CHAPITRE II
La rançon de Manille, l'arbitrage, refus de l'Angleterre. — II. Les îles Malouines ou Falkland, établissement de Bougainville, expédition du Jason. — III. La lutte de Georges III contre le parti whig. — IV. Les Anglais expulsés du port Egmont, démarches du roi Catholique, faiblesse de l'armée espagnole, avances de Masserano, réponse de Weymouth, inquiétudes du ministère North, anxiété de Choiseul. — V. Esprit belliqueux du comte d'Aranda, l'inaction de la France, concessions de Charles III, harangue du roi d'Angleterre, au Parlement, discours de Chatham, chute possible du ministère anglais, singuliers expédients de Choiseul, renvoi de lord Weymouth, scène d'ébriété. — VI. Lettre de Louis XV, renvoi de Choiseul, imprudence du comte d'Aranda, retraite d'Harris, circonspection de Masserano, le Compromis ignominieux.
Tandis que le roi Catholique prenait possession de la Louisiane, débattait, avec Choiseul, les clauses du traité commercial de 1768 et fondait ses colonies de la Sierra- Morena, de graves soucis détournaient souvent son attention de pareils travaux. Certaines querelles, soulevées et soigneusement entretenues par les Anglais, laissèrent redouter de nouvelles hostilités. Pendant quelques années, la situation demeura tendue et toujours à la veille d'une rupture.
Durant la dernière guerre, les Anglais avaient pris Manille et l'archevêque avait promis, pour éviter le pillage, une certaine somme dont il versa une partie. Le reste devait être acquitté par le roi d'Espagne.-^Mais Charles III refusa de tenir cet engagement, dont il con-
lestait la valeur, sous différents prétextes. Lorsque lord Rochford, ambassadeur britannique, se présenta à Madrid, il eut beau produire différents mémoires du brigadier Draper (1), commandant les troupes de débarquement dans les Philippines, il se heurta toujours à une résolution inébranlable. Grimaldi lui demandait, avec ironie : « Si l'archevêque de Manille avait promis de vous livrer le royaume de Grenade, pensez-vous que mon maître serait lié par un pareil engagement? Un jour, les deux diplomates avaient dîné ensemble. Grimaldi se montra, au sortir de table, plus énergique que de coutume, presque bourru. « Si cette réponse dépendait uniquement de moi, s'écriait-il, elle serait très courte. Je me soumettrais à être haché en pièces plutôt que d'accorder une demande aussi injuste (2). »
Bien qu'elles n'eussent rien d'officiel, ces dernières paroles sembleront singulièrement hardies, imprudentes même, si l'on songe à l'état précaire de l'armée et de la marine espagnoles. Notre ministre à Madrid, d'Ossun, malgré son optimisme ordinaire, se lamentait de l'abandon où végétaient les troupes. « Très mal disciplinée, écrivait-il, l'infanterie nationale n'est rien moins que complète; l'officier subalterne n'a ni l'esprit, ni les vertus de son état; les recrues sont difficiles... et se font d'une mauvaise qualité; l'artillerie n'est pas en bon ordre, les magasins ne sont point fournis, les places de la frontière de Portugal sont en mauvais état : Carthagène, Cadix,
(1) Record ofTice State papers, foreign Spain, t. CLXV, 12 décembre 1763, Rochford à Hallifax. Mémoire du général Draper sur la rançon de Manille, même source, t. CLXVII;réponseauxobjectionssuivantes: ]"lacapitulation doit C'tre nulle parce qu'elle est entachée de violence; 1° la ville fut saccagée pendantquaranteheures; 4, 000 Anglais en tirèrent plus d'un million de piastres. — T. CLXVII, lettre de Masserano à Hallifax, 26 juillet 1764, plaintes du supérieur des augustins de Manille contre les Anglais; !'•■' août 1764, lettre du général Draper à Hallifax : il impute aux augustins la responsabilité de tout le sang répandu, incitant le peuple à désobéir à l'archevêque.
(2> Record office, même source, t. CLXXI, lettre de Rochford du 17 septembre 1765.
le Ferrol et Santander ne sont pas à l'abri d'un bombardement (1). »
O'Reilly, qui revenait de la Havane, parlait avec inquiétude, des forces britanniques, en Amérique. Ces détails calmèrent l'arrogance de Grimaldi et lui donnèrent à réfléchir. Aussi, à une lettre de lord Rochford, contenant ces mots : « Ma cour n'a d'autre dessein que d'obtenir justice... (2) » Grimaldi répliqua, en offrant de soumettre, à l'arbitrage d'une tierce puissance, la rançon de Manille.
Choiseul approuva fort cette conduite. Si les Anglais acceptaient l'arbitrage, l'Espagne sauverait son honneur et se tirerait d'embarras, en versant une somme, plus ou moins forte; solution en tous cas moins coûteuse qu'une campagne. Si les Anglais refusaient, ils montreraient, clairement, qu'ils recherchaient la guerre et ne nous prendraient pas au dépourvu, car ils attendraient, au moins \e retour de Pitt au ministère, avant de la dénoncer (3).
Le comte de Guerchy, notre ambassadeur à Londres, traitait légèrement cette affaire de Manille et ne croyait pas à une rupture. Il insistait sur l'embarras financier du gouvernement anglais, évaluait à 70 millions sterling l'accroissement de la dette, et soutenait que le fonds d'amortissement servait, uniquement, à en payer les intérêts. Le ministère manquait donc de l'argent nécessaire, pour entrer en campagne, et, s'il en demandait au Parlement, il devrait indiquer l'emploi de ces crédits (4).
Choiseul croyait, lui aussi, que le ministère britannique était trop faible, pour ouvrir les hostilités. Mais il redou-
(1) Aiï. étr., Espagne, t. DXLIII, Ossun à Choisrn!, 15 juillet et 12 août 1765.
(2) Record office, même source, t. CLXXIII, 8 m;irs 17G6, Rochford à Grimaldi; réponse de Grimaldi, 11 mars.
(3) AIT. étr., Espagne, t. DXLV, Choisenl à Grimaldi, 21 mars 1766.
(4) AIT. étr., Angleterre, t. CDLXIX, Guerchy à Choiseul, Londres, 31 mars 1766.
tait le retour de Pitt. « Cet homme ne sera pas fâché, disait-il, dès son début, d'humiher l'Espagne; il lui commandera, en dictateur, de payer la rançon de Manille, et,, si l'Espagne s'y refuse, sans faire plus d'insistance, je suis persuadé qu'il fera un armement, très aisé à masquer, car il ne sera pas considérable, et qu'il enverra à Manille. LesAnglais reprendront la ville... et nous ne l'apprendrons, en Europe, qu'au retour de l'expédition, c'est-à-dire dans deux ans. D'ici à ce temps, il se préparera... (1). »
L'ambassadeur de Charles III à Londres, le prince de Masserano, eut un entretien, assez vif, avec Conway,. secrétaire d'Etat du département du Sud. « Cette contestation, lui demanda-t-il, doit-elle servir de prétexte pour rompre avec l'Espagne? » Déconcerté, un instant, par cette brusque question, Conway ne répondit ensuite que par de vagues protestations pacifiques, et, quand Masserano le pressa d'accepter, tout au moins, le principe de l'arbitrage, remettant à un autre moment la désignation de la puissance qui serait choisie, son interlocuteur se déroba par de mauvais prétextes (2).
Au mois de juin 1766, le chef du cabinet, le marquis de Rockingham, offrit de renoncer à la rançon de Manille, si le roi Catholique cédait la rive droite du Mississipi. « Cette partie de la Louisiane, repartit Masserano, est la clef du Mexique et ne doit être confiée à personne (3). «
(1) Même source, Choiseul à Guerchy, 13 avril 1766.
(2) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXIX, 1" avril 1766, conférence du prince de Masserano avec Conway. Sur la femme du prince de Masserano^ on trouve le portrait suivant tracé par Mme Harris à son fils, qui devint plus tard lord Malmesbury (Haeris, Letters, vol. P"", London, 1870) t « Whitehall, 22 septembre 1764. — L'ambassadrice espagnole est très bien de sa personne et assez agréable de figure, mais elle mêle trop le jaune avec le rouge. Elle a l'air d'être entre trente et quarante ans, et, sans plaisanterie, paraîtrait très agréable si elle ajoutait un peu de blanc à son jaune ». — Je traduis ainsi : gamboge, gomme-gutte, couleur jaune dans la peinture à l'aquarelle. — (Morel-Fatio, Essais sur F Espagne, 2'' partie, p. 108.) Elle était sœur du prince de Rohan, coadjuteur de l'archevêque de Strasbourg.
(3) AIT. étr., Angleterre, t. CDLXX, Durand à Choiseul, Londres,
Les Anglais ne réclamèrent plus que la moitié de la somme, qu'ils revendiquaient; Charles III ne céda pas davantage. Alors l'arbitrage fut rejeté et un nouvel incident compliqua la querelle.
Le 25 juillet 1766 (1), notre chargé d'afîaires, Durand,, signalait des préparatifs maritimes, en Angleterre. Les prévisions de Choiseul allaient-elles se réaliser et l'expédition, que l'on équipait, allait-eile se diriger vers Manille? Un mois après, les renseignements de notre représentant devenaient plus précis. Un bâtiment, appelé le Tamer, était arrivé en Angleterre, apportant une lettre du capitaine, commandant le Jason, navire envoyé, au mois de septembre 1765, débarquer des colons anglais aux îles Malouines ou Falkland.
Cet archipel, situé assez près du détroit de Magellan, découvert en 1686 par le capitaine Cowley (2), signalé une seconde fois, à l'amirauté, par Georges Anson, après son voyage autour du monde, présentait un point de relâche et un lieu de rafraîchissement favorable, à peu de distance de Buenos-Aires, du Brésil et de la mer du
27 juin 1766. Rochford quitta alors l'Espagne et fut nommé ambassadeur en France.
(1) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXX, Durand à Choiseul, 25 juillet 1766, et même source, t. CDLXXI, 8 août 1766.
(2) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXX, 28 juillet 1766. (Voir également Georges Ansoîst, Voyage autour du monde, 1740-1744, Paris, 1764, t. I"""^, p. 227.) Angleterre, t. CDLXCII, 29 juin 1770. Origine de l'établissement anglais aux Malouines. Georges Anson, à son retour de son expédition de la mer du Sud, donna, le premier, l'idée de former un entrepôt, dans ces îles. Georges II adopta le projet. Les ordres furent donnés d'armer deux frégates, mais, sur les représentations de Wall, pour lors ambassadeur de la cour de Madrid, qu'on avait des raisons de ménager, on y renonça.
tiO REGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
Sud. Malgré l'avantage, qu'offrait une telle situation, l'Angleterre avait négligé, jusqu'alors, de s'y installer. Les Espagnols prétendirent que la tentative de Bougainville avait attiré les Anglais, de ce côté.
Cet officier (1), en effet, dans l'année 1763, voulut y établir une pêcherie de morues et de baleines. Son parent, M. d'Arbouland de Risbourg, directeur des postes, lui avança les fonds nécessaires et il exécuta son dessein, en 1764. Le roi d'Espagne revendiqua la propriété de ces îles et Louis XV se rendit à ses représentations. Le 15 novembre 1766, Bougainville, qui partait de Nantes sur la frégate la Boudeuse, pour exécuter un voyage, autour du monde, reçut l'ordre de se rendre à Buenos- Aires, afin d'y informer le gouverneur espagnol, Bucareli, du désistement du roi de France. Bougainville obéit et remit, en possession des Malouines, le capitaine do vaisseau Don Felipe Ruiz Puente. Le roi Catholique remboursa les frais de l'établissement français, qui s'élevaient à 603,000 livres tournois.
Tandis que le gouvernement espagnol reprenait ces îles, qu'il croyait désertes, dans une autre partie de cet archipel, non visité par Bougainville, les Anglais s'étaient installés (2). Le capitaine du Jason manda à Londres qu'il
(1) Fernan Nunez, Compendio, t. !«■•, p. 228, et British Muséum addit. manuscripts, vol. 32603, sur les Malouines. Rapport de Don Manuel Moreno, ministre plénipotentiaire des provinces unies de la Plata, à Palmerston, 17 juin 1833, relatif à l'occupation de Bougainville. (Danvila, om>. cité, t. IV, p. 105.) Les cinq îles de Falkland ou Malouines, situées entre le 51° et 53° de latitude australe, à environ 81 lieues du détroit de Magellan et entourées d'une mer toujours agitée, forment un archipel, dans l'océan Atlantique, et les principales d'entre elles sont celles de Falkland, située à l'est, et de la Soledad à l'ouest. L'Ecossais Cowley les baptisa Falkland, en mémoire du village et du château de ce nom, résidence de Jacques VI dans le comté de Fife. En 1708, un bâtiment de Saint-Malo, qui les visita, les appela Malouines.
(2) Au port Egmont, nom donné en l'honneur du premier lord de l'Amirauté. Le commandant Mac Bride se présenta, en décembre 1766, à la colonie française des Malouines. (Rapport du gouverneur des Malouines, Ruiz Puente, au capitaine général de Buenos-Aires, Bucareli, 25 avril 1767.) Mac Bride avait adressé au gouverneur français, M. de Nerville, des lettre.*
avait bâti un petit fort, tracé des remparts, ramassé des matériaux, mais que le climat était fort rigoureux. A peine ces nouvelles furent-elles parvenues à la métropole que l'on réunit à Woolwich des ballots de drap et de flanelle, préparatifs que surprit Durand et dont il informa Versailles. En même temps, les soldats de marine, destinés à cette expédition, eurent l'autorisation d'emmener leurs femmes. Des maçons et des ouvriers furent embauchés, et l'amirauté, pour donner le change, répandit le bruit que ce convoi partait pour Gibraltar.
Les représentants français et espagnols lui soupçonnèrent, aussitôt, une autre destination. Leurs avis répandirent l'alarme. Les sentiments pacifiques de Georges III rassuraient, il est vrai. Mais des princes comme Louis XV et Charles IIÏ se trouvaient toujours déroutés par les mœurs parlementaires de l'Angleterre, si bruyantes, si tumultueuses, si indécentes, pour des souverains descendus tous deux de Louis XIV, nourris de ses traditions et de ses préjugés. Ils craignaient, toujours, quelque surprise et leurs appréhensions pouvaient paraître très fondées, si l'on considère les difficultés ministérielles, dans lesquelles le roi d'Angleterre se trouvait engagé. Les intrigues qu'il combinait contre le parti whig et contre W. Pitt expliqueront les hésitations et les tâtonnements de sa politique extérieure.
de protestation que Ruiz Puente joint à sa correspondance. Ces deux lettres du capitaine anglais sont des 4 et 5 décembre 1766. Il débarqua avec quelques hommes, pour assurer la sécurité de sa personne. On apprit dans la conversation qu'il avait bâti un fort, à quarante lieues de là, défendu par 24 pièces de 12. Il dit, en outre, qu'il était établi dans la colonie depuisdeux ans et que le port, qu'il avait choisi, était très beau.(British Muséum, addit. manuscripts 32603, f" 36.)
C'était lord Bute qui, par une sorte de coup d'Etat, avait déterminé le ministère à conclure la paix de 1763. Pitt fut d'autant plus mécontent que la cessation des hostilités rendait son retour aux affaires moins indispensable et lui imposait, s'il redevenait chef du cabinet, un rôle assez peu conforme à ses aptitudes. Nul ne s'entendait mieux que lui à réveiller l'orgueil britannique. Mais ses qualités de démagogue, son esprit impérieux et dictatorial lui rendaient insupportable la direction méthodique et régulière de l'administration, en temps ordinaire. Sans amis, sans connaissance des hommes ou du détail des affaires, cette besogne lui semblait au-dessous de lui et trop terre à terre, pour son génie, qui ne se déployait, dans son ampleur, qu'aux époques de crise (1). Néanmoins, bien que de pareils dons fussent, pour l'instant, inutiles, cet homme restait encore une puissance formidable et Georges III chercha à la paralyser. Les moyens ■dont il se servit ne furent rien moins qu'honorables, car il usa et abusa de la corruption.
Au mois d'avril 1763, Grenville (2) était à la tête du ministère. Le roi engagea des négociations avec Pitt, pourparlers, qui n'avaient guère chance d'aboutir, vu l'intransigeance et l'orgueil intraitables de l'ancien mi-
(1) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXXXVIII, correspondance de Francès et de Choiseul, 21 juillet 1769.
(2) Lecky, Hislory of England in the XVIII century, t. III, p. 85.
« Sous bien des rapports, Grenville fut particulièrement agréable au roi : son alliance avec Bute, sa séparation de la grande famille whig, son caractère privé irréprochable, ses éminentes facultés d'affaires... De jour en jour, pendant les premiers mois de son ministère, le roi parla de lui avec la plus chaude affection... Mais Grenville était placé pour jouer le rôle d'un instrument utile et souple, et la nature lui avait donné le caractère des .maîtres les plus despotiques et les plus obstinés. «
nistre. Il exigeait le renvoi préalable de tous ceux qui avaient participé à la paix. Quand Grenville tomba, George III s'adressa à Bedford. Celui-ci conseilla de recourir à Pitt. Mais ce dernier, aussi imprudent que d'ordinaire, dans ses propos, fournit au souverain un moyen de brouiller Pitt avec les principaux leaders du parti whig. Le roi rapporta à chacun les expressions qui pouvaient l'offenser, et il chargea spécialement lord Sandwich de répéter à Bedford les boutades désobligeantes que Pitt avait lancées contre lui (1). Le ministère Bedford se maintint jusqu'au mois de juillet 1765 et fut remplacé par le cabinet Rockingham (2). Georges III, par toutes ces manœuvres, atteignait son but. Le nouveau lord de la Trésorerie devenait le chef d'un parti affaibli et désorganisé. Grenville et Bedford étaient usés; le pouvoir passait aux mains d'un jeune homme sans expérience, connu seulement par sa richesse, son assiduité aux courses et son incapacité oratoire. Il était secondé par un vétéran, Conway, brave soldat, distingué jadis à Gulloden, à Fontenoy et à Lawfeld, mais chef parlementaire nul, ne possédant ni lumières, ni résolution, ni éloquence. Lorsque ce ministère tomba, en juillet 1766, Pitt revint au pouvoir, non pas comme premier lord de la Trésorerie, mais comme détenteur d'une sinécure, le sceau privé, laissant la direction politique à lord Grafton. Sa santé chancelante, la goutte, une maladie nerveuse et parfois des accès de folie ne lui permettaient pas une vie active. Il fut nommé comte Ghatham (3),
(1) Ministère Bedford, septembre 1763. Jean Russel, duc de Bedford, passait pour un des plus riches seigneurs d'Angleterre: on évaluait son revenu à plus de 50,000 livres sterling. (Aff. étr., Angleterre, t. CDLIV, f» 28, extrait de notes curieuses sur les ministres anglais, envoyées par le chevalier d'Eon.)
(2) Lecky, ouv. cité, t. III, p. 92.
(3) Lecky, ouv. cité, t. III, p. 114.
Aff. étr., Angleterre, t. CDLXXIV, f» 39, sur la santé de lord Chatham : « Il m'est revenu que son médecin avait dit que ses idées étaient fort nettes
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mais, en acceptant de s'asseoir à la Chambre des lords, il ruina, en grande partie, son influence politique. Le secret de son ancien prestige reposait sur la conviction, gardée par le peuple, qu'au milieu de la corruption générale, l'illustre représentant de la démocratie anglaise, seul, conservait ses mains pures de toute vénalité! Dès lors, le charme fut rompu. Une révolution se produisit aussitôt dans les esprits, d'une manière irrévocable. La Cité refusa de présenter à son ancienne idole une adresse de félicitations, les lampions préparés, pour fêter son retour au pouvoir, furent éteints. « Je voudrais, écrivait Chesterfield à son fils, vous envoyer tous les pamphlets, qui fourmillent contre lui; mais c'est impossible, car il y aurait de quoi charger un bateau. »
Après le départ de Grafton, en 1770, lord North devint premier ministre. Le roi l'avait choisi pour éviter de tomber sous la dépendance de Chatham, qu'il jugeait encore trop puissant. Le nouveau lord de la Trésorerie avait contre lui l'opposition (1) et n'était assuré ni de la confiance de son maître, ni des sentiments de ses collègues, qu'il n'avait point choisis et avec lesquels il se montrait, généralement, fort réservé. D'une grande ignorance, en matière de politique extérieure, il évitait ordinairement de s'en mêler et n'intervenait qu'au moment où le danger devenait menaçant. Il tombait, en consé-
mais que, lorsqu'il voulait suivre une conversation, surtout en matière un peu sérieuse, il ne pouvait y parvenir et qu'il lui survenait un tremblement universel avec une sueur au visage. «{Aff. étr., Angleterre, t. CDLXXV, 22 novembre 1767.) On y parle de la jolie de lord Chatham. {Mémoires et documents, Angleterre, t. LVI.) « La santé est bonne, il mange bien, dort à merveille, monte à cheval, mais il n'a plus sa tête. On dit qu'il l'a perdue, à la suite d'un remède, qu'il a pris pour sa goutte. Cet accident s'explique d'une autre manière. Son père est mort fou. Il est cependant garde du sceau privé. Il scelle lui-même les actes; c'est à quoi se borne tout son travail. 11 vit à la campagne et ne voit que ses intimes amis. »
(1) Afï. étr., Angleterre, t. CDXCII, 6 juillet 1770, et même source, t. CDXGVII, fo 28, mémoire sur la situation de l'Angleterre. Ce document paraît daté de l'année 1771.
quence, dans la dépendance des secrétaires d'Etat, chargés des départements du Nord ou du Sud, qui tenaient la plume et expédiaient les ordres.
Lorsque les nouvelles, apportées par le Tamer, de la part du Jason, parvinrent à Londres, il y eut d'orageuses discussions, parmi les ministres britanniques. Lord Grafton,. encore premier ministre (1), soutenait qu'une expédition blesserait, peut-être, la susceptibilité de Charles III, et ne se souciait pas d'une rupture. Lord Egmont, premier lord de l'Amirauté, voyant l'opposition qu'il rencontrait, donna sa démission. Moins impatient, il eût triomphé avec Chatham, dont les conseils hardis prévalurent. Le convoi équipé, pour ravitailler les Malouines, mit donc à la voile (2).
Ni la France ni l'Espagne ne connaissaient d'abord sa destination. Quand Charles III eut appris l'existence d'un établissement au port Egmont, il réclama contre ce qu'il appelait une violation de l'article 8 du traité d'Utrecht. Les Anglais contestèrent ses arguments. Lord Shelburne (3), secrétaire d'Etat du département du Sud, eut, à ce propos, de longues conférences avec l'ambassadeur Masserano. D'ailleurs, Choiseul intervenait fort timidement, dans cette affaire, et ne paraissait pas absolument sûr du bon droit (4) de Charles III. D'après
(1) Aff.étr., Angleterre,!. CDLXXI, Guerchy à Choiseul, 15 août 1766.
(2) Même source, t. CDLXXI, 23 août 1766.
(3) Même source, 26 septembre 1766.
(4) Aff. étr., Angleterre, t. CDLXXI, 3 octobre 1766. Conway dit avec assez de logique que la France connaissait le traité d'Utrecht et que, néanmoins, elle avait autorisé Bougainville à se mettre en possession des îles Malouines. — Aff. étr., Espagne, t. DXLVII, Choiseul à Grimaldi, 2 octobre 1766.
notre ministre, l'article 8 du traité d'Utrecht n'avait de valeur que si les Espagnols occupaient les Malouines,au temps de Charles II. Il craignait les suites fâcheuses d'une pareille querelle et se reconnaissait incapable de soutenir notre allié, par les armes. Il souhaitait un arrangement amiable. Etait-il si difficile d'obtenir la retraite des Anglais, en leur offrant, comme compensation, de leur verser, intégralement, la rançon de Manille?
Grimaldi ne semblait pas éloigné d'une conduite aussi prudente (1). On voit, dans les instructions qu'il rédigea pour Masserano, combien il recommandait d'éviter tout procédé brusque et cassant. Il faut, répéte-t-il, amuser les ministres britanniques, les questionner et leur proposer des expédients, au besoin même engager un procès, que l'on soumettra à la décision d'un tribunal anglais et devant lequel sera portée la contestation de l'archevêque de Manille et du général Draper, comme s'il s'agissait de simples particuliers. L'essentiel était de prolonger les délais, pendant lesquels la France et l'Espagne se mettraient en meilleure posture. Ce conseil fut exécuté. On paraissait, de part et d'autre, éviter tout froissement, quand les choses se gâtèrent, en 1770 (2).
Une lettre de Grimaldi à Fuentes (3), datée du 20 août,
(1) Afî. étr., Angleterre, t. CDLXXIII, Grimaldi à Masserano, 20 janvier 1767.
(2) Afï. étr., Angleterre, t. CDXCII, Francès à Choiseul, 15 juin 1770; et Afî. étr., Espagne, t. DLIX, correspondance de Ruiz Puente avec Bucareli, 18 février 1770.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLX.
II y aurait eu, d'après les renseignements fournis par Ferrer del Rio, t. III, p. 46, une légèreté véritablement inconcevable, de la part du gouvernement espagnol. En effet, le bailli d'Arriaga avait écrit, le 25 février 1768, au capitaine général de Buenos-Aires, Bucareli, l'ordre suivant : « S. M. m'ordonne de charger V. E. de ne permettre aucun établissement des Anglais, et de les expulser, par la force, de ceux qu'ils ont créés, s'ils ne se rendent pas aux sommations, conformes aux lois. Vous n'avez pas besoin d'autres ordres ni d'autres instructions. N'ayez, en observant cette mesure, d'autre considération que celle de vos propres forces et de celles des occupants, afin de ne pas vous exposer, en cas d'infériorité, à ne pas
lui apprend que les Anglais ont été expulsés des lies Malouines, sans coup férir. D'après ses explications, cette agression a été provoquée par le chef de la colonie britannique, Haunt de Tamar. « Les Espagnols, écrit le marquis de Grimaldi, ont été trop insultés, par le commandant anglais, qui a menacé de les chasser, au bout de six mois. C'est ce qui a déterminé M. Bucareli, gouverneur de Buenos-Aires, à faire une expédition contre l'établissement du port Egmont. »
Le ministre espagnol ne se dissimulait pas la gravité d'une pareille mesure. « Vous pouvez, par conséquent, imaginer, ajoutait-il, combien notre situation a changé depuis huit jours. Cette nouveauté nous a extrêmement agités. Le roi, après avoir entendu ses ministres, a beaucoup réfléchi sur ce qu'il faudrait faire, pour conserver l'honneur et les droits de sa couronne, pour retenir les Anglais, s'il est possible, et pour empêcher qu'ils ne nous dénoncent une guerre, que ni la France ni l'Espagne ne sont encore en état d'entreprendre, avec une espérance fondée de succès. La résolution que le roi a prise, dans ce moment critique, a été d'informer, le premier, la cour de Londres de l'expédition de Madariaga (1), dans l'intention d'empêcher que ladite cour ne prenne un parti violent, si elle en était instruite, par une autre voie... mais, en lui représentant, que le gouverneur du port, Egmont, a été l'agresseur. »
Ces fâcheuses nouvelles coïncidaient avec des mesures vexatoires, prises par le roi d'Espagne, contre le commerce britannique. Au mois de juin, une pragmatique sanction avait été rendue, interdisant l'importation des mousselines anglaises, dans la Péninsule. Les journaux de
réussir. En cette occurrence, V. E. se contentera de protester, en déclarant que, si elle n'agit pas, elle va instruire S. M. et attendre ses ordres. »
Bucareli n'obéit que le 10 juin 1770. Il semblerait que le ministre de la marine eût oublié le blanc-seing, donné à Bucareli.
(1) Lieutenant de Bucareli.
la Cité se firent l'écho du mécontentement public; un pamphlet, signé Junius, se distribua. L'auteur, caché par ce pseudonyme, se répandait en injures contre Charles III et sa famille (1).
Le ministère britannique ne révéla pas ce que leroi d'Espagne lui avait communiqué, imprudemment selon les uns, loyalement, selon les autres. Par un silence calculé (2), il déjoua l'expédient, assez maladroit et assez naïf, imaginé par Charles III, dans son embarras. L'expulsion des Malouines fut vite connue du peuple anglais, sans avis officiel, par des lettres, que les négociants reçurent de leurs correspondants, à Cadix. On imaginera facilement l'émotion, qui secoua Londres: les fonds baissèrent, à la Bourse, Grimaldi se crut à la veille de la guerre. Il écrivit, aussitôt, à Paris, au comte de Fuentes (3), pour que cet ambassadeur réclamât les secours de la France. Il rappelait, dans sa dépêche, certain projet, rédigé quatre années plus tôt, par Choiseul, en novembre 1766. La cour de Versailles promettait, alors, le secours de seize bataillons et de seize navires, pour Saint-Domingue. Avec de pareilles forces, l'instant était venu de tenter un coup de main sur la Jamaïque. Quelle rafle on ferait de tous les bateaux marchands, qui s'y abritaient! Mais, hélas! de pareils desseins n'étaient que des rêves, bien vite dissipés, par les paroles décourageantes, qui venaient de France!
Si le prince de Masserano essayait quelque démarche conciliatrice, s'il rejetait sur un ordre mal compris, par Bucareli,le renvoi des Anglais, établis au port Egmont, il entendait le secrétaire d'Etat du département du Sud, lord Weymouth (4), lui répondre froidement : « Que
(1) Ferrer del Rio, oia\ cité, t. III, p. 67.
(2) Alï. étr., Angleterre, t. CDXCIII, 7 septembre 1770 et 9 septembre.
(3) AIT. étr. DLX, Espagne, Grimaldi à Fuentes, 10 septembre 1770.
(4) Aff. étr., Espagne, t. DLX, Weymouth à Harris, 12 septembre 1770, vérifiée au Record ofTice, state papers, foreign Spain, vol. 185.
votre maître désavoue officiellement le gouverneur de Buenos-Aires. » Le ministre affectait la raideur, prenait un ton rogue et intransigeant, parce qu'il supposait, d'après les lettres qu'il recevait de son chargé d'affaires, en Espagne, que Charles III ne ferait pas la guerre. Harris écrivait à son gouvernement que l'armée espagnole était bien faible, malgré tous les efforts d'O'Reilly, pour la réformer et la discipliner. Si la marine présentait im moins piteux état que lors delà dernière guerre, grâce aux efforts de l'ingénieur Gautier, les équipages et surtout les officiers, faisaient défaut. Mais la plus grande faiblesse de la monarchie résultait de ses finances. La couronne, malgré l'économie, avec laquelle elle restreignait les frais courants, par exemple ceux de ses écuries, ne subvenait aux dépenses ordinaires que par des emprunts, qu'elle remboursait à grand'peine, quand la flotte des Indes lui apportait des piastres. Si les bateaux tardaient quelque peu, elle était aux abois (1).
Le cabinet anglais (2), qui montrait tant de hauteur, déguisait mal ses embarras. Menacé par l'opposition, il se trouvait partagé, entre la crainte de la guerre et celle de ses ennemis politiques. Il lui fallait dégager sa responsabihté, vis-à-vis du Parlement, ne pas mériter le reproche d'avoir laissé insulter impunément l'honneur anglais. Aussi, il ordonnait bruyamment des préparatifs.
(1) Record office, state papers, foreign office Spain, t. GLXXXV, 28 septembre 1770. Se référer aux Aff. étr., Espagne, t. DLX, 24 septembre, lettre d'Ossun à Choiseul, sur l'activité des préparatifs de l'Espagne. Notre ambassadeur, par ses déclarations optimistes, devait réveiller le zèle de Choiseul. D'Ossun aurait dû se souvenir d'une lettre, datée du 9 juin 1770, dans laquelle il rendait compte d'une conversation avec l'ingénieur Gautier (Aff. étr., Espagne, t. DLIX.) : « Tous les vaisseaux de construction anglaise (c'est-à-dire ceux, faits du temps de Ferdinand VI) ne sont pas en état de soutenir un combat vif, ni de faire une campagne, en hiver. Ils sont faibles et mal liés... On compte à présent 30 vaisseaux de ligne au Ferrol et S. M. C. est persuadée que tout ce qu'il faut pour les armer est rassemblé dans cet arsenal. On la trompe grossièrement, selon ce que m'a dit M. Gautier. »
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLX, Masserano à Grimaldi, 26 septembre 1770.
mais avec le secret espoir de ne pas s'en servir. Il souhaitait que les Espagnols, effrayés, devinssent plus accommodants, car aucun de ceux, qui composaient le conseil, à l'exception peut-être de lord Weymouth, ne se sentait les talents nécessaires pour diriger une guerre, survenant d'une manière si imprévue. Georges III se voyait déjà contraint d'accepter le despotisme abhorré de Chatham; ses ministres songeaient à l'équilibre instable de leur situation. Quand lord Xorth venait s'asseoir au chevet de Masserano, retenu à son hôtel, par une indisposition, il était sincère, lorsqu'il protestait de son amour pour la paix; il n'était pas moins sincère, quand il corrigeait l'effet rassurant de ces paroles, par ces mots, qui révélaient sa secrète angoisse : « Ma tête et celle de mes collègues répondent de l'honneur de la nation. »
Choiseul, très inquiet (1), suivait anxieusement toute cette négociation. Il ne ménageait pas les critiques. Il trouvait l'Espagne d'abord trop timide, trop évidemment épouvantée, lors de sa démarche inopportune, puis subitement transformée, pleine d'une confiance exagérée. Il reprochait à Grimaldi le ton militaire de ses lettres. « Evidemment, disait-il, on lui a forcé la main. Sa cour, échauffée par des rodomontades, s'exalte. La guerre et la paix restent au hasard d'une assemblée tumultueuse! »
Le comte d'Aranda soufffait, autour de lui, cet esprit belhqueux. Dérogeant à toutes ses habitudes, lui qui d'ordinaire ne « dormait jamais hors de Madrid », il
(1) Afî. étr., Espagne, t. DLXI, 3 octobre 1770.
venait passer plusieurs jours de suite à Saint-Ildefonse, où il envenimait la blessure, faite au roi Charles, par le libelle de Jiinius. Le prince prêtait l'oreille à ses conseils violents. Les avis du comte d'Aranda ne manquaient point de clairvoj^ance. Il connaissait le point faible de la marine anglaise : il savait qu'elle manquait de matelots; il prévoyait qu'on pourrait frapper un coup vigoureux sur le commerce britannique et ébranler, sinon ruiner, le crédit de la Cité. Aussi proposait-il la saisie de tous les navires marchands anglais, amarrés dans les ports de la Péninsule. On enlèverait, ainsi, la plus grande partie des marins, sur la rentrée desquels l'amirauté comptait, pour compléter les équipages de ses vaisseaux. La seconde mesure, qu'il prônait, était la fermeture des marchés espagnols à tout produit anglais, même apporté sous pavillon neutre. Mais cette politique résolue présentait l'inconvénient de rendre la guerre inévitable et l'on touchait alors aux côtés défectueux du plan imaginé, par d'Aranda. Sans doute le roi d'Espagne comptait de nombreux alliés : Vienne, Florence, Naples, Versailles; mais le danger d'une guerre continentale en serait-il pour cela écarté? Les efforts de l'Espagne seraient-ils limités à une lutte maritime? Comment, d'ailleurs, transporter aux colonies les troupes qu'il voulait répartir entre Puerto-Rico, la Havane, la Vera-Cruz, Campêche, Panama, Carthagène des Indes, Caracas et Buenos-Aires? Comment obtenir de la France une flotte à Saint-Domingue, protégeant le golfe du Mexique, et une autre flotte, dans l'Atlantique, prête à joindre celle du Ferrol, afin de menacer les côtes de l'Angleterre? Choiseul avait déjà fait connaître qu'il ne pouvait rien (1)!
Force était donc pour Charles III d'écarter ces moyens, qu'il eût volontiers agréés, lorsqu'il écoutait, tout fré-
(1) Voir Ferrer dei, Rio, t. III, p. 70, et Danvila, t. IV, p. 138.
missant de colère, les conditions exigées par le ministère britannique : désaveu de Bucareli, retour des colons anglais au port Egmont, remise de toutes choses en étal, avant que l'Angleterre daignât discuter le droit de propriété, invoqué par l'Espagne (1).
« Ne rejetez pas ces propositions (2) qu'Harris vient de vous transmettre, écrivait en substance Choiseul à Grimaldi, quand même vous conserveriez l'intention secrète de faire la guerre. Songez que, par votre décision, vous exposez la France à perdre les huit mille matelots qu'elle emploie à la pêche de Terre-Neuve; rappelez-vous que les retours de nos colonies ne se font qu'en novembre et en décembre, qu'il nous faut, au moins, trois mois pour préparer les vivres de notre flotte. »
L'Espagne s'étonnait et s'irritait de ce qu'elle appelait notre inaction (3). Choiseul la servait cependant de son
W (1) AfT. étr., Angleterre, t. CDLXXXIV, Harris à Grimaldi, 25 septembre 1770 : « ... S. M., cependant, qui n'a rien tant à cœur que de prouver la sincérité de son affection pour S. M. C, m'a chargé, comme la plus forte marque du désir qu'elle a de maintenir la paix, entre les deux couronnes... de demander si S. M. C.,en désavouant ces mesures, que son ambassadeur, à Londres, assure n'avoir point été autorisées, par ses ordres particuliers, veut remettre les choses sur le même pied où elles étaient, avant cette entreprise inconsidérée. Alors le roi mon maître sera dans le cas de faire suspendre les préparatifs que, dans la présente situation des affaires, son honneur offensé ne lui permet pas de discontinuer... «
(2) Afï. étr., Espagne, t. DLXI, 3 octobre 1770.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, 15 octobre 1770, Grimaldi à Fuentes. AfT. étr., Angleterre, t. CDXCIII, 7 octobre 1770, Choiseul à Francès :
a Faites l'impossible pour que le prince de Masserano suive, de préférence, mes instructions à celles de sa cour, qui n'ont pas le sens commun. » — 9 octobre, 12 octobre, instructions de Choiseul à Francès. — 14 octobre, Francès à Choiseul, communication d'une lettre de Chatham : « Extrait d'une lettre écrite par Chatham à M***, dont la copie a été lue, en ma présence et dont voici la substance, autant que la mémoire a pu me la fournir :
« Je vous ai promis de vous faire part de mes avis, sur la conduite présente « des affaires. Je désapprouve, en tout point, la conduite de nos ministres « d'avoir furtivement et clandestinement fait un établissement, sur une île « où nous n'avions aucun droit de propriété et moins encore de prétention. « C'est un enthousiaste, qui le projeta, sans en prévoir les conséquences. « Il l'exécuta, nous voilà dans notre tort. Notre conduite n'était qu'une « usurpation manifeste et la leur devient une insulte à la nation, qui doit
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mieux, et, s'il se refusait à une politique violente, il essayait d'une médiation officieuse, auprès de lord Weymouth. Il ne désespérait pas de réussir, d'après les renseignements, que lui transmettait le chargé d'affaires, Francès. « La nation anglaise et la Cité, lui écrivait celui-ci, désirent le maintien de la paix; les commerçants regardent les îles Malouines, comme inutiles; les plus habiles marins sont d'avis que l'Angleterre n'avait aucun droit, aucun intérêt à former l'établissement du port Egmont. »
Lord Weymouth accueillait volontiers notre représentant; il poussait la confiance jusqu'à lui montrer une lettre de Chatham, fort menaçante, contre le ministère; et, l'interprétant, il expliquait que les armements de l'Angleterre n'avaient d'autre objet que l'affaire du port Egmont, que ces mesures étaient indispensables à la sûreté du ministère. Les témoignages de Masserano confirmaient ceux de Francès. « Le ministre anglais, mandet-il à Grimaldi, montre assez qu'il ne veut pas achever l'affaire et qu'il désire se maintenir armé, pour rendre compte au Parlement et de l'offense à la nation et de la satisfaction demandée. C'est au Parlement à se contenter de cette satisfaction ou à la refuser... La plus grande partie des provinces de l'Angleterre ne désire pas la guerre. Les hommes riches n'ont point de confiance, dans le ministère, et ne veulent pas lui prêter d'argent (1). »
Charles III (2) voulait bien désavouer Bucareli, mais il admettait moins facilement les autres clauses de Vultimatum britannique. Ramener les Anglais au port Egmont, il n'y consentirait que s'il obtenait une convention ferme.
« nous fournir l'occasion d'exiger la rançon de Manille, à titre de réparation. « J'ignore le parti que prendront les ministres. Je suis prêt à soutenir mon » opinion, mais leur inactivitéet leur lenteur dénotent, manifestement, leur « timidité. Assurez nos amis que je soutiendrai toujours de cœur les inté- « rets et la gloire de la République. »
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, Masserano à Grimaldi, 16 octobre 1770.
(2) Aff. étr., Espagne, l. DLXI, Ossun à Choiscul, 3 octobre 1770.
promettant l'abandon de la colonie, dans un délai déterminé. Le roi Catholique ajoutait, toutefois, pour adoucir l'amertume de cette exigence : « que les îles Malouines seraient abandonnées, par les deux peuples et que jamais, à l'avenir, on n'y fonderait d'établissement. »
Il paraissait impossible d'arracher au roi d'autres concessions. Il s'entêtait et se butait, considérant que l'honneur de sa couronne ne lui permettait pas de céder davantage. Malgré son sang-froid habituel, les paroles enflammées de d'Aranda le grisaient et flattaient sa vieille haine, contre les Anglais. Le peuple espagnol paraissait répondre à son enthousiasme (1); on souscrivait, pour équiper des frégates, on s'agitait beaucoup; on remuait des troupes : un corps d'armée partait pour Murcie, un autre pour l'Andalousie, un autre pour la Galice. Mal instruit de l'état réel de ses forces, le souverain les croyait meilleures qu'elles n'étaient, en réalité. Malgré les réticences de la France, il comptait toujours sur son appui.
Le temps se consumait inutilement et le Parlement s'était réuni. L'ambassadeur anglais d'Harcourt trouva Choiseul à Fontainebleau, parcourant tristement la harangue, prononcée par Georges III, à l'ouverture des Chambres. Le ministre la considérait comme une déclaration de guerre (2). D'autres nouvelles, venues de Londres, montraient l'horizon bien noir, bien menaçant. L'amiral Howe venait d'être nommé commandant en chef de l'escadre de la Méditerranée (3). Le courage bouillant de ce marin, créature de Chatham, ne présageait rien de bon! Lord Chatham avait pris la parole, à la Chambre des lords et prononcé un discours virulent, contre le gouvernement. « Il faut, s'écriait-il, et sans perdre de temps,
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXII, f" 164, et Record office, state papers, foreign Spain, t. CLXXXV. Harris à Weymouth, 18 octobre 1770.
(2) Record office, state papers, France, t. CCLXXXI, Harcourt à Weymouth, 20 novembre 1770. Ce discours du roi est du 13 novembre.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, Masserano à Grimaldi, 28 novembre 1770.
tâcher de sauver une nation outragée, insultée, anéantie, ou, si nous ne pouvons sauver l'Etat, livrer au moins, à la justice publique, ces ministres dont l'ignorance, la négligence et la perfidie ont réduit cette nation, jadis célèbre et florissante, à un état aussi déplorable, au dedans, qu'il est méprisable au dehors (1). »
La violence de cette rhétorique réveillait, sur le continent, les souvenirs de cette dictature oratoire, que Pitt exerçait jadis. Elle faisait encore illusion et effrayait ceux qui ne connaissaient pas, à fond, les coulisses du gouvernement britannique. Pour beaucoup, la chute de lord North et de ses collègues était prochaine, un ministère Chatham prendrait le pouvoir et l'Europe s'embraserait de nouveau. Il suffisait, en effet, de porter les yeux vers l'Orient pour ne voir que des occasions prochaines de conflits, soit en Pologne, soit en Turquie; de se rappeler les coquetteries de Catherine II, envers Georges III, la visite de la flotte moscovite, en Angleterre, le commandement effectif dévolu à des officiers anglais, qui suppléaient à l'inexpérience russe (2), pour conjecturer que l'affaire des Malouines n'était qu'un prétexte et que la Grande-Bretagne nourrissait d'autres desseins que l'occupation de misérables îlots, perdus dans l'Atlantique et à moitié incultes. Quelques paroles, adressées par le roi Georges et par la reine, au prince de Masserano prenaient, d'après ceux qui les rapportaient, le sens d'un adieu, au moment d'une rupture prochaine. « Je vous estimerai toujours, lui disait le roi d'Angleterre, et je m'intéresserai toujours à votre bonheur. » La reine soupirait: u II faudra faire mieux une autre fois (3). »
(1) Aff. étr., Angleterre, t. CDXCIV, 22 novembre 1770.
(2) AIT. étr., Espagne, t. DLYII et DLIX, f° 439 et 51; et t. DLXI, Grimaldi à Fuentes, du 6 décembre 1770 : « Je vois clairement que la guerre aura paru commencer, comme par hasard, pour notre affaire des Malouines et que, dans le fond, elle se fera pour l'empire delà mer et pour le commerce du Levant. »
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, Masserano à Grimaldi, 28 novembre 1770.
Choiseul se désespérait, parce qu'il voyait rejeter, successivement, les expédients qu'il proposait. On doit toutefois reconnaître que ceux, qu'il suggérait au prince de Masserano, pouvaient paraître singulièrement extravagants (1), puisqu'il conseillait, à l'ambassadeur espagnol de désobéir à son gouvernement, pour suivre les instructions de la France, assurant que le roi Catholique adhérerait au fait accompli. Masserano n'avait pas assez d'audace pour se prêter à un pareil rôle. Aussi refusa-t-il d'écouter de -semblables avis (2).
Le ministère anglais ne tomba pas cependant, car le parti de l'opposition, affaibli par la maladie ou la mort de ses principaux chefs, n'eut pas assez de cohésion pour le renverser (3). Lord Grenville, condamné par les médecins, végétait encore; le lord-maire Beckford, le marquis de Granby avaient été emportés; des accès de goutte clouaient Chatham dans son lit et l'empêcJiaient de travailler à la ruine de ses ennemis. Seul, Rockingham, en bonne santé, se prononçait franchement pour la guerre. Mais qu'attendre d'un pareil chef, quand la voix de Chatham remuait si faiblement l'opinion? Le roi, au lieu de congédier ses ministres, se contenta de remanier le cabinet. Il renvoya lord Weymouth, qui lui semblait trop belliqueux, et le remplaça pai^lord Rochford, tandis que lord Sandwich devint secrétaire du département du Nord (4).
(1) Aff. étr., Angleterre, t. CDXCIV, f" 81, 82 et 85, tous datés du 3 décembre 1770 : « Projet de déclaration, projet d'écrit auquel on donnera le nom que l'on voudra, » joints à une lettre de Choiseul à Francès. Choiseul trouva qu'il avait été bien hardi, puisqu'il cherche à s'excuser dans cette lettre à Grimaldi (Aff. étr., t. DLXI, 10 décembre 1770) : « Vous serez peut-être fâché que j'aie envoyé à Londres un projet, sur un objet qui regarde directement l'Espagne, aussi simple et un peu contraire, dans la forme, à nos instructions; mais songez, mon cher camarade, que si les îles Falkland appartiennent à l'Espagne... la guerre appartiendra à la France comme à l'Espagne. »
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, 14 décembre 1770. Francès fait part à Choiseul du refus de Masserano de s'écarter des instructions, reçues de Madrid.
(3) Aff. étr., Angleterre, t. CDXCIII, 30 octobre 1770.
(4)Aff. étr., Angleterre, t. CDXCIV, Francès à Choiseul, 18 décembre 1770.
Un banquet fut donné par le premier lord de la Trésorerie, à cette occasion. Francès, appelé au dessert, trouvait ces messieurs fort bien « conditionnés », et lord North, qui leur avait fait les honneurs de sa cave, plus ivre encore que ses hôtes. Le cœur sur les lèvres, il reçut notre chargé d'affaires, avec effusion, s'écriant tout ému : « Ah! si Choiseul gouvernait l'Espagne, tout serait bien vite concilié. Mais faites donc finir votre Espagne, car nous ne pouvons pas encore attendre des mois et des années (1). »
Le ministre du roi de France n'avait plus le temps de rendre, au gouvernement anglais, le service qu'il attendait de lui, car, quelques jours plus tard, un ordre de Louis XV l'exilait à Chanteloup (2).
Choiseul jouait-il un double jeu, comme l'en accusaient ses ennemis? Excitait-il sournoisement le roi d'Espagne, par l'intermédiaire du marquis d'Ossun, tout en paraissant le calmer ofTiciellement? Les documents consultés, pour ce travail, en France, en Espagne et en Angleterre, ne permettent pas de soutenir une pareille opinion. Comment expliquer, en effet, si le ministre souhaitait une rupture, qu'il chargeât, à Londres, le représentant Francès de démarches officieuses, auprès de Weymouth; qu'il essayât d'orienter
(1) Même source, t. CDXCIV, Francès à Choiseul, 22 décembre 1770. « Au milieu de l'ivresse la plus complète, ajoutait Francès, dans sa lettre confidentielle, il y avait cependant le même fond de principes, la même suite d'idées que vous retrouverez dans ma dépêche, car ces MM. conservent machinalement de la logique et du raisonnement, dans l'ivrognerie, par l'habitude qu'ils en ont contractée. » ♦
(2) 2i décembre 1770.
Masserano vers la paix et lui prêchât l'obéissance aux instructions françaises, plutôt qu'à celles de sa cour? Quoi qu'il en soit, les ennemis de Choiseul réussirent à ébranler Louis XV. Le récit de cette intrigue, dans laquelle intervint le premier commis des affaires étrangères, l'abbé de la Ville, n'est plus à faire (1). Le roi de France, qui ne voulait, à aucun prix, la guerre, écrivit au roi, son cousin, une lettre que cite Boutaric (2), sans lui assigner de date précise, mais qui fut expédiée, probablement, le 23 décembre et se croisa avec une dépêche du 22, par laquelle Charles III réclamait notre appui. Sous les euphémismes diplomatiques, employés par le rédacteur de cette minute, copiée ensuite par Louis XV, apparaît une déclaration nette, tranchante, de l'épuisement de la France. Le pays défendra, à grand'peine, ses côtes et ses colonies, un plus grand effort ne doit pas lui être demandé; aussi, au lieu de secours, l'Espagne n'obtiendra de nous que de bons conseils. « La loi que vous voulez imposer aux Anglais, mande Louis XV à Charles III, blesse, trop essentiellement, la vanité de cette nation pour qu'elle puisse l'accepter. Je vous avoue qu'elle me paraît même contradictoire à la satisfaction que vous consentez à lui donner et je vois que cette considération, toute seule, suffirait pour vous porter à ne pas insister. » Les louanges, décernées à l'esprit pacifique du roi Catholique, enveloppaient et adoucissaient, tant bien que mal, l'amertume de cet abandon.
Au moment où Louis X\' déchirait ainsi le Pacte de famille, quand Madrid apprenait la disgrâce de Choiseul, l'auteur de ce traité, le chef du parti de la guerre, à la cour d'Espagne, réussissait, par son humeur cassante et
(1) Duc DE Broglie, le Secret du roi, t. II, p. 334, récit emprunté aux mémoires de Besenval. Voir également Daubigny, Choiseul et la France d'outre-mer, chap. xix, passim.
(2) Boutaric, Correspondance secrète inédite de Louis XV, t. V'', p. 412. La date assignée est fin de décembre 1770.
satirique, à blesser ses collaborateurs et à se rendre odieux à son maître.
Harris, dans sa correspondance (1), le montre en querelles continuelles avec O'Reilly, le réformateur de l'armée, le général sur les talents duquel l'Espagne fondait alors toutes ses espérances de succès; disputes mesquines, inspirées par un esprit jaloux et tatillon, d'autant moins admissibles que les deux personnages soutenaient la même politique belliqueuse. On conçoit plutôt les brocards qu'adressait au Génois, au robin Grimaldi, le comte d'Aranda, orgueilleux de sa noblesse « malgré ses lumières ))! Un instant d'emportement lui fit oublier toute prudence. Il envoya à son adversaire un écrit, dans lequel il tournait en ridicule le roi et son ministre des affaires étrangères. Ce dernier plaça cette satire, sous les yeux du souverain. Déjà celui-ci, fort autoritaire, supportait, difTicilement, un homme aussi entier, aussi entêté que le président du conseil de Castille. Charles III, assez maître de lui, pour ne pas s'abandonner à un éclat, demeura gravement blessé de l'injure; il la garda dans sa mémoire et ne l'oublia jamais (2).
Le chargé d'affaires, Harris, fut rappelé à ce même moment (3). L'honneur commandait d'enjoindre à Masserano de se retirer, à son tour. Tout paraissait donc compromis, à l'instant où la France se dérobait, où le comte
(1) Record office, state papers, foreign Spain.t. CLXXXV, 18 octobre 1770 : « Le général O'Reilly, qui est dans la plus haute faveur, semble diriger toutes ces opérations militaires... Le général O'Reilly me paraît de la même opinion que d'Aranda, quoiqu'ils ne soient nullement bien ensemble, cependant ils trouveront leur avantage, dans la guerre. » 25 octobre 1770 : « O'Reilly et Aranda rentrent à Madrid fort mécontents, l'un de l'autre, à cause de la diversité de leurs vues et de leur jalousie. »
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLXI, Madrid, 24 décembre 1770.
(3) Aff. étr., Angleterre, t. CDXCV, Londres, 5 janvier 1771. Voir Fernan Nunez, Compendio, etc., t. P"", p. 228. « M. Harris avait alors, à Madrid, une passion, qui lui rendait très dure la séparation de la cour; et ainsi, bien qu'il l'eût quittée, il ne dépassa pas une localité voisine et de là venait secrètement, tous les soirs, souper avec sa maîtresse et avec moi, qui étais l'ami des deux. »
d'Aranda se perdait dans l'esprit de son maître, où Masserano communiquait à Madrid les discours artificieux, que lui tenait lord Rochford, sur la duplicité de notre gouvernement (1).
La circonspection de l'ambassadeur espagnol sauva la situation. Lorsqu'il reçut les ordres de Grimaldi, avant de leur obéir et de quitter l'Angleterre, il réclama leur confirmation (2). Charles III, abandonné de son allié, découragé, mécontent, plia devant la nécessité et consentit à ce qu'exigeait Georges III.
Le 25 janvier 1771, lord North déposa, sur le bureau de la Chambre haute, la déclaration de l'ambassadeur espagnol (3). Chatham tonna contre ce compromis igno-
(1) AfT. étr., Angleterre, t. CDXCV, f» 5.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLXII, 13 janvier 1771; Angleterre, t. CDXCV, 29 janvier 1771.
(3) Afî. étr., Angleterre, t. CDXCV, f° 41 : « Le 10 juin de l'année 1770, quelques frégates espagnoles, instruites de ce que les Anglais, établis dans la Grande-Malouine, à un endroit appelé, par eux, Port-Egmont, avaient menacé de chasser les Espagnols, établis dans une autre de ces îles, les susdites [régates obligèrent, avec la force, les Anglais à évacuer le susdit poste.
« S. M. B. s'étant plainte de la violence, qui avait été commise, offensante à l'honneur de sa couronne, dans une affaire qui aurait dû préalablement être arrangée à l'amiable, avant que d'en venir aux voies de fait, le prince de Masserano a reçu ordre de déclarer que S. M. C, considérant l'amour dont Elle est animée, pour la paix et pour le maintien de la bonne harmonie, avec S. M. B. et réfléchissant qu'un aussi petit objet pourrait l'interrompre, a vu, avec déplaisir, cette expédition, capable de la troubler, et assurée comme Elle a été de la réciprocité des sentiments de S. M. B., pour ne pas autoriser tout ce qui pourrait interrompre la bonne intelligence, entre les deux cours, désapprouve la susdite entreprise violente; et, en conséquence, le prince de Masserano déclare que S. M. C. consent qu'on remette les choses dans la Grande-Malouine, au port dit Egmont, dans l'état où elles étaient, avant le 10 juin 1770. Auquel effet, un officier espagnol sera chargé de remettre, aux Anglais, ce qu'ils y ont laissé.
« L'unique objet de la présente déclaration est de donner une preuve authentique des sentiments de S. M. C. sur un fait, qui aurait pu troubler la bonne intelligence, entre les deux couronnes, et cette déclaration ne pourra pas préjudicier aux droits antérieurs de S. M. C sur les îles appelées Malouines et par les Anglais Falkland, mais seulement rétablir les choses, pour le droit et pour le fait, telles qu'elles étaient, avant l'expulsion des Anglais de l'Etat dont il s'agit. «
La contre-déclaration que lord Rochford remit au prince de Masserano exprimait : que Sa Majesté Britannique regardait la déclaration, avec l'ac-
minieux (1), réclama la communication de la correspondance diplomatique; la majorité ne voulut pas le suivre et soutint le ministère. Le 13 février 1771, une maladresse réveilla, un instant, les colères de l'opposition. Lord Beauchamp proposa de voter une adresse à Georges III, pour le remercier de l'accommodement honorable, qui venait d'être conclu. Les ennemis de lord North lui reprochèrent, alors, de n'avoir obtenu qu'une réparation insuffisante; ils demandèrent le payement de la rançon de Manille, une indemnité pour les armements extraordinaires, une déclaration sur la propriété des Malouines, question que réservait le gouvernement espagnol (2). Cette manifestation bruyante n'eut aucun résultat. Les mesures, qui furent prises, rassurèrent la France et l'Espagne. On cessa, en Angleterre, de presseriez matelots, de réunir des recrues ; on réduisit les effectifs et le gouvernement proposa à l'Espagne de fixer au 10 avril la date du désarmement réciproque.
Charles III tint loyalement sa parole; les Anglais furent remis en possession du port Egmont. Lord North promit d'évacuer cet établissement, quand l'opinionserait apaisée.
Ainsi se terminèrent ces querelles, pour quelques îlots, à peu près déserts, misérable enjeu d'une redoutable partie, que trois puissances européennes faillirent engager. L'affaire des Malouines eut pour conséquence de montrer le peu de solidité du Pacte de famille, de révéler la faiblesse de la France, incapable de tenir ses engagements^ de contraindre un prince, comme Charles III, à se déjuger publiquement, et à s'excuser, devant l'Angleterre, d'une violence intempestive (3).
complissement entier dudit engagement, de la part de Sa Majesté Catholique comme une satisfaction de l'injure, faite à la couronne de la Grande-Bretagne.
(1) Afï. étr., Angleterre, t. CDXCV, f" 117, extrait des papiers anglais du 29 janvier 1771, débats de la Chambre haute du 25.
(2) AfT. étr., Angleterre, t. CDXCV, f° 222.
(3) Bucareli, comme dédommagement du désaveu, reçoit la clef de gentilhomme de la Chambre. (Fereer del Rio, t. lO, p. 94.)