‹ Règne de Charles VIIIChapitre 9 sur 53 · CHAPITRE VT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VT

En attendant, et pendant tant de jours perdus , le jeune roi ne restait pas inactif ; on l'occupait de mandemens , d'ordres multipliés, et de dévotions continuelles. i< Matin et soir, on le voyoit oujr la messe dans une église, vespres dans une autre, et fréquenter les saints lieux fort dévotieusement. Chaque jour encore il se .^'sndoit aux différentes chapelles et stations, pour honorer les relitpies, répandant partout de grands dons, et faisant de grandes distributions de charités et aumônes, afin de gagner pardons et indulgences. Puis , pour se délasseïet se désennuyer de son travail , il alloit par récréation voir les lieux les plus curieux et les choses les plus rares! »

Et ne pensez pas que ce fussent les souvenirs de cette Rome profane; ce qui l'attirait, « cestoit, par exemple, la Véronique , cette antique image du Christ, faite d'après nature, qu'il vint plusieurs fois contempler; c'estoit encore l'église des frères mineurs , si célèbie depuis qu'une si-

bylle y avoit enseigné à un empereur payen qu'il y avoit un souverain Seigneur, lec[uel estoit incroyablement plus que lui, et le non pareil; ce qu'elle lui prouva en lui faisant voir la figure du Christ et de Notre Dame, sur un rayon du soleil ! »

(( A l'Hôtel-de-Villc, jadis le Capitole, ce ne fut ni le temple de Jupiter où s'assemblait le sénat romain , ni la roche tarpéïenne, qu'il considéra ; mais une église , et dans cette église le corps toujours frais de sainte Hélène , femme de Constantin , et surtout le portrait au vif et au naturel de Notre-Dame, fut par saint Luc l'évangéliste. » '

Le i5, un divertissement d'un autre genre varia ses distractions; « ce fut le spectacle des grandes batailles de vaches , de bœufs et de taureaux contre de grands chiens. )) Plaisirs alors en usage; les Romains croyant meilleure la chair de ces animaux quand elle avait été meurtrie dans ces combats. Ce jour-là, il alla dîner chez les Célestins; u où, dit Lavigne, il fut bien régalé. ))

Cependant , en dépit de ces divertissemeiis , le temps commençait à lui peser. Le pape ne sortait point de ses murailles; la négociation

* Lavigne.

traînait, déjà quinze jours étaient écoulés ; les cardinaux italiens s'ai^itaient encore; le roi s'impatientait; enfin l'on ignore de quel nouvel entraînement son esprit mobile et llottant à tous les vents eût été capable , si, tout à coup, un nouveau miracle , singulièrement conforme h celui qui précéda notre entrée à Piome, n'était venu terminer tout.

On ne sait si ce fut de jour, ou de nuit , mais voilà que soudainement , et comme il était arrivé trois semaines avant aux murs d'enceinte de la ville , (( un grand pan de m^uraille cheut inopinément de soi-même du chasteau Saint-Ange ! il estoit pourtant construit en pierres de taille, par un artifice et un ouvrage merveilleux, ce qui n'empescha pas qu'une grande partie n'en fut renversée dans la fange, au fond du fossé. Le pape fut fort estonné et tout en colère d'une cheute si surprenante , et ne se crut plus en sûreté. Chacun en discouroit dans Rome avec une singulière admiration ; presque tous assuroient et publioient hautement que cela ne pouvoit estre arrivé que par un miracle tout extraordinaire, fait visiblement tout exprès par le ciel en faveur du roi. » '

' Lavigne.

Cet événement retentit jusqu'à Venise. « Au fond, dit Comines, il falloit que Dieu monstrât que toutes ces choses passoient le sens et la connoissance des hommes ! »

Quant à Alexandre, sa colère fait supposer qu'il ne s'en prit pas seulement au ciel de ce second écroulement ; mais quelle qu'en fut la cause, il fitcesser sa résistance. Le traité, déjà prêt le 1 1 , s'acheva le i5' janvier, et cpioiqu'en plusieurs points il sentit sa contpiête, il n'en indigna pas moins huit des cardinaux du parti français , qui, ce jour là même, quittèrent Rome. On sut ([ue plusieurs allaient vers Milan pour ameuter contre nous l'Italie. Sforce fut de ceux-là , et non la Rovère ; on lui cédait Ostie et sa paix était faite.

Ce traité surabondait, il est vrai , en formules dévouées et respectueuses pour l'indigne pontife ; « il déclaroit que les choses qui par ci-de- (( vaut avoient esté faites , n'avoient point esté (( faites pour porter préjudice , ne nuire à sadite « sainteté , mais pour l'exaltation de sadite sain- « teté n; que le roi renonçait au château Saint- Ange , et ([u'il s'obligeait à payer toutes les

' Manuscrit de Fontanieu , dépêche du roi au duc de Bourbon ; le traité imprimé ; la relation de l'entrée du roi dans Rome. — I.avigue : Guicciaidiiii ; Paul Jove , Thomasi , etc.

consommations de ses troupes. Mais, en revanche, le pape lui promettait que Civita-Vecchia , Spolette, TeiTacine et sultan Gem nous seraient livrés. Ce dernier article était environné d'une foule de clauses hypocrites. Elles senJjlaient dictées par la tendre sollicitude d'Alexandre pour la sûreté de ce malheureux prince, dont il avait déjà vendu le corps à Bajazet, son frère. Du reste, Ostie et les quarante mille ducats saisis sur Bucciardi restaient à la Rovère; une amnistie complète était promise à tous nos alliés romains ; au favori Briçonnet le chapeau de cardinal. Enfin, le cardinal César Borgia, sous le titre de légat, devait être attaché pendant quatre mois , comme otage, à notre quartier-général.

C'était une capitulation ; mais de tous ces articles un seul, celui qui promettait le cardinalat à Briçonnet, devait être exécuté. 11 le fut avant tout, sur-le-champ, comme s'il eut été le but le plus important de toute l'expédition. Quant aux autres, Spolette ne nous fut point remise; l'investiture de Naples fut éludée ; la vendetta italienne, avec ses plus noires trahisons, remplaça l'amnistie promise; Gem nous fut remis, mais empoisonné!... Enfin, dès notre seconde marche hors de Rome, le cardinal Césai' Borgia, ce fils si chéri du saint-père, cet otage, ce garant

de tant de promesses, s'échappa clandestinement, déguisé en cocher, de notre quartier-général.

La mystification devait donc être complète; après dix-sept jours d'attente depuis cette si triomphante et foudroyante entrée , comme l'appelait Brantôme, elle commença. Car ce fut le t6 jan\ier seulement que, sur la foi de ce traité, Alexandre consentit enfin à sortir de sa forteresse. On avait obtenu du roi que, pour cette première entrevue, il viendrait s'établir de sa personne au Vatican chez le saint-père ; et ([uoique ses archers écossais en eussent dès lors pris possession , c'était déjà une marque de condescendance.

Dans l'après-dîner, un passage couvert, établi du château Saint- Ange jusqu'au jardin secret de ce palais, y conduisit Alexandre. C'était dans ce jardin que l'entrevue devait avoir lieu. Ce premier m^oment avait son importance ; elle consistait en trois génuflexions que, suivant le rituel romain , le roi devait au saint-père : il est vrai que l'usage voulait aussi que ce dernier les prévînt; mais l'astucieux prêtre connaissait les lieux, il régla sa marche en conséquence. Il fit en sorte qu'à la distance convenue, quand le con(piérant commença ses prosternations, lui, se couvrant de la sinuosité de l'allée où ils se trou-

valent et de quelques plantes élevées, le laissa s'agenouiller deux fois sans paraître l'avoir aperçu; alors seulement, se montrant à découvert, il ota précipitamment son bonnet , courut au roi, et arrêta de ses deux mains la troisième prosternation déjà commencée , que notre bon prince faisait en conscience; il l'empêcha même de baiser sa mule et sa main, en l'embrassant sur la bouche et sur la joue avec un grand épanchement de tendresse, car son orgueil de pontife était satisfait. Thomasi ajoute qu'il ne voulut pas même se couvrir que le roi n'en eût fait autant, à cjTioi il l'aida de ses propres mains.

Les premiers mots de Charles, plein d'un naïf abandon , en sortant des bras du saint-père, furent pour lui demander le chapeau promis à Briçonnet. Dans son empressement passionné, le jeune roi s'imaginait que cette cérémonie se pouvait faire à l'instant et sur le lieu même. Alexandre , souriant de sa précipitation , s'y prêta ; néanmoins , il lui fît observer l'inconvenance du lieu , et ({u'il y avait pour cette exaltation des formalités nécessaires; puis, tout aussitôt, voyant bien tpi'avec de tels hommes, cet article si insignifiant de son traité eu serait le seul indispensable , il fit emprunter à l'un des siens son chapeau de cardinal, à son fils Rorgia

son manteau , et conduisit le roi dans ia salle du Vatican destinée à ces promotions.

Là encore, en présence du sacré-collége, le prêtre rusé sut tirer un misérable parti de l'irréflexion du monarque. Il feignit une faiblesse , et se laissant tomber sur un siège élevé, il entraîna Charles sur un escabeau qui s'en trouvait proche; ce ne fut qu'après s'être complu pendant quelques momens à faire jouir les siens de ce spectacle , qu'il se releva pour donner enfin , au favori du roi , ce chapeau ([ui coûtait si cher à l'Italie et à la France.

Un témoin rapporte qu'ensuite les cardinaux reconduisirent Charles jusqu'à la porte de la chambre du Vatican qui lui avait été destinée , mais qu'elle se trouva fermée , et que le roi se vit forcé d'attendre chez l'un des officiers du saint-père ; soit qu'on lui eût préparé cet abaissement de plus , soit que le service de ce bon petit roi , qui , dit-on , ne savait faire de chagrin à aucun des siens, fut souvent négligé.

Dès lors, loin de hâter notre départ, Alexandre ne songea plus qu'à montrer son nouvel ascendant sur ce prince ; changeant en appui ce danger ; étalant , pour le mieux assurer, ce grand changement de fortune ! C'est pounpioi il multiplia les fêtes et les pompes religieuses , sachant

6o CHARLES VIII. PART. III , LIV. Vil.

bien leur empire sur le jeune monarque. Au milieu de ces solennités , il y en avait une qui tenait surtout au cœur du pontife. Il s'agissait d'un grand consistoire, dans lequel, aux yeux de l'Europe, il comptait obtenir le serment de vassalité du roi conquérant, et la solennelle reconnaissance de sa suprématie religieuse.

Le 17 janvier, il s'occupait donc avec ses confidens les plus intimes d'en régler le cérémonial , quand Charles parut soudainement au milieu de ce conciliabule. On venait d'éveiller ses craintes sur plusieurs déviations à l'accord convenu. Et en effet , soit défaut de rédaction , soit plutôt subtilité italienne, la remise du sultan Gem et l'investiture de Naples semblaient être encore en question. Le roi, poussé par de Gannaj, venait réclamer l'cllèt de ces deux promesses. L'explication fut vive; elle dura plusieurs heures, et fut inutile.

Le lendemain parut avoir tout réparé, non qu'Alexandre eût rien concédé de plus, a Mais il lit chanter, pour le roi, une messe dans sa propre chapelle , ornée de fin drap d'or, en accordant à tous les François la vue de la sainte Véroni([ue, avec indulgence plénière de peines et de coulpcs. » Aussi , dès le lundi iC), et conime si tout cul été d'accord , tint-il son consistoire dans

ROME. 6l

la plus vaste salle du Vatican. On assure , qu'au comble de sa joie , il avait peine à la contenir ; il voyait enfin ce triomphateur, qui semblait n'être entré dans Rome que pour prononcer sa déchéance , prêt à se courber publiquement devant lui , comme le fils aîné de l'Eglise ; il allait recevoir son serment de foi et hommage, comme son suzerain et pour ce royaume de INapies, dont il lui refusait l'investitore.

11 eut pourtant un moment d'inquiétude, quand tout à coup le président de Gannay élevant la voix, lui rappela qu'il n'y avait point de vassalité gratuite; que les conditions de celle-ci étaient trois faveurs , et qu'on les attendait de sa munificence. L'une était insignifiante, elle fut accordée sur-le-champ; l'autre, la remise du sultan Gem, fut à peu près concédée. La troisième était l'investiture de Naples , le pape l'éluda , mais si adroitement, que Charles, soit effusion de cœur ou confiance de victorieux ; soit embarras au milieu de cette assemblée nombreuse et d'une cérémonie commencée , passa outre. Il ^ concéda tout, serment d'obédience filiale, hommage de vassalité! et l'action confirma les paroles. Les cours française et italienne virent ce vainqueur si fier seprosterner devant Alexandre VI, et baiser humblement le pied de ce réprouvé.

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C'était trop sans doute, mais pour ce pape ce ne fut point assez. Dès le jour suivant , il se sentit pressé de faire encore plus éclater ce triomphe. Le lieu qu'il choisit fut l'église de Saint-Pierre ; son prétexte fut le désir d'y officier lui-même. Là encore, l'Europe attentive vit notre roi dompté , descendre d'un siège moins élevé que celui d'Alexandre, et avec la même humilité que la veille, venir apporter à laver à ce pape , en effet si chargé de souillures ! Pen dant cette pompeuse cérémonie , en présence des reliques les plus révérées , au milieu de vingt-cinq cardinaux et de cent archevêques et évêques, tous revêtus de leiu^s plus somptueux ornemens sacerdotaux , la majesté royale disparut : le triomphe d'Alexandre fut complet, il s'en rassasia.

La messe dite , il entraîna encore le monarque sur un échafaud dressé à la porte de l'église. En ce moment, un évêque, du haut d'une autre estrade , découvrait par trois fois au peuple agenouillé , d'abord la sainte Véronicpie , puis le fer de la lance juive dont le coté de notre Seigneur fut percé. En même temps un cardinal proclamait , par trois fois , en italien , en latin et en français , l'indulgence plénière accordée h tous les assistans par le saint-père ; et lui , au milieu de ce spectacle, en ollrait un autre; placé ton-

jours au-dessus du roi de France , il tenait une de ses mains appuyée sur l'épaule du monarque, cf pour manifester, disait un des nôtres ', et faire Toir à un chacun , en une assemblée si solennelle et nombreuse, le i^rand amour et parfliite intelligence ([u'il avoit avec lui. »

Pendant cette solennité , on apercevait de loin le malheureux Gem, encore au pouvoir d'Alexandre , et contemplant toute cette pompe du haut des tours du château Saint-Ange,

On ne sait si le roi sentit ce jour-là son abaissement, ou si, dans son éblouissemcnt , il se crut plus avancé . soit dans ce monde-ci , soit dans l'autre. Quoi qu'il en soit , le lendemain il eut aussi sa représentation, où, se trouvant seul, il joua le premier rôle. Un témoin rapporte : « Qu au milieu d'une messe célébrée dans la chapelle de France , Charles toucha et guérit cinq cents personnes travaillées du mal des écrouelles; ce qui, remarque-t-il , mettait les Italiens dans une extraordinaire admiration , de voir cette vertu miraculeuse ! » Car tout cela se fît de bonne foi ; il n j eut point là de trompeurs ; acteurs comme spectateurs , roi comme peuple, l'historien lui-même aussi comme on voit, tous étaient dupes.

' Lavigue.

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