II. — CRITIQUES ADRESSÉES A LA LIMITATION DU NOMBRE DES APPRENTIS
Et, tout d’abord, qu’elles y parviennent ou non, qu’elles Favouent expressément ou qu’elles le dissimulent, la plupart des réglementations que nous venons de parcourir visent plus loin, on l’a pu constater, qu’à enrayer la spéculation sur le travail enfantin à bas prix : toutes sont animées de l'espoir de régulariser, par ce moyen, la concurrence ouvrière dans tout le métier, d’établir, autrement que par les brutales répressions des crises et des chômages, un exact équilibre entre Poffre et la demande de travail, dans chaque profession.
Limitation du nombre des apprentis, fixation d’une durée minima d'apprentissage, refus d'enseigner le métier, établissement de droits d'entrée élevés, hérédité professionnelle : autant d'instruments plus ou moins complets, plus ou moins efficaces, par lesquels s’affirme cette volonté persistante, cette illusion tenace de la classe ouvrière.
N'est-ce pas encore ce désir de contrôler elles-mêmes et de maîtriser complètement la concurrence ouvrière que trahissent des conventions comme celles des Unions de verriers d'Ecosse ou d'Irlande, qui s'engagent, comme contrepartie à la limitation du nombre des apprentis, qu’elles ont obtenue des patrons, à procurer à l’industrie, et à leurs frais, toute la main-d'œuvre dont elle aurait besoin ? (1).
C’est à la vie elle-même, aux tendances de l’évolution économique, que nous demanderons ce qu’il faut penser de cette prétention et de l’avenir de ces réglementations.
a) C’est d'abord la marche du mouvement industriel, c’est Févolution technique que nous devons interroger.
(4) Cf. de Rousrers : La question ouvrière en Angleterre, p. 60.
Dans son livre sur la Question ouvrière en Angleterre, M. Paul de Rousiers a tenté de nous en esquisser le tableau : il nous à retracé la lutte tragique des anciens métiers, atteints, se défendant, succombant enfin sous l’irrésistible poussée du machinisme envahissant ; il nous a montré les vieilles Unions tentant de dresser leurs barrières devant le flot dévastateur. et impuissantes, non seulement à fermer le métier, mais même à établir un équilibre normal entre le nombre des travailleurs et celui des emplois. -
Tant que le métier reposait sur la capacité technique de Pouvrier et ne répondait, d'autre part, qu’à une clientèle restreinte, la limitation était possible, et elle l’est restée pour quelques petits métiers, tels que les industries du bâtiment, les verriers d'Irlande ou les couteliers de Sheffield, qui, jouis-
sant d’un véritable monopole (1) — monopole technique ou monopole commercial — ont pu vivre paisiblement à l’abri
de cette digue protectrice.
Mais, dès que la spécialité du métier commerce à être entamée par l’évolution industrielle,'il n’en est plus de même. Avec le régime nouveau, c’est, en même temps que le caractère technique du métier qui s’altère par la division du travail, le machinisme et Ia despécialisation ; le marché qui s'étend, par suite de la production par masses ; le champ de la concurrence qui s’aplanit et s’élargit.
Sans doute, à ce moment, sentant les frontières naturelles du métier s’effacer, les Unions recourent aussitôt aux barrières artificielles : elles multiplient, fortifient leurs règlements, à mesure qu’elles voient se lever à lhorizson de nouvelles concurrences : linvasion des enfants, des femmes, des manœuvres...
« Le métier devient plus facile, renforçons lapprentissage », leur fait dire M. de Rousiers, ironiquement. Et c’est là, on ne saurait le nier, leur mouvement instinctif.
Mais la poussée du machinisme se fait de plus en plus vigoureuse, la brèche s’élargit, les pauvres barrières sont vite
(4) Cf. de RousiERS : La question ouvrière en Angleterre, p. 62 (verriers) x p. 75 (coutelliers) ; Le Trade-Unionisme, p. 49 (métiers du bâtiment).
emportées, et les Unions, désemparées, restent avec leurs règlements draconiens... mais impuissants.
Ce sont les typographes unionistes d'Edimbourg, avec leur durée d’apprentissage de sept ans, évincés de toutes les compositions de journaux par le triomphe de la linotype (À).
Ce sont les plombiers, dont le travail se trouve réduit à la simple opération de la pose et à de menues réparations, àprement concurrencés par les manufactures d'appareils de chauffage, d'éclairage, d’eau, etc... (2).
Ce sont les tonneliers, les mécaniciens (3), les mouleurs, les ouvriers de la chaussure (4), de plus en plus impuissants à maintenir leurs règlements restrictifs devant la simplification croissante du métier, devant la marche progressive du machinisme.
Plutôt que d’avouer leur impuissance à conjurer le mal, les unionistes préfèrent nier l'existence même de celui-ci :
« Si nous allions trouver M. Robert Neil (grand entrepreneur de charpentes), déclare M. Chandler, secrétaire général des Charpentiers et Menuisiers Unis, et que nous lui proposions de limiter le nombre des apprentis, il se moquerait de nous. À quoi bon imposer une pareille contrainte ? Les grands Masters brinders n’ont pas de tendance à faire beaucoup d’apprentis. [ls ne cherchent pas à diminuer un peu leurs dépenses de salaires en faisant travailler des enfants, comme le font certains petits patrons. La question ne se pose plus de la même manière. »
« M. Chandler aurait pu ajouter, remarque M. de Rousiers, que sa profession, plus ouverte et plus atteinte que les autres métiers du bêtiment par le machinisme, a renoncé depuis longtemps à cette politique impossible pour elle » (5).
41) De Rousrers : La question ouvrière en Angleterre, p. 85-88. (2). 10id., p.93.
(83) 1bid., p. 95 et suivantes.
DA
(4) Wesg : Industrial Democracy, p. 483-487.
(5) De Rousrers : Le Trade-Unionisme, p. 61-62.
Aïnsi, il semble que nous en arrivions à cette décevante conclusion que, tant que le métier est protégé par la difficulté naturelle de l'apprentissage, les réglementations syndicales sont appliquées ; mais qu’au moment même où les barrières techniques s’abaissent, où le métier est brusquement ouvert à tous les envahissements, les barrières protectrices perdent du même coup leur efficacité et se brisent entre les mains des Unions, au moment même où celles-ci ressentent le plus impérieusement le besoin de les appliquer.
b) Il est une autre cause à l’impuissance de ces réglementations à assurer un contrôle effectif sur l’entrée du métier : c’est que, effective dans les établissements de grande importance, là où la surveillance est aisée et l’organisation ouvrière vicourouse, la limitation est à peu près inexistante dans les petits établissements où elle serait le plus nécessaire et où tendra, dès lors, à se concentrer le travail enfantin.
Ainsi s’introduit dans l’économie fermée qu’on voudraït constituer, un redoutable germe désorganisateur.
Nous avons déjà signalé le phénomène pour l’imprimerie : tandis que dans les villes, en effet, la proportion des apprentis est de un pour sept ouvriers pour le département de la Seine, et de un pour cinq dans les grandes villes, elle s’élève communément, dans les petites localités, à un pour trois (1), et encore est-il permis de penser que les pires abus ne se sont pas euxmêmes dénoncés (2).
De même, nous avons montré comment les imprimeurs marrons, véritable fléau de la profession, se dérobaient à l'application des conventions collectives et entretenaient des milieux échappant totalement au contrôle syndical (3).
(1) Et il est des causes spéciales et profondes qui poussent à cette multiplication des.apprentis dans les petits centres, c’est la désertion des ouvriers
adultes, attirés vers les grandes villes.
(2) Cf. supra, D. 53.
(3) Nous pourrions en dire autant des usines d'enfants que l’on signale au fond de certaines provinces. C’est un problème que nous reprendrons avec plus d’ampleur dans des chapitres ultérieurs, quand nous étudierons le travail des campagnes et le travail en chambre.
Et ce défaut des réglementations syndicales semble se trouver, en quelque manière, consacré, lorsque l’on se trouve en présence de règles aussi étranges que celles adoptées par les typographes anglais qui, on s’en souvient, tandis qu’elles fixent un maximum d’apprentis pour les grandes usines, se contentent d'établir une proportion assez souple pour les petites. Là où la règle devrait être plus sévère, elle s’adoucit ! C’est que si le contrôle syndical peut exercer tous ses droits dans le grand atelier, il expire au seuil du petit atelier, où Vimprimeur à la main se fait aider par un apprenti, et il a fallu, ici, exiger peu pour avoir chance dobtenir quelque chose.
Mais, c’est reconnaître par là son impuissance à limiter le nombre total des personnes entrant dans la profession et, par le maintien même de cette règle, faire, en pratique, du métier un « métier ouvert ». Et cette fissure a ceci de particulièrement funeste qu’elle introduit précisément, dans laconcurrence, des travailleurs inorganisés et à bon marché.
Cette règle syndicale, en effet, ainsi que le lui reprochent S. et B. Webb (1), permet l'emploi du plus grand nombre d’enfants dans les petites entreprises — 1à où ils se forment Île moins — tandis qu’elle le réduit dans les grands ateliers — où ils pourraient recevoir une meilleure formation technique. Ces apprentis, mal formés, de la campagne, venant ensuite dans les villes y constitueront une redoutable armée de réserve non syndiquée, si les Unions les repoussent ; ou, si elles les acceptent pour pouvoir établir des conventions collectives, elles admettront ainsi dans leur sein des travailleurs n’ayant pas fait leur apprentissage réglementaïre, elles ruineront l'autorité de leurs propres prescriptions.
LIT. —— EFFICACITÉ ET AVENIR DES MESURES DE LIMITATION DU NOMBRE DES APPRENTIS
a) C’est bien, en effet, la tendance caractéristique de l’évolution industrielle moderne, qu’exprimait M. de Rousier :
(1) Cf. Wesg : Industrial Democracy, p. 464 et suivantes.
sous l’action du machinisme et de la division du travail, les anciennes frontières des métiers tendent à s’abaisser, l’ouvrier se « despécialise », « l'apprentissage » technique perd de plus en plus sa nécessité, l’industrie semble tendre à n’être plus qu'une immense surface plane et toujours en voie de transformation, où les hommes, en état d’instabilité croissante, se déplaceraient d’une région à l’autre, passeraient d'une profession à une autre, et, tels ces gymnastes quittant brusquement un trapèze pour en saisir un autre, ne devraient compter que sur leur présence d'esprit et leur énergie pour se dégager des crises industrielles, mettant à chaque instant leur sécurité en péril. Telle est l’image tragique mais virile que se fait cet auteur, du mouvement industriel.
C’est donc avec quelque pitié ou plutôt avec un mépris dédaigneux et tranchant, qu’il nous retrace les efforts puérils et impuissants des pauvres artisans, s’efforçant de maintenir leurs barrières artificielles, leur équilibre factice, au lieu de se jeter hardiment dans le courant vigoureux et sain qui les emporte. mais pour les entrainer vers une vie plus riche et plus intense.
Sans doute, nous ne nions pas la part de vérité que contient ce tableau, et nous constatons volontiers la difficulté extrême, la presque impossibilité où se trouvent certains métiers, bouleversés par le machinisme, à maintenir intactes leurs réglementations, spécialement celles fixant une excessive durée d'apprentissage. Lorsque lapprentissage n'existe plus, de pareilles exigences ne peuvent longtemps être respectées.
Mais nous croyons — c’est une idée sur laquelle nous aurons à revenir fréquemment — qu’il y aurait danger, tout en critiquant les constructions factices des vieux syndicats, à se laisser aller soi-même, à reconstruire une économie tout aussi abstraite. Il ne faudrait pas cependant s’hypnotiser à ce point sur la mobilité et la fluidité de la vie industrielle moderne que l’on finisse par ne plus se la représenter que comme un tourbillon vertigineux d’atomes, déplaçant les individus en un clin d'œil d’une région dans une autre, d'un
métier dans un autre métier, sans qu'aucune résistance soit possible, aucune digue efficace : toutes ces réglementations syndicales ne reposant que sur un sable mouvant.
L'économie concrète nous offre un autre spectacle. Et une distinction, én particulier, s'impose, à cet égard, entre l’industrie anglaise ou américaine et l’industrie française. S'il se peut qu’en Angleterre, l’allure générale de l’industrie, le caractère des industriels, le tempérament des ouvriers tendent à se rapprocher du schéma esquissé par les théoriciens de l’économie moderne.
En France il est loin d’en être de même : soit routines et préjugés traditionnels, soit culture morale différente, l’industrie, dans notre pays, revêt un tout autre caractère : parvenue à un degré moindre de concentration, elle présente une assez grande diversité et est loin de cet état de simplification théorique où toutes les barrières disparaissent ; il existe encore, du fait des conditions techniques, ou des habitudes morales, des différenciations de métiers très marquées dans notre pays ; l’apprentissage, malgré tout, y demeure une certaine réalité, un point d'appui pour certaines réglementations ; si, sans doute, des allongements abusifs de durée ne pourraient être appliqués, la machine (la linotype elle-même dans l’imprimerie) n’a pas encore fait s’évanouir la base de pareilles réglementations.
La concurrence interpatronale, enfin, dans notre pays, du fait de l’existence d’établissements de grandeurs très différentes et du fait d’une morale professionnelle très lâche, est volontieres anormale et anarchique. « Les grands masters brinders n’ont pas tendance à faire beaucoup d’apprentis », déclarait tout à l'heure le secrétaire d’une Union anglaise. En France, du fait de l'existence d’établissements précaires et de chefs d'industries peu scrupuleux, la multiplication des apprentis est un phénomène naturel dans la concurrence, une arme de guerre courante à laquelle les plus grands et les plus sérieux établissements ne répugnent pas, à l’occasion. Et donc nous croyons que le péril existe et qu’une action de défense
ouvrière est possible et légitime. Quelles en seront, maintenant, les limites ?
b) Les faits que nous avons rapportés plus haut semblent les indiquer. Sans doute, il n’y aurait pas lieu de conclure de linefficacité relative des réglementations syndicales à Pégard des petites villes et des campagnes à leur inutilité foncière. Nous aurons occasion de le montrer, à mesure que nous avancerons dans cette étude, c’est à toute l’action syndicale que l’on pourrait opposer ce reproche : toujours quelque élément lui échappe, quelque concurrence nouvelle se reconstitue au moment même où elle pensait avoir bouché toutes les fissures. La critique vaudrait, même contre toutes les mesures légales auxquelles échappent tant d’abus, grâce à l’extension du travail à domicile.
Mais si cet argument ne suffit pas à ruiner, selon nous, le fondement de toute mesure limitant le nombre des apprentis, il nous révèle au moins l’échec inévitable de toute prétention à fermer le métier, à exercer un contrôle sur fout le métier et à établir un exact équilibre entre l'offre et la demande de travail dans chaque profession. ‘
Ainsi se trouve radicalement brisé l’un des desseins les plus chers à l’action ouvrière. Par suite de l'instabilité de la vie industrielle, de sa fluidité interprofessionnelle et interrégionales, le métier restera inévitablement ouvert ; si l’action ouvrière peut parvenir à régulariser, à paralyser momentanément et localement l’embauchage ; ses efforts seront vains dans la généralité des cas, lorsqu'elle tentera de fermer ou d'ouvrir à son gré le métier aux aspirants.
Cette constatation nous rassure sur l’urgence du danger que l’on s’est plu à signaler, qu’en constituant ainsi des cloisons étanches entre les professions, qu’en s’isolant dans une défense étroitement corporative, certains syndicats troublaient la libre répartition des jeunes ouvriers entre les diverses industries, les écartant de certains métiers constitués en fiefs privilégiés à hauts salaires, pour les rejeter vers des professions moins organisées où la surabondance des concurrents entretiendrait une misère grandissante.
Et l’on ajoute — c’est une objection analogue à celle des représailles possibles que soulève toute mesure protectionniste — que cette mesure, tendant.à se généraliser partout, le cercle abandonné à l'exploitation libre se rétrécissant, lexploitation irait s’y intensifiant.
Après ce que nous avons dit, il nous semble que le danger n’est pas aussi grand que l’on veut bien le dire et se trouve corrigé par les lacunes même de la réglementation que nous avons montré inévitables. Cette objection a ceci &c remarquable qu’elle est de plus en plus présentée au nom des intérêts généraux de la classe ouvrière et par des militants syndicalistes qui s’en font une arme contre les méthodes réformistes (1).
Tout en reconnaissant l’étroitesse de vues corporatistes de
certains syndicats réformistes, nous ne pouvons sur ce point leur donner tort.
Et la formule même des règles syndicales françaises, prévoyant une simple proportion entre le nombre des apprentis et celui des ouvriers, laisse voir, au reste, qu’il ne s’agit là que d’un modérateur assez souple pour pouvoir suivre les mouvements de la classe ouvrière et les besoïns de la production.
1) « Un court instant, nous avons cru à cette possibilité (de limiter le nombre des apprentis), mais un examen de la réalité mous a montré la naïveté Ge cette mesure. Aujourd'hui, dans presque toutes les corporations, le nombre des ouvriers est trop élevé ; les chômeurs augmentent dans des proportions énormes, et vouloir limiter le nombre des apprentis pour chaque corporation, c'est empêcher une grande quantité de jeunes gens de travailler, de gagner leur pain. Cette limitation, appliquée dans quelques corporations, rejetterait dans d'autres tous les futurs ouvriers, et si, partout elle était appliquée, que ferait la jeunesse ? Mise dans l'impossibilité de travailler, cette jeunesse serait, par la volonté des ouvriers adultes, réduite à la plus hideuse situation. La limitation est aussi impossible, parce qu'il y a trop de bras réduits à travailler : elle est contraire à l'intérêt ouvrier, car, après une certaine période, elle créerait une classe d'ouvriers qualifiés, dont les avantages seraient faits d'une plus grande misère des non-qualifiés. » (V. GRIFFUELHES : L'Aclion syndicaliste, p.d8-19;) É
M. de Fleury rapporte dans le même sens cette opinion d'un uniouiste mécanicien, membre de l’Independant Labour Party : « Les abus de l'apprentissage sont évidents, mais sa limitation en entraînerait de plus grands encore. Si nous restreignons le nombre des apprentis, les jeunes se tourneront vers d’'autres métiers, qui eux aussi Chercheront à se défendre. On y emploiera les mêmes procédés, et ces entraves auront pour conséquence de placer une partie de là population ouvrière dans l'impossibilité de gagner sa vie. » (In de Rou- SIERS : Le Trade-Unionisme, p. 275.)
Des deux effets qu'attendaient les ouvriers, en limitant le nombre des apprentis, le premier n’est donc ni possible ni désirable.
Quant au second, au contraire, tendant à enrayer la spéculation sur le travail à bon marché et la dépression des
salaires, qui en résulte, nous le tenons pour légitime et praticable.
Légitime, car il tend à débarrasser l’industrie et la concurrence d’un germe funeste de désorganisation.
Praticable car il respecte le libre mouvement de l’industrie moderne et se limite à la répression d’un abus.
Au reste, une voie nouvelle s'ouvre, selon nous, à ces limitations : ce sont les conventions collectives relatives à l’organisation du travail. Loin de marquer la fin de ces règlementation, les conventions collectives ne feront qu’en étendre et en fortifier l’application. Au lieu de n'être que le vœu théorique et unilatéral d’un petit groupe de syndiqués — impuissants à en obtenir la réalisation partout où ils ne sont pas la majorité dans la profession, ou ne parviennent pas, par la grève ou la mise à l’index, à établir leur hégémonie — les limitations, grâce aux conventions collectives, pourront être fixées par un accord entre les deux parties, s’assouplir aux nécessités du recrutement du métier et s'imposer souverainement à l’ensemble de latelier ou même de la profession (1).
Longtemps encore, donc, nous le pensons, les ouvriers moins stoïques que ne le voudrait M. de Rousiers, mais trop meurtris par la concurrence de la vie industrielle concrète, inséreront dans les conventions qu'ils passeront avec les employeurs, des clauses fixant la proportion des apprentis
(4) L'exemple des conventions collectives passées entre patrons et ouvriers dans l'imprimerie française et allemande nous montre l'utilisation de ce nouvel instrument, V. également le contrat collectif conclu entre la « Itala », société industrille d'automobiles et la Fédération métallurgique à Turin (art. 5), (Gf.
Nasr : Des conventions collectives relatives à l’organisation du travail, Annexe, p. 348.)
et prévoyant pour eux un salaire minimum. Avec cet instrument très précis, ils conjureront, fort légitimement selon nous, et sans porter atteinte à aucun principe essentiel, ce fléau de toute saine organisation du travail : la spéculation sur le travail enfantin.