380-381.)
C'est d'une insécurité de ce genre que souffrent les métiers féminins de la mode livrés à une moyenne de 120 jours de chômage par année.
immense de misère, qui pèse lourdement sur lindustrie entiere.
Et, ce qui est plus grave, Cest qu’en même temps que l'introduction du machinisme et le développement des moyens de communication déversent sur le marché du travail cette surabondance de travailleurs misérables, les barrières tutélaires qui, jadis, isolaient les divers métiers, les diverses circonscriptions régionales, les divers marchés nationaux, se trouvent minées par ces deux mêmes causes, en coliaboration avec la division du travail. Sous leur action, les particularités de métier disparaissent ; les frontières professionnelles, régionales, nationales, s’évanouissent ; la production se ramène à une série d'actes élémentaires, simples et automatiques ; le marché du travail tend à s’uniformiser, et bientôt il semble que l’on ne se trouvera plus en présenee que d’une immense masse mouvante et indifférenciée de travailleurs prêts à toutes les besognes et où, grâce au machinisme et à la division du travail, ouvriers qualifiés, manœuvres, hommes, femmes, enfants se trouveront sur un même plan, abandonnés sans défense en ume bataille inégale.
Dans une économie où tout cloisonnement a disparu, et où les travailleurs deviennent de plus en plus interchangeables (1), on conçoit quelle importance revêtent les moindres flux et reflux de main-d'œuvre, le champ presque infini qui s'ouvre devant les corcurrences ouvrières.
(D« De plus en plus les applications constamment développées du machinisme font évoluer le type de l’ouvrier de manufacture vers celui du commis de commerce. Le commis passe facilement d'un genre de commerce à un aufre. des tissus aux denrées coloniales, de la nouveauté à l’ameublement, si bien qu'aujourd'hui le commerce de détail, servi par des aptitudes supérieures, ne se renferme plus dans telle ou telle branche, mais aboutit au grand magasin que nous connaissons. La manufacture ne saurait prétendre encore à un aussi large cadre, mais de même qu'un commis passe aisément d'un comptoir à un autre, de même l'ouvrier de fabrique passe aisément de la surveillance d’une machine à la surveillance d'une autre, du métier à tisser à la fabrique de chaussures, de la papeterie à la filature, etc. » (Paul de Rousrers : La question ouvrière en Angleterre, p. 334.)
Il faut avoir ce spectacle sans cesse présent devant les yeux si l’on veut donner aux diverses concurrences ouvrières que nous allons maintenant passer en revue toute leur portée et apprécier à leur valeur les efforts désespérés, touchants et vains, tentés par les travailleurs pour maintenir le « métier » d'antan et élever, autour de lui, des digues protectrices contre le flot niveleur qui s’avance vers eux.