II
4o2 CHAULES VIII. PART. 111, LIV. X.
Aussi , vit-on succomber son courage le troisième jour de ce tlcuil , lorsqu'appuyé sur le vertueux Jean de Lamarre , ëvccpie de Condom, il pcnélra dans l'appartement d'Anne de Bretagne. ÏJriçonnet la retrouva encore dans les mêmes vêicmens qu'elle portait le jour de son malheur. Il l'aperçut a en un coin de la chambre' , pâle , gi- (( santé contre terre », et repoussant obstinément toute nourriture ! — D'abord le cardinal consterné , éloufFant son émotion , sut la contenir; mais, quand il vit cette royale veuve, que ranima la présence d'un serviteur tant aimé de celui qu'elle pleurait, se relever avec effort, lui tendre les bras , et tomber dans les siens en l'arrosant de larmes ; alors , au lieu de la consoler, les sanglots \g sufïôquant lui-même , ne laissèrent de passage ([u'à SCS gémissemcns, à des cris inarticulés et à des torrens de pleurs ! Heureusement , le pieux et sévère de Lamarre intervint. Il arracha l'une à l'autre, ces deux douleurs qui s'augmentaient mutuellement, et leur imposa des bornes.
Mais aux lunérailles de ce bon petit roi , toutes ces angoisses se renouvelèrent; jamais tant de deuil n'avait été remarqué. Ce deuil était si vrai.
■ Brctonncau, Hist. génc-al. des l]i içonnet -, Le Fcrron, d'Argpntré, etc. , etc., etc.
DERNIÈRES ANNEES UE CHARLES VllK /^o5
il fut si profond, (|uc l'histoire elle-même, quelque rapide qu'elle doive être , est forcée de s'arrêter devant ces obsèques. C'est là ([u'elle peut observer combien alors rafFectueuse et sympathique aménité du prince, quand elle rayonnait et s'épanchait du haut du trône, avait de puissance sur les cœurs français. L'expansion de cette royale bonté avait établi eiitre Charles et les siens, une si intime et si tendre liaison, elle avait exercé de lui à ses serviteurs une attraction si forte d'amour et de reconnaissance , que leurs cœurs semblèrent prêts à le suivre dans sa dernière demeure. Il est même certain que ce jour-là , l'un de ses archers et l'un de ses sommeillers, succombant à leur émotion , tombèrent sans vie , au moment où le corps de ce bon prince fut enseveli dans sa tombe.
Et nous-mêmes, ne prolongeons-nous pas trop ce récit, comme si nous éprouvions ([uel([ue peine à nous séparer pour jamais des souveniis de ce bon petit roi tant aimé , et de ce rèi^ue comme de cette mort également remai([uables. Règne court cependant, mais témoin de trois des plus grands événemens de notre histoire ; mort bien commune sans doute, et d'un toi faible et petit de corps comme d'esprit , et pourtant (|u'une jeune, savante, belle et puissante reine
/fO/j CWARLES VIII. PART. III, LIV. X.
rci»icllc au point de vouloir altenter à ses jours ! IVIoit dont les funérailles sont à jamais niémoraLles par rabondance, par la sincère amertume des larmes qui y furent répandues , et ce qui ne s'étaitpoiiit encore vu, par ledésespoir de cesdeux ofliciers qui expirèrent de douleur sur sa tombe! Mais pourquoi cette désolation, dont les sani^lots ont retenti jusqu'à nos jours? D'où vient donc qu'une vie si courte, dans un corps si chctif, etaniniant un cerveau si faiblement organisé, n'est point terne? Pourquoi, au travers de cette nuit de plus de trois siècles, jette-t-elle encore une lueur douce et vive qui se reflète sur un si loni^ avenir?
Est-ce donc parce qu'une étincelle d'héroïsme y scintilla quelques instans? ou n'est-ce pas plulot parce C[ue dans cette àme royale, toute transparente de candeur , brille un rayon impérissable de cette céleste, et tendre, et bienveillante bonté, dont sa vie fut un épancheraent continuel?
Est-ce parce ([u'eii lui succède un résine de loyauté, de plaisirs et d'amour, à un rèi»ne de terreur et de trahisons? parce (pi'à son avènement finissent les rois rudes et sanguinaires du moyen âge, et semblent commencer ceux de la civilisation moderne ?
Enlin, n est-ce pas surtout parce <jue, au mi-
lieu de récroulement de la i^rande féodalité abatliie , il y eut le plus heureux à-propos dans l'avénemeiît d'une âme si aimante, si généreuse, prodigue même et tout éprise de magnificence, de gloire chevaleresque, de fêtes galantes et de somptueuses solennités î naturelle et puissante attraction parmi tous ces débris incertains et flottans encore.
Et en effet, dès lors, à ce foyer tout brillant de plaisirs , de fortune et de gloire , nous voyons toutes ces flères et farouches individualités féotlales accourir d'elles-mêmes, se réunir , se confondre, et transformer en un esprit tout nouveau de sujétion et de dévouement militaire , leur hostile indépendance. Centre puissant, autour duc[uel toutes les ambitions, tous ces goûts, toutes ces passions, vinrent former le grand ensemble monarchique que, depuis, les guerres de religion purent seules ébranler, et accomplir cette grande révolution morale, où s'éteignit enfin le moyen âge.