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I. — L'INÉGALITÉ DES PARTIES LORS DE L'ENGAGEMENT

Arrêtons-nous d’abord à l'inégalité qui existe entre l’employeur et l'employé dans la conclusion de lengagement fort improprement dénommé « contrat de travail ».

Ce n’est pas un spectre créé de toutes pièces par les agitateurs syndicalistes, mais un fait reconnu par les économistes bourgeois eux-mêmes et dès l’époque classique, que cette inégalité des parties dans létablissement du contrat de travail.

. On sait le tableau qu’en a tracé Adam Smith avec une netteté qui n’a pas été dépassée et qui mérite de demeurer comme l’exposé classique de la question :

« C’est par la convention qui se fait entre ces deux personnes, dont l'intérêt n’est nullement le même, que se détermine le taux commun des salaires. Les ouvriers désirent gagner le plus, les maîtres donner le moins qu'ils peuvent ;

les premiers sont disposés à sé concerter pour élever les salaires, les seconds pour les abaisser.

« I n’est pas difficile de prévoir lequel des deux partis, dans toutes les circonstances ordinaires, doit avoir lavantage dans le débat et imposer forcément à l’autre toutes ses conditions. Les maîtres étant en moindre nombre peuvent se concerter plus aisément. Dans toutes ces luttes, les maîtres sont en état de tenir ferme plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître fabricant ou marchand, pourraient en général, sans occuper un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur les fonds qu'ils ont déjà amassés. Beaucoup d'ouvriers ne pourraient pas subsister sans travail une semaine, très peu un mois, et à peine un seul une année entière. À la longue, il se peut que le maître ait autant besoin de l’ouvrier que celui-ci a besoin du maître, mais le besoin du premier n’est pas si pressant... » (1)

On a pu, depuis, reprendre ce tableau, le décomposer en ses divers éléments ; on ne l’a pas surpassé.

On a discerné les diverses causes d’inégalités qui pèsent sur l’ouvrier :

a) Inégale faculté d'attente.

b) Inégale habitude de la discussion.

c) Inégalité d'informations.

d) Inégale mobilité.

e) Inégale participation à la rédaction du règlement d’atelier (1).

(1) Richesse des nations : Livre I, ch. VIII, édit. Garnier, 1859, t. I, p. 168-

Contrainte en quelque manière par l'autorité du maître, la littérature économique, Si conservatrice à tant d'égards, n'a pas pu ne pas reprendre à son compte cette affirmation ; elle à fait écho aux paroles hardies de Smith, qui ne sont pas parfois sans offrir un piquant contraste avec les tendances personnelles de l’auteur.

Cf. J.-B. Say : Trailé d'Economie politique, Livre II, ch. 7, $S 4, édit 1814

Fe 11, p. 89 ; de Morinart : Les Bourses du travail, Paris, 1893 p13ver RRN CC io

(1) Cest là une constatation qui est de la plus grande importance : lors de l'embauchage, l’ouvrier ne peut porter simultanément son attention sur tous les éléments qui s'offrent à lui comme un bloc : il la concentrera sur le point

essentiel : le salaire, parfois encore sur la durée du travail ; si ces deux

On n’a jamais assez insisté, à notre gré, sur l'inégalité la plus décisive de toutes : l’inégalité du nombre.

A ne mentionner que la première série de ces inégalités, on resterait dans un point de vue incomplet et contestable. On semblerait considérer l'inégalité qui se trouve à la base du contrat de travail, comme résultant uniquement d’une pression directe et personnelle de l'employeur sur l'employé. C’est là une constatation difficile à faire et l'argument pourrait être suspesté comme tendancieux.

Mais, plaçons-nous dans la réalité de la vie industrielle courante. Comment les choses se passent-elles ?

Croit-on qu’il va s'établir, au moment de l’embauchage, une sorte de marchandage, au cours duquel le patron ou son représentant essaiera, par des mesures d’intimidation, de décider l’ouvrier à se contenter de la rémunération en cours dans l'établissement. De pareils faits sont rares et tout au plus pourront-ils se produire quand il s'agira d’un ouvrier exceptionnel, d’un technicien particulièrement habile et dont on tient à s’assurer le concours.

Dans la généralité des cas, il en sera tout autrement : l'établissement offrira pour telle catégorie d'ouvriers un salaire déterminé ; le premier ouvrier qui se présentera saura parfaitement qu’il n’a aucune chance de faire modifier le salaire suivant ses exigences : l’uniformité de rémunération pour chaque catégorie d'ouvriers est une nécessité du grand atelier, et les conventions syndicales ne peuvent que consolider cette règle. Pas d'espoir donc, pour lui, de traiter de gré à gré : ce sera à prendre ou à laisser. L’employeur, d’ailleurs, ne sera pas tenté de le retenir par quelque concession, car il sait parfaitement que si celui-là ne Paccepte pas,

conditions lui agréent, il acceptera sans pouvoir le plus souvent apprécier Es en tous cas, sans pouvoir discuter les autres éléments du contrat pour importants qu'ils soient : intensité de l'effort, organisation des repos, répartition du travail, modalité du salaire, hygiène, sécurité, discipline, délai-congé, BIC. à l'uniformité nécessaire du régime du grand atelier, la rédaction unilatérale au règlement d'atelier lui imposeront du seul coup tout cela comme un véritable statut dont il lui aura été impossible, sous le régime du contrat individuel, de

discuter séparément les éléments.

il s’en trouvera toujours un second ou un troisième pour l'accepter, ou même que le premier, après un jour ou deux de chômage, reviendra tout disposé à se soumettre à la règle qu’il estimait la veille inacceptable. Ainsi done, l'employeur, plus sûrement que sur une pression personnelle, comptera sur la pression indirecte de la faim cet surtout sur celle de l’armée des ch°:neurs. C’est l’action discrète, insidieuse, irréfragable, de celle-ci qui vaincra toutes les hésitations ou les répugnances el :mposera à celui qui aura plus de charges de famille ou un sens de la dignité plus élevé le régime accepté par une foule ancnyre de concurrents ayant des besoins moindres ou s'assurant au prix même des pratiques les plus immorales, une existence facile et sans responsabilités.

Tout le débat entre le chômeur et lembaucheur tiendra dans cette simple et terrifiante formule : « Si vous ne le prenez pas, ce sera pour un autre. » Dans les salaires de famine acceptés par les ouvrières à domicile, on aurait peine à trouver trace, le plus souvent, d’une autre intimidation : « C’est avec les pauvres, disait Louis Blanc, que les riches se font la guerre » (1).

C’est ici qu'apparaissent dans toute leur puissance redoutable les particularités de la concurrence ouvrière que nous signalions tout à l'heure : cette pesée des chômeurs, l’employeur pourra, en quelque manière, la doser à son gré. Adam Smith signalait déjà la ligue tacite des maîtres s’opposant à la multitude ouvrière ; nous avons insisté sur la tendance au monopole, d’un côté, s’opposant à la tendance vers un état de concurrence presque illimité, de l'autre ; le patron pourra encore l’accentuer par l’afflux de nouvelles catégories d’ouvriers, en accroissant, comme nous le verrons, la mobilisation du travail.

Mais cela ne suffit pas et il nous faut ajouter une nouvelle inégalité existant, celle-là, entre les travailleurs eux-mêmes : l'inégalité de qualité entre les concurrents. C’est elle qui donnera à l'inégalité du nombre entre patrons et ouvriers

(1) Organisation du travail, 4 édition, 1845, p. 15

CONCURRENCE OUVRIÈRE ET CONTRAT DE TRAVAIL All

toute sa redoutable portée, car elle élargira sur place le champ immense où pourra s’approvisionner l’industrie en quête de main-d'œuvre à bon marché, en plaçant sous sa main linfinie variété des besoins humains. Ainsi envisagée dans son ensemble, on saisit de quel poids la concurrence ouvrière pèsera dans la balance lors de la conclusion du contrat.

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