LA BRUTALITÉ OUVRIÈRE A L'ÉGARD DES ENFANTS
Certains sont tentés, tout d’abord, de ne voir dans cette hostilité des ouvriers contre les enfants, qu’un écrasement brutal des faibles, qu’un égoïsme étroit.
Hélas ! nous ne le pouvons nier, il y a bien souvent, dans l’attitude de la classe ouvrière à l’égard des enfants, une brutalité, un cynisme moral, une insensibilité cruelle qui blessent et révoltent. Ce serait un pénible chapitre à écrire, que celui des violences, des injustices, de la dépravation infligées aux enfants par les ouvriers adultes. Sur ce point, la conscience ouvrière est d’une singulière indélicatesse. Que de fois n’avons-nous pas vu de pauvres petits de douze ou de treize ans, revenant des verreries, et dont le corps était douloureusement marqué par les sévices des ouvriers avec lesquels ils travaillaient ? Qui n’a vu, encore, dans nos rues, quelque maigre apprenti s’échinant aux brancards, tandis qu'un fort gaillard escortait, à distance, le triste équipage, ou, la main négligemment posée à l’arrière de la voiture, semblait tout autant se faire trainer par elle que secourir le pauvre petit ployant sous le harnais.
Si l’on ne respecte pas leurs corps, comment respecteraiton leurs âmes ? Et c’est la quelque chose d’atroce à penser, que la pudeur même d’un enfant ne parvient pas à faire cesser les plaisanteries obscènes de Fatelier (1).
C’est un peu comme un souffre-douleur, sur lequel peut s’apaiser cette inextinguible soif de vengeance qui s'empare de l’homme qui a subi une réprimande injuste ou simplement blessante, que les ouvriers considèrent lenfant. Dans un milieu où la vie est rude, où chacun a à supporter plus qu'il ne peut, c’est sur lui que retombe, trop souvent, l’excès de fatigue ou de colère des hommes.
(4) Un délégué verrier à un Congrès de la Fédération nationale du Verre, 15 septembre 1902, avait le courage de le reconnaître : « Dans aucun milieu, disait-il, le langage n'est plus grossier et plus immoral que dans les verreries. Sans égard pour les jeunes gens, des filles bien souvent, On use envers eux de qualificatifs honteux... » (Comple rendu, p. 6.)
« Les apprentis, confessait un jour un ouvrier, devraient former un Syndicat contre les ouvriers. (1).
Le mépris de l'enfant, s’il ne revêt pas toujours une forme brutale et ne se traduit pas par -des violences extérieures, se manifeste, le plus souvent, par une profonde indifférence, par une méconnaissance absolue de la faiblesse et des droits de l'enfant.
Tout jeune, dès douze ans, on s’efforcera de le faire embaucher, sans pitié pour sa faiblesse. On voit des parents falsifier des livrets de travail, se faire complices des pires violations de la loi, pour livrer précocement leurs enfants aux industries les plus homicides (2).
Chez certains ouvriers payés aux pièces, cette âpreté au gain a donné naissance aux exigences les plus cyniques : des fileurs de coton réclamèrent de leurs patrons que chaque ouvrier ait sous ses ordres deux enfants au lieu d’un, « tout autre arrangement, disaient-ils, entraînant nécessairement une diminution des gains des fileurs » (3). On connaît encore l'attitude tristement célèbre des mineurs du Durham et du Northumberland, qui, durant de si longues années, firent une opposition acharnée à toute tentative de fixation légale de la journée de huit heures, pour cette unique raison — que cachaient mal les déclarations de principes anti-interventionnistes dont ils aimaient à la parer — que, grâce à une
(1) VANDERVELDE (Enquêle sur les Assoc. prof., t. T, p. 59) signale les abus dont sont l’objet les apprentis confiseurs et rapporte cette déclaration d’un ouvrier confiseur : « Les apprentis devraient former un syndicat contre les ouvriers. Renvoyés impitoyablement quand ils déplaisent au compagnon qui les fait travailler, congédiés bien souvent alors qu'ils commencent à gagner leur vie, beaucoup d’entre eux sont en outre victimes de mauvais traitements. »
(2) « Notons la complicité des pères de famille, ouvriers verriers, qui travaillent aux pièces et ont tout intérêt à faire embaucher leurs propres enfants ou de jeunes enfants, car si les enfants manquent, la production baisse et l'ouvrier est le premier atteint. »
Rapport d'un inspecteur du travail de la circonseription du Nord. (Rapports sur l’applicalion des lois réglementant le travail en 1900, p. 176.) Cf. Rapport de la commission Supérieure du travail en 1908.
(3) WE3B : Industrial Democracy, p. 475, note 1.
organisation du travail particulière à ces comtés, les ouvriers organisés en équipes ne faisant à peu près que six heures tandis que les enfants employés à divers travaux accessoires restaient dix heures sous terre (1), la réduction de la journée à huit heures ne devait profiter qu’aux enfants et, provoquant une transformation absolue du mode de travail pratiqué dans les deux comtés, risquait d’allonger la durée de travail privilégiée des ouvriers adultes (2).
Il y a, dans cette attitude, trop générale, hélas ! de la classe ouvrière vis-à-vis des enfants, comme une oblitération de la conscience morale.
« Combien de vous, disait courageusement un jour Vandervelde à un auditoire ouvrier, s’indigneraient justement s'ils étaient grossièrement apostrophés, rudoyés, brutalisés par un contremaitre, et combien de ceux-là font supporter à leurs femmes et à leurs enfants le rude traitement qu’ils ne toléreraient pas de la part de leur maître ? » (3).
IL est à regretter que les Syndicats n’aient pas le courage, eux aussi, de faire entendre parfois à leurs adhérents ces mâles vérités, et n’aient pas entrepris de redresser, sur ce point, la conscience ouvrière.
Mais ces préoccupations égoiïstes ne suffisent ni à expliquer ni à condamner la lutte entreprise par les ouvriers organisés contre le travail des enfants.
(1) Au Congrès des mineurs tenu à Leeds, en 1863, un des lerders des mineurs du Durham, William Crawford, déclarait nettement qu'«un bill de huit heures ne pourrait être appliqué dans son district. Il désirait que es enfants travaillassent dix heures par jour, el les hommes sit heures. » WEB8 : Histoire du Trade-Unionisme, p. 327 ; Cf. de Rousrers : Le Trade-Unionisme, p. 224-295 ; Ed. Guyor : La durée du travail dans les mines de Grande-Bretagne, thèse, Paris, 1908, p. 46 et s.)
(2) Au Congrès du Labour Parly, en 1909, les ouvriers textiles du Lancashire manifestèrent un même esprit d'égoïsme en s'opposant obstinément à l'élévation de l’âge de la fréquentation scolaire. Ils furent pris vivement à partie par divers militants qui dénoncèrent « l'esclavage de l'enfance ouvrière » et « la mauvaise habitude des ouvriers du Lancashire de vendre leurs enfants aux capitalistes. » (Cf. L'Humanité, du 8 février 1909.)
(3) Discours publié dans Le socialisme en Belgique, par DEsrRée et VANDER- VRLDE, D. 202:
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Nous avons dégagé, plus haut, la réalité de cette concurrence ; il nous reste à examiner l'efficacité des mesures qu’on lui a opposées.