IT. —— LE PROBLÈME SPÉCIAL DE LA DÉTERMINATION DU TAUX DES SALAIRES
Mais il nous faut examiner d’un peu plus près ce mécanisme, à propos de la détermination même du taux des salaires. Aussi bien, touchons-nous là à l’un des problèmes les plus controversés de l’économie politique : la fameuse « théorie des salaires », et, sans avoir l’outrecuidance de prétendre lui trouver ici une solution, nous croyons que ce que nous savons déjà du jeu de la concurrence ouvrière pourra y apporter quelque lumière.
Tenter d'expliquer les causes qui déterminent le taux des salaires, par la loi de l’offre et de la demande appliquée à la main-d'œuvre et prenant appui, là aussi, sur le coût de pro-
duction — c’est-à-dire sur les besoins humains — n’est pas nouveau.
Déja Adam Smith, ainsi qu'on l’a vu, soumettait les salaires à l’action d’une surabondance de population ouvrière et montrait le salaire s’abaissant dans certains cas, jusqu’au niveau strictement nécessaire à l'entretien et à la reproduc-
tion de la classe laborieuse (1).
C’est cette théorie — connue dans l’histoire des doctrines
ECTS UT NDLR 11 dit encore : « Le prix pécuniaire du travail est nécessairemenet réglé par deux circonstances : la demande du travail et le prix des choses propres aux besoins et commodités de la vie. La quantité des choses propres aux besoins et commodités de la vie qu'il faut donner à l’ouvrier est déterminée par l'état où se trouve la demande du travail, selon que cet état est croissant, stationnaire ou décroissant, ou bien selon qu'il exige une population croissante stationnaire ou décroissante, et c’est ce qu'il faut d'argent pour acheter cette quantité déterminée de choses qui règle le prix pécunaire du travail.. » (Richesse des nations, t. I, p. 197.)
22 THÉORIE GÉNÉRALE DE LA CONCURRENCE OUVRIÈRE économiques sous le nom de « théorie du salaire nécessaire » — que, dans son ensemble, l’école classique depuis Malthus et Ricardo jusqu’à Stuart Mill et J.-B. Say ne devait cesser de professer (1).
Et il n’est pas surprenant que tant que lon crut que l'accroissement de la population était nécessairement plus rapide que celui de la production et des subsistances et ne pouvait qu'être accru par les hauts salaires on ait en même temps prédit une surabondance de bras entretenue à létat chronique et déprimant constamment les salaires jusqu'au niveau strictement nécessaire à l’ouvrier pour vivre et se reproduire.
« Principe de population » et « Théorie du salaire nécessaire » semblaient s’appeler réciproquement. La ruine de l’un pouvait seule menacer l'autorité de l’autre.
Mais une célèbre et retentissante formule devait prolonger le crédit de la théorie du salaire nécessaire, en Poffrant à l’exécration populaire comme le symbole et la loi du régime capitaliste. |
Ferdinand Lasalle, en 1863, formulait ainsi ce qu’il appelait la loi d’airain des salaires :
« La loi d’airain économique qui, sous le régime de l’offre et de la demande, règle les salaires se formule ainsi : Le
(1) « Par suite des causes qui règlent la population et qui accroissent l’espèce humaine, les salaires les plus faibles ne se maintiennent jamais au-dessus du taux que la nature et l'habitude exigent pour l'entretien des ouvriers. » MaLruus, Cité par Gipe et Risr : Histoire des doctrines économiques, p. 182-183.
« Le travail, ainsi que toutes choses que l'on peut acheter ou vendre et dont la quantité peut augmenter ou diminuer, a un prix naturel et un prix courant. Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers en général Jes moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution. Le prix courant du travail est le prix que recoit réellement l'ouvrier d'après les rapports de l'offre et de la demande, le travail étant cher quand les bras sont rares et à bon marché quand ils abondent. Quelque grande que puisse être la déviation du prix courant relativement au prix ee du travail, il tend, ainsi que toutes les denrées, à s’en rapprocher. »
ICARDO : Principes de l'Economie politique et de l'impôt, ch. V io: ù grands économistes, Paris, TR au SAT, p. 67-68.) Rd te
« En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive en effet CADICI CE salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. » (TurGor : Réflexions sur la formation ‘et la distribution des richesses, $ VI, édit. Daire, p. 10) à
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salaire moyen ne dépasse jamais ce qui est indispensable, conformément : aux habitudes nationales pour entretenir l'existence des ouvriers et continuer leur race. » (1)
Tel est le cercle implacable dans lequel, d’après lui, le régime capitaliste enserrerait la rémunération du travail.
Ainsi présentée, la « loi d’airain » de Lasalle soulève les mêmes objections que le « salaire nécessaire » des économistes.
Pour ces derniers, la loi du salaire nécessaire n’était pas particulière à une société déterminée, mais faisait partie de l’ensemble des lois, à la fois nécessaires et bienfaisantes, qui dominent le monde ; pour Lasalle, ce n’était là qu’une loi de l’ordre capitaliste. Mais les uns et les autres s’accordaient à lui reconnaître, dans l’état actuel des choses, un caractère inéluctable.
a) Les lois économiques, quelque conception métaphysique que lon s’en fasse, ne sauraient, selon nous, prétendre à l’inexorabilité des lois du monde cosmique. L'homme est un être libre, et ses besoins, ses croyances, ses aspirations, tendront toujours à modifier le monde social, dans lequel ïl vit, et troubleront sans cesse l’harmonie logique, rêvée par les théoriciens, pour créer une harmonie vivante qui satisfasse sa raison et son cœur.
Au reste, l'expérience ne tarda pas à démentir les prédictions hasardées des économistes et des socialistes : les progrès de l’organisation ouvrière, le développement du contrat collectif au cours du xix° siècle, manifestèrent d’une façon éclatante qu’une hausse des salaires, au-dessus du niveau strictement vital, était compatible avec l’ordre naturel et avec l’ordre capitaliste lui-même.
De même que Stuart Mill, devant les conquêtes du Trade Unionisme, s'était vu contraint d'abandonner sa théorie du
(1) Lettre ouverte au Comité central chargé de convoquer un Congrès ouvrier allemand général le {** mai 1863 à Zurich (Offnes Antwortschreiben an das Central Comité), d'après la traduction de Maurice BLocr : Les Progrès de la Science économique depuis Adam Smilh, 2° 64. t. IE, p. 293.
fonds des salaires, il ne tarda pas à apparaître, aux yeux des plus prévenus, que les progrès ouvriers de la seconde moitié du xix° siècle condamnaient trop évidemment le pessimisme de Lasalle. Et, quelque profitable que fût à leur propagande la vision dantesque évoquée par la loi dairain, la plupart des théoriciens socialistes ne tardèrent pas à l’abandonner, au moins dans leurs écrits (1).
Tout est-il inexact dans cette vue des économistes et de Lasalle sur le mouvement des salaires ? Nous ne le croyons pas, mais où ils se sont mépris sur le caractère de cette loi,
comme de toutes celles de l’ordre économique, c’est lorsqu'ils
l'ont présentée comme un déterminisme fatal, lorsqu'ils ont parlé de « loi d’airain », de « loi du salaire nécessaire ». Avec les économistes, nous reconnaissons qu’il y a certaines « lois naturelles », certaines constances, dans l’ordre économique, mais c’est en entendant par là, non pas les manifestations de je ne sais quel « état de nature » théorique, mais les réactions qui se produiront mécaniquement, si l’homme ne s’y oppose, dans un milieu économique concret, milieu essentiellement artificiel, produit historique de tout un ensemble de conditions juridiques, morales, politiques, etc... Ces « lois naturelles » n’ont donc pas ce caractère de lois nécessaires, ni de lois normatives que lui attribuaient les économistes ; il s’agit là de simples tendances, de déterminismes partiels, qui ne joueront qu’autant que l’homme ne viendra pas en troubler le fonctionnement.
(1) On peut citer en ce sens Benoît MALON : Manuel d'Economie sociale.
Paris, 1883, p. 223, elc. ; LIEBkNECHT (Congrès de Halle, 1890) ; G. DEVILLE : Principes Socialistes, p. 128 ; Jauris : Revue socialiste, mars 1900, p. 263 CIC RELC |
Par contre, dans une brochure publiée en 1878, Jules Guespe souscrivait sans réserve à la formule de Lasalle et, selon son procédé habituel, en tirait les conséquences logiques extrêmes et traçait de la société contemporaine le tableau le plus dramatique et le plus évidemment inexact.
Il semble bien n'avoir pas, depuis cette époque, abandonné cette doctrine, var l'édition de sa brochure que nous avons sous les yeux : La loi des salaires eë ses conséquences porte la date de 1906.
Elle est d’ailleurs éditée par là « Librairie du Parti socialiste » elle-même. Ce qui prouve que, si l'on aime à se prévaloir dans les milieux savants de l'opinion des quelques docteurs du socialisme qui ont répudié officiellement Ja 10i d’'airain, celle-ci n'en continue pas moins à figurer dans l'arsenal du Parti. ad usum populi.
C’est ainsi que s'exerce, selon nous, à l’état pur, si l’on peut dire, la loi des salaires et qu’elle tend effectivement à ramener la rémunération du travail au niveau des besoins essentiels de l’ouvrier.
b) La théorie de Lasalle, comme celle des économistes, a, en outre, le tort de reposer sur cette croyance que l’élévation des salaires au-dessus des frais d'entretien de l’ouvrier et de sa famille n’est pas possible parce que tout accroissement de rémunération au-dessus de ce niveau favoriserait les mariages prématurés et féconds (1). Or, c’est là, on le sait, une supposition que dément l’observation contemporaine. C’est qu’en effet les hauts salaires peuvent ouvrir deux voies fort différentes — que Malthus lui-même semble avoir par moments aperçues (2) — ou bien la multiplication des ménages accroissant la population ; ou bien le développement du confort et de la jouissance égoïste, se refusant aux charges de la paternité. Entre ces deux voies, on sait assez quelle est celle qu'ont choisie nos sociétés civilisées, et, contrairement aux prédictions des économistes, c’est dans la stérilité et l’aisance qu’elles se sont, en même temps, enlisées.
On le voit, c’est l'erreur relative au mouvement de la population qui, chez les économistes comme chez Lasalle, a affecté tout le système. L'écrivain socialiste a semblé croire, lui aussi, malgré la critique qu'avait fait Marx de cette théorie, que le mécanisme des concurrences ouvrières ne reposait que sur le mouvement naturel de la population et
(4) Lasalle semble bien en effet avoir partagé sur ce point l'erreur des premiers économistes : « Il (le salaire) ne peut pas s'élever d’une manière durable au-dessus de cette moyenne, écrit-il, parce que avec une sensible amélioration de la situation des ouvriers, le nombre des mariages augmente et la population ouvrière se multiplie, ce qui fait affluer l'offre de travail et baisser le salaire jusqu'à son niveau antérieur et au-dessous. » (Eod loc.)
(2) « Les hauts salaires ou la faculté de disposer d’une grande portion des choses de première nécessité, peuvent produire des résultats bien différents ; tantôt c'est un accroissement rapide de la population et, dans ce cas, les salaires sont principalement employés à l'entretien de beaucoup de familles nombreuses : tantôt c'est une notable amélioration dans la manière de se nourrir et une grande aisance qu n'est pas accompagnée d'une accélération proportionnée dans la marche de la population. » (Mazraus : Principes d'Economie politique, édit. Guillaumin, 1846, p. 200-201.)
que c'était les grands mouvements démographiques qui délerminaient le salaire. C’est encore, en étant posée comme une relation entre le salaire de l’ensemble des ouvriers et le mouvement général de la population ouvrière, comme une loi s'imposant à l’économie nationale tout entière, et tendant vers un point d'équilibre entre la production et la population, que la théorie de Lassalle nous paraît fausse.
c) Non moins contestable serait cette théorie, si on identifiait les besoins de l’ouvrier avec ses besoins matériels, avec le coût de la vie. On n’a pas eu de peine à faire remarquer que, dans la majorité des cas, le salaire était supérieur à ce strict nécessaire, que semblait prévoir le pessimisme de la loi d’airain, et que les « habitudes nationales » tempéraient singulièrement la rigueur de cette loi maudite. Et serrant de plus près la formule, on a fait observer que si le salaire se proportionnait aussi exactement qu’on voulait bien le dire aux besoins individuels, il devrait, non seulement baisser en temps d’abondance, mais encore hausser en temps de disette ; or, il se produit, au contraire, ce phénomène qu’aux périodes de cherté, les ouvriers cherchent à travailler davantage et, par la concurrence qu’ils se font entre eux, contribuent à abaisser encore le prix du travail. La loi d’airain n’étant donc pas un frein à la baisse ne doit pas être davantage un obstacle à la hausse.
Toutes ces critiques nous paraissent sans répliques, appliquées aux formules de Lasalle et des économistes. Mais leur explication trop courte, leur mécanisme trop étroit ne sont-ils pas susceptibles d’un élargissement, et ce que nous savons des concurrences ouvrières ne nous laïisse-t-il pas entrevoir une hypothèse plus féconde ?
Les économistes avaient vu juste, lorsqu'ils ont montré que la loi de l’offre et de la demande s’appliquait, sous un régime de libre concurrence, à la main-d'œuvre. Donc, les règles du salaire se calqueront sur celles du prix, et, de même que celui-ci est fixé sur un marché par le coût de production le plus élevé qui est cependant encore nécessaire sur
CONCURRENCE OUVRIÈRE ET CONTRAT DE TRAVAIL Dr
ce marché, le salaire se trouvera déterminé par ce qu'un économiste américain appelle : « la <a la plus chère de la quantité de travail nécessaire (1).
Rien de plus favorable, semble-t-il au premier abord, pour les ouvriers. Au profit des premiers embauchés, n’allons-nous pas voir apparaître — comme pour les premières terres mises en culture — une sorte de rente différentielle ?
Il ne faut pas oublier, cependant, que, même dans la concurrence des produits, la fixation des prix au plus haut coût de production n'empêche pas que, sous l’influence de la loi de substitution, l’ensemble des prix ne tende vers le moindre coût de production.
Pour la main-d'œuvre, les particularités de la concurrence ouvrière que nous avons dégagées aggraveront encore “éCOrrecUr.
Le salaire ne s’établira pas dans un atelier d’après les besoins des ouvriers qui y sont occupés : un autre élément interviendra : les chômeurs ; ceux qui ’sont là, derrière la porte, quémandant une place et qui, dans cette longue attente, dans cet apprentissage de la misère-et de la faim, ont appris à réduire leurs besoins, à abaisser leurs prétentions. Voilà de quelle manière l'excédent naturel ou artificiel de population ouvrière pèse sur les salaires, tant par son poids que par la différence d’exigences qu’il présente. Il suffit que cet excédent soit en nombre suffisant pour qu’il fasse la loi ou tout au moins pour qu’il contribue à abaisser le niveau de la portion la plus chère de travail encore nécessaire (2).
1) George Gunron : Weallth and Progress, New-vork, Appleton et C°, 1894.
(2) M. Paul Bureau à exprimé avec sa vigueur habituelle ces pressions
qu'exercent les sans-travail sur le salaire.
« {1 ne faut pas oublier, dit-il, qu’en temps ordinaire le nombre des employés en quête d'ouvrage dépasse le nombre des emplois et de ce petit
fait va sortir l’effroyable chose que voici : ces cinquante ouvriers en excédent que, dans notre hypothèse, la mine ne va pas embaucher, sont pourtant soumis aussi bien que les autres à l'inévitable nécessité de gagner leur vie et comme avant de pouvoir satisfaire ses besoins d’une manière à peu près normale et à peu près conforme à la dignité humaine, il s’agit de savoir si oui ou non on mourra de faim, si oui ou non on fournira du pain à sa femme et à ses enfants, il est manifeste qu'un certain nombre des ouvriers en chômage forcé se précipiteront au puits de la mine pour disputer le travail
Si cet excédent de population n’est pas suffisant, ou sil n’abaisse pas assez bas ses exigences, le jeu de la concurrence sur la différence des besoins trouvera pour s'exercer des domaines indéfinis. C’est là ce que n’avaient pas assez aperçu lies économistes et Lasalle, et ce qui rendait si étroit leur mécanisine : c’est que celui-ci ne joue pas seulement sur les ÿesoins mais sur la différence des besoins ; qu’il ne s’appuie pas sur les iesuins de chacun mais sur les besoins moyens du groupe ; œu’il ue s'arrête pas au salaire nécessaire mais peut descendre narfo:: au-dessous : au-dessous de ce qui est nécessaire à l’ouvrier pur vivre et se reproduire !
Sans passer en revue toutes les différences de besoins que nous relèverons les unes après les autres au cours de cet ouvrage, et sans insister sur la concurrence dont ces besoins inférieurs (femmes, enfants, étrangers, etc.) menacent les besoins normaux, signalons seulement en passant une de ces concurrences, la plus générale de toutes et la moins aperçue, celle que font aux ouvriers mariés et chargés de famille les ouvriers célibataires. Le dernier recensement accuse parmi les ouvriers de l’industrie proprement dite, 1.042.002 célibataires, contre 1.036.413 ouvriers mariés et 92.103 veufs. On conçoit quelle pression exercera sur l’ensemble des travailleurs cette majorité d'ouvriers dégagés des charges et des responsabilités familiales, sur les besoins desquels tendra à se fixer le salaire, contraignant les ouvriers chargés de famille ou à ne pas trouver d'emploi ou à réduire leurs prétentions en même temps que le nombre de leurs enfants (1).
à leurs camarades et accepter un salaire inférieur à celui qu'ils déclarent leur être indispensable.
Les ouvriers de la sixième classe réduiront leurs prétentions au niveau des ouvriers de la cinquième, lesquels, à leur tour, pour ne pas laisser échapper un emploi qui les fait vivre, seront contraints d'abaisser leurs besoins au niveau de la quatrième et ainsi de suite, jusqu'à ce que de chute en chute on arrive non pas au niveau le plus bas auquel un homme puisse ramener ses besoins, mais au niveau le plus bas auquel l’inlassable pression de la concurrence peut ramener les besoins des familles ouvrières ayant peu d'enfants ». (Le Contrat du travail, p. 181-132).
(1) J.-B. Say avait bien vu ce néril, mais il croyait en apercevoir un correctif : « Un homme qui n’a ni femme ni enfants, dit-il, peut fournir son travail
Mais il faut aller plus loin et donner à ce mécanisme toute son élasticité. Nous avons semblé ne faire intervenir jusqu'ici que les besoins matériels, le coût de la vie, les charges de famille. C’est là une vue notoirement incomplète et qui soulèverait toutes les critiques que l’on a adressées aux théories du salaire nécessaire, tel que semblaient l’entendre les économistes. La notion des besoins, qui intervient dans la détermination des salaires, est, selon nous, plus complexe, et comporte à la fois des nécessités physiologiques et des appréciations subjectives qui ne doivent pas être séparées. Et cette donnée n’est pas une création de l'esprit, propre à faciliter le raisonnement, la vie ouvrière quotidienne nous la présente parfois avec assez de fixité pour donner prise à Panalyse, sous la forme, par exemple, de cette idée de « salaire normal » que l’on trouve si profondément ancrée dans les cerveaux ouvriers.
C’est une tendance remarquable, en effet, d’un grand nombre de milieux ouvriers, que de s’efforcer d’atteindre un certain salaire correspondant à la satisfaction des besoins moyens de ce milieu et, ce salaire une fois atteint, non seuiement d’opposer une vive résistance à tout ce qui pourrait le dégrader, mais encore de ne pas chercher à le dépasser si ce doit être au prix d’un plus grand effort.
Ainsi s'établit, pour chaque groupe ouvrier, une certaine consolidation autour d’un effort type correspondant à un salaire type qui sert d’étalon à toutes les appréciations indi-
à meilleur marché qu’un autre qui est époux el père. Si les célibataires se multipliaient dans la classe ouvrière, non seulement ils ne contribueraient point à recruter la classe, mais ils empêcheraient que d’autres puissent la recruter. Une diminution passagère dans le prix de la main-d'œuvre en raison de ce que l’ouvrier célibataire pourrait travailler. à meilleur marché, serait bientôt suivie d’une augmentation plus forte, en raison de ce que le nombre des ouvriers déclinerait. Ainsi, quand même il ne conviendrait pas aux chefs d'entreprises d'employer des ouvriers mariés parce qu'ils sont plus rangés, eela leur conviendrait, dût-il leur en coûter un peu plus, pour éviter de plus grands frais de main-d'œuvre, qui ne tarderaient pas à retomber sur eux. » (Traité d'économie politique, livre I, ch. VII, 2° édit., 1815, p. 80-81).
On trouve là encore un nouvel exemple de cette prévoyance à longue échéance qui tient tant de place dans toutes les déduetions des économistes, nous ne pensons pas qu'elle soit guère le fait des industriels modernes, qui se préoccupent assez peu de ce qu’il adviendra dans deux ou trois générations.
viduelles. On pourrait le résumer ainsi: ne pas travailler moins, de peur de gagner moins, ne pas chercher à gagner plus de peur de travailler plus.
Dans le premier sens, on peut citer les efforts faits par les ouvriers pour n’accepter une réduction de la durée du travail (repos hebdomadaire, journée de dix heures) que sous la garantie que leur salaire hebdomadaire sera maintenu, leurs besoins restant les mêmes (1) ; parfois même que leur salaire sera accru, leurs occasions de dépenses devant se trouver par Jà multipliées (2).
Dans le second sens, il faut mentionner la tendance de certains groupes d’ouvriers qui, bien que payés aux pièces, ont conservé, très vivace, l’idée d’un salaire fixe, la notion de « journée » correspondant à un effort déterminé et d’après laquelle ils règlent leur production. Chez les ouvriers mineurs, par exemple, dont les mœurs et la situation particulières renforcent encore cette tendance (3), on a constaté que, généralement, toute hausse dans les salaires s’accompagnait d’une baisse dans la production journalière (4).
(1) Cf. L'applicalion de la loi de 10 heures et les Salaires. — Bulletin de l'Office du travail, mars, mai 1905.
(2) Dans ses intéressantes observations prises sur le vif, un enquêteur contemporain relate ce dialogue significatif :
— Ce sera.bien ennuyeux la journée de huit heures.
— Pourquoi ? Parce que vous gagnerez moins ?
— Oh ! non. Il faudra bien que nous ayons le même salaire !….
— Pourquoi donc alors la journée de huit heures vous déplairait-elle ?
— Parce que nous aurons deux heures de plus par jour pour faire de la dépense.
(Jacques VALDOUR : La Vie ouvrière, observations vécues, p. 148).
(8) On y remarque en effet une certaine rareté de la main-d'œuvre, tandis que pour l’ensemble de l’industrie, la moyenne du chômage était en 1901 de 29,7 p. 1,000, elle n'était pour les mines et minières que de 4,7 p. 4,000. (Cf. Max Lazarp : Le chômage el la profession, contribution à l'étude statislique du chômage el de la profession, Paris, Alcan, 1909, p. 137.
(4) Dans ses recherches sur le salaire des ouvriers des mines, M. Francois SIMIAND à finement analysé cetto tendance. (Cf. notamment p. 241 et suiv., et 291 et suiv) |
Cf. En outre déposition de la Compagnio des mines de Douchy ‘Lourches) lors de l'enquête parlementaire sur les mines de 1902 : « L'ouvrier mineur de notre région se conteiie volontiers d’un salaire qui lui permelte de satisfaire ses
CONCURRENCE OUVRIÈRE ET CONTRAT DE TRAVAIL ol
Cette tendance vers un salaire stationnaire, que nous relevons dans ces groupes ouvriers, n’est qu’un indice, sans doute, mais un indice précieux que la base sur laquelle tend
besoins et il limite son effort au point voulu pour obtenir ce salaire (Enquête T, p. 165, cité par SIMIAND, ouv. cit, p. 216).
Un ingénieur en chef des mines, M. Charles LEboux, à noté également : « Dans la Loire, le système de la tâche proprement dite, n'existe plus que dans les mines de Rive-de-Gier, mais les habitudes qui en découlent ont tellement pénétré les ouvriers que, même là où ils sont payés à la benne, c'est-àdire dans le bassin de Saint-Etienne, ils se limitent eux-mêmes au nombre qui leur permet d'atteindre le prix de la journée type et ils sortent de la mine quand ils l’ont réalisé. » (L’organisalion du travail dans les mines el particulièrement dans les houillères, conférences, Paris, Chaix, 1890, p. 41.)
D signale qu'en Angleterre les ouvriers payés à la tonne se limitent également à la production qui correspond au prix de la journée type (/bid.).
En Belgique, les employeurs du textile se plaignent que les campagnards « contents d'un salaire de 8 ou 10 francs par semaine, on ne puisse obtenir d'eux flefert nécessaire pour leur faire gagner 12 à 14 francs ». (Les salaires dans l'industrie gantoise, p. 73, d'après CoRNELISSEN : Théorie du salaire et du travail salarié, p. 373). Un fabricant de velours dans la Drôme se plaint également que, lorsque « les femmes de cette région avaient gagné un salaire de 1 fr. 50, elle arrêtaient leur métier et bavardaient entre elles, jugeant inutile de se fatiguer pour gagner davantage ». (Temps du 3 mars 1904, cité par CORNELISSEN, 604 loc).
Quelque peu probantes que soient toujours, à notre avis, des données aussi générales, les mouvements corrélalifs de la productivité et des salaires moyens des ouvriers des mines de houille françaises semblent laisser, cependant, assez bien apercevoir cette tendance : c'est aux époques où le salaire est le plus haut que la productivité est le plus faible :
Salaire Production
moyen par journée Années par jour d’ouvrier
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(Cf. L’Industrie minérale en France en 1907. — Bulletin de FOffice du
Travail, avril 1909, p. 384)
à reposer le salaire doit bien être fournie par une appréciation des besoins.
Mais, redisons-le encore une fois : il ne s’agit pas là seulement des besoins purement matériels, du coût de la vie, mais encore de tout ce que l'individu, dans un milieu donné, estime indispensable à sa vie familiale, à sa vie intellec-
tuelle, morale, sociale, — éducation des enfants, confort, hygiène du logement, dépenses intellectuelles, journaux, livres, cotisations syndicales, assurances, etc... (1). — Est-ce
à dire qu’il suffit qu’un travailleur éprouve un caprice nouveau, désire se procurer une satisfaction supplémentaire pour qu’aussitôt son salaire hausse en proportion ? En aucune façon : il s’agit ici de psychologie collective et non de psychologie individuelle, et les désirs et les caprices individuels ne
deviennent besoins — au sens large où nous employons ce mot — et ne sont susceptibles d'exercer une action sur les
salaires qu’autant qu’ils sont devenus indispensables pour chaque individu et se sont incorporés aux habitudes de toute une collectivité. Il se produit alors une sorte de consolidation dont la tendance des ouvriers mineurs à maintenir leur salaire à un niveau constant nous offre un exemple typique.
L'expression américaine de « standard of life », étalon de vie, rend assez bien notre pensée, car elle se distingue nettement du coût de la vie, proprement dit, et laisse place à des appréciations subjectives.
C’est, croyons-nous, le standard of life courant dans un milieu ouvrier donné qui tend à déterminer le salaire ; c’est la différence de standard of life entre groupes ouvriers différents qui explique les différences des salaires ; c’est l’introduction, dans un certain milieu ouvrier, de travailleurs ayant un standard of life inférieur qui abaïsse les salaires — c’est là le jeu des sous-concurrences ouvrières ; — c’est l’éléva-
(1) Aux Etats-Unis, par exemple, les assurances (assurance-vie et assurance-incendie) font partie intégrante du budget ouvrier (2,75 0/0 environ) et s'intégreront dès lors dans ce minimum irréductible pour de nombreuses eatégories d'ouvriers.
tion du standard of life d’un groupe ouvrier qui détermine la hausse des salaires (1).
Au reste, si les économistes ont rarement aperçu ce point, la doctrine syndicale, élaborée par les ouvriers de tous pays, la discerne depuis longtemps.
On peut dire que l’action des Trade-Unions anglaises n’a pris toute son efficacité que lorsque celles-ci eurent abandonné des théories erronées sur les salaires, telle que celle de la productivité, pour adopter celle de « l’étalon de vie » et concentrer leur politique dans la revendication d’un certain minimum (2).
Le syndicalisme français ne professe pas une autre doctrine et l’a résumée nettement en cette formule :
« Les salaires s'élèvent en même temps que la conscience ouvrière et cette élévation des salaires est indépendante du coût de la vie (3). »
Sans doute, ainsi interprétée, la formule des économistes et de Lasalle perd sa simplicité et sa rigidité primitives, mais elle y gagne toute sa souplesse vivante et sa réalité.
(1) Nous ne disons pas du tout qu'il suffit que les habitudes ouvrières veuillent s'élever pour que le salaire hausse nécessairement : il y faut une autre condition : la prospérité de l'industrie, la possibilité de hausser les prix, etc. Mais ce sont là, selon nous, des conditions favorables, indispensables même, à la hausse, mais non la cause et la mesure de la hausse. Dans ses intéressantes recherches sur « Le salaire des ouvriers des mines de charbon », M. François SimMIAND croit pouvoir suggérer que les salaires sont déterminés par les prix (Cf. p. 159) ; nous n’y voyons, pour notre part, qu’une simple concomittance : les hausses de prix étant une occasion propice, pour les° ouvriers, pour réclamer une hausse de salaire. Ne nous dit-il pas, d'ailleurs, lui-même, que les hausses de salaires ont presque toutes été déterminées par un mouvement de grève ? (Cf. p. 196-200.)
Par contre, nous pouvons faire remarquer qu'il y a quelques années il s’est produit, dans certaines industries du Nord, une hausse notable des prix : les patrons s’attendaient à voir les ouvriers réclamer une augmentation de salaires : il n’en fut rien ; à ce moment, les habitudes ouvrières étaient fixées à un certain niveau et il aurait fallu une propagande spéciale pour faire sentir aux ouvriers le besoin d’une hausse.
(2) V., par exemple, un article de Lloyd Jones, en 1874, dans Beehive (journal syndical) intitulé : « Les salaires doivent-ils être réglés sur le prix de vente. » Cf. Wegg : Histoire du Trade-Unionisme, p. 369-371, 381, etc.
(3) CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL : La journée de huit heures, brochure de propagande, 1906, p. 11.
Que l’on ne nous dise pas qu’ainsi élargie, elle perd ce qui faisait son originalité et ne nous apporte plus aucune lumière utile (1). Nous trouvons, au contraire, qu’en même temps qu’elle continue à s'opposer nettement aux théories qui font reposer la rémunération du travail sur la productivité spéciale ou générale ou sur les prix, cette théorie est la seule à mettre à nu les causes profondes et complexes qui agissent sur le mouvement des salaires et à nous en fournir une explication satisfaisante.
Elle nous explique, tout d’abord, comment et à quelles conditions le salaire peut s’élever et se maintenir au-dessus du salaire nécessaire, dans tous les milieux où les habitudes de vie et une forte cohésion syndicale constituent une digue suffisante pour empêcher les salaires de suivre leur tendance naturelle. Voici comment on peut, croyons-nous, se représenter le mécanisme de ce phénomène : les besoins, les désirs humains étant illimités, il existera toujours, au moins chez quelques individus, une tendance naturelle, latente, à la hausse des salaires ; cette tendance psychologique se heurtera à une tendance économique inverse à la baisse — que nous avons analysée plus haut et que les économistes avaient seule aperçue. Pour briser cette tendance à la baisse, il faudra que ces désirs et ces besoins cessent d’être individuels, mais s’incorporent à un groupe ouvrier assez important ; si ce groupe est à l’abri de la concurrence de travailleurs au rabais, et s’il est défendu par une organisation syndicale solide, il pourra, dans les conditions normales de l’industrie, obtenir une hausse de salaire. Mais pour que cette hausse soit durable, définitive, il faudra que non seulement ce groupe, mais que l'ensemble de la profession en soit arrivé à une certaine homogénéité d’habitudes qui oppose à toute tentative d’abaissement de salaire une sorte de cran d’arrêt impossible à
(4) « La loi dairain, écrit CoLsox, signifie tout simplement que ‘dans chaque pays et à chaque évoque, le salaire moyen permet à la famille de composition moyenne de vivre dans les conditions moyennes d'existence, lesquelles constituent le nécessaire pour la population ouvrière ; or, c'est là une pure tauto-
logie. » (Cours d'Economie politique, livre II: Le Travail et les questions ouvrières, page 13.)
franchir. Telles sont les deux formes sous lesquelles les besoins commandent le salaire. Nous voyons done par là comment les salaires — ainsi que cela résulte de l'expérience de toutes les nations industrielles (1) — peuvent arriver à s'élever notablement au-dessus du coût de la vie et à devancer même parfois les besoins d’une partie de la population ouvrière, et comment, cependant, ils n’ont obéi, pour s’élever, qu’à la poussée des besoins, et surtout comment ils n’ont pu se consolider à un certain niveau qu’en reposant sur des besoins devenus incompressibles.
Et notre théorie ne nous rend pas moins compte de ce phénomène, en apparence paradoxal : labaissement du salaire au-dessous du salaire nécessaire, pour certaines catégories de travailleurs, que ne protège même plus la loi d’airain. Reposant, en effet, sur une notion sociale des besoins, elle permet de comprendre comment, dans des milieux inorganisés et où existent de grandes différences de standard of life — où, en particulier, se fait sentir la concurrence de travailleurs ayant leurs besoins vitaux assurés par ailleurs — la rémunération du travail, reposant sur les besoins tels qu’ils se présentent dans un milieu donné, pourra s’abaisser audessous même de ce qui est, en général, strictement néces- Saire à un être humain pour vivre. Nous espérons que notre démonstration du mécanisme des revenus accessoires (II° partie, Ch. VIID achèvera de manifester, sur ce point, lutilité de notre théorie du salaire dans linvestigation scientifique.
On comprend, maintenant, après ce que nous avons dit, quelle importance prennent, dans notre théorie, les sous-concurrences ouvrières que nous allons maintenant étudier et dont la caractéristique est, précisément, de jouer sur des inégalités d’étalons de vie : c’est-à-dire sur ce que nous considérons comme le ressort même du salaire.
(4) Cf. Charles Gine : Economie sociale, les Institutions du Progrès social
au début du vinglième siècle, ch. 1, $ 1, L'accroissement des salaires au cours du dix-neuvième siècle, Paris, Larose, 1905, p, Ca.