IV. — L'AVENIR DU TRAVAIL FÉMININ
Que conclure de ce bref aperçu d’un des plus troublants problèmes modernes, dont nous n'avons voulu retenir qu’un
({) En dehors de l’organisation des Conseils de salaires dont nous avons parlé plus haut (v. supra. p. 93 et 99) et qui fonclionnent dans certaines industries, la plupart des lois australiennes fixent un minimum de salaire général, audessous duquel aueun ouvrier, dans nimporte quelle industrie, ne peul être occupé.
Victoria : Act du 6 octobre et 12 décembre 1905, art, 48 : « b) Les personnes employées dans les fabriques ou aleliers où occupées à la préparation où à à fabrication d'articles pour la vente devront recevoir un salaire hebdomadaire de 2 shellings, 6 pence au moins. » (Cf. Annuaire de la législation du travail, 9$ année, 1905, p. 331) ;
Australie du Sud, Act du 21 décembre 1907, art. 114 : salaire hebdomadaire de 4 shellings. Pénalité : 10 livres d'amende (/bid., T{° année, 1907, p. 563) :
Oueensland : Lois de 1900 à 1908, art. 45 : 5 sh. au-dessous de 21 ans, 15 sh. au-dessus (Butlelin de FOffice internalional du Travail, année 1909, Lure TS
Nouvelle-Zélande : Act de 1908, art. 32 : établit une progression allant de 5 sh. à 20 sh. suivant la durée d'occupation (/bid., année 1909, p. 40) :
Nouvelles-Galles du Sud : Act. du 24 décembre 1908, art. 4 : 4 sh. (/bid., p.19). ” +
La plupart de ces mesures ont été précisément adoptées pour faire cesser l'exploitation dont étaient victimes les femmes.
aspect limité celui de la concurrence entre sexes sur le terrain de la grande industrie.
Aucune des solutions absolues que Pon propose ne peuvent nous satisfaire.
L'exclusion totale de la femme de lindustrie, que préconisent, un peu aveuglément, certains philanthropes et, avec moins de désintéressement, certains ouvriers, serait, il faut le proclamer hautement, si elle était possible, une révoltante injustice, une cruauté sans excuses et qu'il y aurait quelque pharisaïsme à cacher sous des prétextes familiaux, alors qu’elle atteindrait des milliers et des milliers de pauvres femmes isolées, jeunes filles, veuves où abandonnées, qui ont droit à tirer leur subsistance d’un travail honnête, au même litre ct dans les mêmes conditions que les hommes et que Pon rejetterait par cette mesure dans les horreurs elandestines du travail en chambre ou, il faut avoir le courage de lenvisager en face, dans Pinfanie de la prostitution. L’égoïsme masculin ou la naïveté philanthropique ne doivent pas être laissés libres d'établir ainsi une classe de parias.
Est-ce à dire que toute mesure, portant atteinte au droit qu’a la femme de vivre de son travail, doive être condamnée. En aucune façon, dans ce domaine pas plus qu’en aucun autre de la vie sociale, la liberté absolue n’est inoffensive et nous ne condamnerons pas les ouvriers à un impossible et funeste stoïcisme en face d’un mal certain.
Mais il faut distinguer.
Et, tout d’abord, convient-il de faire remarquer que les ouvriers mêmes qui protestent le plus véhémentement contre invasion des femmes dans leur métier, ne sont pas souvent sans encourager, de leur côté, leurs femmes ou leurs filles, à se livrer à un travail lucratif. Il y a là une certaine hypocrisie que se sont plu, parfois, à mettre dans un relief féroce certains syndicalistes logiques (4).
4) « Si la femme élimine l’homme de l'atelier, c'est la faute de l'homme qui y conduit lui-même sa femme et ses filles dans le but d'augmenter le bien-être de son intérieur », disait le délégué du Syndicat de la Cordonnerie ouvrière de France au dixième Congrès national corporatif de Rennes. 1898,
Mais, la leçon est plus profonde : si le travail de la femme est cause du faible taux des salaires masculins, s’il peut, même — ainsi que nous le ferons voir plus loin — être cause de lPinfériorité du salaire du mari de la femme qui traaille (1), il se trouve aussi en être la conséquence.
Là est le nœud du problème, linextricable cerele vicieux dans lequel nous nous débattons et qui tend vers une extension presque indéfinie du travail féminin, soit à l'atelier, soit à domicile.
Que ce soit par suite de l'insuffisance du salaire maseulin à assurer à la famille le strict nécessaire (à cause du renchérissement du coût de la vie), que ce soit par suite de la multiplication des besoins ou du goût croissant du confort, les budgets ouvriers modernes tendent, de plus en plus, à ne s’équilibrer que grâce à lappoint du salaire de la femme. C’est là une constatation certaine dont il faut tenir compte. Ce serait donc la plus grave et la plus malfaisante erreur que de professer que la femme mariée ne devant pas travailler, tous les autres cas doivent être considérés comme des cas anormaux, que l’on ne doit pas prendre en considération dans l'établissement des principes.
Tout en ne pensant pas que Pactivité économique de la femme soit indispensable à létablissement de Fégalité mo- ‘ale, sociale et même politique que nous désirons voir régner entre les sexes, nous estimons que, dans tous les Cas où la femme est contrainte d'aborder la vie industrielle, une égalité économique absolue doit lui être assurée avec ses concurrents
masculins.
(Compte rendu. p. 179 ; V. également p. F80 : un délégué de la Chambre sYndi-
cale de la Typographie.)
Devant les typographes eux-mêmes, un membre du Comité central de li Fédération du Livre. Hamelin, ne craignait pas de répondre à un interrupteur qui Jui demandait ce que devait faire un (ypo, mari d'une compositrice qui prend
Quelle est la situation d'un tyYpographe dont
là place d'un compositeur :
r lailleur où d'un ouvrier de ton
là femme va prendre la place d'un ouvrie | autre métier. Vous trouvez cela naturel parce que vous n'en êtes pas atteint
directement, » (Neuvième Congrès national de la Fédération des travailleurs
du Livre, Lyon, 1905, Compte rendu, p. 101).
Et toutes ces criliques ne sont pas mauvaises pour démasquer les élroitesses d'un certain corporaltisme.
1) Cf. énfra, ch. VII : Une concurrence intesline : les revenus accessoires.
Au reste, quoi qu'on pense de la place de la femme dans l’activité industrielle, la politique pratique à adopter nous paraît devoir être la même.
Si on ne l’envisage que comme une phase transitoire ct déplorable, engendrée par l'insuffisance du salaire du mari : l'objectif que l’on devra poursuivre sera d'amener le plus tôt possible la rémunération du travail masculin à ce que certains moralistes ont appelé le salaire vital, le salaire familial, permettant à la femme de rester au foyer. Le meilleur moyen d'arriver à ce résultat ne sera-t-il pas à côté de action revendicatrice masculine, d'organiser les femmes et de réclamer pour elles un salaire égal à celui de homme ? Cette propagande aura ce double effet de tarir la ruineuse concurrence que les bas salaires féminins font aux salaires des hommes et de favoriser d'autre part Pélimination des femmes hors de l’industrie.
Si l’on considère, au contraire, la participation des femmes au travail industriel comme un phénomène normal et durable, engendré, soit par un désir de bien-être supplémentaire, soit par la nécessité pour la femme isolée de pourvoir à ses besoins, le micux sera, ici encore, de lorganiser et de l'aider à faire hausser ses salaires ; ce qui, à la fois, permettra d'atteindre plus rapidement et complètement le but visé en même temps qu'à limiter et atténuer les effets funestes de son emploi.
Le travail féminin est un fait trop inéluctable pour qu'on puisse espérer le supprimer et qu’il soit même légitime de vouloir trop brutalement lPenrayer. L’impuissance des réglementations syndicales sur ce point est singulièrement instructive.
Sans doute, nous comprenons l’œuvre défensive entreprise par certains syndicats pour ralentir et limiter à l’origine lenrahissement de leur métier par une main-d'œuvre au rabais; mais, lorsque leurs barrages ont été submergés et qu’il leur faut bien, de gré ou de force, accepter cette concurrente nouvelle, la seule œuvre féconde, la seule œuvre digne d’eux est de lassocier à l’œuvre syndicale commune, s'ils ne veulent
pas voir se constituer, en dehors d'eux et contre eux, un immense et misérable prolétariat féminin, inconscient troupeau toujours prêt à tous les sarrazinages et contractant, dans cette vie en marge de l’action syndicale, les plus dégradantes mœurs de résignation et de servilisme.
C'est donc vers l’organisation des femmes que devraient se tourner les militants ouvriers, vers l’organisation syndicale allant jusqu’à la revendication de l'égalité des salaires. Sans doute, cela ne sera pas sans favoriser lélimination des femmes de certains métiers, mais cela contribuerait aussi à spécialiser 1e travail féminin dans certaines professions, vraiment adaptées à son caractère, et où il serait recherché à cause de ses qualités particulières, et non à cause de ses salaires au rabais. C’est une loi vérifiée en sociologie que la concurrence et la lutte pour la vie tendent vers l’un ou Pautre de ces dénouements : l’élimination ou la différenciation (1). Nous croyons qu'il serait opportun, à défaut du premier, de nous orienter délibérément vers le second (2).
L'œuvre immédiate est done dorganiser les femmes, soit en faisant tomber lostracisme qui les éloigne du syndicat et en les assimilant aux groupes déjà existants, soit en créant
(4) Cf. Durkueim : De la division du travail social, notamment Livre I, CHPTENSOLIT.
(2) Mme Lily Braux croit pouvoir relever une lendance en ce sens dans ces quelques faits : « L'affluence du lravail des femmes vers de certains métiers, écrit-elle, est d'autant plus forte que le développement industriel du pays, dont il s'agit est plus avancé. Prenons par exemple la fabrication des dentelles, la broderie et le travail au crochel : l'Allemagne compte 7 0/0, l'Angleterre par contre 88 0/0 d'ouvrières : où encore la reliure et le cartonnage qui occupent en Allemagne 32 0/0, en Autriche 33 0/0 : en Angleterre 71 0/0 d'ouvrières. Une industrie particulièrement caractéristique est aussi celle de Pébénisterie : elle occupe en Allemagne 1/2 0/0, en Angleterre 15, en Amérique 7 0/0 de femmes. Inversement, il apparaît que le travail des femmes à une part très minime en d’autres métiers dans les pays industriellement avancés. Prenons par exemple la verrerie : l'Autriche compte 32 0/0, l'Allemagne 12, l'Angleterre 8 et l'Amérique 1/2 0/0 de travailleuses : où encore In typographie et l'imprimerie qui occupent en Autriche 16, en Allemagne 14 et en Angleterre 5 0/0 seulement de travailleurs femmes. » (Lily BRAUx : Le problème de ti femme. Son évolution historique : son aspect économique, traduction française, t. I, p. 378-379.)
pour elles des sections distinctes mais fortement unies au groupe masculin, sous peine de fournir un aliment nouveau à la rivalité meurtrière des sexes.
Sans doute, il subsistera encore ainsi un prolétariat féminin qui mériterait les malédictions de Michelet, mais il aura, du moins, été élevé à des mœurs de dignité qui lennobliront et il participera à l’élan et aux généreux espoirs du prolétariat, au lieu d’en être Ie honteux et sournois ennemi intérieur.
CHAPTPRE 111
SECTION PREMIERE
Les progrès de l'immigration dans les
pays industriels
I. Causes économiques de lémigration et de lPimmigralion. II La question du travail étranger en France: à) main-d'œuvre résidante ; b) ouvricrs passant la frontière ; c) briseurs de grèves ; d) usines françaises à l'étranger.
Parmi les diverses catégories d'ouvriers inférieurs dont la concurrence se fait sentir sur le marché du travail, celle des ouvriers étrangers est parmi les plus redoutées.
Avec eux, en effet, au plus haut degré, se manifeste ce que nous considérons comme Ie ressort essentiel de la coneurrence ouvrière : une inégalité de besoins, une différence d’idéal de vie.
On comprendra qu'il nous soit impossible de donner ici un aperçu, même succinct, de la manière dont se pose, dans les principales nations industrielles, cet énorme problème, aux aspects si divers, tour à tour politique, ethnique, démographique, moral, économique, qui est en train de renouveler la physionomie des vicilles luttes de races, les transformant de plus en plus en compétitions commerciales et en rivalités ouvrières, ce qui est le point que nous allons spécialement examiner.
Avant de passer en revue les diverses formes sous lesquelles se manifeste en France la concurrence du travail étranger, il nous suffira de jeter un rapide coup d'œil d’en-
semble sur les conditions générales du double mouvement de l'immigration et de lémigration pour en saisir aussitôt le caractère économique essentiel et du même coup aussi la gravité.