II
Le gouvernement de Charles III accepta, avec répugnance, un pareil présent.
Dédaignée jadis par les compagnons de Pizarre, qui n'espéraient pas y trouver de l'or (1), la Louisiane demeurait, au dix-huitième siècle, frappée du discrédit qui s'attachait aux opérations de Law et à la faillite de la rue Quincampoix. N'était-ce pas, en effet, par l'énumération des produits fabuleux de cette colonie, que tant de dupes avaient été amorcées et ruinées? Désabusé aujourd'hui, le public parlait, en haussant les épaules, de ces fameuses roches d'émeraudes dont l'exploitation devait rapporter des dividendes de plus de 40 pour 100. Pour beaucoup de nouvellistes, la Louisiane n'était qu'un désert où étaient venus mourir des fdles publiques et des gens sans aveu, embarqués de force (2). A Madrid, de pareils bruits trouvaient écho, et l'on se disait que, si la France se dessaisissait avec tant d'empressement de cette possession, il fallait redouter quelque piège!
Une autre puissance que l'Espagne n'eût pas méprisé ce pays (3), où abondaient les richesses naturelles. Le climat sain et relativement tempéré, aux environs de la Nouvelle-Orléans, laissait aux Européens la faculté de s'accoutumer à cette contrée, sans trop souffrir d'une brusque transition. En remontant le ]\Iississipi, à la hauteur des Natchez, la température, aussi chaude qu'aux
(1) Voir baron Marc deVilleees du Teiib.age, les Dernières années delà Louisiane française, chap. I*'', p. 1 : « Un compagnon de Pizarre, Fernand de Soto, atteignit la vallée du Mississipivers 1539. Il mourut au bout de trois ans, de fatigue et de découragement. De ses 1,400 compagnons, il ne restait plus que 300 hommes quand ils atteignirent la côte du Mexique. Cette fm malheureuse et la certitude qu'il n'y avait pas d'or détournèrent les Espagnols de revenir dans ces contrées. »
(2) ViLUERS DU Terrage, ouv. cité, p. 11 et 19. En 1719, trente charrettes traversent Paris, sur lesquelles sont montées « des demoiselles la tête ornée de fontanges de rubans jonquille »; des garçons en pareil nombre, avec des cocardes de couleurs semblables, suivaient, à pied, les voitures- Tous chantaient!
(3) Archives du ministère des colonies, C, 44, mémoire sur la situation de la Louisiane.
îles, permettait de cultiver, avec succès, les mêmes produits que dans les Antilles : l'indigo, le sucre, le tabac, le riz, les arbres fruitiers. Au nord, quand on pénétrait chez les Illinois, on rencontrait des buffles sauvages, des forêts de bois précieux, des mines de plomb.
Bien qu'assez peu encouragés par la métropole, les Français y avaient fondé quelques établissements : la Balise, la Nouvelle-Orléans, l'île Dauphine, le Biloxi, la Mobile, Tombecbé, les Alibamous, le village des Allemands, la Pointe-Coupée, les Tonicas, les Natchez, les Natchinotchez, les Arkansas, les Illinois, la Nouvelle- Chartres, les Kaskakias, la prairie du Rocher et Saint- Philippe.
La Balise (1) était le poste où les navigateurs abordaient, tout d'abord, lorsqu'ils pénétraient dans le Mississipi. L'accès présentait bien des difficultés aux pilotes, car le fleuve roulait, avec lui, une prodigieuse quantité de bois et de terres détrempées, que les coups de vent, ou les marées, arrêtaient. Il se formait, ainsi, des bancs et des îles mouvantes, qui exhaussaient les fonds ou obstruaient les passes. Sur vingt-cinq, il n'y en avait guère qu'une seule, praticable aux vaisseaux. L'île de la Balise, formée par la vase accumulée et entraînée par le fleuve, se trouvait, autrefois, à une lieue au large. Par suite du mouvement continuel des terres, ceux qui remontaient le Mississipi ne la rencontraient qu'après un trajet d'une heure et demie.
A environ trente lieues, en amont, on apercevait, sur la rive gauche, un beau port, en forme de croissant (2) : celui de la Nouvelle-Orléans (3), dont les maisons co-
(1) ViixiERS DU Terrage, ouv. cilé, p. 47.
(2) Arch. des Colonies. C'^, 44. ""
(3) Arch. des Afî. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CLXXXVIII, rapport intitulé : Précis des relations politiques, entre la France et l'Espagne, sous les règnes de Ferdinand VI et de Charles III : u La Nouvelle-Orléans ne comptait pas plus de 1,600 habitants, libres et esclaves. Jamais cette
quelles, construites en briques et en bois, ornées de galeries, où l'on s'abritait des grandes chaleurs, s'élevaient au-dessus de rues bien percées et bien alignées. Elle ne comptait guère alors plus de 1,600 habitants, les uns libres, les autres esclaves.
Les environs apparaissaient peuplés et cultivés; il y avait dans la ville un hôpital desservi par des ursulines; plusieurs ordres religieux, notamment des capucins, y assuraient l'exercice du culte. Une garnison d'environ 1,800 hommes, répartis par toute la colonie, y logeait son dépôt ainsi qu'une compagnie suisse de 200 mercenaires. A la Nouvelle-Orléans, résidaient le gouverneur de la colonie ainsi que le conseil supérieur, composé d'un président, de six conseillers et d'un greffier.
A ces détails qui, dans leur ensemble, présenteraient le pays comme assez prospère, il convient d'opposer certains faits qui expliqueront, à la fois, le mécontentement des Espagnols et celui des habitants de la Louisiane, lorsqu'ils apprirent le traité de Fontainebleau.
Une des principales ressources de cette colonie était la traite (1). Ce nom désignait l'échange des pelleteries, qu'apportaient les sauvages, contre de la poudre, du plomb, des fusils, des miroirs, des ciseaux, etc.; marchés qui se tenaient dans différents postes, tels que les Natchez, les Tombecbé ou les Arkansas. Un petit fort, placé sous
colonie n'eut plus de 7,000 blancs, sans y comprendre les troupes, qui varièrent de 300 à 2,000 hommes. Cette faible population était dispersée dans un espace de 700 lieues. «
(1) AfF. étr., Espagne, t. DXLVI, î° 278, mémoire sur la nécessité de laisser aux négociants français la liberté du commerce à la Louisiane (4 août 1766), joint à une lettre de Choiseul-Praslin, adressée à Choiseul. Voir également Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n" 10769, papiers de l'abbé Béliardi, mémoire sur les habitants et négociants de la Louisiane et sur l'événement du 29 octobre 1768. L'abbé Béliardi remplissait, en Espagne, l'office d'agent général du commerce et de la marine, au service de la France. C'était l'homme de confiance de Choiseul. Se référer à un article de M. Pierre Mi'ket sur ce personnage, inséré dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine, 1902-1903, t. IV, p. 657-672.
le commandement d'un officier, renfermait les objets destinés à ces trocs. Les pelleteries, transportées à la Nouvelle-Orléans, s'y vendaient. On déduisait du prix le montant des fournitures, qui avaient servi aux échanges. Le surplus appartenait à l'officier.
De tels produits n'avaient pas d'écoulement, en Espagne. Les pelleteries, apportées à Cadix, pour être ensuite vendues, dans les autres contrées d'Europe, où elles trouvaient acquéreurs, risquaient de se détériorer, par suite de voyages longs et difficiles. Si ce marché cessait, la Louisiane traverserait une crise commerciale très grave, fort difficile à conjurer, car l'exploitation des produits agricoles, tels que l'indigo, le tabac ou le sucre, subiraient la concurrence des autres colonies espagnoles; les sauvages, mécontents, se laisseraient attirer par les Anglais, établis, depuis le traité de Paris, de l'autre côté du Mississipi, à la Mobile et à Pensacola (1).
Un autre inconvénient du traité de Fontainebleau résultait du voisinage immédiat des Anglais et du peu de précision des nouvelles frontières. Ainsi l'article^ô (2) énonçait que le roi Très Chrétien cédait, aux Anglais, une partie de la Louisiane, délimitée par une ligne, tirée au milieu du Mississipi, « depuis sa naissance jusqu'à la rivière d'Iberville, et, de là, par une ligne tirée au milieu de cette rivière et des lacs Maurepas et Pontchartrain, jusqu'à la mer. A cette fin, le roi T. C. cédait, en toute propriété, et garantissait, à S. M. B., la rivière et le port de
(1) Alï. étr., Espagne, mémoires et documents, t. CLXXXVIII, et Arch. des Colonies, série C'^ 45, un mémoire d'Aubry, sans date, intitulé : Réflexions destinées au gouverneur espagnol; points vulnérables de la colonie. Il résulte de ces divers documents que l'Angleterre avait divisé le territoire cédé par la France, en deux gouvernements: Saint-Augustin devint le ctieflieu de la Floride orientale et Pensacola celui de la Floride occidentale. On envoya, dans ces deux provinces, des cultivateurs tirés, soit des établissements voisins, soit de la métropole, soit du Péloponèse, d'où l'on transporta un assez grand nombre de Grecs, qui se laissèrent aisément persuader de se soustraire ainsi à la tyrannie ottomane.
(2) Voir ViLLiERS DU Terrage, ouv. cité, p. 156.
la Mobile et tout ce qu'il possédait du côté gauche du fleuve Mississipi, à l'exception de la Nouvelle-Orléans et de rtle dans laquelle elle était située, qui demeuraient à la France; bien entendu, la navigation du fleuve Mississipi serait également libre, tant aux sujets de la Grande- Bretagne comme à ceux de la France, dans toute sa largeur et dans toute son étendue, depuis sa source jusqu'à la mer... «
Sans trop nous appesantir sur les inexactitudes, que contenait cet article, il suffit de relever cette communauté de navigation, sur le fleuve, pour prévoir à combien de conflits une pareille concession donnerait naissance. L'Espagne, par cette mitoyenneté, avec les Anglais, se trouvait exposée à leur contrebande, fraudes que ne manquerait pas de favoriser une population mécontente d'être annexée à l'empire du roi Catholique (1).
En effet, la décision de Louis XV et de son ministre Choiseul apparut aux colons comme un moyen de liquider, par une banqueroute, la situation financière embarrassée de la Louisiane. La guerre de Sept ans, en suspendant le payement des lettres de change tirées sur la France, avait provoqué une dépréciation de ce papier, qui se traduisait par une hausse excessive des denrées de première nécessité (2). Mais il faut, pour comprendre
(1) M. ViLLiERS DU Terbage, p. 156, note 1, souligne une partie de ces erreurs : la Nouvelle-Orléans, par exemple, n'était pas située dans une île; la rivière d'Iberville, que l'on considérait comme un bras important du Mississipi, méritait si peu cet honneur, qu'en 1764, les Anglais eurent toutes les peines du monde à y faire passer un simple canot.
Aux Aff. étr., 30 janvier 1766, Espagne, t. DXLV, on note dans une lettre d'Ossun le passage suivant, à propos des craintes queGrimaldi doit ressentir du voisinage des Anglais : « Ceux-ci pourront non seulement envahir la Louisiane, mais faire, dans la suite, la conquête du Mexique. Ils s'occupent de l'établissement d'un commerce interlope immense, sur les côtes du Nouveau et du Vieux Mexique. Ils sont merveilleusement secondés par les habitants de ce royaume, chose naturelle et presque irrémédiable, tant qu'on laissera subsister les charges, que supporte le commerce légitime... »
(2) ViLLiERS DU Terbage, p. 148, état des prix courants que se vendent
les difficultés contre lesquelles se débattaient les colons, rappeler qu'il circulait, dans ce pays, très peu de numéraire. Toutes les dépenses, que le roi faisait, y étaient soldées par des billets de caisse, convertis, à la fin de chaque année, en lettres de change tirées sur la métropole. Jusqu'à la guerre, ces effets avaient été régulièrement payés, mais ils demeuraient en souffrance, depuis l'ouverture des hostilités. Quand la paix allait rouvrir les communications entre la Nouvelle-Orléans et Versailles, permettre enfin aux créanciers de l'Etat d'encaisser leurs traites, ceux-ci apprenaient, avec désespoir, que leur débiteur se dérobait à ses engagements, laissant au roi d'Espagne le soin d'acquitter, comme ill'entendrait, la dette dont on le grevait. Il n'y avait à attendre, de ce côté, que des conditions fort onéreuses. Toutefois, on doit dire que ces billets n'appartenaient plus aux véritables créanciers, mais, quelquefois, à des agioteurs, profitant de la baisse provoquée par la guerre, achetant les effets à vil prix et escomptant la hausse, que ramènerait la paix. Quoi qu'il en soit, ces intérêts particuliers méritaient plus d'attention, que ne parut leur en accorder Choiseul. Il écouta, d'une oreille distraite, les solhcitations pressantes du plus riche négociant de la Nouvelle-Orléans, Jean Milhet, délégué, auprès de lui, par ses compatriotes.
les denrées et marchandises suivantes, à la Louisiane, le 15 juillet 1762. Il s'agit, bien entendu, de marchandises, payées en papier, et non en numéraire, et tous les articles, contenus dans cette liste, ne sont pas cités.
Une barrique de vin 3,500 livres
Un quart de farine 600 —
Une livre de sucre 5 —
Une livre de beurre 10 —
Une dinde 45 —
Un poulet 7 — 10 sols.
Un canard 12 — 10 —
Une livre de bœuf 2 — 10 —
Un chapeau de castor 400 —
Une paire de bas de soie 150 —
Une pension ordinaire, par mois, sans le
vin 500 —
Les esprits fermentaient, en attendant la prise de possession, par les Espagnols. Pour accroître encore les embarras d'une pareille situation, le gouverneur français, M. d'Abbadie, mourut, au mois de février 1765. Celui qui le remplaça, par intérim, aurait suffi à sa tâche, en temps ordinaire, car il connaissait, à fond, le pays où il résidait, depuis 1748. Mais ce militaire, nommé Aubry (1), caractère subalterne, tout à fait déplacé au premier rang, petit homme sec, laid, sans noblesse, sans dignité, sans maintien, n'imposait sa volonté, à ses subordonnés, ni par l'ascendant de son esprit, ni, encore moins, par le prestige physique de ses qualités extérieures. Esprit sans ressources et sans lumières, comment eût-il dicté des mesures qu'il ne discernait pas lui-même, à travers la confusion de ses idées? Comment son air honteux, qui le faisait accuser d'hypocrisie, eût-il fermé la bouche aux récriminations? La forte tête de la colonie, l'ordonnateur Foucault, groupait, autour de lui, les mécontents. Les rapports, entre ce dernier et M. Aubry, s'aigrirent, à tel point, qu'ils ne voulurent plus rien traiter de vive voix. En cas d'absolue nécessité, ils échangeaient des lettres.
Des qualités administratives de premier ordre eussent été indispensables, pour dénouer de pareils embarras. Malheureusement, l'Espagne ne parut pas les avoir rencontrées chez celui qu'elle envoya, à la Louisiane.
Don Antonio de Ulloa, né à Séville en 1718, ne manquait pas de lumières, mais ses travaux antérieurs le rangeaient plutôt parmi les esprits spéculatifs; il paraissait plus apte à poursuivre des recherches scientifiques qu'à débrouiller des comptes, à calmer des rébellions, à ramener la prospérité dans une colonie ruinée. Il avait accompagné, autrefois, la Condamine, pour mesurer, à Quito, un arc de méridien; c'était un astronome dis-
(1) ViLLiERS DU Terrage, p. 204, 207, 228.
tingué. Les principales occupations pratiques, auxquelles il s'était appliqué, consistaient dans la direction de mines de mercure, au Pérou.
Le portrait qu'on a de lui, tracé, il est vrai, par ses ennemis, n'a rien de flatteur : « De gros yeux, toujours baissés vers la terre, ne lançant que des regards échappés, cherchant à découvrir, sans se laisser démêler; une voix faible et aigre, une bouche sans cesse contractée par un rire forcé. »
Il arriva, à la Balise, le 5 mars 1766, monté sur un brigantin et accompagné d'une frégate, chargée de soixante soldats. On eut toutes les peines du monde à faire remonter le fleuve à ce dernier bâtiment, à cause de son tonnage, relativement important, de la violence du courant et de la diflîculté de la passe.
Quelles furent les fautes imputables à ce gouverneur? L'équité commande de n'accueillir, qu'avec beaucoup de circonspection, les accusations lancées contre lui, car elles émanent d'esprits prévenus et hostiles. On lui reprocha d'être difTicultueux, pointilleux, tracassier, violent même et arrogant, quand on lui cédait, intimidé et lâche dès qu'on lui tenait tête. Aubry lui-même, le circonspect Aubry, au milieu des éloges, sous lesquels il enveloppe et dissimule sa pensée, laisse échapper quelques paroles, fort graves, dans sa bouche : a J'aurais désiré, dit-il, que celui qu'on a envoyé, pour commander la colonie, eût eu l'art de manier les esprits et de gagner les cœurs. Ce n'est pas par la hauteur et la fierté, par les menaces et les châtiments, qu'on doit conduire les hommes... Si on traite la Louisiane, comme un préside du Mexique, les habitants passeront chez l'Anglais (1). »
Voici, dans la longue liste des griefs, énoncés contre Ufloa, ceux qui ont été relevés, comme les plus importants.
(1) Arch. des Colonies, C'^ 47, lettre d'Aubry du 30 mars 1767.
Le gouverneur interdit la traite, en général, et ne la permit qu'à quelques privilégiés. Il défendit la fabrication des briques, l'introduction des nègres; il ne fréquenta point l'église paroissiale (1), et se fit dire la messe chez lui.
Tout cela n'était que des vétilles, car la question brûlante, la cause véritable de toutes les colères, qui s'amassèrent contre Ulloa, fut la réduction des créances de la colonie.
Les habitants émettaient des prétentions excessives. Ils entendaient que leurs billets fussent acquittés au pair, quand ils avaient subi une dépréciation de 75 pour 100. Déjà, on a indiqué que beaucoup de spéculateurs avaient profité de cette moins-value pour rassembler, entre leurs mains, des effets acquis à vil prix.
Sans être un homme de finances, et guidé par son bon sens, Ulloa comprit qu'on essayait de le duper. Il procéda à une enquête et reconnut que la dette de sept millions, réclamée par les colons, était majorée à l'excès.
11 découvrit, en outre, certains usages abusifs. Ainsi, les marchands, lorsqu'on les payait en billets, élevaient toujours d'un quart le prix de la vente; de plus, entre les maisons financières françaises de la métropole et leurs correspondants de la Louisiane, il se commettait, tacitement, des fraudes; on grossissait les prix des fournitures, livrées par ces négociants, aux magasins de la colonie. De sorte que, sur sept millons réclamés, il n'en restait dû, équitablement, que deux (2).
(1) Ulloa ne s'y maria même point: le clergé lui reprocha, à cette occasion, de n'avoir point observé les articles du concile de Trente, qui exigent, pour cette cérémonie, l'intervention du curé. Il épousa Mlle de Larrédo, marquise d'Abrado, à la Balise, après avoir fait bénir son mariage, par son chapelain. (ViLLiERS DU Terrage, oui\ Cité, p. 244; voir également Béliardi, Bibl. nat., fonds français, 10769, f» 111, mémoire des habitants et négociants de la Louisiane sur l'événement du 29 octobre 1768.)
(2) Voir Arch. des Colonies, C'', 45, une lettre curieuse de l'ordonnateur Foucault, à la date du 10 mars 1766. Il accuse Ulloa de ne vouloir payer les
Trop absorbés par l'esprit d'agiotage, les habitants de la Louisiane ne voulurent pas reconnaître certaines concessions commerciales, que leur octroya le roi Catholique, malgré les règlements fort sévères, alors, encore en vigueur, dans tout son empire d'outre-mer. Leur mauvaise humeur n'en releva que les inconvénients. Jusqu'alors, les colonies espagnoles ne communiquaient régulièrement qu'avec la métropole. Les étrangers étaient jalousement écartés des Indes occidentales; tous les ports, même de l'Espagne, ne possédaient pas la licence d'équiper ces vaisseaux, appelés par la douane : registros. Ce privilège appartenait seulement à Séville et à Cadix. Lorsque, par un décret du 6 mai 1766, Charles III autorisa, provisoirement, il est vrai, la Louisiane à recevoir, de Saint-Domingue et de la Martinique, les bâtiments français, qui apporteraient desvins et de la farine, pour charger, en échange, des bois de construction ou des cuirs, il accordait une grâce considérable et tout à fait exceptionnelle à ses nouveaux sujets, étant donnée la législation, alors en vigueur. Ceux-ci ne répondirent à cette bienveillance que par des récriminations maussades, contre les formalités minutieuses qu'ils devaient observer. Tout se compliqua de certaines affaires, plus ou moins véreuses, dans lesquelles trempèrent le gouverneur de la Martinique, le procureur général de la Louisiane, la Frénière, et le gendre de ce personnage, Bienville (1).
billets qu'en les frappant d'une réduction de 75 pour 100. « Il a fait, ajoutet-il, chercher en ville les anciens billets, pour des piastres gourdes, àla déduction de 75 pour 100 la piastre à 5 livres 5... mais la plupart des personnes, qui ont des billets, se flattent que le roi les acquittera, au pair, continuant de regarder 5 livres en ces billets comme 5 livres en argent... » On pourra se reporter, dans les mêmes archives, même série C, 47, au résumé des observations sur le manifeste des habitants de la Louisiane, rédigé par UUoa.
(1) Voir CoxE, V Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, trad. Muriel, t. V, p. 166, et Villiers du Terrage, p. 237. On y remarquera la protestation des négociants, adressée au conseil supérieurde la colonie, contre les formalités exigées par UUoa quant aux chargements des navires et aux passeports, exigés des capitaines. Ces pièces devaient être signées du ministre
De nouvelles requêtes furent adressées en France, afin que le gouvernement obtînt, du roi Catholique, la suppression de toutes ces entraves à la liberté commerciale. Choiseul parut se soucier assez peu de recevoir, dans les ports français, les produits de la Louisiane (1). Quant à entreprendre quelques démarches suivies, auprès de Charles III, il s'y refusa, sous prétexte qu'elles seraient inutiles. Il prétendit que les traités interdisaient à l'Espagne une pareille résolution, notamment celui d'Utrecht. Philippe V, à l'entendre, avait solennellement promis de ne permettre, à aucune nation de l'Europe, de commercer avec l'Amérique, clause que les Hollandais défendraient jalousement. Avec des réponses aussi décourageantes, il éconduisit les solliciteurs.
Le mécontentement de ces mauvaises nouvelles fut aggravé encore, par un nouveau décret du roi Catholique, rendu le 3 mars 1768. Il paraissait révoquer la liberté, concédée, deux ans plus tôt, aux habitants, de communiquer, avec quelques îles des Antilles françaises. Il énumérait limitativement (2) les ports espagnols qui
des Indes de Sa Majesté Catholique. A cette protestation, est jointe celle des capitaines de navires, datée du 10 septembre 1766. Enfin les accusations formulées contre la Frénière et le gouverneur de la Martinique se trouvent dans la protestation d'Ulloa, citée dans la note précédente. Il s'agit surtout d'un commerce de nègres viciés, apportés de la Martinique.
(1) Arch. des Colonies, C'^, 46, Choiseul à Praslin, 30 novembre 1766. ViLLiERS DU Terrage, p. 239, cite une lettre de ce ministre, à d'Ossun, 4 août 1766, et un mémoire du 24 novembre, débutant ainsi : « La Louisiane a été peu utile à la France, qui elle-même a peu profité de cette colonie... » Il passe en revue ensuite les différents produits tels que le sucre, l'indigo et le bétail : « Le sucre, dit-il, qui, sous le ciel heureux de cette colonie, croît à côté du blé, s'y fabrique moins utilement que dans les colonies chaudes. Il faut dire la même chose de l'indigo. Le bétail, qui pourrait y être infiniment multiplié ne pouvait être un objet de commerce, pour Saint-Domingue, où la partie espagnole suffit, à cet égard, aux besoins de la partie française». C'était, on le voit, un plaidoyer, assez peu chaleureux, en faveur de ses compatriotes, auprès de Grimaldi. Le seul argument qui pût toucher les Espagnols était que, si la liberté du commerce était accordée aux Français, ceuxci resteraient à la Louisiane, où leur présence empêcherait des conflits, avec les sauvages.
(2) ViLLiERS DU Terrage, p. 250 : Cadix, Séville, Alicante, Carthagène,
armeraient des vaisseaux pour la Nouvelle-Orléans; défense était faite aux capitaines, à l'aller comme au retour, de relâcher, même dans les colonies espagnoles, encore moins d'y vendre ou d'y acheter. ■
Puisqu'on ne cédait pas, amiablement, à leurs réclamations, les meneurs crurent qu'une révolte dégoûterait l'Espagne de sa nouvelle acquisition. Ils entrevirent des gages de succès, dans les longs atermoiements, qui avaient précédé la prise de possession de cette colonie, par cette puissance, et dans la faiblesse des moyens répressifs, à la disposition du gouverneur (1). Ulloa comptait à peine une centaine de soldats espagnols sous ses ordres, car la garnison française, trouvant qu'il lésinait sur la solde, refusa de passer au service de Charles III. Les mutins prévoyaient donc qu'il ne serait pas difficile de jeter à la mer ce fonctionnaire s'il essayait de résister.
L'insurrection fut dirigée par les notables de la colonie : l'ordonnateur Foucault, le procureur général Chauvin de la Frénière, Jean Milhet et son frère, Caresse et Marquis, anciens officiers du régiment suisse, etc. L'ordonnateur Foucault fut peut-être tout aussi actif que la Frénière, mais il apporta, dans sa conduite, moins de crânerie. Guidé par son esprit cauteleux, il se tint volontiers dans l'ombre, peu jaloux des succès d'amour-propre, qui entraînent de lourdes responsabilités. Dans la tâche préparatoire, il se réserva le rôle modeste d'écrivain; ce fut lui le rédacteur d'une requête des habitants, destinée au gouvernement français, véritable pamphlet, rempli d'outrages contre la nation espagnole; il fut également l'auteur de lettres, adressées au duc d'Orléans, au prince de Conti et au chancelier.
Malaga, Barcelone, Santander, La Corogne, Girone. Les navires devaient être construits dans la Péninsule; défense d'importer aucun vin étranger; or, on consommait du vin de Bordeaux à la Louisiane.
(1) Même source, p. 232. Voir également Aiï. étr., Espagne, t. DLYI, fû 95.
Pour remuer l'opinion, les conspirateurs effrayèrent le public, par la tyrannie, qui les attendait, sous le nouveau régime; ils parlèrent de l'esclavage, où le roi Catholique tenait ses sujets, dans son empire d'Amérique. Le personnage d'Aubry ne fut pas à la hauteur des circonstances; il joua un rôle assez niais, assez mesquin. Tenu à l'écart, parce que sa loyauté le rendait suspect à la Frénière et à ses partisans, sa perspicacité fut assez courte, pour ne pas concevoir de soupçon d'une pareille conduite, à son égard. Lorsqu'il découvrit, enfin, les desseins des révoltés, ceux-ci n'avaient plus rien à cacher.
Ulloa ne songea pas un instant à résister, avec les faibles moyens dont il disposait; il craignit de se faire tuer inutilement et se mit aussitôt à l'abri. Dans un mémoire justificatif, qu'il adressa à Grimaldi (1), il raconta que les rebelles voulaient l'attaquer, dans sa maison, pendant la nuit, y enlever tous les objets précieux, piller le trésor et s'emparer du paquebot le Volant. Il se réfugia à bord de ce navire et, de là, parlementa avec les insurgés. Les pourparlers durèrent environ un mois. Le 1*^'' novembre 1768, on le laissa partir, pour la Havane.
On ne suivra pas les péripéties de la révolte, lorsque les rebelles furent livrés à eux-mêmes. Il suffit de constater, qu'un instant, les colons songèrent à se constituer en république.
Cette période d'abandon dura environ un an. Au mois de juin 1769, le général espagnol O'Reilly (2) quitta la
(1) ViLUERS DU Terrage, ow,'. cité, p. 257. Je relève une inexactitude dans la date de cette lettre que j'ai vérifiée aux Arch. des Colonies, C, 48, fo 218 : la lettre d'Ulloa à Grimaldi est du 4 décembre 1768 et non du 4 décembre 1766; il n'y a probablement là qu'une erreur de l'imprimeur, échappée à l'auteur, au moment de la correction des épreuves.
(2) Au sujet des états de service d'O'Reilly, se reporter à Ferrer del Rio, ouv. cité, t. III, p. 418, et Voyage en Espagne et en Portugal du major Dalrymple, p. 64 : « Quand j'allai le voir, rapporte ce dernier, je le trouvai singulièrement altier et impérieux... Il avait été blessé et abandonné sur le champ de bataille à l'affaire de Campo-Santo, en Italie. Un soldat autrichien allait lui donner le coup de grâce, avant de le dépouiller et le voler.
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES lo
Havane, avec plusieurs milliers de soldats (1). Il espérait arriver, assez brusquement, pour déjouer toute tentative de résistance; mais les calmes, qui arrêtèrent son convoi, presque à l'embouchure du Mississipi, contrarièrent ses plans. Sa tactique consista alors à effrayer, à décourager. A cet effet, il dépêcha un officier, avec une lettre pour Aubry. Cet émissaire s'acquitta de sa mission, avec intelligence. Il parla beaucoup des forces amenées, par son général, il en exagéra même le nombre, déjouant ainsi les manœuvres que tentaient, de leur côté, les partisans de la Frénière. Ceux-ci, le chapeau orné d'une cocarde blanche, couraient, de maison en maison, afin de réveiller les courages. Aubry lut publiquement la lettre, qui lui avait été remise. La foule paraissait frappée de crainte et peu disposée à soutenir les chefs de la révolte. Ceux-ci, sentant qu'ils allaient être abandonnés, essayèrent de sauver leur vie. Ils envoyèrent à O'Reilly trois députés : le procureur général la Frénière, M. Marquis et le négociant Milhet. L'accueil honnête, qu'ils reçurent, leur laissa quelque espoir de réussir. La Frénière lut un discours très étudié, par lequel il rejeta sur Don Antonio de Ulloa la responsabilité des événements survenus. 11 offrit de fournir la preuve de ce qu'il avançait et termina, promettant, pour l'avenir, la fidélité de tous, si Sa Majesté Catholique daignait se montrer clémente. O'Reilly répondit briève-
lorsqu'il le prévint, en lui disant qu'il ne connaissait pas l'importance de sa prise; qu'il était le fils du duc d'Arcos, grand d'Espagne. Cette déclaration arrêta le coquin. Il conduisit son trésor imaginaire au maréchal de Brown, à qui l'artificieux prisonnier se fit alors connaître. Le maréchal, qui trouva cette ruse ingénieuse, le recommanda aux chirurgiens et le renvoya avec beaucoup d'honneur au camp espagnol. La duchesse d'Arcos, à qui on conta cette anecdote, l'a toujours protégé, depuis, et lui a fait obtenir une compagnie, puis une majorité. Dans la dernière guerre d'Allemagne, il avait été servir volontairement dans l'armée des Autrichiens, mais ses discours trop libres l'obligèrent de la quitter. Il alla servir dans celle de France, sous le maréchal de Broglie; à la fin de la guerre, il retourna en Espagne... il fut fait colonel et brigadier. »
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLVII, O'Reilly à Grimaldi, 31 août 1769, relation de son expédition à la Louisiane. . .
ment et d'une manière évasive. Les députés se retirèrent.
Sous prétexte de chercher des logements, le général envoya à la Nouvelle-Orléans trois officiers. Ils devaient, en réalité, se mêler aux habitants, observer tout et rapporter à leur chef ce qu'ils auraient découvert.
La Frenière et ses collègues, fort penauds de leur échec, le dissimulèrent par amour-propre. Ils parlèrent avec éloge d'O'Reilly et promirent, en son nom, beaucoup plus qu'il n'avait dit. Ils espéraient que cette collaboration à la pacification des esprits servirait d'excuse à leur conduite passée, dernière carte qui leur restait à jouer, dans une partie irrévocablement perdue. Quelques jours plus tard, la Nouvelle-Orléans se réveillait au bruit des salves, que tiraient les vaisseaux d'O'Reilly, ancrés dans le port.
Aubry se rendit à bord, pour saluer le nouveau gouverneur. Le conseil de la colonie, après quelque hésitation, se détermina à une semblable démarche. O'Reilly débarqua le 18 août. La garnison française se mit sous les armes, pour lui rendre les honneurs, le clergé le reçut avec le dais, à la porte de l'église. La journée se passa en cérémonies. Pour se rendre maître, d'un seul coup, de tous les chefs du complot, afin d'éviter les résistances partielles et l'émoi, qui résulteraient d'arrestations successives, O'Reilly réussit à attirer, dans sa maison, les principaux habitants. Sans affectation, il pria La Frenière et ses collègues de passer dans son cabinet. Pris au piège, une garde les entoura, aussitôt, et les conduisit en prison (1).
Ce coup, aussi imprévu que hardi, répandit la surprise et la consternation, parmi le peuple. Mais le représentant de Charles III calma les esprits, en publiant une amnistie, en faveur de tous ceux qui n'avaient pas été arrêtés.
(1) Un seul ne fut pas compris dans ce coup de filet, Villeré, personnage dangereux, qui commandait une compagnie allemande toute dévouée à sa personne; il fit une résistance désespérée aux soldats espagnols qui le surprirent chez lui. Il périt, lardé de coups de baïonnette. {VilliersduTerrage, p. 306.)
Le procès des meneurs dura deux mois; six d'entre eux furent condamnés à mort et fusillés (1). Foucault, malgré l'importance de son rôle, dans la révolte, se déroba à la justice espagnole. Il refusa de répondre aux questions, qui lui furent posées; de guerre lasse, devant ce silence obstiné, on le fit passer en France, où il fut oublié à la Bastille. Après une assez longue détention, il obtint du duc d'Aiguillon son élargissement et même un emploi, celui de commissaire de la marine. On lui comptait, comme années de service, celles passées à la Louisiane et en prison (2).
La répression d'O'Reilly, pour être sévère, ne fut pas une sanglante tyrannie (3), ainsi que l'ont rapporté certains narrateurs mal informés ou injustes. Les premiers actes, même, purent être considérés comme des gages d'apaisement, puisqu'il renvoya la plus grande partie de ses soldats, ne gardant, à ses ordres, que 1,200 hommes. Ses réformes, dans l'administration, furent plus apparentes que réelles; il supprima le conseil supérieur de la colonie et le remplaça par un cabildo, changement de nom plutôt
(1) ViLLiERS DU Tereage. p. 309. Voici la liste des condamnés à mort : Chauvin de la Frénière, procureur général; Jean-Baptiste de Noyan, ancien capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis; Marquis, capitaine réformé du régiment suisse; Pierre Caresse, négociant, ancien membre du conseil; Joseph Milhet, négociant; Joseph Roué de Villeré, écrivain du roi, commandant du poste des Allemands. Ce dernier fut condamné par contumace, puisqu'il avait été tué par les soldats, chargés de l'arrêter. A la prison perpétuelle : Joseph Petit, négociant. Aux galères, pendant dix ans : Balthazar de Mazan. A six ans de prison : Jean Milhet, négociaat. A la même peine : Hardi de Boisblanc, conseiller; Julien-Jérôme Doucet, avocat; Poupet, négociant.
(2) Même source, p. 313. Quant au reste du récit, voir passif, p- 319, 320, 325, 351 et 353.
(3) Vers de Baudry des Lozières cités par Villier.s du Terrage, p. 319.
o'reu.i.y Aujourd'hui, profitaDt du prix de ses bassesses. Il n'a ((uo pour lui seul ses trop viles richesses, Et, prodiguant partout un faste monstrueux. Bois (sic), daas les coupes d'or, les pleurs des mallieureux.
Un voyageur américain, Smith, déclara, en 1780, que trente personnes furent exécutées et qu'O'Reilly confisqua les biens de deux cents familles.
que changement d'institution, assemblée dans laquelle il ne siégea guère que des Français.
Les anciens billets, cause de la révolte, furent acquittés par le roi de France, après une déduction des trois cinquièmes de leur valeur. Le payement, en numéraire, ne s'effectua que le 1" juillet 1770.
Aubry quitta la Nouvelle-Orléans, le 23 novembre 1769, sur le brigantin le Père-de-F amille, et périt, dans un naufrage, avec presque tout l'équipage, aux environs de Royan.
O'Reilly resta à la Louisiane, jusqu'au mois d'octobre 1770. Il fut remplacé par Don Louis de Unzaga, commandant intérieur du régiment de la Havane. Ce personnage passa pour faire ses affaires aussi bien que celles de la colonie. Il fermait, en effet, les yeux sur la contrebande que pratiquaient les habitants. En février 1777, Bernardo Galvez lui succéda. On se réserve déparier, plus loin, de la brillante conduite de ce gouverneur, pendant la guerre américaine. Il apportait, pour sa bienvenue, un décret, signé à Madrid, le 8 juillet 1776. Le roi Catholique consentait, en faveur de la Louisiane, à relâcher ses règlements d'ordinaire si durs, à l'égard du commerce avec les étrangers. Nos colonies des Antilles furent autorisées à emporter, de ce pays, les bois, les grains, le tabac et l'indigo. Galvez consentit même à élargir encore ces concessions. Toutes les marchandises, venant de France ou de Saint-Domingue, purent être débarquées, à la condition que les négociants acquitteraient les mêmes droits que ses compatriotes, apportant les denrées, sous pavillon espagnol (1).
(1) ViLLiERs DU Terrage, p. 353 : « Instruction que devra observer le gouverneur de la Louisiane, relativement à l'exportation du bois, des vivres et des fruits que S. M. a bien voulu permettre, pour le temps qu'elle le jugera à propos, pour secourir les îles françaises Sous-le-Vent. «
« Art. lef. — D'autant que le Roi. pour cette fois, en faisant une exception à la juste prohibition, portée par les lois à ses colonies des Indes, qui
La situation des commerçants français à la Louisiane était, à cette date, tout à fait exceptionnelle. En général, dans les Etats de Charles III, en Europe comme aux Indes, ils partageaient le sort assez précaire, réservé aux étrangers. Aussi, lorsque la guerre contre l'Angleterre prit fm, Choiseul chercha à tirer de l'alliance, scellée par le Pacte de famille, tous les avantages économiques, que nous pouvions légitimement réclamer. Il eut à surmonter beaucoup d'obstacles et ne réussit qu'imparfaitement.
Nos nationaux, pourtant, n'avaient pas toujours connu des temps aussi durs, que ceux des règnes de Ferdinand VI et de Charles III. En 1659, les Français étaient soustraits à la juridiction ordinaire des tribunaux; leurs procès étaient portés devant des juges particuliers, après une procédure plus sommaire. L'ensemble de ces privilèges se résumait sous le nom de for militaire.
En 1698, le fermier des douanes, appelé Eminente, abaissa les droits, qui frappaient nos toiles de Bretagne, de Normandie et de Flandre. Le Convenio d' Eminente désigna l'exonération de ces marchandises comme le pie del fardo, le même avantage, concédé aux lainages français (1).
ne permettent pas, à ses sujets de cette partie des pays de sa domination, de faire le commerce, directement ou indirectement avec les étrangers, a bien voulu accorder, de l'avis de son Conseil, que, pour la subsistance des colonies françaises, on puisse tirer, de la Louisiane, les bois, les grains, le tabac et les autres fruits dont cette province pourra se passer: le gouverneur de la Louisiane admettra au port de la Nouvelle-Orléans seulement 2 commissaires français et les bâtiments de la même nation qui y arriveront en représentant les passeports et les permissions nécessaires des commandans respectifs de leurs colonies, etc. »
(1) AIT. étr., mémoires et documents, Espagne, l. CCIX, f" 43, mémoire sur le comni'.'rce dj l'Espag.ie avec la France.
A cela se réduisirent, à peu près, les faveurs octroyées à nos compatriotes. Les Anglais, au contraire, avaient réussi, pendant le règne de Ferdinand VI, à conquérir un véritable protectorat économique (1). Ils étaient bien vus des douaniers ainsi que de la puissante corporation des marchands de Madrid, ou gremios.
Dans certaines provinces, à Xérès, à Malaga, à \'alence, ils faisaient la loi, car ils figuraient parmi les meilleurs clients du pays, enlevant toutes les récoltes, les vins, les raisins secs, les prunes, les amandes, les citrons et les oranges (2).
Peu nombreux, une centaine environ, les négociants britanniques trafiquaient en gros, maniaient des fonds considérables et ne lésinaient pas sur les gratifications, quand il s'agissait d'acheter la complaisance d'un douanier ou d'un fonctionnaire plus important. Leurs fournitures s'adressaient de préférence aux petites gens, qui leur achetaient les objets nécessaires à l'ahmentation, au vêtement ou à l'habitation, tels que : la morue, les beurres et les viandes salés, de l'étain, des cuirs préparés, des toiles peintes, de la quincaillerie, de la mercerie, des étoffes de laine.
Les Français, au contraire, étaient plus nombreux que les Anglais (3). Ainsi, à Cadix, florissaient cent cinquantequatre maisons françaises, dont soixante-douze vendaient, en gros, les marchandises destinées à l'exportation, dans les Indes. Mais, à côté de ces notables, s'agitait tout un
(1) Pierre Muret, les Papiers de Vabhé Béliardi. (Revue d'histoire moderne et contemporaine, l':t02-1903, t. IV, p. 660.)
(2) Afï. étr., Espagne, t. DLXXXI, Ossun à Vergennes, Saint-IIdefonse, 2 août 1776.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXIV, mémoire de d'Ossun au bailli d'Arriaga, communiqué le 28 novembre 1771 à M. de Bpynes. Nous avions à Madrid dix à douze mille Français établis, les autres villes avec lesquelles nous faisions le plus d'affaires étaient Bilbao, Barcelone et Séville. Mémoire sur r Espagne, du chevalier de Bourgoing. AIT. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CXLVI, f» 4 et seq.
peuple de modistes, de bijoutiers, d'artistes, de perruquiers, de maîtres à danser. Les articles de luxe, débités par les détaillants français, se modifiaient plusieurs fois dans l'année, afin de tenter la convoitise des élégants; aussi les douaniers, troublés dans leur routine, perdus au milieu des multiples règlements, relatifs aux formes, dimensions, qualités des marchandises, ne savaient plus où donner de la tête. Dans le doute, ils confisquaient. De là, récriminations et contestations interminables, qui remontaient parfois jusqu'à notre ambassadeur. Dans la nomenclature de nos exportations figurent, en première ligne, les soieries et les galons de Lyon, les draps fins de Louviers et de Sedan, les pannes, les camelots, les chapeaux, les toiles de Bretagne, de Normandie et de Flandre (1). Les articles d'alimentation, tels que les blés de Turquie, la farine et les légumes, ne s'écoulaient guère que dans la Galice. Mais les autres provinces de la Péninsule se fournissaient, en France, de bêtes à corne, de moutons, de cochons, et recherchaient, en particulier, nos mules du Poitou. Beaucoup de nos compatriotes, Auvergnats ou Limousins, exerçaient, dans les principales vdlles les métiers de manœuvre, de commissionnaire et d'étameur, travaux trop rudes ou trop humbles, pour la paresse hautaine des Castillans. Ces gens retournaient, dans leurs villages, quand ils avaient amassé un petit pécule.
Nos nationaux connaissaient donc le chemin de l'Espagne. La tâche de Choiseul consistait moins à les attirer, dans ce pays, qu'à les y mieux protéger. Mais le ministre se heurtait à une haine très vivace contre les Français. Ceux-ci, plus encombrants, plus remuants que les Anglais, se rendaient souvent antipathiques aux graves et flegmatiques Espagnols, qu'ils blessaient et ahurissaient,
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLL f° 120, mémoire inséré dans la correspondance générale et portant la date du mois de janvier 1768.
par leur activité fébrile. Ces derniers, trop orgueilleux pour reconnaître, dans leur indolence, la cause véritable de leur insuccès, quand ils se mêlaient de tentatives industrielles, préféraient maudire les Français et les jalouser, tout en recourant, sans cesse, à leur habileté (1). Du préjugé, volontiers répandu, que nos compatriotes s'enrichissaient aux dépens de l'Espagne, était née une haine (2), difficilement déracinable chez les gens grossiers, nourrie et entretenue, pendant le règne de Ferdinand VI, quand dominait la faction anglaise de l'ambassadeur Keene, protégé par la reine, la Portugaise Barbara. De tels sentiments se trouvaient partagés par des hommes d'une éducation plus soignée, ennemis de notre littérature et de notre influence. Ils se manifestaient même dans le palais de Charles III, dans l'appartement du prince des Asturies, l'héritier présomptif, qui groupait, autour de lui, toute une cabale antifrançaise (3).
Bien que le roi Catholique protestât souvent de sa tendresse pour la maison de Bourbon, et qu'il fût sincère,
(1) Aff. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CLXXXVIII, Précis des relations politiques entre la France et VEspagne sous les règnes de Ferdinand VI et de Charles III. Il y est question de tentatives d'embauchage, auprès d'ouvriers français : en 1784, démarches auprès d'un fabricant de Sedan, pour établir, en Espagne, une fabrique de trente métiers de draps; pareil marché avec un négociant de Carcassonne, nommé Jacques Aignebelle, sous la condition d'amener avec lui cent familles françaises. En juin 1785, même démarche, auprès des ouvriers de soie, à Lyon et à Montpellier. Aranda, en 1787, négocie avec un nommé Le Comte, vernisseur en voitures; lui donne un faux passeport, où il le qualifie de sujet espagnol. Le sieur Bellancourt et l'abbé Ximénès font l'office de rabatteurs; le premier était le principal intéressé d'une fabrique de tabatières.
(2) BoUTARic, Correspondance secrète inédite de Louis XV, t. II, p. 237.
(3) Menendez y Pelayo, Ideas esteticas, t. III, vol. II, éd. de 1886, p. 93. Voir les boutades de l'écrivain Forner contre les philosophes français : « L'audace et la vaine autorité d'une troupe de sophistes d'au delà des nn»nts, ont introduit l'art nouveau et commode de parler de tout à leur caprice, cet usage a gagné le servile troupeau des écrivains communs, malheureux imitateurs de cette résolution despotique, avec laquelle des gens peu versés dans les sciences, les Rousseau, les Voltaire, les Helvétius, parlèrent de tout à tort et à travers. « Au sujet de la haine du prince des Asturies contre les Français, se référer à Doniol, Histoire de la participation de la France à l'établissement des Etats-Unis, t. III, p. 34.
en s'exprimant ainsi, on voyait fréquemment les faits contredire un tel langage. Les agents de Charles III molestaient les Français de toutes manières, par des arrestations arbitraires, par des règlements inapplicables ou ruineux, par des visites domiciliaires, non seulement dans les magasins et les boutiques, mais jusque dans les habitations privées, dans la chambre d'un malade ou d'une femme en couches. La correspondance de notre ambassadeur, d'Ossun, mentionne, à chaque instant, des récriminations contre Tindiscrétion des alcades, contre leurs déprédations. La populace, encouragée par les exemples de ses magistrats, provoquait des rixes au moindre prétexte. Dans les ports, les matelots des deux nations s'assommaient ou se lardaient de coups de couteau. Cette haine persista, malgré tous les efforts de Choiseul. Il était, depuis quelques années, relégué à Chanteloup quand, en 1775, les Espagnols essayèrent de prendre Alger. Irrités de leur échec, ils l'attribuèrent aux Français, qu'ils accusèrent d'avoir dévoilé leurs projets, aux musulmans. Nouveaux prétextes à des bagarres, dans le port de Carthagène, à des mauvais traitements envers un navire français, rencontré, par l'escadre espagnole, revenant, après sa piteuse expédition (1). Les gens de petit métier, quand ils regagnaient le pays, avec leur pécule, amassé sou à sou, étaient toujours impitoyablement fouillés à la frontière, où les douaniers s'appropriaient leur bourse, sous prétexte que ces artisans sortaient, en fraude, les espèces du royaume.
Si, du commerce de la Péninsule, on passe maintenant à celui d'outre-mer, on constatera également combien les Anglais se trouvaient avantageusement placés pour inonder, de leurs produits, les colonies espagnoles. La Ji-
(1) DoNiOL, oiw. cité, t. I'''', p. 321, Ossuii o Vcrgennes, 13 novembre 1775. Reproches de Grimaldi de ce que les Français ont averti les Algériens. Voir également Fernan Nujvez, ouv. cité, t. P"", p. 245 et seq.
maïque servait d'entrepôt à leurs marchandises et, de cette île, ils rayonnaient dans tous leurs comptoirs de la mer des Antilles ou du golfe du Mexique. Si nous remontons du sud au nord, en suivant la côte continentale^ depuis l'isthme de Panama, nous trouvons le rivage des Mosquitos, les établissements du golfe de Honduras, ceux de la baie de Campèche, et la portion de la Louisiane, située à gauche du Mississipi, avec la Mobile et Pensacola (1).
L'interlope anglais ne se cantonnait pas seulement dans cette région; les bâtiments britanniques descendaient plus au sud. Grâce à leurs alHés, les Portugais, les contrebandiers pénétraient, par le Brésil, jusqu'aux rives de l'Uruguay, ou, par la colonie du Saint-Sacrement, jusqu'aux environs de Buenos-Aires.
La guerre de Sept ans fut, pour ces flibustiers, un âge d'or, une époque de prospérités inouïes. Pour donner une idée de leur activité, un seul exemple suffira. A la Havane, l'Espagne n'envoyait ordinairement, par an, que deux vaisseaux, et les droits perçus, à l'entrée et à la sortie des marchandises, ne dépassaient pas 30,000 piastres. Lorsque les Anglais se furent emparés de ce port, il y entra, dans l'espace d'une année, neuf cent soixante bâtiments marchands de leur marine et les droits perçus dépassèrent 400,000 piastres fortes.
La conclusion de la paix de Paris n'arrêta pas la contrebande. Après la restitution de la Havane, à l'Espagne, ce port demeura légalement fermé aux négociants britanni(]ues, mais ils trouvaient toujours le moyen d'éluder
(1) Favxer, Politique de tous les cabinets de l'Europe, pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, t. II, p. 162.
Favier fut envoyé en Espagne, en 1759, afin d'étudier les ressources de ce royaume dont Choiseul désirait l'alliance. Il connaissait bien ce pays; il y avait déjà fait deux séjours et en parlait la langue. Pour déguiser sa mission, on chargea officiellement Favier d'accompagner un neveu du chancelier de Russie, le jeune comte Woronzoff. (Revue de la Révolution française, février 1899, article de M. Jules Flammermont.)
es règlements. Sous divers prétextes, quinze ou vingt navires de leur nation y séjournaient, en permanence, guettant de là l'occasion de s'introduire à la Vera-Gruz. Aux environs de Buenos-Aires, l'interlope s'élevait à 30 millions délivres par an, dont le profit passait, en entier, aux Anglais (1).
La facilité que rencontraient partout ces derniers, dans les colonies espagnoles, s'explique, à la fois, par la vénalité des fonctionnaires et la décadence du commerce régulier, venu de la métropole.
La plupart de ces personnages quittaient l'Europe (2) pour faire fortune, en quelques années. Aussi prenaient-ils de toutes mains. Beaucoup d'entre eux, au moyen de prête-noms ou d'hommes de paille, devenaient les agents des contrebandiers, leurs commissionnaires ou leurs dépositaires. Depuis les derniers subalternes jusqu'aux principaux chefs, tous participaient, plus ou moins, à la fraude. Les gardes-côtes prétextaient l'obscurité, la brume, le gros temps, les vents contraires, pour ne pas exécuter les croisières, auxquelles ils étaient tenus, afin de laisser aux navires suspects, le temps de s'échapper. Loin de saisir la cargaison, lorsqu'ils les abordaient, ils ne les visitaient que pour intimider les capitaines et se faire payer plus grassement.
Une autre cause de l'extension de la contrebande doit être recherchée dans la décadence du commerce réguher (3). Séville et, plus tard, Cadix furent les seules villes
(1) Aff. étr., Espagne, t. DXLIII, lettre de Magallon à l'abbé de la Ville, 28 août 1765. Don Fernando de Magallon était secrétaire de l'ambassade d'Espagne à Paris, l'abbé de la Ville était premier commis aux affaires étrangères. — Aff. étr., Espagne, t. DXLIV, lettre de d'Ossun à Choiseul, du 9 septembre 1765, communiquant les confidences que reçut l'abbé Béliardi d'O'Reilly, et les observations que fit ce général, pendant son séjour à la Havane.
(2) Favier, mémoire manuscrit intitulé : Aperçu conjectural, et daté du mois de mai 1776. (Aff. étr., mémoires et documents, Amérique, t. XXXIII, f° 99 et seq.)
(3) COXE, ouv. cité, t. V, p. 166.
autorisées, avant le règne de Charles III, à envoyer des convois en Amérique. En 1764, la Corogne établit un service régulier de paquebots. Tous les mois, un navire partait pour la Havane et Porto-Rico; tous les deux mois pour la Plata. Il emportait une demi-cargaison de produits européens et rapportait une même quantité de marchandises coloniales. Ce palliatif atténuait ce que les r^nciens convois, partis de Cadix, présentaient d'embarras et de lenteur. Ainsi, pour le Mexique, les flottes ne sortaient que tous les trois ans. Elles se composaient de douze gros navires jaugeant de 500 à 1,000 tonneaux, escortés par deux vaisseaux de guerre (1). Leur cargaison consistait en vins, eaux-de-vie, huile, marchandises sèches. Un autre convoi, appelé les Ga//o^5, gagnait Carthagène des Indes et Porto-Bello,où se réunissaient, à une foire célèbre, les commerçants de l 'Amérique du Sud. Il s'écoulait parfois trois ou quatre ans sans qu'il y eût d'expédition. Le commerce de Cadix tombait de jour en jour. Les vaisseaux réguliers ou registros (2), arrivés à destination, vendaient mal leur cargaison, soit à crédit, soit en retours de marchandises encombrantes, d'un fret coûteux et de peu de débit, comme des bois ou des cuirs, qui s'accumulaient et pourrissaient, dans les magasins. De là, des faillites, des procès, du découragement, et, pour le roi, la diminution du produit de ses douanes.
On comprendra aisément le peu d'empressement que montraient les armateurs, en constatant toutes les formalités accumulées, qu'ils devaient subir, comme si l'admi-
(1) BÉLIARDI, Bibl. nat., manuscrits fonds français, 10769, f" 3, Idée générale du commerce de toutes les Indes espagnoles.
(2) Dans l'ouvrage de M. Desdevises du Dézert, VEspagne de l'ancien régime, t. III, la Richesse et la Civilisation, p. 147, on verra que le mot registros ne s'appliquait pas seulement aux navires de la flotte ou des galions, mais à tous les bâtiments autorisés. En 1735, le gouvernement avait essayé do renoncer à l'usage de la flotte et des galions, mais la routine et des considérations de sécurité firent garder l'habitude de disposer les registros, en convois.
nistration se fut appliquée à les détourner de semblables entreprises. Ce n'était qu'à force de sollicitations, de protections et de démarches qu'une permission était obtenue. Une fois en possession de cette licence, il fallait la présenter au président de la Contractation de Cadix, avec le nom du vaisseau, attendre que ce personnage daignât la renvoyer et autoriser la consignation, à la trésorerie, du montant des droits exigés. Ces formalités accomplies, au bureau de la Contaduria, le premier constructeur du roi passait à bord, examinait le navire, le mesurait, prescrivait les réparations, qu'il jugeait nécessaires. Le bâtiment était alors conduit à la Carraca, au fond de l'arrière-bdie de Cadix, où s'exécutaient les travaux. Une fois achevés, le premier constructeur les véri fiait, et, s'il était satisfait, délivrait an certificat, constatant que l'on pouvait procéder au chargement. Cette attestation, transmise au président de la Contractation, un conseiller de ce tribunal visitait le navire, dans son entier, et ordonnait, à un notaire, d'attester qu'il était vide et que rien n'y avait été introduit, subrepticement. Le chargement commençait alors. Ce travail occasionnait bien des formalités et des écritures. Quelque chose que l'on apportât à bord, depuis le plus gros ballot jusqu'à la plus petite cassette, tout devait être consigné, séparément, sur trois registres, dans le bureau de la Contractation, avec le visa du président; le garde, placé à bord, ne recevait rien de ce que la patache, ou chaloupe, apportait, si le paquet n'était accompagné de pièces, justifiant qu'il avait été enregistré, pesé et mesuré, au quai des hides.
La cargaison arrimée, d'autres ennuis attendent encore l'armateur. Le premier constructeur revient, examine le chargement, peut le faire recommencer, sous un prétexte quelconque; il passe en revue les agrès, les vivres et les munitions. Quand on est débarrassé de ses critiques, c'est le tour du conseiller de la Contractation qui, escorté d'un
commissaire, inspecte l'équipage. Le navire descend dans la rade et attend une dernière visite du premier constructeur et du conseiller (1).
Tous ces déplacements coûtaient cher, réclamaient du temps, entraînaient des ajournements, des difficultés, mettaient en branle tout un monde de scribes et d'employés; car, chaque fois qu'on s'adressait au président de la Contractation, la requête ne lui parvenait que par l'entremise d'un procureur.
Après le voyage, avant de débarquer, des difficultés semblables recommençaient. Faut-il s'étonner si les armateurs, dégoûtés de pareils traitements, renonçaient à surmonter tant d'obstacles, en échange de profits, rendus si aléatoires, par la concurrence, toujours croissante, de l'interlope?
Choiseul eut en Espagne, comme dépositaire de ses secrets desseins, l'abbé Béliardi, agent général du commerce et de la marine. Les attributions d'un pareil office semblaient se réduire à centraliser les rapports des consuls, à surveiller l'exécution des anciens traités de commerce, à en préparer de nouveaux. Le rôle réel de tels fonctionnaires fut souvent plus important que leur titre. Par suite d'un séjour prolongé, dans un pays dont ils
(1) Ces détails sont empruntés aux Mémoires de FAvnER et de Béliardi précédemment cités, ainsi qu'à l'ouvrage de M. Desde\t:ses du Dézert, r Espagne sous V ancien régime. Institutions, t. II, p. 342.
Voici, par exemple, les frais qui incombent à un bâtiment de 800 tonneaux arrivant à la Vera-Cruz :
"Visite d'entrée 150 piastres.
Certificat de décharge 180 — ,
Au notaire 392 —
Au couvent de Saint-François 100 —
Droit de mesurage 250 —
Aux gardes 100 —
Pour le lest 1,300 —
Collation, à bord, de ceux qui assi^^tent à la décharge 750 —
Total 3,222 piastres.
Sans compter les droits de douane pour l'entrée.
connaissaient à fond les ressources, ils devenaient, auprès du ministre des affaires étrangères, des conseillers fort écoutés et parfois plus utiles que l'ambassadeur.
Ce fut ce qui advint, pour Béliardi. Le marquis d'Ossun, notre représentant, honnête homme, tout dévoué à Charles III, qui l'honorait de son amitié, était souvent aveuglé, par son attachement au roi d'Espagne. Peu perspicace de son naturel, il n'offrait pas, aux mains de Choiseul, un instrument assez souple, assez commode. Béliardi reçut les ordres confidentiels du ministre et connut ses plans secrets. Aussi, ne faut-il pas s'étonner de la jalousie, qui animait notre ambassadeur, contre un personnage subalterne, qu'il savait être consulté, par Choiseul, plus souvent que lui.
Né à Sinigaglia, dans la province d'Ancône, en 1723, Béliardi avait d'abord cherché fortune à Rome. Il y connut le cardinal Porto-Carrero, ambassadeur d'Espagne, auprès du pape. En 1757, il était déjà au service de la France, en Espagne, et il y resta jusqu'à la disgrâce de Choiseul. Dénoncé par d'Ossun, rappelé en France, le 2 décembre 1771, il vécut à Chanteloup, auprès de son patron. A la mort de l'ancien ministre, Béliardi obtint une place de consul, à Sinigaglia, et mourut, dans sa ville natale, en 1803 (1).
(1) Pierre Mxjeet, les Papiers de Béliardi, art. cité, p. 658. — Voici, au sujet de son rappel en France, unelettre de la duchesse de Choiseul à la duchesse d'Enville, Chanteloup, 14 novembre 1771 (Aff. étr., Espagne, t. DLXIV) : « Vous savez peut-être que M. l'abbé Béliardi, consul de France en Espagne, est rappelé mais vous ignorez sans doute la cause de son rappel; la voici. » — La duchesse parle alors à son amie d'une créance de son grandpère contre Philippe V. Choiseul, pendant son ministère, refusa d'appuyer cette réclamation et défendit même à sa femme d'en parler. Après sa disgrâce, Choiseul s'occupa de cette affaire ainsi que Béliardi. Le duc envoya même en Espagne un courrier de cabinet, beau prétexte, pour ses ennemis, de broder sur cette démarche. Aussi ont-ils si bien envenimé les choses que le roi, en sortant du conseil, dit à M. de Boynes : « Il faut rappeler tout à l'heure l'abbé Béliardi. » Voir, sur la date du départ de l'abbé, Aff. étr., Espagne, t. DLXIV, f° 311.
M. Morel-Fatio, Essais sur l'Espagne, 2*" série, p.lD.'i.note 2, se référant
Obtenir, pour les Français, une situation privilégiée, à l'exclusion des Anglais, c'était peut-être ce que souhaitait secrètement Ghoiseul; mais on ne pouvait atteindre, tout à coup, un pareil succès. La susceptibilité de Charles III se montrait fort ombrageuse, quand l'intérêt de ses sujets était engagé. La France ne manquait pas, auprès de ce prince, d'ennemis, qui lui représentaient nos nationaux, comme des contrebandiers, ou, tout au moins, comme des concurrents dangereux à l'industrie espagnole. Choiseul s'efforçait, au contraire, de prouver que le mutuel concours des deux pays devait être fécond, car, si l'Espagne manquait d'objets manufacturés, la France recherchait les richesses naturelles, que produisaient la Péninsule ou ses colonies (1).
On a vu, précédemment, de quelles difficultés était hérissé le commerce d'outre-mer. Des obstacles non moins considérables, quoique d'un autre genre, entravaient, en Europe, cet échange de produits, que rêvait Choiseul. Le plus grave provenait du mauvais état et quelquefois même de l'absence de routes carrossables. A l'exception de cinq ou six grands chemins, à peu près praticables, le voyageur ne rencontrait, dans la Péninsule que des sentiers, à peine frayés, où s'engageaient des chevaux de bât, des mules ou de simples ânes, comme le grison de Sancho Panza. C'était par ce moyen, peu pratique, que se transportaient, en 1760, les chanvres d'Andalousie et de Grenade, dans les magasins de Carthagène.
au Journal de correspondances et de voyages d'Italie et d' Espagne, par Clément, t. II, p. 91, traite assez mal Béliardi et attribue à ses malversations la cause de son rappel.
(1) BÉLIARDI, Bibl. nat., manuscrits fonds français, 10769, f" 3, idée générale du commerce de toutes les Indes espagnoles; énumération des produits de ces colonies : au Mexique, l'argent, l'or, la cochenille, la vanille, le jalap; à Campèche,lebois de teinture; au Honduras, des indigos; au Chili, des vins, des eaux-de-vie, de l'huile, du cacao, du quinquina, des laines de vigogne, des cuirs, du cuivre; à Buenos-Aires, des cuirs, de l'herbe du Paraguay, des bois.
On voyait des convois de cent cinquante bêtes de somme se suivre à la file, et cette encombrante caravane n'emportait qu'une quantité de marchandises à peine suffisante pour remplir dix grandes charrettes de France. Le cultivateur, qui trouvait trop onéreux d'écouler ainsi ses produits, perdait, dans les années d'abondance, sa récolte, qu'il laissait pourrir sur pied, sauf l'année suivante, en cas de disette, à mourir de faim.
Les récriminations et les souhaits du gouvernement français sont résumés dans un mémoire, adressé par Choiseul, en 1765 (1), au marquis d'Ossun. Ce travail traite des objets les plus divers. Le seul qui nous concerne, celui qui se rapporte aux intérêts économiques, réfute les principales objections, élevées, couramment, contre les dangers de l'industrie française. A l'appui de sa théorie, sur le mutuel secours que les deux nations devaient se prêter, Choiseul faisait valoir les raisons suivantes :
La France est mieux placée que l'Espagne pour le commerce continental avec l'Allemagne, le Nord et le Levant. Elle y écoule les soies et les laines de l'Espagne qui, sans l'intermédiaire de notre pays, resteraient en magasin, dans la Péninsule. Le peuple français, pour sa part, emploie une grande quantité d'étoffes, dans la composition desquelles entrent ces deux matières. Il paye, à ce titre, un tribut aux sujets de Charles IIL La suppression de tarifs prohibitifs empêchera notre nation d'aller chercher, ailleurs, de pareils produits. L'abaissement des droits de douane engagera nos fermiers généraux à acheter, à Cadix, annuellement, cinq ou six millions de tabac, venant de Cuba, au lieu de les demander aux Anglais; nos teinturiers s'adresseront aux Espagnols pour les bois de Campêche, au heu de se les procurer par les Hollandais ou les Anglais.
, (1) Bibi. nat., manuscrits fonds français, IU766. j
Aux antipathies, aux obstacles naturels et administratifs s'ajoutait le mauvais vouloir de certains privilégiés, la corporation des Gremios Mayores de Madrid (1).
Le haut commerce, ainsi groupé, formait une aristocratie hautaine, jalouse et très fermée. Les joailliers, les marchands d'étoffes d'or, d'argent ou de soie, les drapiers, les toihers, les épiciers et les droguistes, pour ne citer que les principaux, avaient obtenu en 1686, en 1726 et en 1741, certaines prérogatives, qu'ils défendaient vigoureusement contre toute nouveauté et toute concurrence. Nul n'était admis, parmi eux, au titre même de simple apprenti, qu'après une longue enquête. Il fallait être vieux chrétien, n'avoir jamais exercé aucun métier réputé vil, n'avoir été jamais frappé d'aucune sentence du Saint-Office. Les Gremios redoutaient, chez les artisans, l'esprit d'émulation et d'initiative; ils monopolisaient la fabrication, maintenaient la vente à un prix très élevé, et soutenaient leurs droits, au besoin, par d'interminables procès.
L'Etat les ménageait, car, dans sa détresse financière, il recourait souvent à eux. Ceux-ci étaient, en effet, les dépositaires des fonds que les Espagnols enrichis ne savaient généralement pas comment employer, l'industrie ne florissant pas et les terres étant d'une acquisition difficile. Beaucoup donc se contentaient d'un intérêt de 2 1/2 pour 100, que leur servaient les Gremios, en échange de leurs capitaux, prêtés ensuite, par la corporation, à l'Etat, au taux de 4 pour 100.
Les Gremios, clients habituels des Anglais, leur achetaient presque toutes les étoffes de laine qu'ils débitaient, et avaient contribué, ainsi, à la ruine des fabriques espagnoles (2).
(1) Il y avait aussi des Gremios à Séville, à Barcelone et dans les principales villes.
(2) Desdevises du Dézert, V Espagne de V ancien régime, la richesse et la
Quant aux ministres du roi Catholique, Choiseul ne pouvait guère compter sur eux. Grimaldi, secrétaire d'Etat des affaires étrangères, ne se montrait pas hostile à la France; mais sa qualité d'étranger, au milieu de collègues, tous Espagnols, à l'exception d'Esquilache, l'obligeait à beaucoup de circonspection. Il n'échappait aux embûches de ses ennemis qu'avec beaucoup de souplesse. Comment attendre de sa timidité l'audace de tenir tête, en notre faveur, à tant de haines accumulées, à tant de préjugés enracinés (1)? Son embarras se trahissait dans ses conversations avec lord Rochford. L'ambassadeur anglais soupçonnait une intrigue, conduite par Choiseul et BéHardi. Grimaldi, pour donner le change à ce personnage, lui parlait, en badinant, des Français; se vantait de les row/er, d'observer religieusement les traités, passés avec la Grande-Bretagne. Un jour, comme gage de sa confiance, il lui montra une lettre de Choiseul. Cette communication manqua son effet. « Jusque maintenant, écrivait Rochford à son gouvernement, je soupçonnais seulement que Grimaldi correspondait avec ce ministre, et j'ai lieu de croire que l'ambassadeur français ignore ces lettres particulières. Esquilache, qui n'aime pas Grimaldi, est en garde de tout ceci, et, par lui, j'espère être capable d'administrer un contre-poison (2). »
Esquilache, tout gonflé de sa fortune, riait quand
civilisation, p. 49 et seq. Aff. étr.. Mémoire sur l'Espagne, de BOURGOINO, mémoires et documents, Espagne, t. CXLVI.
Dans son mémoire de 1765, cité plus haut, Choiseul disait au sujet des achats, faits par les Gremios aux Anglais: « Que les ministres d'Espagne se fassent présenter le registre des métiers qui existaient à Ségovie, à Valence et à Séville, il y a quarante ans; qu'ils visitent le magasin général des Gremios de Madrid;ils seront étonnés de le voir,du haut en bas, rempli d'étoffes anglaises. »
(1) Sur les ennemis de Grimaldi, Doniol, ouv. cité, t. II, p. 24, et Aff. étr., Espagne, t. DLXXIV, f° 247.
(2) Record office, State papers foreign Spain most secret, Rochford à Hallifax, t. CLXVI, 13 janvier 1764. Même source, même volume, 20 mars
Rochford venait lui confier ses inquiétudes. Baissant la voix, pour ne pas être entendu, par les secrétaires, travaillant dans la pièce à côté, il disait à l'ambassadeur britannique : « Il n'y a que moi qui connaisse les véritables sentiments du roi! S. M. C. ne veut plus être trompée, par la cour de France, et vous verrez que, quand nous cédons un pouce de terrain, aux Français, par rapport à leur commerce, nous faisons vingt fois plus, pour votre cour (1). »
Ces belles promesses ne rassuraient guère Rochford; il s'avouait tout bas qu'en dehors des finances, son interlocuteur ne connaissait rien. Il se rappelait ces bruits malicieux, répandus sur l'ignorance de ce ministre, d'après lesquels, s'il fallait en croire la calomnie, Esquilache, pour parler pertinemment au conseil sur les affaires extérieures, se faisait seriner sa leçon par l'ambassadeur de Sardaigne (2). Béliardi avait été rappelé provisoirement à Versailles (3), afin de se concerter avec Ghoiseul. Rochford espérait ruiner les projets français, en profitant de cette absence et des délais, provoqués par les mariages de l'infante Marie-Louise et de son frère, le prince des Asturies.
Don Francisco Orsini, comte de Rosemberg, ambassadeur d'Allemagne, entra solennellement, à Madrid, le 11 février 1764, pour demander, à Charles III, d'accorder la main de sa fille à Léopold, grand-duc de Toscane (4).
(1) Même source, vol. CLXVIII, 13 août 1764.
(2) Même source, vol. CLXVIII, 17 septembre 1764.
(3) Muret, art. cité, p. 667.
(4) Fernan Nunez, Compendio historico, éd. Morel-Fatio et Paz y Melia, t. pr, p. 190 : « Le seigneur comte de Rosemberg fit son entrée publique pour demander l'infante; il fut logé, pendant trois jours, par la cour, selon la coutume, dans la maison du comte de Benavente, rue de Ségovie, et honoré d'un dîner, de rafraîchissements et d'un souper, auxquels furent conviés tous les ambassadeurs, ministres et seigneurs de la cour. Il fut stipulé, dans le contrat de mariage, que l'archiduc Léopold serait souverain du grandduché de Toscane et qu'il fixerait sa résidence à Florence, comme gouverneur, tant que vivrait l'empereur son père. Le roi d'Espagne lui abandonna, à cette condition, tous les biens de la maison des Médicis. »
Les membres du corps diplomatique rivalisèrent de magnificence (1). Ossun a raconté lui-même, dans sa correspondance, les fêtes qu'il donna, tout en regrettant, assez amèrement, l'argent qu'il y dépensa (2) : la façade de son hôtel fut illuminée, la rue était éclairée, à droite et à gauche, par de grands flambeaux de cire, une maison était réservée aux pages des invités. On les y régala de confitures, tandis que la livrée attendait, dans des salles particulières; une garde de cent quarante hommes maintenait l'ordre. A l'entrée des salons, se tenait le marquis d'Ossun, assisté de la duchesse de Medina-Sidonia (3). Les dames et les cavaliers, suivant l'étiquette espagnole, se quittaient, aussitôt après avoir salué le maître de la maison. Les hommes se tenaient dans un salon à l'itahenne, avec toutes les portes ouvertes. Les dames, placées dans les pièces, disposées à l'entour, pouvaient tout voir et tout entendre, séparées seulement des gentilshommes par des canapés dressés en manière de barricades.
A huit heures, une longue suite de soixante-dix pages, magnifiquement vêtus, apporta le rejresco. On distribua
(1) AfF. étr., Espagne, t. DXL, f» 70, ordonnance des fêtes célébrées pour ce mariage : 10 février, retour de la cour à Madrid. Samedi 11, entrée publique de l'ambassadeur d'Allemagne. Mardi 14, audience publique du roi, à l'ambassadeur :1e comte deRosembergquittera sonhôtel,en grandepompe, pour se rendre chez le roi, faire la demande. Le soir, feu d'artifice au palais du Retire. Mercredi 15, signature des articles du mariage, nouveau feu d'artifice. Jeudi 16, cérémonie des épousailles. Vendredi 17 et samedi 18, fêtes, données par le comte de Rosemberg. Dimanche 19, baisemain de la cour, dans la matinée; le soir, pèlerinage de la famille royale à Notre-Dame d'Atocha. Lundi 20, nouvelle fête du comte de Rosemberg. Mercredi 22, fête du prince de la Catolica, ambassadeur de Naples. Jeudi 23, baisemain des tribunaux. Vendredi 24, fête du marquis d'Ossun. Samedi 25, retour de la cour au Pardo.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXL, f« 135, 20 février 1764 : « Ce sont, je vous assure, écrit d'Ossun, des fonctions chères, embarrassantes et très pénibles. » Le récit de la fête se trouve dans le même volume, f» 146.
(3) Voir Morel-Fatio, Eludes sur l'Espagne, 2^ série, p. 371, note 2. Mariana de Silva, duchesse de Medina-Sidonia, était la sœur du duc d'Albe et de la duchesse de Berwick.
ensuite, à la compagnie, le programme de la fête.
Le théâtre se dressait dans le jardin. Les dames s'assirent sur trois bancs en amphithéâtre. Au parterre s'entassèrent les hommes. La musique joua, pendant qu'on se plaçait.
Le décor représentait le vestibule du palais des dieux. Apollon et Mars, entourés d'un cortège de Muses et de guerriers, projetaient de changer la face de l'Europe, en unissant l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie et la France, Mais sans l'Hymen, sans l'Amour, que pouvaient-ils? La haine séparait ces dieux, depuis longtemps. Tout à coup Vénus et Minerve, descendus du ciel, sur un char, annonçaient la réconciliation de l'Hymen et de l'Amour, qui paraissaient, conduits par les Plaisirs et les Grâces. Cet accord ne manquerait pas d'être durable; Vénus et Minerve allaient à l'instant le prouver! Aussitôt, la porte du palais des dieux s'ouvrait et laissait voir, sur un piédestal, les portraits de l'archiduc et de l'infante, dans un médaillon, soutenu par des amours. Vénus chantait les louanges de Léopold et Minerve celles de Marie-Louise.
A ces allégories succédait un intermède champêtre : la Vallée du plaisir, description simple et naïve de l'amour vertueux et tranquille parmi les bergers!
Une zarzuela, sorte d'opérette comique, intitulée El tutor enamorado, Y>B.r Don Ramon de la Cruz (1), était
(1) Don Ramon de la Cruz fut aussi l'auteur préféré du prince de la Catolica. Dans la fête, donnée par cet ambassadeur, on joua également une zarzuela intitulée les Chasseurs. Le comte de Rosemberg fit représenter la Feria de Valdemoro, que Moratin attribue à Don José Clavijo y Fajardo, le séducteur de Mlle Caron, sœur de Beaumarchais; une tragédie de Lemierre, Hipermenestra, traduction d'Olavide, et un opéra italien, r2?«c?i>?u'one. Sur le théâtre du Buen-Retiro, on joua El domine Lucas, de Canizares; Duelos de amor y lealiad, de Don Pedro Calderon, et la zarzuela d'Olavide, iîZ celoso (le jaloux) burlado (moqué). (Cotakelo y Moei, Don Ramon de la Cruz y sus Obras, Madrid, 1899, p. 55.)L'auteur de cet intéressant ouvrage montre que les organisateurs de ces fêtes eurent souvent maille à partir avec les actrices, mécontentes de leurs rôles, qui ne les faisaient pas assez valoir, à leur gré. Il cite, à ce propos, une lettre de Grimaldi au gouverneur du conseil de
jouée ensuite, puis des Hongrois, des Majos et des Majas dansaient un ballet.
Le souper fut servi sur une table de cent vingt-quatre couverts, dans une salle ornée de peintures, simulant des berceaux fleuris, séparés par des statues de marbre et des ruines. Une pièce montée, en sucre, représentait le temple de l'Hymen, au milieu d'un parterre d'orangers, décoré de fontaines.
Dans une autre salle, où étaient placés les portraits de la famille royale de France, entourés de guirlandes, se dressait une autre table de quatre-vingt-dix couverts, chargée d'argenterie et de vaisselle d'or.
Mais le nombre des conviés dépassait sept cents. On improvisa des buffets; on donna à manger aux pages, aux comédiens, aux musiciens, aux valets de chambre. A deux heures, le bal commença, pour ne se terminer qu'à neuf heures du matin. Après une collation, la compagnie entendit, avant de se séparer, une messe que célébra le chapelain de l'ambassadeur.
La fiancée du prince des Asturies s'appelait aussi Marie- Louise, comme l'infante, sa cousine. Efle n'était pas jolie, à cause de sa bouche de couleuvre; son caractère se révélait impérieux (1) et on conjecturait, d'après certaines anecdotes, qu'elle dirigerait, à son gré, son époux. Le prince n'avait guère alors que dix-sept ans (2). Son édu-
Castille, ordonnant de mettre en prison une certaine personne, nommée la Guzmana, si elle ne consent pas à être sage. (Même ouvrage, p. 56.)
(1) Retratos de antano, du P. Luis Coloma, Madrid, 1895, p. 211. Elevée à Parme avec son frère Ferdinand, sous la direction de Condillac, elle ne retira de cette éducation d'autre fruit que l'art de se divertir et d'agir à son caprice. Mariée à treize ans, elle était déjà si impérieuse de caractère, qu'à peine le contrat signé, elle exigea, avant de sortir de Parme, qu'on lui rendît les honneurs dus à une princesse des Asturies, ce qui occasionna, entre elle et son frère, de continuelles querelles. Elle lui dit, tout en colère : « Je vous enseignerai à me respecter, car un jour je serai reine d'Espagne, tandis qu'il faudra vous contenter de votre duchéde Parme. «Sonfrèrelui répondit : « En tous cas, j'aurai eu l'honneur de donner un soufïlet à la reine d'Espagne. » Ce qu'il fit aussitôt.
(2) Fernan Nunez, Compendio, t. I*""", p. 190, et Aff. étr., mémoires et
cation, confiée à des jésuites allemands, laissait fort à désirer. Peu apte aux travaux intellectuels, il ne lui restait de leur enseignement qu'une vague teinture de géographie, de mathématiques, de dessin et de musique. En revanche, il excellait à tous les exercices du corps. Nul mieux que lui ne lançait la barre, ne montait à cheval, ne luttait. Le divertissement favori de ce colosse consistait à se colleter avec ses palefreniers. Son appétit formidable effrayait, même les personnes, habituées aux solides repas des Bourbons.
L'escadre de Carthagène partit, au mois de juin 1765, conduisant, à Gênes, l'épouse de l'archiduc Léopold. Le prince de Francavilla,' qui l'escortait, devait, après la cérémonie de la « remise », prendre les ordres de la future princesse des Asturies et s'attacher à sa personne. A peine avait-elle quitté son père, Don Phihppe, que celuici mourut de la petite vérole, à Alexandrie. Le voyage en Espagne ne fut pas cependant ajourné, par cet événement. Marie-Louise écrivit au roi Charles III et lui dit, dans sa lettre, qu'ayant eu le malheur de perdre ses parents, il ne lui restait plus d'autre père ni d'autre protecteur que Sa Majesté Catholique (1).
Le 3 septembre 1765, la cour était à Saint-Ildefonse,
documents, Espagne, t. CCVII, f" 167 et correspondance générale, Espagne, t. DXLIII, Ossun à Choiseul, 27 mai 1765.
(1) Depuis que la jeune princesse avait perdu sa mère, Louis XV et Charles III veillaient sur elle, avec beaucoup de sollicitude. — AIT. étr., Espagne, t. DXXVILf<-'4, pf janvier 1760, lettre de Louis XV à Charles III, dans laquelle le roi de France engage Sa Majesté Catholique à faire passer la jeune Marie-Louise, en Espagne, pour qu'elle y soit élevée, sous les yeux de son aïeule, l'éducation, qu'elle recevait, depuis la mort de sa mère, paraissant peu convenable. Charles III ordonna à une femme de confiance, Mlle Gonzalez, de prendre soin de la princesse. Le valet de chambre du roi, Pini, Parmesan de naissance, se faisait adresser, toutes les semaines, des lettres détaillées, sur Marie-Louise, et les lisait au souverain. (Afî. étr., Espagne, t. DXXX, Ossun à Choiseul, 10 novembre 1760.)
Au sujet de la lettre de la princesse au roi, après la mort de Don Philippe (AIT. étr., Espagne, t. DXLIII, î° 288; sur la mort de Don Philippe), voir Casimir Stryienski, le Gendre de Louis XV, p. 470, réfutation de Coxe, qui attribue cet événement à une chute de cheval.
lorsque le roi partit, à cinq lieues de là, au-devant de sa future belle-fille, avec laquelle il dîna et qu'il ramena dans son carrosse (1). Les infants, le marquis d'Ossun et le prince de la Catolica se trouvaient au bas du perron, à la portière, au moment où elle mit pied à terre. Le prince des Asturies paraissait fou de joie; la reine mère, qui s'avança jusqu'au haut de l'escalier, se montrait tout heureuse de ce que sa petite-fille, une princesse de la maison de Parme, fût appelée à s'asseoir, un jour, sur le trône d'Espagne (2). Vers sept heures du soir, les ambassadeurs de Naples et de France vinrent faire leur cour. On se rendit, ensuite, dans la chambre à coucher du roi, où attendait, avec tout son clergé, le cardinal de La Cerda. Il célébra le mariage dont Grimaldi, le marquis de Montealegre et d'Ossun furent les témoins (3). Les fêtes n'eurent lieu que lorsque la cour revint à Madrid. Parmi les plus belles, Fernan Nufiez mentionne une cavalcade dont il fit partie, composée de plusieurs quadrilles, avec un luxe inouï de palefreniers, de laquais etde chevaux de main (4). D'Ossun reçut plus de cinq cents invités dans son hôtel. Les divertissements furent à peu
(1) Aff. étr., Espagne, t. DXLIV, Ossun à Choiseul, Saint-Ildefonse, 5 septembre 1765.
(2) Fernan Nustez, Compendio, t. I", p. 190.
(3) Record office State papers foreign Spain, t. CLXX, Rochford à Hallifax, 14 mars 1765; détail de la maison du prince et de la princesse des Asturies. Maison du prince : le duc de Béjar, grand majordome; le duc d'Uzeda, chambellan; gentilhomme de la chambre, le comte d'Aguilar; le duc de Medina-Sidonia. maître de l'écurie; le marquis Dumet, premier écuyer.
Maison de la princesse : le prince de Francavilla, grand majordome; le comte Altamira, maître de l'écurie; le marquis de Andia, premier écuyer; la duchesse de Miranda, camarera mayor; dames de la chambre : duchesse de Medina-Sidonia, marquise d'Aroza, duchesse d'Arcos.
Le prince de Francavilla donna sa démission, partit pour Naples et fut remplacé par le duc de San-Estevan, capitaine des hallebardiers. (Aff. étr., Espagne, t. DXLIII, f° 140. Les appointements de cette place s'élevaient à 45,000 livres. Francavilla se retira, sur les instances de sa femme, piquée de quelque disgrâce.
(4) Fernan Nunez, Compendio, t. P'', p. 190 et seq. « Une de ces cuadrillas était vêtue à l'ancienne mode espagnole et le duc de l'Infantado en était le
près semblables à ceux donnés pour les épousailles de l'archiduchesse. On représenta, chez l'ambassadeur, des pièces allégoriques, des pastorales; on y joua également une traduction de la tragédie de Voltaire, Tancrède, et une opérette, El Trueca novias (l'Echange des. fiancés) (1).
Les négociations commerciales sommeillaient pendant ces fêtes. Béliardi, revenu à Madrid, attendait le bon plaisir d'Esquilache, qui le renvoya à un commissaire et ajourna ses audiences, jusqu'au mois de janvier 1766. Enfin le ministre des finances reçut notre agent. Béliardi se répandit en longues récriminations contre la brutalité des douaniers espagnols, lorsqu'ils visitaient nos navires marchands (2). Esquilache répondit avec humeur que les Français n'étaient pas plus mal traités que les Espagnols eux-mêmes; que les Génois, les Ragusais, les Danois, les Suédois et les Hambourgeois subissaient ces formalités, sans venir l'étourdir de leurs doléances (3). Un pareil
parrain. L'autre, vêtue à la hongroise, avait pour parrain le duc de Medinaceli, et la dernière, vêtue à l'américaine, avait pour parrain le comte Altamira. Chaque parrain, précédé d'un grand nombre de palefreniers, laquais et chevaux de main, marchait devant la cuadrilla. Ils entrèrent tous sur la Plaza-Mayor, par différents côtés, occupèrent leurs postes respectifs, firent des évolutions, coururent, ensuite, par couples et se retirèrent, aux grands applaudissements de tous. Chaque parrain fit la dépense de sa cuadrilla,(\\i\ se monta pour le moins à 500,000 réaux, sans autre ordre qu'un simple billet du ministre, les avisant que S. M. les avait choisis pour diriger une des cuadrillas. »
(1) AIT. étr., Espagne, t. DXLIV, f° 332, la fête eut lieu le 16 décembre 1765.
COTARELO Y MORT, Don Ramoii de la Cruz, ouv. cité, p. 61. Voici le détail des autres réjouissances. La ville de Madrid fit la dépense d'une grande mascarade; chez l'ambassadeur de Naples, on exécuta la zarzuela El amorpastoril; chez le duc de Medinaceli, un opéra italien, la Constancia dichosa (la Constance heureuse); chez le duc de Béjar, Alcides entre los dos caminos (Alcide entre les deux chemins), opéra italien, musique de Nicolas Conforto, maître de chapelle de Charles III, livret de Métastase; au théâtre du Buen-Retiro, une comédie de Bances Candamo : ^ Cwa/ es afecto mayorîei une pièce de Caâizares : Don Juan de Espina en Madrid.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXLV, Béliardi à Praslin, 20 janvier 1766.
(3) Quelques détails sont ici nécessaires pour expliquer l'objet des contestations entre Esquilache et Béliardi. Ce dernier invoquait les traités de
CESSION DE LA LOUISIANE ET RÉFORMES ÉCONOMIQUES 4l
accueil n'encourageait guère le représentant de Choiseul à continuer ses démarches; fort heureusement pour lui, les émeutes de Madrid le débarrassèrent d'un interlocuteur aussi malveillant. Muzquiz, qui remplaça Esquilache, aux finances, se montra beaucoup plus traitable que son prédécesseur. Il écouta les arguments de Béliardi et parut les approuver. L'un d'entre eux surtout le frappa. En effet, disait notre agent, « le Pacte de famille a pour but d'améliorer le sort de deux nations alliées. En observant strictement la lettre de ce traité, on en viole l'esprit. J'en conclus que sa rédaction est défectueuse, car la navigation française, auparavant, jouissait de privilèges, qui lui sont actuellement refusés. Nous n'avons pas travaillé pour empirer la condition de nos compatriotes et il est monstrueux de voir, dans des ports d'Espagne, des Anglais et des Hollandais mieux traités que des Français. »
Le passage du Pacte de famille, qui prêtait à de semblables critiques, était l'article 24. Il portait que les sujets des deux monarchies payeraient, pour le commerce, les mêmes droits que les nationaux, que les prohibitions
1667 et de 1713, exemptant les Français de toute visite dans les ports, à l'exception de Cadix, où se pratiquait la visite de fondeo. Voici ce qu'on entendait par cette expression. Quand un navire entrait dans un port, il devait déclarer s'il avait ou non l'intention de rompre son chargement. S'il ne voulait que réparer ses avaries et prendre des vivres, on envoyait à bord des gardes, qui veillaient à ce que rien ne fût embarqué ni débarqué. Si, au contraire, il rompait son chargement, le capitaine se rendait à la douane, accompagné du consul, pour y produire son manijesle et déclarer les objets, considérés comme de contrebande. Une fois les marchandises à terre, les officiers de la douane parcouraient le navire : cela s'appelait la visite de iondeo. (Aff. étr., Espagne, t. DXLVII, f° 88, correspondance de Béliardi avec Choiseul.) — Partout ailleurs, le pavillon français était, d'après Béliardi, libéré de semblable formalité. (Voir Afî. étr., Espagne, t. DXLV, f° 140, Béliardi à Praslin, 24 février 1766.) — Quand on représentait à Esquilache que les navires espagnols, reçus dans les ports français, ne subissaient pas les mêmes vexations que les nôtres, relâchant dans la Péninsule, Esquilache répondait que peu lui importait: il admettait qu'on visitât, arbitrairement et à toute rigueur, les bâtiments de sa nation, pourvu que la France laissât l'Espagne en faire autant. (Afï. étr., Espagne, t. DXIA^I, f° 20, Béliardi à Praslin, 2 juin 1766.)
seraient les mêmes, pour les uns et les autres. Il abolissait tous les traités et conventions antérieures (1).
Muzquiz réclama une enquête et demanda des rapports aux consuls de Charles III, résidant au Havre, à Bordeaux, à Bayonne, à Marseille. Le résultat de ses recherches fut tout contraire à celui qu'il attendait. Il constata combien nos bâtiments fréquentaient peu les ports de la Péninsule, tandis que la marine marchande du roi Catholique, exemptée, chez nous, du droit de visite, se développait et paraissait prospérer (2).
Béliardi rédigea, en espagnol, un long mémoire, qu'il soumit à Muzquiz et que le ministre examina, pendant le voyage de la cour à Saint-Ildefonse. La conclusion de cette lecture fut qu'un projet devait être préparé, reproduisant les clauses des anciennes conventions, avantageuses à la France et notamment celles du traité d'Utrecht, afin de corriger, comme il était équitable, l'article 24 du Pacte de famille (3). Tout semblait donc aller à souhait, lorsque l'intervention personnelle du roi d'Espagne faillit tout brouiller. On sait combien Charles III craignait la contrebande, dans ses Etats. Il prétendait que des petits bateaux, appelés, dans le jargon de la douane, bâtiments d'une seule couverture, la pratiquaient, et il reprocha à Muzquiz de faire trop bon marché d'une ordonnance, rendue par Philippe V, en 1716, et prescrivant la visite arbitraire de ces navires. L'entêtement royal ne se rendait à aucun argument, lorsque Grimaldi et Muzquiz, par un artifice de rédaction, tournèrent la difficulté. On laissa en évidence ces mots de visite arbitraire, auxquels tenait tant Sa Majesté Catholique, mais les clauses
(1) Aff. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CCIX, f° 43.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXLVI, correspondance de Béliardi et Praslin, 16 juin, 14 juillet, 21 juillet, 25 août 1766.
On remarquera que la condition des Espagnols eux-mêmes, dans leur pays, était souvent moins favorable que celle des Anglais.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DXLVII, Béliardi à Praslin, 13 octobre 1766.
insérées, à la suite, adoucissaient un pareil traitement (1).
Ces travaux aboutirent à la convention, signée à Madrid, le 2 janvier 1768. Elle assurait à la nation française les mêmes privilèges qu'aux Anglais, dans la Péninsule, la liberté de la pêche, sur les côtes d'Espagne, la visite des navires, conformément aux articles 10 et 11 du traité d'Utrecht, applicables aux Anglais.
Ce traité améliorait sensiblement la situation des Français, en Espagne, mais il n'atteignait pas tout ce qu'avait souhaité Choiseul (2). C'était un acheminement vers d'autres conquêtes économiques. On constatera, en effet, que les Indes occidentales nous demeuraient fermées, comme par le passé. L'interlope allait donc subsister. D'autres questions moins capitales étaient passées sous silence. Rien n'était stipulé, quant à nos consuls. Il fallut conclure, l'année suivante (15 mai 1769), une convention particuhère, à leur sujet. La mention des privilèges dont jouissaient, autrefois, certaines marchandises françaises, par le convenio d'eminente et le pie deljardo, fut omise, dans la rédaction. Choiseul n'eut pas le temps de corriger son œuvre ni d'obtenir cette union, ce mutuel concours des deux nations, contre l'Angleterre, dans une lutte pacifique et commerciale. D'ailleurs, même si la disgrâce l'eût épargné, ce ministre n'aurait pas vu se développer ses projets, comme il l'entendait. L'œil fixé sur le but, qu'il s'était proposé, il ne tenait pas assez compte de la susceptibilité ombrageuse de Charles III. Ce prince reconnaissait la décadence de son pays; il voulait y remédier, mais à sa guise et sans se conformer aux plans, que lui dictait la France. Il se préoccupait moins d'ouvrir les Indes occidentales à notre commerce que de voir refleurir l'agriculture dans ses Etats, que de défricher les terrains incultes de la Péninsule.
(1) Aiï. étr., Espagne, t. DXLVIII, Béliardi à Praslin, 5 janvier 1767.
(2) Afï. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CLXXXVIII.
Dans les montagnes de la Sierra-Morena, on ne trouvait plus au dix-huitième siècle que des bois épais, quelques rares troupeaux, des loups et des brigands. Le voyageur, qui se rendait de Madrid à Cadix, lorsqu'il quittait le bourg d'El Viso, dans la Manche, franchissait huit grandes lieues jusqu'à Baylen, sans rencontrer d'autres habitations que deux méchantes auberges, dont les tenanciers le rançonnaient, quand ils ne le dépouillaient pas entièrement, de connivence avec les bandits, qui s'y abritaient. Les voitures s'arrêtaient à El Viso, le chemin n'étant praticable qu'aux mulets. Dans l'Andalousie, entre Cordoue et Ecija, nouveau désert, nouveau trajet de huit lieues, pendant lequel on ne voyait qu'une seule maison, l'auberge de la ParriUa (1).
Charles III résolut de repeupler ces régions désolées et de consacrer, à ce dessein, les arrérages des rentes provinciales, des salines de Jaen et des tabacs.
Un Allemand, Don Gaspar Thurriegel, solhcitait, alors, du gouvernement espagnol, l'autorisation de transporter, en Amérique, un certain nombre d'émigrants. Le roi, sur les conseils de quelques personnes qu'il consulta, refusa la requête, mais proposa au solhciteur de fonder des colonies agricoles, dans la Sierra-Morena. Thurriegel accepta et promit d'amener plus de six mille personnes, allemandes ou flamandes, à la condition que chacune, lors du débarquement, recevrait, par tête, 386 réaux et qu'on le récompenserait, par un brevet
(1) Ferrer del Rio, Hisloria de Carlos III, t. III, p. 7 et seq., et Fernan NuSez, Coinpendio, t. I", p. 222.
de colonel, tandis que ses collaborateurs seraient admis dans l'armée espagnole, à titre de capitaines ou de lieutenants.
Muzquiz et Campomanes élaborèrent un long travail, sur la fondation des villages, la répartition des terres, leur dévolution dans l'avenir, l'administration municipale des nouvelles agglomérations, le culte, les impôts. On ne les suivra pas dans la minutie de ces détails; qu'il suffise seulement de relever certaines ordonnances, qui portent la marque caractéristique des esprits qui les conçurent et des influences qui les inspirèrent.
Ainsi, ces mesures, qui furent édictées, au moment où se préparait et s'exécutait l'expulsion des jésuites, défendaient qu'aucun couvent ne fût bâti aux environs, parce que ces législateurs considéraient que les curés des paroisses et leurs chefs hiérarchiques, les ordinaires diocésains, suffisaient, pour distribuer l'enseignement spirituel. On prescrivit l'instruction primaire obligatoire; on travailla à créer des établissements agricoles modèles, d'après les idées répandues, depuis 1764, par les sociétés économiques. Ces foyers de doctrines scientifiques et philanthropiques, empruntées à l'encyclopédisme, gagnaient de proche en proche. Peu à peu, de nouveaux adeptes copiaient les statuts de l'Académie des amis du pays, fondée à Azcoitia, dans les provinces basques; on s'y occupait d'économie rustique et de tout ce qui pouvait contribuer au progrès de l'espèce humaine. Enfin, le
(1) La constitution rédigée par Campomanes pour ces nouveaux villages est insérée dans la Novissima Recopilacion (VII, xxu, 3). C'est l'image d'une société idéale, telle que la concevaient les économistes de l'école d'Aranda. Société sans majorât, sans entraves d'aucune sorte, sans mainmorte, sans moines ni religieuses, sans docteurs, avec des écoles primaires obligatoires; sans ofTices municipaux aliénables, mais temporaires et électifs; sans mesta (privilège, appartenant à de grands propriétaires de troupeaux, de faire paître, sur les terres d'autrui); sans bêtes à cornes, qui ne fussent destinées au labour: avec des maisons disséminées dans les champs et chaque terre arable, ayant sa clôture, etc. (Joaquin Costa, Colectivismo agrario en Espana, Madrid, 1898, p. 118.)
superintendant, choisi pour diriger les colonies de la Sierra-Morena, Don Pablo Olavide, appartenait à la coterie du comte d'Aranda; il se montrait un homme « éclairé », tout imbu de nos idées philosophiques (i).
Vingt ans plus tôt, ce personnage s'était distingué à Lima, au moment d'un tremblement de terre, survenu en 1746. Il y eut toujours beaucoup d'orages, dans la A^ie de Don Pablo. Ce jeune magistrat, devenu en un instant très populaire, perdit soudainement tout son crédit. Quand ses concitoyens le virent, après le désastre, construire, à ses frais, une église et un théâtre, comme ils le savaient pauvre, tant de munificence provoqua les bruits les plus fâcheux, à son égard. Le public rappela que beaucoup de particuliers avaient déposé, chez lui, leur argent, on l'accusa de détournements et il fut obligé de se rendre en Espagne, pour se justifier. Condamné à des remboursements qu'il ne savait comment exécuter, il végétait, malade, à Léganes, lorsqu'il eut la chance d'épouser une riche veuvc-, Doha Isabelle de Rios. Avec l'argent de sa femme, il paya ses dettes, se réhabilita, voyagea en France et devint l'ami de Rousseau et de Voltaire, avec lesquels il demeura en correspondance suivie. Il fut nommé intendant de toute l'Andalousie ei assistant de Séville. Sa maison fut montée avec un grand luxe. Il y eut, chez lui, un petit théâtre où se représentaient des tragédies de Voltaire, des comédies de Regnard, des opéras-comiques. Le maître du logis traduisait ces pièces, que jouaient des acteurs tels queMariana de Silva, duchesse d'Huescar et le marquis de Mora (2).
(1) Menendez y Pelayo, Heterodoxos espanoles, t. III, p. 206 et seq.
(2) P. CoLOMA, El marques de Mora, p. 71; du même auteur, Retratos de Antano, p. 240. Au sujet de la duchesse d'Huescar, le P. Coloma, dans sa Vie du marquis de Mora, p. 75, rapporte l'anecdote suivante. A force d'écouter les déclarations de ce dernier, qui remplissait les rôles d'amoureux, Dona Mariana finit par s'imaginer qu'il l'aimait véritablement. Lui, s'en amusa, flatté d'inspirer de pareils sentiments à une femme aussi distinguée.
M. Morel-Fatio, dans ses Etudes sur l'Espagne, 2^ série, p. 92, cite un
Les émigrants débarquèrent à Malaga et furent transportés à la Sierra-Morena. Cette troupe se composait, en grande partie, d'artisans vagabonds ou de malheureux laboureurs. Les meilleurs d'entre eux avaient séjourné longtemps en France, d'où ils espéraient passer à Cayenne. Ballottés d'un endroit à un autre, sans rien obtenir, découragés par la misère, ils étaient épuisés et inaptes au travail, dont ils avaient perdu l'habitude. Le climat les éprouva beaucoup. Gens du Nord, peu accoutumés à la chaleur, habitués à boire de la bière, ils étanchaient la soif qui les dévorait, par de larges rasades de ces vins, chargés d'alccol, dont ils ne se défiaient pas assez. Aussi la maladie sévit parmi eux et les décima. Car, à la chaleur du jour, succédaient, dans ces régions, des nuits froides. Ces malheureux manquaient d'abris, pour la plupart, car la prévoyance des entrepreneurs, chargés de
passage du baron Gleichen sur Olavide : « Bien qu'il dût beaucoup à sa femme qui s'était sacrifiée pour lui, il la traitait avec le plus grand mépris, la forçait à vivre avec une certaine Dona Gracia, qui était sa maîtresse... » M. CoTARELO y MORi, dans son ouvrage sur Iriarte y su epoca, p. 186, note 2, soutient que Dona Engracia n'était pas la maîtresse, mais la fille d'Olavide. A l'appui de son opinion, il produit une lettre de Fernan Nunez au prince de Salm, !'?>' décembre 1768 : « No tengo otra cosa que decirte, salvo haber malparido la Gracia Olavide en la Parrilla y quedar su marido bien malo de tavardillo y aliviado Olavide, que estuvo antes ajaMT-a^/o. » — « Je n'ai pas autre chose à te dire, si ce n'est que la Gracia Olavide a accouché malheureusement à la Parrilla {village d'Andalousie) et que son mari est bien malade de la fièvre; quant à Olavide, il va mieux, mais il était auparavant épuisé. » M. Morel-Fatio a connu ce texte qu'il cite également, quoique avec ce changement; apu^arfo au lieu de apurado. L'auteur d'Iriarle y su epoca rappelle l'attachement que Jovellanos professa toujours pour Olavide et la poésie qu'il composa en l'honneur de Dofia Engracia :
La que atraia cou su dulce eanto Del aire vago a las eauoras aves Y los féroces brutos extraia De sus cavernas...
i, Donde se ha ido? iC'oino no resuenan En los amènes carolineos valles Sus peregrinos melodiosos ecos Dulcisonantes? etc.
« Jamais, ajoute M. Cotarelo, l'austère Jovellanos ne lui aurait consacré de tels vers si les liens, qui existaient, entre elle et l'assistant de Séville, eussent été ceux que suppose M. Morel-Fatio. »
bâtir (les maisons, fut en défaut. Les uns manquèrent de parole; les autres livrèrent des travaux hâtifs, mal construits et qui tombèrent en ruine, presque aussitôt. La mortalité fut terrible. Dans des familles de neuf personnes, il en succomba jusqu'à huit (1).
Le trésor royal remit, en 1767, à Olavide, plus de 1,500,000 réaux, somme vite épuisée, pour subvenir à tant de besoins. On vendit une partie des biens des jésuites expulsés et on interna, dans les collèges les plus voisins, appartenant jadis à la Compagnie, ceux des émigrants, atteints du scorbut ou de la petite vérole.
Gomme toute nouveauté, cette entreprise eut ses détracteurs. Olavide en rencontra, parmi ses collaborateurs. Un Suisse du canton d'Uri, Don José Antonio Yauch, qui avait promis d'amener cent familles de son pays, n'en présenta que douze. Au lieu de s'excuser et d'exphquer pourquoi il manquait à ses engagements, cet homme éleva les plus violentes critiques contre les colonies. D'après lui, le plus grand désordre sévissait partout; les habitants manquaient du nécessaire, laissés à l'abandon, sans secours d'aucune sorte, ni prêtres, ni église, ni abri, ni eau, ni nourriture. Les paysans des environs, surtout près d'Ecija, protestaient, à leur manière, par les mauvais traitements, qu'ils infligeaient, aux nouveau-venus.
Le comte de Coloredo, ambassadeur d'Allemagne, se plaignit de ce que l'on débauchât les sujets de son maître. La cour d'Espagne protesta, déclina toute participation directe à l'émigration et soutint que, dans sa conduite, elle imitait la Hongrie, la Prusse, la Russie, le Danemark, la Suède et l'Angleterre.
Olavide publia une apologie de sa conduite. Il ne la signa pas, mais elle parut sous le nom d'un de ses subordonnés, un certain Don Juan Tomas Teu, écrivant à un
(1) Fernan Nunez, Compendio, t. pr, p. 222; DAN\^LA Y Collado. Reinado de Carlos III, t. IV, p. 12 et seq.
ami de Séville, le l^"" juillet 1768. Toutes les assertions malveillantes produites, jusqu'à ce jour, s'y trouvaient contredites. Peut-être même exagéra-t-on la bonté du terrain, l'abondance des eaux et les qualités agricoles des colons (1).
Une autre brochure, rédigée cette fois par Olavide* lui-même, contient une sorte de consultation juridique, sur le régime des terres concédées, le payement des fermages, l'expulsion des concessionnaires, infidèles à leurs engagements, les règlements relatifs à l'irrigation, les aliénations. Il la soumit à l'examen du conseil de Castille.
Le 14 mars 1769, on nomma un inspecteur. Don Pedro Perez Valiente, chargé de parcourir les nouveaux villages. De hauts personnages furent priés de visiter la Sierra-Morena et d'envoyer leurs observations. Ce furent l'ancien ministre Don Ricardo Wall, l'évêque de Jaen, le marquis de la Corona, fiscal du conseil des finances.
En général, les témoignages furent plutôt favorables. Don Ricardo Wall se déclara satisfait, après une enquête de cinq jours. Le gouverneur d'Ayamonte, Don Lucas Luzy, traversant la Sierra-Morena, écrivit, au ministre Muzquiz, qu'il s'étonnait, qu'avec moins de 7 milHons, on eût peuplé près de trente lieues. Il passa par la Garolina, Santa-Elena, San-Bartolome, San-Ramon, la Garlota et la Louisiane. Il loua l'orientation et l'aménagement de ces localités. Il goûta au pain et le trouva de bonne qualité; il atténua les critiques : pouvait-on reprocher au superintendant que les colons comptassent, parmi eux, plus d'artisans que de cultivateurs? Etait-il responsable des maladies, qui les affligeaient? Cette mortalité provenait du changement de climat et de nourriture.
(1) Danvila, t. IV, p. 14, 15, 18, 24, 39. )
Don Pedro Ferez Valiente déposa son rapport. Le conseil de Castille désigna une junte, pour l'étudier. Parmi les membres de cette commission figurèrent, avec le marquis de la Corona, le fiscal Don José Monino. La conduite d'Olavide fut approuvée. En 1775 s'établirent, dans ces villages, des fabriques de draps, de soies, de velours, de toiles, de dentelles, de savon, de cire, de chandelles, de clous, d'aiguilles et de faïence.
Tout paraissant en voie de prospérité, Olavide se démit de sa charge de superintendant. Il avait d'autres fonctions à remplir et ne pouvait suffire à tout (1).
L'Inquisition le guettait depuis longtemps; car un tel homme, assez imprudent dans ses propos et ses mœurs, attirait son attention. En 1768, on le dénonça, sous prétexte que sa maison contenait des statues et des tableaux indécents, qu'il lisait des livres prohibés, qu'il entendait la messe, avec peu de respect, qu'il correspondait avec Voltaire. Le Saint-Office parut négliger toutes ces accusations, sans toutefois les oublier. Ce tribunal le ménageait, sans doute à cause d'Aranda, son patron, président du conseil de Castille, l'homme le plus puissant de l'Espagne, après le roi. Mais, en 1775, le protecteur d'Olavide
(1) Il fut remplacé par Don Fernando Quintillana.
Voici, en 1775, la liste des villages de la Sierra-Morena et de leurs dépendances (Danvtla, t. IV, p. 41) : La Carolina (dépendance : Vista-Alegre); Navas de Tolosa (dép. : Navas de Linares); Carboneros (dép. : Escolastica et Arellano); Guarroman (dép. : Los Rios); Rumblar; Santa-Elena (dép. : Mojon-Blanco): Miranda (dép. : Magana); Aldeaquemada (dép. : Martin- Perez, Herradura et Tamujosa); Arquillos (dép. : Porrosillo); Venta de los Santos (dép. : Montizon.) — En Andalousie : Carlota (dép. : Baneguillas, Petite-Carlota. Pinedas, Fuencubierta et Garabato); Luysiana (dép. : Campillo, los Motillos, et Canada Rosal); Fuente- Palme ra (dép. : Ventilla, Penalosa, Herreria, Aldea de Rio, Villalon, Hillilos, et Fuente Carreteros); San-Sebastian. Il y avait dans ces localités 1,893 familles de colons culti- Tateurs s'élevant à 8,179 personnes; 553 familles d'artisans s'élevant à 2,241 personnes; soit en tout 10,420 individus, sans compter plus de 3,000 qui y vivaient en qualité de journaliers ou de serviteurs. Il y avait 26 églises, 2,282 habitations, 15 auljerges, 5 boulangeries, 11 moulins à farine, 4 à huile, 243,431 oliviers plantés, 534, 788 mûriers, 28,872 arbres fruitiers, 483,842plants
de vigne et 17,092 peupliers.
vivait en France, et son ambassade, à la cour de Versailles, paraissait presque une disgrâce.
Parmi les prêtres, appelés à administrer les paroisses de la Sierra-Morena, se trouvait un capucin, frère Romuald de Fribourg, caractère susceptible et vindicatif. Il eut, avec Olavide, plusieurs querelles et se vengea, en le dénonçant (l).
Soudain, l'assistant de Séville fut mandé à Madrid, sous un prétexte quelconque. Il flaira quelque piège et, avant de se mettre en route, adressa au ministre de Grâce et de Justice, Roda, la lettre suivante :
« Je ne connais pas, écrivait-il, les usages de ce tribunal; aussi ai-je recours à V. E., lui demandant conseil sur ce que je dois faire, en la circonstance. V. E. me doit ce service, à cause de sa générosité naturelle et parce qu'il est de son devoir d'aider un innocent, que l'on veut opprimer. Si j'avais commis un délit, je ne demanderais pas conseil à V. E., parce que, ou je me serais réfugié dans les pays lointains, ou j'aurais imploré la miséricorde, qui ne se refuse jamais à qui la réclame. Mais, monsieur, je crois bien que les colons ne manquent pas de religion, et, quand cela serait, devrais-je en répondre, personnellement? Chargé de beaucoup de désordres, commis dans ma jeunesse, péchés dont je demande pardon à Dieu, je n'en trouve aucun contre la religion. Né et élevé dans un pays où l'on n'en connaît point d'autre que celle que nous professons, Dieu ne m'a pas abandonné au point que j'y aie jamais manqué. Je me suis fait gloire de la foi
(1) Ferrer DEL Rio, t. III, p. 44 et sey.Lalettre citée est du 7 février 1776. (Archives de Simancas Gracia y Justicia, legajo 628.)
Ferrer del Rio, t. III, p. 46. F. Romuald accusait Olavide d'être athée, de n'admettre de la religion que ce qui était clair, de nier la Providence, de soutenir que le ciel n'était pas seulement réservé aux catholiques, de ne recourir ni à la prière ni aux œuvres, de manger de la viande le vendredi, de croiser les jambes, en entendant la messe, de correspondre avec Voltaire et Rousseau, de défendre le mouvement de la terre... d'interdire de sonner les cloches, pendant les orages.
que je professe, par la grâce de Dieu, et je verserais, pour elle, jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Dans mes discours, je ne crois avoir rien dit, qui mérite la censure, parce que personne ne dit jamais que ce qu'il pense. A la vérité, j'ai souvent parlé, avec ce même frère Romuald, sur des matières scolastiques et théologiques. Souvent nous disputions, à ce sujet. Mais c'étaient des doctrines catholiques et toutes conformes à notre sainte religion. Il pourra les interpréter, aujourd'hui, suivant les inspirations de son impertinence. Mais laissons de côté ma religion. Quelle vraisemblance y aurait -il à ce que j'aille proférer des discours censurables, devant un moine, que je savais mon ennemi, qui écrivait à tous contre moi, et qui, jusque dans les lettres, que je joins ici, me menaçait de l'Inquisition? Mais, loin de tout cela, le P. Friburgo est à mon sens très superstitieux, ainsi que l'ont prouvé sa conduite et ses discours. Il me semble, qu'en tout ceci, je prenais le parti delà vraie et saine religion, qu'il dégradait, avec ses idées. Je ne suis pas théologien et, en ces matières, je ne sais que ce que mes parents et mes maîtres m'ont enseigné, conformément à la doctrine de l'Eglise. D'autre part, nos contestations ne roulaient point sur des questions fondamentales, mais sur des choses probables et licitement disputables, dans lesquelles seule la malignité peut trouver des interprétations fausses et tortueuses, qui méritent la censure. Si, malgré tout, par ignorance ou par erreur, j'ai donné lieu à ce que l'on comprît autre chose que ce que l'on doit comprendre, je puis protester à V. E. que j'ai été sans malice et que je serais le premier à détester mon erreur, si on me la faisait connaître. Je suis persuadé que, dans les choses de la foi, la raison ne sert de rien, parce qu'elle ne les atteint pas, et, puisque nous sommes dans le giron de l'Eglise, nous devons nous en tenir à ce que nous enseignent l'Eglise et les ministres, députés pour instruire les fidèles; cette
docile observation étant le meilleur sacrifice qu'un chrétien puisse faire. Il me parait aussi que, dans cette mission, comme dans toutes les autres, que le roi m'a confiées, je l'ai servi avec zèle, désintéressement et prudence. Malgré tout cela, je m'en vais à Madrid, appelé par un ordre du roi, instruit que l'on examine ma conduite, averti par un bruit public que j'y suis convoqué, pour affaire d'Inquisition. Si ce bruit s'augmente et s'accrédite, quoique dans la suite mon innocence soit prouvée, il est à craindre que je ne reste, pour toujours, couvert d'opprobre. N'y a-t-il pas moyen de couper court à tout ceci? Je ne me déroberai pas au châtiment, si je le mérite, mais je veux être entendu; et si je puis, comme je le crois, prouver, en une seule fois, toute mon innocence ainsi que la malice de mon délateur, je souhaite que l'on annihile une cause qui me déshonore, pour toujours. J'ai exposé à V. E., avec vérité, tous ces faits, afin qu'elle me conseille. Je suis prêt à me conformer à ce qu'elle dictera. Que V. E. dirige ses lumières sur celui qui les recherche. Si je ne la persuade pas de mon innocence, il faut que le temps la lui découvre et qu'elle puisse se réjouir alors de m'avoir tendu la main. »
Roda lui conseilla de visiter l'inquisiteur général et envoya à celui-ci la lettre d'Olavide. Don Manuel Quintano y Bonifaz ne remplissait plus cette charge; il était mort, une année plus tôt, et celui qui lui succéda, Don Felipe Bertran, évêque de Salamanque, ne put ou ne voulut rien faire.
Les charges produites contre Olavide furent : le manque de foi et le libertinage de conscience. Dépouillé de sa pèlerine de chevalier de Saint-Jacques, il entendit, à genoux, la lecture de sa sentence. Suffoqué par l'émotion, il tomba évanoui. Le Saint-Office le déclara convaincu d'hérésie, membre pourri de la religion; l'exila, pour toujours, à quarante lieues de la cour, des résidences royales, de
l'Andalousie et de la Sierra-Morena. Il fut condamné à vivre dans un couvent, durant huit années, sous la surveillance d'un sage directeur, qui lui enseignerait, chaque jour, la doctrine chrétienne; qui le confesserait, lui ferait écouter la messe, réciter le chapelet et jeûner. Comme infâme, il lui fut interdit de porter l'épée, des vêtements brodés d'or ou d'argent, des étoffes de soie. Ses biens furent confisqués et on le déclara inapte, lui et ses descendants, jusqu'à la cinquième génération, à obtenir aucun emploi. Pour être rétabli au sein de l'Eglise, il dut abjurer ses erreurs, la tête couverte du san benito.
Olavide fut d'abord enfermé dans un couvent de la Manche; il obtint ensuite, sous prétexte de santé, de se transporter à Girone. Etant près de la frontière, il réussit à s'échapper et à se réfugier en France où il fut accueilli comme un martyr de l'intolérance (1).
(1) Le littérateur Roucher, dans son poème Des Mois, lui consacre ces. vers barbares :
Que de l'Ibère enfin la pieuse furie Flétrissait un veiUard, l'iionneur de sa patrie. Et solennellement replaçait aux autels L'hydre avide de l'or et du sang des mortels.
Voir BoURGOiNG, Tableau de l'Espagne moderne, t. pi^, p. 379, 3'^ édition.
En 1797, il retourna en Espagne et y publia l'année suivante l'Evangile triomphant ou le Philosophe converti. Mais, devenu dévot, il faillit être encore poursuivi par l'Inquisition. (Desdevises du Dézert, l'Espagne del'ancien régime, la société, p. 97.) Au moment de Vautillo d'Olavide, un littérateur, Samaniego. qui assistait à cette cérémonie, fut pris de peur et alla se dénoncer, spontanément, comme lecteur de livres défendus tels que Hobbes, Spinoza, Voltaire, Diderot, d'Alembert et Rousseau. Il reçut le pardon ad cautelam; mais, ce qu'il y a d'odieux dans sa conduite, c'est qu'il remit au Saint-Office une liste des amis, qui lui avaient prêté ces livres ou avec lesquels il s'était entretenu des matières, contenues dans ces ouvrages. Furent inculpés ainsi : Almodovar, Aranda, Montalvo, Campomanes, Florida Blanca, O'Reilly, Lacy, Ricla, Ricardos. (Menendez y Pelayo» Heterodoxos espanoles, t. III, p. 219.)