‹ Réglementations Syndicales Et Sous-Congurrences OuvrièresChapitre 23 sur 84 · I .— SES CAUSES · texte numérisé non relu

I .— SES CAUSES

Après la concurrence des âges, la guerre des sexes.

Nous n’avons pas à aborder ici le grand problème du féminisme qui est appelé à modifier si profondément, dans l'avenir, toute l’organisation sociale ; ni même à étudier dans son ensemble le problème du travail industriel des femmes. Nous ne voulons nous occuper ici que d'exposer aussi brièvement que possible la lutte entre le travail masculin et le travail féminin tel qu’elle se poursuit dans l’industrie moderne.

Les diverses causes qui ont, soit déterminé, soit permis l'emploi de plus en plus étendu des enfants dans l'industrie, n’ont pas tardé à y entraîner la femme à sa suite.

a) Pour elle aussi — et plus nettement encore que pour l'enfant — c’est l'avènement du machinisme qui a marqué le point de départ de son exode vers l’usine. Et cela par un double mécanisme : 1° En brisant entre ses mains les outils qui la faisaient vivre à son foyer, les perfectionnements mécaniques ont mis la femme en demeure de suivre à l’usine les divers travaux qui lui étaient brusquement arrachés : filage, tissage, bobinage, ete.;

2° En simplifiant les opérations de fabrication, en transformant les travaux de force en travaux d’adresse, le machinisme préparait à la femme une place toute naturelle à l'atelier.

Et le mouvement s’est accompli avec une régularité remarquable. Nous n’avons pas à retracer toute cette évolution, partie de l’invention de la machine à filer en Angleterre, vidant les foyers et appelant un nombre grandissant de femmes à l’atelier (4), et se poursuivant, depuis, dans toutes

(1) Cette simple statistique empruntée à l’industrie anglaise rendra cette progression saisissante :

Annces Hommes Femmes ARE AE 1.030.600 463.600 (SAN RES 1.324.200 997.900 ADO A ER 13577200 AMIS OPA RÉ pee 1.385.500 18208200 US TE oo 1.401.900 1.299.500 IRC RTE 15710400 1.447.500

(Cité par Lily Braux : Le Problème de la femme. Son évolution historique : son aspect économique, traduction française, p. 345.)

Cf. Egalement Paul LEroY-BEAULIEU : Le Travail des femmes, p. 28 : dans les industries textiles de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, vers le milieu du siècle dernier, on à relevé des augmentations de 80 0/0 du personnel féminin.

Aux Etats-Unis, le début de l’industrie textile mécanique provoqua un non moins vigoureux appel à la main-d'œuvre féminine ; en même temps que les enfants des hospices, on recruta les femmes des campagnes que l’on attirait par des primes alléchantes destinées à vaincre leurs défianees. (Cf. Carroll D WRiGaTr : Evolution industrielle des Elals-Unis, p. 203) |

Au Japon, le phénomène est identique : on racole, grâce à des promesses fallacieuses, des ouvrières des champs, que l'on loge dans des cités ouvrières et que l'on soumet à une véritable séquestration. (Cf. Emmanuel SAUTTER : Le développement industriel el commercial du Japon et la main-d'œuvre japonoise. — Musée Soeial : Mémoires el Documents, année 1907, n° 13, p. 367 : VIALATTE : L’Avenir économique du Japon, p. 90 : SAÏTO KASHIRO : £a protection ouvrière au Japon, p. 43.)

LA CONCURRENCE FÉMININE 127 les industries, au fur et à mesure qu’elles étaient atteintes par la transformation technique : l'introduction de Ia femme dans l’industrie suivant, en quelque manière, pas à pas, les progrès du machinisme.

Le phénomène, du reste, se poursuit encore avec la même régularité automatique sous nos yeux : avec la substitution du métier continu au métier renvideur, nous voyons l’ouvrière fileuse et la bobineuse remplacer le fileur, le rattacheur et le bâcleur ; avec les derniers perfectionnements du métier dans le tissage et les apprêts (1), avec les machines à découper dans la chaussure et le cartonnage, avec la machine à composer dans la typographie, nous voyons la femme entrer dans des métiers que, naguère, des nécessités techniques, ou les conditions de l’apprentissage lui interdisaient ; dans la mégisserie, nous voyons un nombre croissant de femmes employées aux diverses façons que les hommes étaient seuls à pouvoir donner avant l'emploi des machines (2) ; il n’est pas jusqu’à la métallurgie qui, gràce aux machines-outils, ne semble devoir être, un, jour, accessible aux femmes !.. (3)

(1) A l'occasion de l'application de la loi de dix heures, un inspecteur indiquait cette transformation très nette dans une usine pour les apprêts de la mousseline et du tulle, région de Lyon :

« Aux métiers fixes d'autrefois dirigés par des hommes adultes, écrivait-il, on à substitué les dérailleuses sans fin dont la conduite est moins pénible e: qui peuvent être dirigées en partie par des femmes. » (Rapports sur l'application des lois réglementant le travail, en 1903, p. 226.)

(2) « La proportion des ouvriers-manœuvres el des femmes à salaire plus faible que les ouvriers du métier — l'heure 0 fr. 40 à 0 fr. 50 au lieu de 0 fr. 60 — à augmenté.

« Dans la Seine, les ouvriers sont opposés à l'emploi des femmes aux diverses facons, qu'ils étaient seuls à donner, avant l'emploi des machines. En Amérique, dans une usine similaire à une de nos grandes usines françaises, on a compté de 5» à 600 femmes pour un personnel total de 1,600 ouvriers : dans la Seine l'usine similaire n'’occupe que 300 femmes et seulement au lissage, travail fait à la machine. » (Enquête sur la mégisserie et la tannerie. — Bulletin de l'Office du Travail, avril 1908, p. 348.)

(3) Dans une usine d'automobiles, à Claimarais (Marne), M. Merrheim n'affirme-t-il pas que, parmi les sept cents ouvriers occupés, on compte de cent à cent cinquante femmes conduisant quatre tours pour un salaire ne dépassant

pas 2 fr. 50 par jour ? (Voix du Peuple, 21 juillet 1907.)

Partout, la succession des deux phénomènes apparaît avec une remarquable netteté. Cette extension du travail féminin ne pourrait-elle pas rencontrer du moins un certain correctif dans l’accroissement même du machinisme. On a cru, parfois, pouvoir l’indiquer. Et des enquêteurs américains ont attribué la décroissance du nombre des femmes dans certaines branches de l’industrie à l’accroissement de vitesse des machines qui, rendant le travail plus intense, et augmentant la tension de nerfs, dépassait les forces de l’organisme féminin. La portée de cette observation nous paraît cependant singulièrement atténuée par l'observation que nous relevons quelques lignes plus bas, chez les mêmes auteurs, que les femmes ont été remplacées par des immigrants (1). Il n’a donc pas suffi, nous le voyons, d’une modification technique pour éliminer les femmes, il a fallu encore qu’une maind'œuvre, à meilleur marché qu’elle, vienne s'offrir. Voilà, en effet, le seul correctif que l’on puisse entrevoir à l'emploi croissant des femmes et nous sommes, ainsi, amenés à examiner la seconde cause principale de leur emploi.

b) Si le machinisme est la cause occasionnelle qui permet l'entrée de la femme dans l’industrie, la cause déterminante, qui fait ardemment rechercher la main-d'œuvre féminine et pousse à modifier, s’il le faut, pour en faciliter l’emploi, le machinisme lui-même : c’est son bon marché.

C’est, très secondairement, ses qualités techniques et c’est, au premier chef, les faibles salaires dont elle se contente qui la désignent à la préférence patronale.

C’est par sa misère, et par sa misère presque seule, que la femme est parvenue à conquérir sa place dans l’industrie (2).

Ce fait suffit à révéler toute la gravité du problème.

1) Walter E. WeEyL and A. M. SakoLski : Condilions of entrance to the principal trades (Bulletin of the Bureau of Labor (Washington) n° 67, november 1906, p.726-et.727.)

(2) Au prix de quelles misères et de quelles humiliations la femme ouvrière à conquis douloureusement son droit au travail, dans un tableau réunissant des traits épars dans mille enquêtes, Mme Lily BRAëN nous l’a retracé en des pages émouvantes. (Ouv. cil., p. 332-342.)

IT. — CARACTÈRES ET ÉTENDUE DU TRAVAIL FÉMININ DANS L'INDUSTRIE MODERNE.

Sans prétendre que le travail industriel des femmes ne date que de l'introduction du machinisme (1), on peut faire remarquer, cependant qu’il a pris avec l’industrie du xix° siècle une physionomie nouvelle :

C’est d'abord son extraordinaire importance. C’est là, en effet, un fait nouveau que le nombre considérable de femmes de toutes conditions se livrant à un travail professionnel. Et, le problème déborde le cadre de l'étude particulière qui nous occupe, ses causes ne se ramènent pas seulement aux deux faits économiques que nous avons indiqués, elles plongent dans les profondeurs mêmes de la vie sociale, c’est la désorganisation familiale, l'excédent de naissances du sexe féminin, l'émancipation intellectuelle des femmes, la mortalité plus grande des hommes et leur éloignement pour le mariage, les conditions plus difficiles de la lutte pour la vie, en même temps que le renchérissement de la vie urbaine ou le développement du goût du confort dans la classe ouvrière, etc. Ce sont tous les courants de la vie et de la psychologie sociales qu’il nous faudrait énumérer pour rendre compte de ce grand fait nouveau et aux conséquences imprévisibles, qu'est l’entrée de la femme dans la vie économique.

Outre son volume, le travail féminin moderne présente encore un caractère nouveau : sa répartition : tandis qu’il se

(1) On sait, en effet, comment Colbert s'était déjà particulièrement attaché à encourager le travail des femmes dans les manufactures. Il adressait, par exemple, le 22 septembre 1667, une lettre aux Maire et Echevins d'Auxerre où nous lisons : « Je vous prie aussy de me faire scavoir s'il y a des femmes de considération qui assistent aux ouvrages qui se font dans la... manufacture pour donner l'exemple aux autres. » EL il ajoutait dans une autre lettre que, par suite du travail féminin « les ouvrages en seront plus beaux, meilleurs et beaucoup mieux achevés ». (Cf. Des CILLEULS : Histoire et régime de la grande industrie en France au dix-seplième et dix-huitième siècle, p. 346, note n° 870.)

trouvait confiné autrefois dans certaines professions, spécifiquement féminines, nous le voyons s'étendre aujourd’hui, peu à peu, à toutes les professions, presque sans distinction.

Et la vicille question des empiètements qui n’a jamais cessé de mettre aux prises travail féminin et travail masculin, s’est, de nos jours, presque complètement retournée : alors que, jadis, le travail féminin avait à se défendre, sur son propre domaine, contre les empiètements du travail masculin (1), c’est lui, maintenant, qui tend à entamer les positions les mieux assurées du travail masculin.

Nous allons essayer de donner une impression d'ensemble de ces deux caractères nouveaux du travail féminin.

D’après le dernier recensement publié, celui du 24 mars 1901, pour une population active totale de 19.715.075 personnes (armée comprise), on comptait 12.910.565 hommes et 6.804.510 femmes.

(1) On sait la vivacité de ces conflits durant toute l’ancienne organisation du travail et les premières difficultés rencontrées par les femmes pour faire reconnaître leur droit au travail.

Le 30 mars 1676, nous voyons le roi obligé, pour protéger les couturières contre les usurpations des maîtres-tailleurs, d'ériger celles-ci en communautés, considérant, dit l'édit, « qu’il est assez dans la bienséance et convenable à la pudeur et à la modestie des femmes et filles de leur permettre de se faire habiller par des personnes de leur sexe lorsqu'elles le jugeraient à propos ». LESPiNASSE : Les Métiers et Corporations de la Ville de Paris, t. I, p. 233)

En Angleterre, sous Edouard IT, une loi fut nécessaire pour défendre aux hommes l'usage de la quenouille et äu fuseau, afin que les femmes pussent avoir un moyen de vivre (Transactions of the national association for the promotion of social science, 1863, cité par Paul LEROY-BEAULIEU : Le Travail des Femmes, p. 15).

En France, en 1789, une pétition de femmes au roi ne s’exprimait pas autrement : « Pour obvier à tant de maux, Sire, nous demandons que les honimes ne puissent exercer, sous aucun prétexte, les métiers qui sont l'apanage des femmes, soit couturière, brodeuse, marchande de modes, ete. ete : que l’on nous laisse au moins l'aiguille et le fuseau : nous nous engageons à ne manier jamais ni le compas ni l’'équerre. » NH

En 1848, les femmes se plaignaient encore de voir « des jeunes gens entassés dans Ces innombrables magasins. Que signifient en vos mains viriles, raillaient-elles, cette multitude d'objets frivoles et iéminins dont vous nous faites ridiculement valoir le bon goût et l'élégance, etc. ete.,? » Œf. TixERANT : Le féminisme à l'époque de 1848, thèse, Paris, 1908, De 133-134.

Voici la part qu’elles tendent à occuper dans chacune des branches du travail :

1896 1901 Pour 1.000 personnes Pour 1.000 personnes actives actives M dan en core 65 femmes 73 femmes MPTICUILUTE" -.....:... 329 — 327 = LATE 18 NES 324 = SOL — MAUTIMIOTER une dus 349 = 371 — Professions libérales... 288 — 236 — Service domestique.. 820 —- 810 — (1)

Mais, mieux que ces chiffres généraux, quelques chiffres, relatifs à des industries déterminées, nous feront sentir la masse ouvrière représentée par le travail féminin :

Ce sont les 199.174 ouvrières du vêtement ; les 60.966 ouvrières de lindustrie lainière (66,35 femmes pour 109 hommes) ; les 59.327 ouvrières du tissage et les 20.049 ouvrières de la filature du coton (113,90 femmes pour 100 hommes) ; les 67.317 ouvrières de la soie (270,41 femmes pour 109 hommes) ; les 60.231 lingères ; les 57.269 ouvrières du blanchissage et de la teinture ; les 29.517 ouvrières de la dentelle ; les 27.990 ouvrières des chapeaux ; les 21.103 ouvrières de la passementerie et rubans ; les 20.661 ouvrières de la chaussure et de la ganterie ; les 20.024 ouvrières de la bonneterie ; les 19.509 ouvrières de la fabrication des toiles (59,72 femmes pour 100 hommes) ; les 16.491 ouvrières de lindustrie linière (87,97 femmes pour 100 hommes) ; les 13.430 ouvrières de la

(1) En 1901, le nombre des ouvrières et ouvriers proprement dits — c'est dans le sens strict de ce mot qu'il sera désormais employé ici par nous — se répartissait ainsi entre les diverses branches industrielles :

Femmes Hommes MIS ÉNITAC IVe EE A 4.453 236.393 Industries de transformation .......... 894.278 2,189.880 Manutention et transports ....,...,.... 175.865 319.364

tabletterie et brosserie ; les 12.072 ouvrières de l'imprimerie et de la gravure (26,57 femmes pour 100 hommes), etc. (1).

Mais, en dehors de sa masse, ce qui est caractéristique du travail féminin moderne et ce qui accroît l’acuité et la généralité des conflits, c’est sa dissémination dans les branches les plus diverses et les plus imprévues de l’industrie.

En dehors des métiers proprement féminins : lingerie, dentelles, broderie, fleurs et plumes, confection, repassage, etc., où la main-d'œuvre est exclusivement ou en majorité féminine (2); en dehors des industries comme celles du textile, où les femmes sont entrées dès longtemps à l’atelier et où l’agilité de leurs doigts, en même temps que leur spécialisation antérieure — alors que les opérations s’accomplissaient à la main — peuvent expliquer leur emploi ; nous voyons les femmes pénétrer, et pour une part importante, dans les métiers les plus divers et qui, par leur rudesse ou leur insalubrité, semblaient devoir rester l'apanage exclusif des hommes : |

Tabacs : 13,329 femmes (689.12 f. pour 100 h.) (3) ; fabrication du papier : 11,496 f. (52.50 f. pour 100 h)) ; fabrication de cartes et de cartonnages : 11,097 femmes (166.30 f. pour 100 h.) ; savonnerie : 3,330 ; stéarinerie : 1,300 ; fabriques d'huiles et graisses animales : 1,300 ; caoutchouc et gutta : 2,678 (46.26 f. pour 100 h.) ; allumettes : 1,223 (208.70 f. pour 100 h.) (3) ; reliure : 2,486 ; vannerie : 3,556 ; cuirs et peaux :

(1) Voici, sur l'accroissement de la proportion des femmes dans quelquesunes de ces professions, quelques chiffres caractéristiques : É 1896 1901 Pour 100 hommes Pour 100 hommes

Industrie de la soie.... 260,25 femmes 270,41 femmes Industrie du coton, .... 110,40 — 113,90 — Industrie de la laine.... 62,56 — 66,35 — AUS Un er 65,146 — 87,97 — Fabricat. de cartonnages 124,50 — 166,30 — Industries du livre. .... 23,98 — 26,51 —

(2) Cf. la longue liste des métiers où les femmes sont en majorité. Résultats statistiques du Recensement de la population en 1901, &. IN, p. 208.

(3) Les Manufactures de tabacs el d’allumeltes de l'Etat en 1907. — Bullelin de l'Office du travail. avril 1909, p. 390 et 398. Les autres chiffres sont empruntés au recensement général de 1901.

4,614 ; fabriques d’ustensiles de bois : 5,359 ; ébénisterie : 3,908 ; etc. etc...

Et il semble qu’il n’y ait aucun métier qui leur soit fermé, même les plus pénibles, même ceux que le respect de leur sexe devrait, semble-t-il, leur interdire ; nous relevons, en effet, les industries suivantes :

Forges et taillanderie : 5,306 femmes (4.25 f. pour 100 h.) ; clouterie et articles de fer et d'acier : 4,807 femmes (26.99 f. pour 100 h.) ; briqueterie et tuilerie : 2.081 f.; poterie : 1.199 f.; sciage de bois : 1.188 f.; verrerie (11.78 pour 100 h.); chaufournerie, plâtrerie : 392 femmes ; terrassement et maçonnerie : 356 femmes ; plomberie, couverture, fumisterie,

etc... (1).

On voit jusqu'où peut s'étendre, dans sa marche envahissante, la vague du travail féminin moderne.

III. —— L’INFÉRIORITÉ DES SALAIRES FÉMININS. — RECHERCHE : D’UNE THÉORIE EXPLICATIVE.

Il nous faut insister sur la raison profonde, la cause déterminante de cet embauchage croissant des femmes dans l’industrie : les salaires infimes dont elles se contentent.

Et ce caractère est plus frappant, cette raison est encore plus déterminante ici que pour les enfants ; car, tandis que l'enfant, pour un salaire dérisoire, n’accomplit, le plus souvent, que des tâches secondaires, que de menus travaux, la

(1) Nous avons déjà cité le cas de femmes employées dans la construction d'automobiles. M. Dupin, de son côté, rapporte qu'il a vu à Munich des femmes occupées à décharger des wagons de charbon, d'autres montant au sommet des échafaudages les pierres et le mortier nécessaires aux maçons ; vers 1898, on estimait que 7.862 femmes et 625 jeunes filles étaient employées dans l'industrie du bâtiment, surtout dans le Sud de l'Allemagne. (DUPIN : Du mouvement syndical ouvrier dans l’industrie allemande, p. 198.)

Au Japon, on imagine que le travail féminin donne lieu aux mêmes abus :

« Je n’oublierai jamais, nous dit M. Sautter, le spectacle d’une femme eTnployée au chargement du charbon à bord de notre bateau à Nagasaki, portant sur la tête une manne dont la noire poussière tombait sur la tête inconsciente et endormie de son baby de quelques mois attaché dans un sac entre ses épaules. » (Emmanuel SAUTTER : Le développement industriel, etc., p. 367.)

fenime, pour ce même salaire, accomplit un effort productif régulier, effort productif identique, dans certains cas, à celui de l’homme adulte. Et pour ce travail analogue, parfois même, répétons-le, absolument identique, la femme touchera un salaire qui pourra aller jusqu’à être inférieur de moitié à celui de son concurrent masculin.

La démonstration générale de lPinfériorité des salaires féminins n’est plus à faire, et nous n’avons pas à y insister ici ; mais ce qu’il importe de discerner, pour ce qui nous occupe, ce n’est pas si cette infériorité se manifeste entre Fensemble des métiers féminins et lPensemble des métiers. masculins, car dans ce cas on pourrait invoquer Vinfluence de causes particulières, mais si, dans un même métier, pratiqué simultanément par des hommes et par des femmes, om relève des différences appréciables de salaires, ne pouvant pas être expliquées par une différence de productivité.

Voici, par exemple, pour quelques industries employant simultanément à des travaux analogues, des hommes et des femmes, quelques chiffres significatifs :

Hommes Femmes Fabrique de caoutchouc (Paris). 5 fr. 45 2 fr 85 Fabrique de papier (Paris) ...... 6 fr. 3 fr. 10 Imprimerie (Paris)...:.::...... 7 Er 10 JP 0) Brochure (PAS) AA C'fr"55 2 fr. 90 Couperie de poils (Paris) (1).... 7 FENEO d'ÉRMS Ouvriers en peignes (Oyonnax)... DÉÉE our Vermicelliers (Valence)......... UE L'E70 Bonneterie (Falaise)............ DUR ME 2 fr 25 Chapeletiers (Saumur) ‘() ...... 4 fr, AUS

(1) Salaires relevés à Paris, 4894-1893. OFFICE DU TRAVAIL : Salaires et durée du travail dans l’industrie francaise, tome F (département de la Seine). tableau JE. |

(2) Salaires relevés en 1906 par des conseils de prud'hommes. DIRECTION pu TRAVAIL : Salaires el durée du travail, coût de la vie pour certaines catégories d'ouvriers en 1906 (extrait de l'Annuaire statistique pour 1906), tableau 1.

Mais, ces quelques chiffres, pris au hasard, et dépourvus de commentaires, ne nous laissent pas apercevoir quelle similitude peut exister entre la tâche accomplie par la femme et celle accomplie par l’homme.

Dans la filature, nous avons déjà quelques points de comparaison : la productivité des métiers continus surveillés par des femmes est plus grande que celle des métiers renvideurs dirigés par des hommes, et quelle que soit —— ceci dit pour ceux qui rattachent la rémunération du travail à son degré d'intensité — la différence d'effort physique qui peut exister entre les deux, elle ne suffit pas à expliquer les différences de salaires que nous rencontrons.

Ouvrières Fileurs de métiers

continus

à A A CENT 6 fr. 46 par jour 2 fr. 74 par jour alle Te. SR PEN —— NPD —— MUSÉES... 4 fr. — PRE MONPCOINS 55 5 fr. —— 3 fr. — (1)

Mais ici encore, nous n'avons pas de commune mesure rigoureuse. I faut que nous en arrivions à la typographie pour trouver la démonstration irréfutable de la théorie que nous esquissions au début de cet ouvrage. Il ne s’agit plus, dans ce cas, d’un travail analogue, équivalent, mais d’un travail rigoureusement identique : celui de la composition typographique payée aux pièces, et dont l’unité est le mille de lettres levées. I semble qu’il s’agit là d’une mesure rigoureusement objective, d’une tâche précise et qu’il semble impossible — qu’elle soit accomplie par un ouvrier marié ou célibataire, du Nord ou du Midi, du sexe masculin ou du sexe féminin — de ne pas payer au même tarif, le travail étant le même et ne pouvant être affecté d'aucune manière par ces différences. Or il n’en est absolument rien.

« 10,000 lettres composées et corrigées par un homme, écrivait en 1898 un patron imprimeur, valent, au tarif de

(1) Enquête parlementaire sur l'Industrie leætile, &. TV : Relevés de salaires.

Blois et d'Orléans, 4 fr. 50. Les mêmes 10,000 lettres, composées et corrigées par une femme, ne valent plus que 2 francs, 2 fr. 50, 3 francs ou 3 fr. 50, que la compositrice soit blonde ou brune, jolie ou laide ; le même travail n’est pas payé au même tarif simplement parce que c’est une femme » (1).

On voit ce que devient la valeur d’un mille de lettres « levées », comme on dit dans le métier, suivant que c’est le produit du travail d’un homme ou d’une femme. Alors que le tarif du mille est, pour les hommes, en province, de 0 fr. 50 environ, on le voit s’abaisser, pour les femmes, à 0 fr. 25 et même à 0 fr. 17 (2).

Et la machine à composer a été loin d’égaliser la rémunération

À Paris, pour 4,500 lettres à l’heure, soit 36,500 lettres pour une journée de huit heures, un compositeur à la machine touchera 10 fr. 50 ; pour un même travail, une compositrice ne touchera que 7 fr. 50...

Nous pourrions amonceler ici les exemples.

Dans les métiers même où la femmé est recherchée à cause de ses qualités techniques particulières — pour la distribution des billets de chemins de fer, par exemple, que les femmes accomplissent avec plus de rapidité que les hommes

(1) Emmanuel Rivière : Le travail de la femme dans l'Industrie lypographique, une brochure, Blois, 1898, p. 9.

(2) Cf. Charles Poisson : Le salaire des femmes, p. 40.

Que l’on examine ce tableau comparatif des salaires payés par quatre maisons d'imprimerie dans une petite localité, et l’on imaginera ce que peut, dans de telles conditions, y devenir la concurrence :

1° L'une emploie des ouvriers syndiqués = 0 fr. 45 ou 0 fr. 50 le mille et 0 fr. 45 ou 0 fr. 50 l'heure ;

2° Une autre emploie des ouvriers non syndiqués = 0 fr. 40 le mille et UM zbalineurers

3° Une autre emploie des ouvriers typographes en conscience — 3 fr. 50 par jour et des compositrices aux pièces — 0 fr. 25 le mille ou 2 fr. 50 par

jour, à condition d'un minimum de production quotidien de 10.000 lettres, sinon le salaire est proportionnel à la production ;

4° La quatrième est une œuvre charitable n’occupant que des femmes recrutées à l'étranger, nourries et logées.

(FACDOUEL : La Fédération des travailleurs du livre, thèse, Lyon, 1904, p. 193, note .)

— on relèverait la même injuste infériorité des salaires féminins.

Pour faire saisir à quel point est conventionnelle, ou plutôt scandaleusement arbitraire, cette choquante inégalité entre les sexes, citons le cas bien suggestif de ces confectionneuses de vêtements d'hommes payées pour un certain article 4 francs, tandis que le même article était payé aux hommes 6 francs, et qui trouvèrent cette ingénieuse combinaison d’envoyer chercher et reporter l'ouvrage par leur mari. Grâce à cet innocent subterfuge, elles parvinrent à toucher le complément de salaire dont, par la plus injustifiable spéculation, on essayait de les frustrer (1).

Nous sommes suffisamment éclairés maintenant par les faits pour apprécier la valeur des ingénieuses théories par les lesquelles les économistes ont prétendu expliquer cette insolite différence entre les salaires féminins et les salaires masculins.

Suivant leur préférence personnelle pour telle ou telle théorie générale du salaire, ils ont eu recours à leur explication favorite. |

Les uns en ont cherché la cause dans la productivité moindre de la femme (2). — S’il est des cas où l’on pourrait être tenté de trouver des confirmations à cette hypothèse, nous avons, croyons-nous, cité quelques cas qui y sont radicalement irréductibles ; quand pour un travail rigoureusement idenque, accompli dans le même laps de temps, nous avons trouvé des différences de salaires allant jusqu’à 2/5 et presque jusqu'à la moitié, nous sommes, me semble-t-il, avertis que ce n’est pas vers la qualité objective du travail accompli qu’il nous faut tourner les yeux pour y chercher l'explication, mais vers la qualité subjective de l’agent humain.

On a invoqué encore l'infériorité des besoins de la

(1) Cf. Porssox : Le salaire des femmes, p. 133.

(2) Paul BEAUREGARD : Essai sur la théorie du salaire, p. 349.

femme (1).— Présentée sous cette forme, et comme une notion individuelle, cette théorie ne paraît guère résister à lexamen. Il semble bien que, considérée individuellement, la femme soit douée d’autant de besoins que l’homme ; et, en admettant même qu’à un point de vue physiologique, on puisse découvrir quelque différence, elle sera minime — M. Paul Leroy-Beaulieu a essayé de déterminer cet écart : il l’'évalue à 1/16 (2) — et il est, en tout cas, d’autres besoins et d’autres charges qui pèsent sur la femme ouvrière et qui sont assez légers à l’homme : la femme qui travaille sera souvent une mère, chargée d’enfants, veuve, divorcée, abandonnée ; dira-t-on que ses besoins et ses charges sont inférieurs à ceux de l’ouvrier célibataire ou même de l’ouvrier marié, mais dont le travail de la femme ou des enfants complète le salaire ? Les besoins de la femme sont donc insensiblement inférieurs, parfois même supérieurs à ceux de l’homme, sans que le salaire s’en trouve affecté.

Il nous faut donc chercher, à notre tour, une explication qui rende plus complètement compte de tous les faifs que nous venons de relever : examen des conditions particulières dans lesquelles s'exerce ici la concurrence ouvrière servira peut-être à nous mettre sur la voie.

Un premier fait nous frappe tout d’abord : c’est la surabondance des concurrentes dans toutes les professions où les femmes sont engagées ; c’est, d’autre part, l’exiguité des débouchés qui lui sont jusqu’à présent ouverts. Si nous avons indiqué, plus haut, comme caractéristique du travail féminin moderne sa dissémination dans un nombre de plus en plus étendu de branches de la production, cela est, en effet, très appréciable si on le compare au travail féminin ancien, étroitement confiné dans les industries féminines de Paiguille, cela l’est beaucoup moins si on le compare au flot grandissant des femmes se livrant à un travail professionnel.

(4) Stuart Mizz : Principes d'Economie politique, L. F, p. 461.

(2) Paul LEroyY-BrAULIEU : Le travail des femmes, p. 132.

Si les débouchés se sont multipliés, c’est sous la pression d’une surabondance des femmes ouvrières et dans une proportion bien moindre. Longtemps confinées, par tradition et par la résistance masculine, dans un nombre restreint de métiers, lorsque ceux-ci n’ont plus été capables de Les contenir, lorsque l'encombrement qui y sévissait a provoqué des horreurs teïles que celles que nous offre encore le travail de la lingerie ou de la confection à domicile, les femmes se sont jetées dans d’autres voies ; mais, là encore, elles s’y sont portées en masse, suivant quelques grands courants très marqués, et, à cause de leur absence d'instruction technique antérieure, elles ont choisi de préférence les métiers les plus faciles, les tâches inférieures, accessibles à tous après quelques semaines ou quelques mois d'apprentissage, et, là encore, elles cnt rencontré ou provoqué l’engorgement, elles ont trainé après elles, dans les nouveaux métiers où elles avaient pu se faire une brèche, toutes les mœurs de misère et de concurrence dont elles avaient cherché à s'évader.

Mais cela ne suffirait pas à rendre compte de tout le phénomène (1) — car il est des métiers masculins encombrés, où la dépression des salaires n’a jamais atteint un tel niveau — s'il ne s'y joignait deux particularités, inhérentes au caractère propre de la femme, inhérentes, en quelque maniere, à sa constitution. À la quantité des compétitrices, il nous faut joindre la diversité de leur qualité.

a) Un fait, selon nous, domine le travail féminin, c’est

que, si indépendante, si délaissée qu’elle soit, la femme, dans à Là “ sore 1 + À 1A6ré ?

le domaine économique, sera toujours considérée, qu’elle le

veuille ou nor, comme rattachée et participant à un groupe

(4) Sans doute, on a pu voir en lui un facteur important de l'infériorité des salaires féminins : nous persistons à penser que ce n'est pas le seul.

« — Si les femmes valent pour vous autant que les hommes, demandait-on à un patron, pourquoi ne pouvez-vous pas les payer davantage ? N ne

« — Nous donnons, répondit-il, autant que les autres, et nous ne donnons pas plus, parce que pour une fille qui est placée il y en à HT een dent sa place. » Miss Helen CAMPBELL : Prisonners of Poverly, B. 475, cité par LEVASSEUR : L'ouvrier américain, t. I, p. 401.

social lui procurant le nécessaire, et comme ne cherchant dans son travail qu’un salaire d’appoint et non la totale satisfaction de ses besoins vitaux.

Sans doute, cette conception trouve un terrain de culture tout préparé dans l'intérêt patronal, qui l’entretient et s’en recommande comme d’un principe de haute moralité sociale, mais, à la longue, une prétention aussi irréelle ne pourrait subsister, en face de tant de cas de femmes isolées (orphelines, veuves, divorcées, abandonnées) que présente la vie ouvrière quotidienne, si les règles de fer de la concurrence ouvrière ne venaient, de gré ou de force, ramener les conditions de travail de la femme isolée, qui cherche dans son salaire toute sa subsistance et celle parfois de ses enfants, au niveau des exigences de celles qui trouvent, au foyer paternel ou conjugal, une compensation à l’insuffisance de leur gain. Tel est, selon nous, le mécanisme central qui commande tous les problèmes du travail féminin (1) ; il prend sa naissance dans la constitution même de la femme et semble vouloir se venger, cruellement, de celles qui ont renoncé à la vie familiale ou en ont été privées et en dehors de laquelle elles semblent vouées à ne trouver que l'insécurité et la misère.

b) Mais il est une seconde cause, moins irréfragable, celle-là, et qui tient au caractère moral de la femme ; son influence n’est, cependant, pas moins active dans l’état actuel de nos mœurs, et contribue à donner au jeu du mécanisme économique que nous venons de découvrir tout son caractère de nécessité. Il s’agit de l’absence d’esprit de résistance et de cohésion syndicale propre aux milieux féminins.

Entrainées à la passivité par une fausse éducation, mêlées à un fort contingent d’ouvrières de passage (jeunes filles travaillant jusqu’à leur mariage, femmes veuves ou abandonnées venues tard au métier), les femmes ouvrières ne constituent pas un milieu homogène, elles n’ont pas encore acquis

(4) Sur le fonctionnement de ce mécanisme des salaires d'appoints. Cf. infra, ghapitre VIII : Une concurrence intestine : Les revenus accessoires.

les mœurs d’un prolétariat et offrent les plus attristants exemples d'individualisme et d’insouciance. Là est le vice interne du travail féminin. Ainsi que nous aurons à le dégager à la fin de cet ouvrage, pour qu’apparaisse une certaine cohésion ouvrière et à plus forte raison le groupement syndical, deux conditions sont nécessaires : d’une part, le sentiment de l’existence de certains intérêts communs et permanents à défendre contre des prétentions adverses, et, d'autre part, une certaine indépendance de pensée et une certaine force de volonté capables de soutenir la résistance nécessaire à la défense de ces intérêts (1).

Or, dans la plupart des milieux féminins, ni l’une ni l’autre de ces conditions n’existe : nombreuses sont les femmes qui ne font que traverser le métier et à qui manque ce sentiment de la permanence de leur sort ; nombreuses sont d’autre part, celles qui préfèrent solidariser leur sort à celui du patron, dans l'espoir d’en obtenir quelque avantage immédiat, plutôt que de le solidariser avec le sort de leurs compagnes de misère et, à plus forte raison, avec le prolétariat masculin qui, d’ailleurs, en les repoussant, les enracine encore, trop souvent, dans cet individualisme.

Enfin, malgré les révoltes frémissantes qu’elles peuvent manifester, peu de femmes sont capables d’une résistance ferme, calme et persévérante et ont conscience de ce qu’exigerait leur dignité de travailleuses. Et ceci est appelé à avoir les plus funestes conséquences, ainsi que nous l’allons voir, non seulement sur le salaire, mais encore sur l’ensemble des conditions du travail (2).

Il n’est donc point surprenant que, dans ces conditions, cette masse ouvrière en soit restée au stade élémentaire et

(1) Cf. infra, II partie, ch. 1, $ II : Genèse de l’idée syndicale.

(2) Devant une commission d'enquête autrichienne, en 1896, un entrepreneur justifiait le fait que les heures supplémentaires sont payées à un taux plus élevé aux hommes qu'aux femmes, en disant que les hommes auraient fait grève et les femmes non. (Gité par CORNELISSEN : Théorie du salaire et du travail salarié, p. 224, note 1.)

H n'y a souvent pas d'autre explication à toutes les inégalités que nous venons de constater !

atomique où la concurrence entre ouvriers l'emporte sur la défense collective et la solidarité. C’est là toute la leçon et tout le vice que porte en elle la concurrence féminine.

IV. — L'INFLUENCE DE L'EMPLOI DES FEMMES DANS L’INDUSTRIE SUR L'EMPLOI DES HOMMES ET LES CONDITIONS GÉNÉRALES DU TRAVAIL.

Il nous reste à dégager, rapidement, les diverses répercussions de l’emploi de la femme sur le travail de Phomme.

a) C’est, tout d’abord, l’éviction. On a évoqué bien souvent l’époque où la grande industrie textile naissante, en Angleterre, vidait les foyers des femmes et des enfants, tandis que l’homme, privé brusquement de tout gagne-pain, restait au foyer pour s'occuper du ménage et soigner les enfants en bas âge (1).

Le même phénomène s’est produit au début de toutes les industries faisant appel à la main-d'œuvre féminine. On le constate de nos jours au Japon (2).

On a nié que cette éviction fût définitive et, se servant de l’argument par lequel on essaie également de prouver que les machines n’expulsent pas l’ouvrier, mais le déplacent provisoirement pour le rappeler ensuite et lui ouvrir des débouchés de plus en plus larges, on nous montre que le placement des hommes dans l’industrie suit régulièrement le mouvement normal de la population et que, par conséquent, le travail des femmes vient combler le vide qui resterait inoc-.

(1) En 1840, pour 10.721 femmes mariées travaillant dans 412 fabriques du Lancashire, leurs maris se répartissaient ainsi 5.314 seulement employées dans les mêmes fabriques : 3.927 occupés ailleurs ; 821 sans travail ; 659 sur lesquels les renseignements manquent.

Ainsi 821 pères de famille au moins étaient nourris par le travail de leurs femmes !

(2) « Pendant qu’un nombre de plus en plus grand d'hommes robustes ne savent que faire de leurs bras, les patrons japonais tendent de plus en plus

Ve qi 0 be £ j q° ù } à afin d’abaisser le prix de la main-d'œuvre, à n’embaucher que des femmes et

des fillettes, » (Revue américaine The Worlds work, 1907-1908.)

cupé sans lui (1). Ces chiffres généraux nous paraissent n’apporter aucune lumière à cette question. Ils ne font que nous montrer qu'au cours de leur vie, d’un recensement à l’autre, la masse ouvrière est parvenue à se placer, que des milliers ou des millions d'hommes ne sont pas restés d’une manière permanente sans emploi, que de nouveaux débouchés se sont créés et que certaines prédictions pessimistes, à la Malthus, sont erronées. Nous en convenons. Mais ils ne nous renseignent pas sur le danger d’éviction immédiat, prochain, dont le travail féminin menace le travail masculin, et qui, sans l’acculer toujours au suicide ou à l’oisiveté perpétuelle, expose du moins à la perte de son gagne-pain traditionnel, au chômage, aux salaires de débuts et à l’apprentis-

(1) Mme Lily Braux dresse cette statistique comparative sur le mouvement de Ja population en général et celui de la population ouvrière dans divers pays :

Sur 100 Sur 100 Sur 100 Sur 100

hommes ouvriers femmes ouvrières au premier au premier au premier au premier recensement recensement recensement recensement

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au second au second au second au second Allemagne ....... tre 116 114 120 MIEL ONLINE, 227 108 119 108 147

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(Le problème de la fernme : son évolution historique, Son aspect économique, p. 361.)

(*) Le mouvement d'arrêt que semble indiquer cette statisque n'a été pour la France que momentané, et pour le recensement de 1896 le tableau se présente ainsi

Hommes Ouvriers Femmes Ouvrières

On comprendra aisément combien un semblable tableau est impuissant à nous renseigner sur ce qui nous intéresse et comment de nombreuses cCiuses individuelles ou collectives ont pu déterminer l'entrée de catégories nouvelles d'hommes dans l'industrie, établissant ainsi une certaine corrélation entre le progrès de la population et celui du mouvement industriel, mais masquAnt en revanche le nombre d'ouvriers restés en chômage par suite de l'encombrement inopiné du manché du travail par la main-d'œuvre féminine,

Pour l'Allemagne, de 1882 à 1895, M. LEviNsKiI indique une progression plus marquée du travail des femmes de 23,60 0/0, tandis que celte de la population n'était que de 14,48 0/0. (La maternité el l'évolution capitaliste, Revue d'Economie politique, 1909.)

sage dans un métier nouveau. Telle est la hantise, la seule hantise véritable des ouvriers.

Or, on ne saurait considérer cette crainte comme chimérique : il est vrai que, là où la femme entre à l'atelier, elle tend à éliminer l’homme : quand la femme entre dans le tissage, la filature, la fabrique de chaussures, la typographie, c’est pour prendre la place de l’homme, c’est pour contraindre celui-ci à changer de spécialité, à changer d’atelier, à changer de région ou même de métier.

Voilà ce que savent les ouvriers : partout où la femmé s'offre pour un même travail que pour l’homme, elle tendra à le remplacer.

Lors même que son travail serait proportionnellement moins productif, lors même qu’elle ne pourrait pas être employée aussi longtemps, l'avantage resterait encore assez sensible pour tenter le patron. C’est ainsi que l’on a pu remarquer que la réduction de la journée de travail à dix heures, à la suite de la loi de 1900, n’a entraîné à peu près aucun renvoi de femmes (1).

Bien mieux, elle a constitué une sorte de prime en faveur de l'emploi des femmes, puisque l'avantage que l’on pouvait avoir dans les ateliers mixtes à employer encore des hommes, dont la journée de travail pouvait être prolongée jusqu’à douze heures, disparaissait devant légalisation des conditions de travail pour tous, réalisée par la loi des dix heures. Cette égalisation ne pouvait qu’inviter à embaucher le plus grand nombre possible de femmes. Et les ouvriers se sont tellement bien aperçu qu’il ne devaient leur maintien dans ces industries qu’à linégalité de traitement dont ils bénéficiaient, que l’on a vu certains d’entre eux protester contre le régime des dix heures, qui leur faisait perdre ce privilège

A) Cf. Rapports sur l'applicalion des lois réglementant le travail, Notam : 2 D A OMPATIS)E

À Lille (/bid., p. 119), on signale cependant des renvois de femmes, mais c'est dans des cas où deux équipes peuvent assurer la marche de l'usine sans discontinuité, L'avantage, dans ces conditions, est trop évident.

et les mettait, dans la concurrence avec les femmes, sur un pied d'égalité qui ne pouvait que leur être défavorable (1).

On trouve une raison analogue à l'opposition de certains ouvriers à l'introduction des machines qui, simplifiant et égalisant la tâche, leur fait perdre le privilège dont ils jouissaient du fait de leur force physique et permet aux femmes de s'offrir en concurrence avec eux pour les mêmes emplois de surveillance, avec les mêmes chances de capacité physique et l’écrasante supériorité de leurs prétentions dérisoires (2).

Partout, donc, où la femme peut s'offrir dans de mêmes conditions techniques que l’homme, elle a des chances d’être employée à sa place. Sans doute, des considérations d’organisation intérieure, de discipline, etc., pourront parfois contrarier cette tendance, mais dans la généralité des cas, c’est elle qui lemportera.

La préférence accordée aux femmes se fera encore sentir lorsqu'il s’agira de licencier une partie du personnel, pendant une période de morte-saison ou pour toute autre cause : on conservera de préférence les femmes à l’atelier (3).

Mais il est encore un autre cas de supplantage qui risque de laisser dans la classe ouvrière d’indélébiles ressentiments contre les femmes, c’est le supplantage en cas de grève (1).

(1) Cf. Protestation d’un syndicat d'ouvriers textiles, près de Romorantin, en 1903. (Rapports en 1903, p. 32.)

(2) Cf infra, Ch: NIT, $ I.

(3) C’est une constatation fréquemment faite que les femmes et les enfants ne chôment pas tandis que les hommes chôment.

M. Varlez invoque certaines causes techniques, particulières aux femmes, qui expliqueraient cette différence. (Les salaires dans l’industrie gantoise. I. Industrie cotonnière, p. 99-100.) Les cas qu'il cite sont assez particuliers, et il semble bien que dans la généralité des cas ce soient les causes purement économiques que nous avons mises en lumière qui soient déterminantes.

(4) C'est ainsi qu'à la suite de cas de supplantage par des femmes, lors de la grève des linotypistes parisiens, dont nous parlons plus loin, les ouvriers firent apposer une affiche où on lisait :

« Les directeurs de journaux de nuit, désemparés devant la cohésion de leurs équipes, depuis huit jours, font appel au concours de la main-d'œuvre féminine.

On comprend, en effet, quelles ressources offre aux patrons cet immense troupeau, docile, inorganisé, repoussé de partout, partout en surabondance, toujours en quête de travail. Aussi ne se gênent-ils pas pour y recourir, dans le dessein de briser la solidarité ouvrière.

Nous en avons eu un exemple récent lors de la grève des linotypistes parisiens, durant laquelle les maîtres-imprimeurs eurent recours aux femmes, non seulement le jour, mais encore — malgré les prescriptions formelles de la loi du 2 novembre 1892 (art. 4) — la nuit. La question a été portée devant la Chambre des députés, et le ministre du travail a déclaré que pour onze jours, ou plutôt onze nuits, un total de 184 contraventions avaient été dressées par l'inspection du travail (4).

Mais ce ne sont pas quelques francs d'amende qui pourront empêcher les patrons de recourir à ces auxiliaires (2) ; et, en temps normal, comme en temps de grève, les femmes restent une main-d'œuvre précieuse à employer, même en violation de toutes les prescriptions de la loi.

Mais, alors même que l’entrée de femmes dans l’industrie

« L'acceptatton de celle-ci détermine deux faits : 1° les compositrices et les Hinotypistes constituent pour nous, maintenant, un élément jaune que nous devons combattre à outrance ; 2° une violation à l'article 4 de 1a loi du 2 novembre 1892 sur le travail de nuit des femmes et des enfants. »

‘1) Chambre des députés, séance du 8 février 1909. Journal officiel du ONTÉVLIEr, D. 300. (601.73.

Et combien d'infractions ont échappé aux quelques inspecteurs. opérant er pleine nuit et entourés d’embüches de toutes parts : on a décrit toutes les mesures organisées autour des ateliers pour avertir de l'arrivée de l'inspecteur : employés ou directeurs placés en faction dans la rue ou dans le couloir. sonnette électrique chez le concierge, ete. Un inspecteur remontant, cinq minutes après son premier constat, trouvait deux femmes aux machines, qui ne s'y trouvaient pas lors de sa première visite. (G+ SERGENT : Lois de facade. A Humanité du 8 février 1909.) | fu

(2) Est-il besoin de faire remarquer à nouveau que les simples amendes encourues (5 à 16 fr. et, en cas de récidive, 16 à 200 fr.) sont sans proportion avec la perte que causerait l'arrêt total ou partiel d'un atelier ou même l'humi- Balion de céder à ses ouvriers ? Certains patrons ne déclaraient-ils pas neltemenel qu'ils continueraient à employer ce personnel, malgré les contraventions ei qu'ils préféraient payer les amendes prévues par la loi que de céder aux exigences de leurs ouvriers. (1bid.)

n'aurait provoqué aucune crise aiguë, et n’aurait entraîné l'élimination d'aucun ouvrier masculin, leur présence seule, dans l’économie ouvrière, n’en constituerait pas moins un réel danger.

On imagine volontiers l’action dépressive que peuvent exercer les salaires dérisoires, dont elles se contentent, sur le taux général de la rémunération du travail.

Il ne faut pas perdre de vue qu’alors même que l’on ne constaterait pas une dépression positive, et que les ouvriers auraient été assez fortement organisés pour maintenir leurs salaires, la seule présence de salaires inférieurs est une menace, et, en tout cas, un frein contre toute possibilité de hausse ultérieure.

Et l’on ne sait jusqu'où pourra aller la concurrence de ce travail au rabais : non seulement son bon marché lui permet de rivaliser avantageusement avec l'effort musculaire des hommes, mais on l’a vu parfois tenir tête aux machines elles-mêmes !

« L'industrie, par un singulier retour des choses, écrit M. Charles Poisson, a recours à la femme pour concurrencer la machine. Je puis citer un cas précis qui m’a été signalé par un fabricant de chaussons, pantoufles et chaussures légères. Cet industriel employait primitivement des hommes à divers travaux. D’autres maisons, afin d’abaisser leurs tarifs de vente, employèrent des ouvrières, qu’elles payaient moitié moins que.les hommes. Le patron dont il s’agit, pour pouvoir offrir à sa clientèle des prix aussi bas que ceux pratiqués ailleurs, installa des machines perfectionnées, donnant une grande production. N'importe, les femmes produisent, chez les concurrents, à aussi bon compte que les machines » (1).

On a là un raccourci tragique du prix auquel est acheté parfois, le merveilleux bon marché, dont les économistes rendent grâce au machinisme.

(1) Charles Poisson : Le salaire des femmes, p. 155-156.

Mais, nous voulons y insister, on n’aurait qu’une idée incomplète et trompeuse des conflits ouvriers, si on les faisait tenir tout entiers dans le chapitre du salaire.

Il y a d’autres éléments dans les conditions du travail et, sur ceux-là, le travail féminin exerce une action tout aussi redoutable, plus redoutable même.

a) C’est d’abord la discipline de l'atelier : le règlement d'atelier, les amendes. — Comment ne pas voir que la femme, naturellement docile et résignée, constituera, pour le patron, un précieux auxiliaire lorsqu'il s’agira d'imposer à l’ensemble de l'atelier un régime plus rigoureux ou de résister aux revendications d’un groupe d'ouvriers.

b) Il en sera de même lorsqu'il voudra apporter une modification dans l’intensité ou les procédés du travail. — La femme acceptera aisément ces modifications et, lorsqu'il s'agira d'introduire une nouvelle machine ou d'accroître la vitesse de la production, l'employeur se servira d’elle comme d'entraîneur, pour décider le personnel tout entier à accepter le régime nouveau.

c) Les ouvriers se plaignent encore que l’emploi des femmes entretienne le travail aux pièces. Tandis que dans certaines industries : la typographie, par exemple, les ouvriers expérimentés et consciencieux parviennent parfois à être payés au temps, il est de règle que pour stimuler les ouvriers inférieurs, moins habiles ou moins actifs (femmes, enfants, demi-ouvriers), on leur impose le travail aux pièces. Aïnsi, dans certaines corporations qui s'efforcent d’abolir ce mode de rémunération, la présence des femmes y met obstacle.

d) Enfin, d’une manière plus générale, la présence d’un grand nombre de femmes dans une industrie rend impraticable l'application généralisée des règlements syndicaux, le contrôle du Syndicat sur tout le métier. Il n’est pas besoin d’insister pour montrer que c’est notamment l’échec de tous les règlements sur l’apprentissage — l’entrée des femmes dans le métier faisant une brèche dans les essais de limitation absolue du nombre des concurrents tentés par l’action syndicale, et accroissant la proportion des travailleurs à bon

marché que la fixation d’un nombre proportionnel d’apprentis avait pour but de réglementer ; — il en est de même de toutes les autres règles qui peuvent être édictées : réduction de la journée de travail, opposition au machinisme, au travail aux pièces, etc., ete.

La femme, docile à l'autorité patronale, et non syndiquée, minera sourdement tous les essais d’organisation du travail et de souveraineté syndicale (1).

Tels sont les effets variés qu’exerce l’emploi des femmes dans l’industrie. Ils suffisent à expliquer, sinon à justifier, l’âpreté qu'a mise le travail masculin à se défendre contre ce redoutable adversaire.

(4) C'est ainsi encore, par exemple, que la campagne entreprise en 1906 par la Fédération des travailleurs du livre, pour obtenir la journée de 9 heures et 7 fr. 20, n’a pu réussir que très partiellement, en province surtout, parce qu'elle avait néglilgé un des éléments essentiels de la concurrence : les femmes. Celles-ci continuant à travailler 10 heures et pour des salaires de 5 à 6 francs, non seulement empêchèrent la règle nouvelle d'être appliquée dans un grand nombre d'établissements, mais, encore, introduisirent par là, dans la concurrence interpatronale, un germe d’avilissement des prix, qui mit un grand nombre d’autres employeurs dans l'incapacité de supporter une pareille charge.

SECTION I

La Défense ouvrière

I. L'entrée de la femme dans la typographie et la résistance syndicale. — II. Tactiques de certains syndicats tendant à interdire à ja femme l'accès de la profession : a) l’exelusion pure et simple ; b) l'interdiction d’enseigner le métier ; €). une exception : des ouvriers favorisant l’entrée de la femme dans le métier. — III. Tactiques nouvelles : l’admission conditionnelle de la femme : a) les exigences masculines : à travail égal, salaire égal ; b) la syndica- Jisation des femmes ; c) l’action légale : l’efficacité d’un minimum de salaire. — IV. L'avenir du travail féminin.

Le premier geste de la classe ouvrière masculine en face de cette nouvelle rivale, pénétrant sur un domaine qui avait semblé jusqu'alors réservé aux seuls hommes, fut un geste de répulsion — et de répulsion totalé.

C’est qu’il ne s’agissait plus ici de régulariser, de doser, en quelque manière, l’entrée dans le métier de travailleurs destinés à y pénétrer tôt ou tard ; on se trouvait en face d’une concurrence nouvelle qui apparaissait inopinée, superflue, anormale, et dont on pensait pouvoir se débarrasser par un simple geste de résistance.

On sait qu’il n’en a rien été et qu'avec les progrès du machinisme et la surabondance des femmes recourant au travail, le travail féminin a lentement, irrésistiblement, pénétré la plupart des branches de l’industrie.

Malgré l’étendue et la persistance de cet envahissement, les travailleurs n’ont pas désarmé et, malgré la stérilité de leurs tentatives, ils ont, pour la plupart, maintenu intacte leur traditionnelle attitude doctrinale.

Un exemple d’envahissement progressif d’un métier par la main-d'œuvre féminine et l’évolution parallèle de l’opi-

nion des travailleurs organisés de cette profession nous en fournira une confirmation.

L. — L'ENTRÉE DE LA FEMME DANS LA TYPOGRAPHIE ET LA RÉSISTANCE SYNDICALE.

Le plus intéressant exemple que nous ayons, à cet égard, est celui de la typographie. Tandis que certaines industries, telles que le textile, sont submergées, pénétrées de toutes parts par la main-d'œuvre féminine, et cela depuis longtemps, la typographie nous offre le cas d’une industrie en pleine crise, luttant pied à pied contre tout nouvel envahissement, partagée entre des sentiments contradictoires et ne se décidant pas à renoncer à une résistance opiniâtre, mais impuissante.

Si, dès 1840, on cite une imprimerie parisienne, la maison Didot, qui, sous prétexte de philanthropie, commence à employer des femmes (1), ce n’est qu’en 1862 que se manifeste le premier conflit Au moment même où une commission mixte entre patrons et ouvriers était réunie, sur l'initiative du Ministre de l'Intérieur, pour élaborer un nouveau tarif de salaires, M. Le Clère, imprimeur, rue Cassette, introduisait des femmes compositrices à un salaire inférieur au tarif et, le 21 janvier, congédiait six ouvriers. Tous les ouvriers, sauf deux, quittèrent le travail le lendemain, et quelques-uns d’entre eux devaient être, sur la plainte du patron, arrêtés comme coupables du délit de coalition (2).

Quelques semaines s'étaient à peine écoulées que, le 22 mars, un autre imprimeur parisien, M. Paul Dupont, introduisait des compositrices dans ses ateliers de Clichy, avec un tarif réduit de 30 0/0. Les ouvriers essayèrent vainement, par des pourparlers, de faire changer la situation. A la suite d’un vote émis dans les ateliers, et réclamant une augmentation de tarif, cinq compositeurs de lPimprimerie Dupont furent

(1) D'après M. Keufer, communication à une séance de « la Cryple », vité par E. Rivière : Le travail de la femme dans l’industrie Lypographique., 1898, p. 21.)

(2) OFFICE DU TRAVAIL : Les Associations professionnelles ouvrières, LT. De.

arrêtés par la police, sans que cette arrestation eût été motivée par le moindre désordre, sans que le travail eût été

abandonné (1).

La question du travail féminin était posée, et sous les plus

défavorables auspices.

Dans le rapport rédigé par les quatre typographes, faisant partie de la fameuse délégation ouvrière envoyée par l'Etat à l'Exposition universelle de Londres, en 1862, la question du travail des femmes est abordée ; les rapporteurs se défendent de combattre un sexe, ils ne luttent, disent-ils, que contre un « instrument d’abaïssement de salaire... un travailleur à prix réduit. » Et ils ajoutent :

« N'oublions pas de rappeler que lintroduction des femmes a eu lieu dans deux ou trois imprimeries, au moment même où se discutait la demande d'augmentation des ouvriers compositeurs ; cela suffit amplement à démontrer le but que l’on cherchait à atteindre (2). »

L’embauchage des femmes se généralisait, notamment dans les ateliers de composition des journaux (3) ; une cause nouvelle allait encore accélérer le mouvement à Paris : à la suite de la grande grève de 1878 qui dura trois mois, les typographes obtinrent une partie de l’augmentation qu’ils réclamaient ; mais cette hausse de salaires ayant entraîné un renchérissement du prix des travaux, ceux-ci, en grand nombre, quittèrent la capitale, et, pour pouvoir lutter contre la concurrence de province, les imprimeurs parisiens commencèrent à recourir à la main-d'œuvre féminine ; à partir de ce jour,

(1) Assoc. prof., tome I, p. 726.

(2) Ibid., p. 729.

(3) Voici par exemple quelques faits relatifs aux journaux de Lyon : en 1880, le Courrier de Lyon emploie des femmes (Assoc. 1Aopie, es lin 782) ; enjanvier 1881, le Républicain du Rhône remplace ses ouvriers en grève par des femmes ; en juin 1881, le Nouvelliste et la Décentralisation font de même CARS : & 1887, le Salut public (Ibid., p. 189) ; en 1891, le Petit Lyonnais et l'Action Sociale, de nuance sociali é ar à ocialiste, sont composés par des femmes

On trouverait des faits analogues à Marseille, Lille, ete...

celle-ci allait devenir un organe régulier de la concurrence économique de la profession (1).

Aussi, dès son premier Congrès, la Fédération typographique française devait-elle être contrainte d’abbrder ce problème irritant. Dès ce moment, elle pose Le principe dont elle ne devait jamais se départir, de « s’opposer par tous les moyens légaux au travail de la femme dans la corporation » (2) et lui refuse l’entrée au Syndicat, même au cas où elle serait payée au tarif (3).

Il est, cependant, intéressant de noter quelques-unes des évolutions de la pensée des ouvriers typographes sur ce point :

En 1883, au deuxième Congrès, l'affirmation n’est pas moins énergique (4), mais voici qu’en 1885, au troisième Congrès, à côté de l’intransigeance théorique, apparaît une certaine tolérance pour les femmes appartenant à des industries similaires, adhérentes à la Fédération des travailleurs du

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