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III. —— LES PARTICULARITÉS ESSENTIELLES DE LA CONCURRENCE OUVRIÈRE

Mais la physionomie de la concurrence ouvrière n’est pas encore complète, selon nous, et ne nous laisse pas apercevoir toute sa redoutable malfaisance. Il y faut ajouter deux particularités essentielles, que l’on n’a pas suffisamment mises en lumière jusqu'ici :

a) Tandis que l’on s’entend pour reconnaître que, — sans aboutir pour cela au monopole, comme Pont affirmé certains écrivains socialistes (4) — la libre concurrence appliquée aux produits où aux capitaux rencontre une certaine limite à la baisse des prix ou du taux de l'intérêt dans la réduction de l'offre des produits ou des capitaux (2). Ce correctif, lorsqu'il s’agit de la concurrence appliquée au travail humain, ne se retrouve plus et la concurrence ouvrière semble abandonnée sans frein à sa course vertigineuse.

C’est ainsi que l’on a fait remarquer qu’au cas où il se produirait une baisse du salaire à l'heure, une population ouvrière gagnant juste le nécessaire, au lieu de réduire l'offre de travail — seul moyen de paralyser la baisse et de préparer une hausse — accroitrait encore l'offre de travail et aggraverait encore les conditions de la concurrence ouvrière en cherchant une compensation dans un travail plus prolongé (3).

Il y a donc à comme une tendance propre au travail humain qui le pousse vers un état de concurrence presque illimité.

(1) « Le monopole est le terme falal de Ia concurrence, qui l’engendre par une ineessante négation d'elle-même... d

« Le monopole est l'expression de la liberté victorieuse, le prix de la lutte, la glorification du génie : c’est le stimulant le plus fort de tous les progrès accomplis depuis l'origine du monde. » Proupuox : Contradicelions économiques, 4° éd., tome I‘, pages 220-221,

(2) On sait lout le parti qu'ont tiré de cette censtatation les économistes de l’école libérale dans Ia construction de leur système d'harmonie naturelle. (3) Cf. Sruart-Mize : Principes d'Economie polilique, Livre I, ch. XI, $

b] tome 1, p. 401 : C. Cozsox : Cours d'Economie politique, Livre IL, ch. [pute

b) Il y a plus. La concurrence ouvrière, nous venons de le voir, tant par ses accroissements internes (allongement de la durée du travail), que par ses accroissements externes (recrutement d’une armée de réserve pouvant englober des cattycries indéfiniment extensibles de travailleurs: enfants, femmes, étrangers, etc), est en quelque manière illimitée quant à son étendue. Elle ne lPest pas moins quant à sa profondeur. La concurrence ouvrière n’agit pas seulement, n’agit pas principalement par sa masse (1), elle agit encore et peutêtre surtout, à notre sens, par les différences de qualité qu'elle recèle. Son vice particulier n’est pas seulement de mettre en présence des concurrents plus nombreux, mais des concurrents différents et semblant, parfois, n’être pas, pour ainsi dire, de même nature. Sans doute, la concurrence des produits met en présence des objets de qualités différentes, ou, pour parler plus rigoureusement, de coûts de production différents, mais la grande règle économique que sur un même marché il n'existe pour des produits identiques qu’un seul prix de vente, et que ce prix de vente est déterminé par le produit dont le coût de production est le plus élevé et qui est cependant encore nécessaire aux besoins de ce marché, suffit à prévenir, en temps normal, les effondrements excessifs. Pour la main-d'œuvre ouvrière, l’application de la même règle en arrive à produire des effets presque inverses, tant les « coûts de production » humains présentent de diversité et de compressibilité. Et c’est la qu'est le vice particulier de la concurrence ouvrière : elle met en lutte des compétiteurs

(1) C'est là ce qu'il y avait d'incomplet dans les observations des premiers économistes sur la pression de la population sur les salaires, el ce qui à pu faire rejeter par la suite cette explication comme notoirement insuffisante.

Présentant cette explication sous sa forme la plus simpliste, M. Pau] Beauregard écrit : « Le rapport de la population aux emplois disponibles n'a qu'un rôle extrêmement restreint dans la fixation du taux du salaire et dans ses variations. »

Et il ajoute, plus loin, que la quantité des offres relativement aux demandes n’est pour rien dans la détermination de la limite inférieure au-dessous de laquelle ne peut s'abaisser le salaire : celle-ci dépendant, dit-il, « des prétentions irréductibles de ceux qui cherchent à louer leur travail, mais non pas de leur nombre ». (Essai sur la théorie du Salaire, D: 204.) Il semble, par la suite de son ouvrage, que l'auteur n’ait pas mesuré la portée de cette seconde partie de phrase.

ayant des besoins et des conceptions de vie, à ce point différents qu'il semble n'exister entre eux aucune commune mesure : c’est, par exemple, l'enfant et l’homme adulte ; le campagnard et le citadin ; l’Asiatique et le civilisé ; le travailleur en chambre et l’ouvrier en atelier ; l'amateur et le professionnel ; la jeune fille entretenue par sa famille et la veuve chargée d’assurer la subsistance de plusieurs enfants.

Quel rapport peut-il y avoir entre les exigences des uns et des autres ? L'action de ces « sous-concurrences » a ceci, en effet, de particulier, qu’en même temps qu’elle porte atteinte à ce qu’il y a de plus personnel et de plus sacré : le minimum vital des ouvriers, l'entretien de la vie humaine, elle joue sur ce qu’il y a de plus mobile et de plus élastique — de plus indéfiniment extensible comme aussi, semble-t-il, de plus indéfiniment réductible — les besoins humains, et non pas les besoins tels qu’ils résultent de la constitution physiologique de l’homme — qui offriraient une certaine fixité — mais tels qu’ils résultent des combinaisons infiniment variées de la vie sociale.

On nous objectera que dans le marché des produits aussi, la loi de substitution introduit des sous-concurrences, mais nous ferons remarquer qu’un grand nombre de mesures artificielles contribuent à fermer le marché, à le raffermir, tandis que la concurrence ouvrière, laissée à elle-même, se trouve ouverte à toutes les influences, aussi bien aux avilissements venus du dehors qu'aux dégradations qui se produisent sur place même et qui, comme nous venons de le voir, semblent n'avoir pas de limites, même pas celle du coût de production.

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