CHAPITRE IV
1496. Cependant , la plupart de ceux qu'il aban-
donna persévérèrent à l'aimer; ils crurent à sa volonté de les secourir; ils s'en prirent h d'autres des obstacles qui s'élevèrent , et ne doutant pas de son cœur, ils déplorèrent la faiblesse de son esprit, qui n'avait pu les surmonter. Et d'abord, s'il a laissé la guerre dans Naples, ils savent que, rentré en France , il y a retrouvé la guerre.
Pendant le souffreteux siège de Novarre et celui des châteaux de Naples, Ferdinand-lc-Catholifpie s'est élancé subitement du Roussillon sur la Navarre , d'où, repoussé, il s'est rué sur le Languedoc cpi'il a ravagé. Mais à peine cette atteinte a été sentie que le duc de Bourbon , régent encore, y a porté une main vive et prompte. Saint-André et la Roclie-Aymon, avec leurs hommes d'armes; Alain d'Albret, avec l'arrière-ban de la province , ont arrêté Tinvasion. Bientôt ils ont réuni dix-huit mille hommes, et sm'-lechamp ils oui , en arrachant Salces d'assaut à
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î'armce espagnole plus nombreuse , repris si vigoureusement l'ofFensive, que Ferdinand effrayé a demandé une trêve.
Charles y a consenti ; mais , dès ce moment , de prorogations en prorogations , l'Espagnol rusé a tenu, sur cettefrontière, la guerre en suspens. C'était une diversion qu'il opérait; il l'a fait dui-er jusqu'à ce qu'au-delà des monts , la ruine de l'armée d'occupation de Naples eût été achevée. Alors , toujours insidieux , il proposera à Charles de refaire la conquête de Naples à frais communs ; lui, se contenterait de la Calabre. Mais ce piège paraîtra si grossier que notre envoyé, le bon et crédule Clérieux, qui s',y est laissé prendre, sera remplacé par Du Bouchage. Celui-ci forcera Ferdinand à se démentir, et la trêve sera encore prolongée. Cette situation équivocpie , dans laquelle Ferdinand fera comprendre Philippe de Flandre , père de Charles- Quint, son gendre à venir, et son gendre Henri VU d'Angleterre , qu'embarrassait alors Timposteur Perkins , durera autant que Charles Vill.
En effet, quoique ce pauvre jeune prince fût comme épuisé par sa première expédition cheva- ^4 leresque , et qu'il n'eût plus cpie des accès de bons vouloirs, entrecoupés de distractions continuelles , on savait que , malgré cette diversion de
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l'Espagne , il avait fait pour le salut de ses chevaliers tout ce qui était à sa faible et courte portée. Il en avait parlé sans cesse. Pendant plus d'un an, de i49^ -^ ^497 > ^^ s'était fixé dans Ljon comme dans un quartier-général ; et il est certain que son traité d'Asti avec Florence, que celui de son envoyé avec Vitelli et Orsini , qu'enfin , l'envoi de ses deux escadres et de quarante mille ducats, eussent pu sauver Montpensier , son armée et sa conquête.
Mais on a vu queLigny et d'Entragues avaient retourné le premier de ces efforts contre luimême : quant aux autres, ils avaient été entravés par la mauvaise volonté, par la trahison ou l'incapacité de ses ministres, u Gens paresseux et « inexpérimentés , dit Comines ! et il y en avoit (( un si grand , (]ue les autres le craignoient. « C'était Brieonnet avec les siens qui conduisait tout. (( Celuy-lii cstoit le roy et seigneur quant (( à l'effect ! et se trouva le maistre mal servy (( par ses gouverneurs , qui ont très bien fait « leurs besognes et très mal les siennes ! et en a (( été moins estimé. »
Charles avait fait plus encore. Vers la fin de 1496 , il avait rassemblé une grande armée; les vaisseaux lui mancpiant et surtout l'argent, il avait établi sur les tailles une nouvelle crue de
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quatre cent mille livres , emprunté sur les recettes générales de ses royaumes de France et de Naples , demandé des contributions à toutes ses bonnes villes , et même suspendu le paiement des pensions et des appointemens de ses officiers. Mais une double infortune, ou plutôt ses suites nécessaires, qu'on n'aperçut pas d'abord, avaient fait tout manquer. ; ... - >
Il y avait à peine deux mois que le roi était rentré dans Lyon, quand lui vint la nouvelle subite de la maladie et de la mort de Charles Orland son fils unique, âgé de trois ans. L'année 1496 commençait alors. Au milieu de l'amertume d'un si grandmalheur, sa date fut remarquée. Elle suivait immédiatement celle où , malgré tant de sermens, Florence venait d'être frustrée de Pise. Dès lors , autour de Charles et dans cette mort de son héritier, tous crurent reconnaître l'effet de cette colère céleste, dont l'avait menacé Savonarole.
Mais si ce fut un châtiment , il pesa bien plus sur l'innocente Anne de Bretagne, qui ne s'en consolajamais, que sur le roi, dont le cœur faible et tendre fut d'abord comme écrasé d'une douleur, que son esprit léger rendit fort courte. On le -vit bientôt importune de celle de la reine qui troublait ses plaisirs; aussi, imagina-l-il
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un bizarre moyen de l'en distraire ; ce fut d'interrompre brusquement ce deuil d'une mère par un bal et une mascarade: contraste brutal, que rendit plus chocpant encore le concours du duc d'Orléans, à qui ce deuil ouvrait le trône. Ce prince apporta même dans cette orgie, une légèreté et une gaîté qu'on remarqua , et dont son âge de trente-cinq ans rendait la maladresse inexcusable.
Cependant, Anne de Bretagne étant grosse alors , on attendit ; mais l'enfant dont elle accoucha ne vécut point. Dès lors, on dut croire que tant de malheurs dans le palais, en feraient sortir le prince , et que nos capitaines , luttant encore dans le royaume de Naples, seraient enfin secourus; personne n'en doutait. La mobile politique italienne, toute passionnée de haines, de craintes et de jalousies de voisinage , s'était alors toute retournée vers Charles VIII. Elle lui offrait trois mille gens-darmes , huit mille hommes de pied; elle l'appelait : c'étaient non-seulement les Orsini, la Rovère, Ben tivoglio de Bologne , Florence, mais aussi le marquis de Mantoue, le duc de Ferrare , beau-frère de Ludovic , et le pape lui-même! Les réfugiés italiens y joignaient leurs supplications.
Dans le conseil, l'amiral de Graville, qui
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avait long-temps gouverné le prince en France , était le seul qui essayât de l'y retenir. Soit ambition , soit sagesse , il persévérait à vouloir l'abandon de Naples. De Vesc , au contraire , et Briçonnet , tous deux devenus indispensables dans les affaires d'Italie, y poussaient encore le roi. L'armée était prête et soldée ; Trivulce déjà dans Asti avec neuf mille hommes d'élite : tous les commandemens distribués : au roi l'arrièregarde : au duc d'Orléans le corps de bataille ; les écjnipages de ce prince avaient même passé les monts. Il semblait enfin cpie Naples, cpie Milan , nous allaient être, l'une rendue, l'autre livrée , et qu'il n'y avait plus qu'à se mettre en marche.
Mais alors , on s'aperçut que le duc d'Orléans remettait d'un jour à l'autre son départ ! Sa mauvaise volonté devenant enfin palpable , il n'essaya plus de la cacher, et se prononçant contre l'expédition , il requit le roi d'en référer à son conseil.
Douze conseillers au moins le composaient : deuxfoisconvoqués,ilsfurentdeuxfois unanimes. Mus i ^1,7 « 11 y avoit trop d'engagemens pris avec l'Italie et trop avec soi-même ; on ne pouvoit plus reculer, et c'étoit au duc d'Orléans à ouvrir la marche, n Mais ce prince , qui ne sentait plus entre lui et le trône de Fiance, fjue le bon petit roi, noyé dans des plaisirs qui l'affaiblissaient à vue
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(l'œil, n'avait garde de s'éloigner d'un sceptre dont il brûlait de se saisir. Guidé par d'Amboise , il déclara donc qu'il était prêt à marcher, mais seulement conunc lieutenant du roi , et non comme prétendant au Milanais, et qu'il renonçait pour cette fois à sa propre querelle. // mua de propos , dit Comines. Vainement les envoyés et les réfugiés italiens pressèrent Charles de le contraindre à tenir parole; le bon roi, quoique tout plein de dépit pour ce refus et de vengeance pour Ludovic , répondit h cpi'il n'enverroit ja- (( mais son cousin à la guerre , par force. )j
Un refus si inattendu rappela la joie choc[uanle de ce duc à la mort du jeune Orland, et celle qu'il n'avait pas su dissimuler, après la triste issue des dernières couches de la reine ; son rapprochement du duc de Bourbon, pendant les trois semaines (ju'en revenant de Ljon la cour passa à Moulins, donna des inquiétudes. Dès lors, et suivant l'esprit de toutes les cours , il vint de toutes parts une foule d'avis ; on dénonça surtout les m^anœuvres ambitieuses du duc, dans son gouvernement de Normandie, et Charles enfin, éloigna de lui ce parent, qui se montrait si avide de son héritage : disgrâce peu sévère , puisqne Blois , si proche d'Amboise , résidence ordinaire de la cour, fnt le lieu de cet exil.
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Ce fut plutôt le motif du refus du duc , que le refus lui-même, que Charles punit ainsi. Dans cette âme faible, mais trop vive et trop tendre encore , pour le corps de plus en plus chétif qu'elle consumait, l'amour combattait toujours la gloire. Ces deux passions se disputaient alors ce pauvre prince : l'une l'attirait vers Milan, l'autre vers Tours, où se trouvait avec la reine une de ses filles d'honneur dont son coeur était épris. L'amour l'emporta.
A cette époque , et malgré la mauvaise volonté du duc d'Orléans, les envoyés et les réfugiés italiens espéraient encore; ils attendaient d'un instant à l'autre le signal de la marche du roi sur Asti , quand soudain il leur déclara , qu'il partait pour Paris et pour la Touraine. Aux mauvais motifs qu'il allégua, ils ne purent douter de sa détermination ; il prétendait qu'il ne pouvait recommencer une si grande guerre sans l'assistance des bienheureux Saint-Denis et Saint- Martin, et qu'il convenait qu'il allât lui-même à Paris et à Tours la demander à leurs tombeaux.
Ces Italiens demeurèrent consternés d'un abandon si subit. Le bon petit roi, qui eût plutôt compromis son royaume que de mécontenter personne, voyant leur désespoir, y
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sacrifia son avant-garde. Elle était forte de neuf mille hommes; il l'annihila, il faillit même la perdre en la leur distribuant. Il en prêta un tiers à Fregose et à Doria, pour faire soulever et ressaisir Gènes ; un autre tiers à la Rovère, pour prendre Savone. Trivulce eut ordre avec le reste de protéger ces deux entreprises contre Venise et le duc de Milan, son ennemi , dont il devait en même temps respecter les possessions ; mais il fit tout le contraire.
Tous échouèrent : Trivulce commença des hostilités contre Ludovic, sans pouvoir engager la guerre ; les deux autres , avec leurs folles espérances d'émigrés , ne purent seulement approcher de leur but. Bientôt, notre infanterie suisse et gasconne fut licenciée, et Trivulce, réduit à ses gens-darmes, alla se renfermer dans Asti.
Le refus du duc d'Orléans qu'alléguait aussi le roi, et surtout la nécessité d'aller invo- (|uer ;i domicile les deux patrons de Paris et de Tours, étaient, pour des Italiens du temps de Machiavel et de Borgia , d'assez mauvaises excuses. Charles eût pu se couvrir de prétextes plus plausibles. Paris venait de lui en fournir : elirajée du prêt de trois cent mille livres, ou plutôt de l'olirc de deux vaisseaux qu'on exigeait
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d'elle ', cette ville avait demandé que du moins toutes les classes de ses habitans , sans exception , y contribuassent. Mais le parlement s'étant opposé à cette innovation , si contraire à ses intérêts, les officiers municipaux, au lieu des trois cent mille livres qu'on leur demandait, n'en avaient offert que cinquante mille.
Vainement alors, Charles avait dépéché ses premiers conseillers près du parlement , afin de le décider pour cette fois à renoncer à ses franchises ; ils ne lui avaient rapporté que des plaintes sur l'énormité des emprunts , et des menaces de remontrances. L'éclat de cette résistance avait entraîné celle de plusieurs autres villes. C'était le second refus de cette nature " que Paris faisait éprouver au bon petit roi. Aussi en fut-il si fortement et si longuement courroucé, qu'il ne voulut plus dès lors s'arrêter, ni même passer dans cette grande cité. C'est même un fait que dans sa colère , et sans le chancelier Briçonnet ^ frère du cardinal , il eût créé un nouveau parlement dans Poitiers , aux dépens du ressort de celui de la capitale.
Les Briçonnet, d'ailleurs assez bonnes gens,
' Félibien, Lobirieau. .
' Félibien, revu par Lobincau.
' Guy Bretouneau, llist. géncal. des Briçonnet.
avaient leurs motifs pour modérer ainsi le courroux du roi. Ils commençaient à se ménager l'avenir, et le prince qui leur semblait en devoir incessamment devenir maître. Ils ne pouvaient donc être fâchés des obstacles que Paris apportait à une seconde expédition en Italie , puisque cette entreprise déplaisait au duc d'Orléans. Le cardinal Briçonnet s'était même alors retourné contre ce projet , soit que le départ du roi sans le duc , lui parût une imprudence; soit connivence avec l'héritier du trône , ou corruption , comme le crurent Comines et Guicciardini , et parce qu'en etïèt , Ludovic n'y dut rien épargner.
Ajoutez l'embarras de ce surintendant des finances qu'effrayait une telle dépense, l'affaiblissement visible du roi, son intérêt de favori à le conserver et son attachement véritable ; car, dans l'amertume exclusive de leur jugement , ces deux témoins, Guicciardini et Comines, l'un comme Italien irrité, l'autre comme vieillard chagrin , et courtisan mécontent , sont par fois récusables. .
Cette tentative d'une seconde guerre d'Italie se passa donc en tournois; elle se fit surtout dans des conversations où le naïf esprit du bon petit roi se montrait dans toute sa candeur. La plupart l'oulaient sur Naples : u II confessoit bien
« y avoir fait des fautes largement, et les contoit ; (( et luy sembloit que si une autre fois il y pouvoit « retourner et recouvrer ce qu'il avoit perdu, « qu'il pourvojroit mieux à la garde du pays {( qu'il n'avoit fait ; car il avoit en son coeur de (( faire et accomplir son retour en Italie. » '
Cette contrée s'offrait, il est vrai, de plus en plus a Charles VIII. Alexandre VI redoublait ses appels secrets à ce prince; Venise elle même (cestoit (( prête à pi^tiquer contre Milan yy; Florence promettait , avec un corps d'armée , de solder une grande part de la dépense ; enfin , le duc de Ferrare lui-même , le beau-père de Ludovic , s'offrait à nous livrer Gênes, dont il était dépositaire.
Ce concours rendit au roi sa première ardeur; sans les manoeuvres de Briçonnet et la persévérante mauvaise volonté du duc d'Orléans, le perfide duc de Milan eût donc pu être détrôné. Il en eût pu être de même de Frédéric d'Aragon , oncle et successeur du jeune Ferdinand de Naples , mort d'excès de plaisirs, peu de jours après son triomphe sur Montpensier. Mais Briçonnet rusa ; l'argent manqua toujours à propos. Le favori ne répondit aux offr-es de Florence qu en
' Comines.
lui demandant encore un emprunt de cent cinquante mille ducats. Cette preuve de dénuement acheva de discréditer le roi au-delà des monts; les princes italiens ne comptant plus sur lui, s'accordèrent entre eux comme ils purent, et Gènes enfin fut remise à Ludovic.