Ï. CAUSES GÉNÉRALES DE L'EMPLOI DES ENFANTS DANS L’INDUSTRIE
Le remplacement des anciens ouvriers de métier par des catégories inférieures d'ouvriers, tel est l’un des effets les plus caractéristiques et les plus redoutables de l'introduction du machinisme (1).
La force musculaire de l’homme devient inutile, les bras
(1) B. pe LarreMmas, valet de chambre de Henri 1V, dès le début du dixseptième siècle, faisait déjà remarquer que le premier effet des machines était, en réduisant l'effort physique, de permettre l'emploi de catégories d'ouvriers inférieurs.
I citait « l'invention nouvelle de bluteaux pour faire bluter plus de farine en une heure qu'on n'en peut faire en un jour par la façon ondinaire, et où les enfants, dès l’âge de sept ans, les aveugles et les vieillards décrépits peuvent gagner leur vie assis et sans peine ni travail de corps ». Et il revenait encore sur cette idée : parlant de « l'invention nouvelle de faire filer en un seul atelier grande quantité de toutes sortes de laines, poils el cotons, lins, chanvres, filoselles et autres semblables étoffes, par les petits enfants, aveugles, vieillards manchots et impotents, assis à leur aise, sans travail ni peine de corps, plus en un jour qu'il ne s’en peut faire en trois jours par les quenouilles et en plus grande perfection ». (Recueil présenté au Roi de cé qui se passa en l’Assemblée du Comimerce.)
de fer de la machine y substituent une énergie décuplée et aux monstres dociles suffisent la surveillance et la direction de la main légère d’un enfant ; bien mieux, la finesse des doigts enfantins, l’agilité de ses membres feront merveille pour saisir adroitement le fil et le rattacher ou pour courir le long des broches bourdonnantes de la filature, tandis que la petitesse et la sveltesse de sa taille lui permettront, dans le tissage, de se glisser plus aisément sous les métiers ou de circuler dans les étroits passages qui les séparent : et ce sera autant de terrain économisé !
On aperçoit déjà comment la malice humaine, aidée par d’implacables forces économiques, allait faire servir les admirables inventions de la Science, non point à alléger le lourd tribut de misère et d'effort, payé par les hommes au Travail, mais à y asservir une nouvelle catégorie d’esclaves : les enfants.
On sait à quelles atrocités se laissèrent emporter, au début de la révolution industrielle, les maîtres de tissages anglais, dans cette recherche avide d’une main-d'œuvre enfantine. Pour peupler leurs usines, installées au fond des vallées où ils étaient allés chercher la force des chutes d’eau, la classe ouvrière leur disputa longtemps ses enfants ; c’est alors qu’en désespoir de cause, les fabricants songèrent à s’adresser à l’Assistance publique pour qu’elle leur louât les enfants indigents ou orphelins de ses asiles !. Comme un pauvre bétail humain, les « enfants de paroiïsses » furent livrés, abandonnés, dès cinq ans parfois, corps et âme, aux usiniers avides, libres de tirer de ces pauvres corps d’enfants toute la substance utile, toute l’énergie productive. Nous n’avons pas ici à retracer leur martyre... (1)
En France, l’introduction du machinisme ne donna pas lieu à de moindres abus dans l’emiploi des enfants. Les enquêtes, émouvantes dans leur volontaire modération, du docteur Villermé, en 1810, révèlent la présence d’enfants de
(4) Cf. Paul Maxroux : La révolulion industrielle au dix-huilième siècle : essais Sur le commencement de la grande industrie en Angteterre.….
six à huit ans dans les tissages du Nord et des Vosges, restant seize à dix-huit heures debout chaque jour, dont treize au moins dans une pièce fermée, sans presque changer de place ni d’attitude ! (1)
La simple mention de ces faits, et leur concordance, suffisent à nous révéler quelles forces économiques toutespuissantes, nées des conditions nouvelles de l’industrie, allaient déterminer le recours aux enfants.
Rien ne met en un plus tragique relief leur caractère impérieux que la célèbre supplique de ces patrons de la ville de Mulhouse, élevant eux-mêmes la voix pour implorer le législateur de voter une loi qui, brisant la concurrence qui les étreignait, vint les empêcher de commettre les crimes abominables qu’ils perpétraient, chaque jour, dans leurs usines, en employant des enfants de cinq à six ans à un travail meurtrier (2).
S'il nous faut encore un exemple de l’inéluctable nécessité qui entraîne les industries naissantes à abuser des forces de l’enfance, tant qu’une législation protectrice n’est pas venue opposer ses barrières à l’aveugle concurrence, la jeune industrie japonaise nous l’offrira.
« Pendant qu’un nombre de plus en plus grand d'hommes robustes ne savent que faire de leurs bras, nous apprend une revue américaine, les patrons japonais tendent de plus en plus, afin d’abaisser le prix de la main-d'œuvre, à n’embaucher que des femmes et des fillettes.
« La statistique établit qu’actuellement 48.000 enfants, âgés de moins de quatorze ans, sont détenus dans des ateliers pendant quatorze heures par jour pour un salaire de 25 centimes (3). »
(1) Cf. Dr VizzerMÉé : Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de colon, de laine et de soie. Paris, 1840, tomenti en 107,108 116 etc...
(2) Au début de l'ère industrielle nouvelle, on relève une démarche analogue chez les patrons gantois. (Cf. Les salaires dans l'industrie gantoise. Industrie cotonnière, p. 117.)
(3) « Les grandes fabriques du Japon ont employé, en 1905, 587,851 personnes, dont 347,563 (ou 60 0/0) étaient des femmes. Environ 37,000 jeunes
Lisez encore la description d’une manufacture Œ@allumettes que nous rapporte un observateur français :
« Dans des ateliers sans air, mal éclairés, presque aucune machine, mais un grouillement d'enfants qui forment la presque totalité des ouvriers. À considérer ces pauvres petits enfants de six à huit ans, assis, côte à côte, dans des carrés de bois d’un mètre, entassant méthodiquement les brindilles phosphorées dans des boîtes d’allumettes, sans jamais se parler les uns aux autres, sans que la venue même d’un visiteur leur fasse lever les yeux, on comprend combien la surveillance est aisée et combien ce pauvre bétail humain est facile à manœuvrer et à conduire (4). »
Et voilà bien les deux précieuses qualités : bon marché et docilité, qui font de la main-d'œuvre enfantine le pitoyable enjeu des batailles industrielles modernes : les industries naissantes s’en servent pour pouvoir amortir leur capital de premier établissement, les industries défaillantes pour prolonger leur existence, et si elles se risquent à perfectionner leur outillage, à acquérir de nouveaux engins, c’est dans Fespoir de pouvoir remplacer les ouvriers qualifiés par des manœuvres et des enfants.
Aïnsi, les perfectionnements techniques, resserrant la concurrence, n’éliminent pas les incapables, mais ne progressent, le plus souvent, qu’à la faveur de l’exploitation des enfants.
Simultanément, il faut le noter, les nécessités de plus en plus pressantes du budget familial rejettent l’enfant, de
filles, âgées de moins de quatorze ans, travaillent quatorze heures par jour, dans ces bagnes, pour un salaire quotidien de 25 cents.
« Les autres établissements industriels, qui, étant moins importants, ne Sont pas classés dans la Catégorie des « grandes fabriques », ont occupt 767,000 personnes, dont 731,000 étaient des femmes et des enfants. » D'après la revue américaine le Worlds Work, cité par l'Eveil démocratique du 42 avril 1908.)
(1) Emmanuel SAUTTER : Le développement industriel et commercial du Jaron el la main-d'œuvre japonaise. (Musée social : Mémoires et documents, décembre 1907, p. 361-363.)
bonne heure, hors de la maison et le poussent vers l'atelier. S'il se trouve, encore, beaucoup de ménages ouvriers qui ont le courage d'élever une nombreuse famille : c’est qu’ils en attendent quelque compensation (1). L’habitude d’une vie plus confortable fera qu’au moment où — alors que le budget familial, surchargé par de nombreux enfants en bas âge, nécessiterait doubles ressources — la mère devra, cependant, pour se consacrer au ménage, renoncer au travail en atelier, l'enfant ne tardera pas à l’y remplacer et apportera au salaire paternel le complément nécessaire et souvent âprement exigé.