‹ RégnerChapitre 1 sur 109 · Régner · texte numérisé non relu

Régner

Tous dioils de reproduction, de traducliou et dadaplalion réservés pour tous pays.

La vie de Léon Deiibel offre le spectacle ^d" une fortune ou putôt d'une infortune tellement diverse qu'il est impossible, en ces quelques pages, d'en exposer en détail toutes les phases.

Au demeurant, notre but en consignant ces quelques épisodes, toujours émouvants, souvent douloureux qu'il nous conta lui-même de cet accent ironique et fatal que seuls lui connurent les intimes, notre but, disons-nous, avant que ne se soient trop propagés des récits plus ou moins légendaires de sa vie et de sa mort, est surtout de fixer, pour ceux que son œuvre intéressera, divers jalons qui permettront un jour à quelque disciple fervent, avec le recul du passé et une documentation suffisante, de reconstituer la trame de ses jours dans leur douloureuse et dramatique étrangeté.

Le 22 Mars 1879, par un 0. décret, sans doute,

des puissances suprêmes » naissait à Belfort l'enfant qui devait être le poète Léon Deubel.

A son ami Eugène Chatot qui recevait régulièrement, au fur et à mesure de leur éclosion, toutes ses œuvres manuscrites, il a fait lui-même le récit de sa naissance dans une lettre dont nous extrayons le passage suivant :

Arbois, 23 mars 1898.

Mon cher Chatot,

J'ai eu dix-neuf ans hier et mon anniversaire a été quelconque, oh absolument. C'a été exactement comme ma naissance.

Après une alerte terrible, au moment précis où mon père n'y pensait plus, distrait par les exigences des clients qui voulaient faire renouveler leurs chopes et menaient grand bruit, un vagissement se fit entendre suivi de plusieurs exclamations joyeuses. J'étais né. Il était exactement 9 heures 56 du soir à la pendule et 22 mars 1879 au calendrier.

Il n'y eut pas de volées de cloches à mon apparition,ni d'étoile pour guider les pas des visiteurs, ni de gousse d'ail et de doigt de vin apprêtés pour me frotter les lèvres et me faire boire un coup. Mais mon grand-père Mayer qui avait laissé son bras gauche au siège, où il s'était du reste distingué autant que

(( mon oncle Tobie », me prit dans celui qui lui restait et me soupesa avec son bon rire de colosse :

— On en fera un fameux ferblantier, déclara-t-il.

— Ou un fameux aubergiste, re'pliqua grand-père Deubei qui n'avait rien laissé, lui, pas même, derrière la porte, sa mauvaise habitude d'ébranler les vitres en causant.

Et ce fut là mon horoscope et leur souhait de bienvenue.

Certes, nui plus que lui ne fut, dès son berceau, l'instrument maudit des méchancetés divines et, comme Baudelaire, ce fut sous la tutelle invisible d'un ange que

L'enfant déshérité s'enivra de soleil.

Né d'une union malheureuse qu'allait rompre une imminente et brusque séparation, le bébé, recueilli dès ses premiers vagissements par sa grandmère maternelle, poussa et grandit comme il put et comme il voulut, au hasard des jours, au petit bonheur des événements.

Les grand 'mamans cependant ont des tendresses particulières et le petit garçon, avide de caresses, s'est toujours souvenu, avec une émotion profonde, de la chère aïeule aux bandeaux graves qui le dorlota exquisement aux heures calmes

de sa prime enfance. De ses auteurs, aucune nouvelle, du moins aucune qui lui fût transmise.

In jour, jour quelconque et que rien pour lui ne fixait de façon précise dans son souvenir, il vit arriver à la maison une femme maigre et pâle et qui aussitôt s'alita. Des médecins, accourus à l'appel de la famille, la soignèrent immédiatement et le petit fut laissé seul et désemparé, inquiet de ces allées et venues de gens graves et du mystère de cette chambre close.

Que se passait-il à la maison P Deux jours après il le sut. On l'appela et on lui dit :

— Viens embrasser ta maman ; c'est elle qui vient de mourir î

C'est le seul souvenir que le poète nous ait dit avoir conservé de sa mère.

A la suite de ce décès, l'existence de l'enfant devait se compliquer. Le père qui, pour ne point provoquer d'inutile esclandre, avait jusque-là abandonné à sa belle-mère la garde de son fds, résolut de le réclamer, d'autant qu'une vieille rivalité dressait l'une contre l'autre les deux familles. L'oncle et parrain du jeune bambin avait décidé de prendre à sa charge les soins et les frais de l'éducation de son filleul. Mais la grand'mère qui s'était fortement attachée à son

petit-fils ne l'entendait pas ainsi et il fallut la présence d'un commissaire de police, légalement requis, pour obtenir une capitulation. Découvert derrière une barricade de matelas et de meubles, ï 'enfant passa, par application de la loi, de chez sa mère-grand chez son oncle. Ces mises en scène dramatiques n'étaient point sans frapper vivement, jusqu'à l'hallucination parfois, l'imagination ardente et la sensibilité aiguë du garçonnet de sept à huit ans qu'il était alors.

Aux tantes du petit fut commis le soin de l'élever. Il semble bien qu'elles aient été fort au-dessous de la mission délicate et noble qui leur était dévolue par le destin.

Si nous avons p-ardé bon souvenir de ce que nous raconta le poète, leur tendresse, pour être sincère, n'en était pas moins rude et « Plein de Soupe », c'était le sobriquet rabelaisien de ses dix ans, reçut moult corrections dont la vigueur ne fut pas toujours dosée en raison directe des motifs plus ou moins futiles qui les avaient provoquées. Le poète en herbe trouvait d'ailleurs dans ces fessées de femmes une certaine jouissance et comme une volupté amère et douce ; il éprouvait même, malgré sa peur de l'ombre et son horreur de la nuit, un véritable bonheur à être

lO

enfermé dans le cabinet noir où étaient suspendues les robes de ses tantes. Enfoui dans les plis profonds des jupes et les ouvertures des corsages d'où s'exhalaient des parfums suaves et atténués mêlés à de discrètes odeurs de femme, il vivait alors des heures intenses de rêve et se gardait bien, lorsqu'on le délivrait, de laisser rien paraître de la joie qu'il venait de goûter à être puni de la sorte.

Mais vint lépoque du certificat d'études. Rebelle déjà aux beautés de la mathématique, l'écolier indiscipliné et médiocre qu'il était ne voyait point, sans une froide terreur, approcher l'échéance de ce terrible examen, d'autant qu'on lui avait promis, s'il n'était point parmi les élus, une de ces raclées familiales dont il gard^ait souvenance.

Hélas ! ce qui doit arriver arrive et ni précautions ni peur n'y remédient. Saint-Antoine de Padoue, à qu'il avait promis (il était alors élève des frères) je ne sais quel cierge, ne jugea sans doute point utile d'exaucer le vœu d'un client si peu solvable.

Tout ce que le candidat comprit à son problème, c'est qu'une femme allait au marché avec

des œufs, qu'elle en cassait en route quelquesuns et qu'à la suite de ce fâcheux accident, elle ne pouvait plus acheter toute la toile qui lui était nécessaire pour confectionner des chemises à ses enfants. Le bon petit cœur qu'il était plaignit sincèrement les gosses et la femme qui allait rentrer au logis, comme Perrette, en grand danger d'être battue.

Il s'interrogeait encore sur les causes qui avaient pu provoquer ce malheur domestique quand sonna l'heure de rendre sa feuille. Elle était vierge et, vers deux heures de l'après-midi, la liste affichée des aspirants reçus lui apprenait qu'il n'était pas admissible aux épreuves orales.

Sa situation lui apparut alors dans toute son horreur. Qu'allait-il dire à la maison ? Qu'est-ce qu'on allait lui faire lorsqu'on apprendrait son échec ? Il se vit traqué comme un criminel d'Etat et croyant que tout était perdu pour lui, que c'en était fini, il résolut de fuir à tout prix, n'importe où.

La première route venue guida ses pas et il marcha, il marcha jusqu'à l'heure où, épuisé de fatigue et mourant de faim, il tomba dans le fossé du chemin où il s'endormit profondément. Ce fut là que, le lendemain, les gendarmes lancés à

ses trousses le retrouvèrent minable et transi. Il fit sa rentrée à Belfort, comme un voleur, entre les deux Pandores et fut ramené au logis où déjà l'on se désolait.

Contrairement à son attente, il ne fut point grondé, mais l'oncle le prit à part et l'interrogea.

Très occupé par les soins de l'importante maison de commerce qu'il dirigeait, n'ayant pas le temps de s'occuper lui-même de son filleul, il soupçonna que l'enfant, pour agir ainsi, ne devait point se trouver dans un milieu normal et chercha immédiatement une combinaison qui permît de remédier à cet état de choses.

Le collège lui parut être ce qu'il y avait de mieux : il proposa Baume-les-Dames, alors fort réputé dan? la rétrion, et il fut décidé qu'à la rentrée d'Octobre le jeune Léon y commencerait ses études.

De onze à dix-sept ans, sauf à l'époque des grandes vacances, et encore arriva-t-il qu'il passa là quelques étés solitaires, le potache vécut donc la vie d'interne dans cette délicieuse petite ville franc-comtoise.

De son séjour à Baume-les-Dames, le poète a eonservé un souvenir inaltérable, éternellement jeune et frais.

PRÉFACE l3

Si vivre est bon, que vivre libre est doux ! Ainsi je vis en regardant le Doubs Mettre son anse à l'urne des saisons !

Cette Franche -Comté riche et nombreuse, cette vallée aux lignes majestueuses et souples, le changeaient des horizons rudes et barbares de sa ville natale, pleine du tumulte des canons qui roulent, des caissons cahotés et où résonnent, à chaque heure du jour et de la nuit, les pas lourds et cadencés des fantassins en marche.

Il devait rencontrer à Baume des camarades dévoués dont l'un devint même un ami sûr avec qui il garda toute sa vie des relations fraternelles et à qui il fît encore, la veille de sa mort, une suprême visite d'adieu, Eugène Chatot. C'est par Chatot, qui fut également notre camarade et noîre ami d'enfance, que nous avons connu Deubel en 1900; c'est lui qui, par les nombreuses lettres et les documents de toutes sortes qu'il tint de l'amitié du poète, nous a aidé à fixer sur un certain nombre de points des souvenirs quelquefois imprécis.

Dans ce milieu de potaches recrutés un peu partout, au petit bonheur des trouvailles de M. le Principal, Deubel acquit vite par ses manières, ses habitudes, un je ne sais quoi de farouche cl

l4 RÉGNER

de grand qui en imposait, une autorité réelle et incontestée.

Il restait des jours et même des semaines sans adresser la parole à ses camarades; dans le préau, il s'était réservé comme une sorte d'allée artificielle sur laquelle personne n'empiétait et, quand il y rêvait, nul, sauf Chatot, n'était autorisé à aller troubler sa songerie.

Deubel n'était pas toujours cet individu sauvage et insociable que nous venons de silhouetter; d'ailleurs, dans ce bon vieux « bahut » provincial, les élèves jouissaient d'une liberté relative. Chacun, à son tour, avait le droit, masqué par les dos des camarades, d'aller griller une cigarette, accroupi devant la tôle relevée de la cheminée par où s'engouffrait la fumée qui eût pu trahir le délinquant. On chipait des fruits au jardin et les grands, certains grands, serraient même de fort près des lingères peu farouches. Deubel brûla quelque temps pour l'une d'elles d'une flamme dont nous ne saurions garantir la pureté; il écrivit même en son honneur un rondeau qui, s'il n'est pas ce qu'il a fait de mieux au point de vue poétique, témoigne déjà de dons réels et d'une véhémence présageant un tempérament. Ce fut lui aussi qui conduisit un jour à l'assaut

de la « dépense » où dormaient jambons, saucisses et autres inaccessibles victuailles, une bande affamée de collégiens qui se révoltaient contre un ordinaire de haricots et de lentilles. Ce fut un beau pillage qui se fit aux cris aigus de : « A. manger ! à manger ! du pain ! du pain î »

La publication dans un hebdomadaire local, mort depuis, l'Avenir de Baume , de quelques stances sur le printemps, n'avait pas été non plus sans conférer, aux yeux des condisciples, un lustre extraordinaire au poète imprimé. Le directeur du journal en question avait bien, en censeur sévère, présenté quelques objections et critiques, notamment au sujet des rimes qu'il trouvait pauvres; à quoi Deubel, qui ne manquait ni d 'à-propos, ni d'esprit, avait, en souriant et avec bonhomie, répondu qu'il n'avait pas encore les moyens de s'offrir des rimes riches.

Au demeurant, parmi les nombreux professeurs qui se succédèrent à Baume-les-Dames, si l'on en excepte deux : MM. Pierre et Schlœsing, aucun ne soupçonna, en cet élève médiocre, l'admirable I)oète qu'il devait être un jour.

Il ne mordait toujours point aux mathématiques ; les sciences le rebutaient ; seuls, le français et l'anglais avaient pour lui des charmes.

Cela n'empêcha point l'élève Deubel de passer, brillamment serait peut-être excessif, mettons dignement son baccalauréat, malgré la vieille tradition, scrupuleusement observée, qui obligeait les collégiens candidats au parchemin universitaire à s'évader de la surveillance de leur gardien pour passer dans les mauvais lieux de la capitale comtoise la nuit vigile de leur examen.

Jusqu'à dix-huit ans, Deubel resta au Collège. Quand il en sortit, son oncle lui offrit, dans son épicerie, un emploi qui fut fort irrévérencieusement refusé. Porter des caisses de chicorée ou vendre de la mélasse, même en gros, ne convenait point à un nourrisson des Muses, et Léon Deubel demanda et obtint un poste de répétiteur. C'était pourtant la fortune qu'il venait de refuser, la proposition de son oncle ne tendant rien moins qu'à lui laisser en toute propriété une maison de commerce en pleine prospérité.

Il fut nommé à Pontarlier. C'est une ville âpre et rude, empuantie par les vapeurs d'absinthe et d'anis, où s'agite une populace d'alcooliques et de dégénérés.

Le poète, pas plus que nous, n'a gardé bon souvenir de son passasre là -bas. Mais \rbois, où il exerça ensuite ses fonctions, lui fut un souverain

refuge. Au creux de la plus adorable vallée qui joit au monde, ceinturée de coteaux verdoyants :t de vignobles renommés, se berce la petite ville iux toits roses où vit une population hospitalière U bonne de cultivateurs et de vignerons.

Le poète y vécut des jours heureux de travail, ie joie et d'amour. Le collège, presque vide, n'exigeait qu'un service très peu absorbant. Les jours ou les veilles de rentrée, on voyait arriver, sur une voiture à planches, quelque brave bougre de paysan avec son gosse et deux cochons ; les deux ierniers étaient destinés à payer la pension du premier et ces mœurs pastorales avaient un charme rude et sain. Deubel avait pour collègue un jeune homme d'une admirable intelligence, véritable polygotte, J.-B. Carlin, qui lui apprit, dit-il, I distinguer une phrase d'une idée et lui vint souvent en aide plus tard, aux heures douloureuses.

Ce fut là aussi que, par une femme, le poète "onnut l'amour avec ses joies et ses douleurs. Il ae nous est pas permis de révéler ici le nom de :;elle pour qui fut écrite <( La Chanson du Pauvre jaspard » et tout dernièrement encore le magnifique sonnet (( x\u loin » :

Minuit ! Le pas des mots s'éloigne au fond des livres...

Le jeune répétiteur avait d'abord éprouvé pour la sœur de l'élue un sentiment assez vif, mais après quelques mois d'absence, quand il la revit, nantie du brevet supérieur et toute gonflée de sa sotte vanité d'institutrice, elle lui déplut franchement et il donna tout son cœur à l'autre. Elle n'était ni instruite, ni intelligente, mais belle d'une sorte d'animalité féline et femme selon la définition de Schopenhauer : animal à cheveux longs et à idées courtes.

Au reste, malgré son cœur simple, cette naïve enfant ne bornait pas ses amours à ce seul soupirant :

Oui, je vous aime, me dit-elle :

Elle aimait même mon voisin !

La jalousie fit cruellement souffrir l'amoureux et, pour échapper à la hantise de sa passion, le poète, déjà attiré par le Nord et le mystère des brumes, « requit )> alors pour son cœur

L'âpreté des septent rions.

Il fut nommé à Saint-Pol-sur-Ternoise (Pas-de- Calais).

La vie au Collège de Saint-Pol différait sensiblement de celle d'Arbois. Ici, plus de repos, plus de loisirs, plus de potaches paisibles, mais une

étude très chargée. Quand il fit son entrée dans la classe qu'il devait surveiller, une quarantaine de jeunes gens de seize à vingt ans regardèrent avec un étonnement ému ce malheureux jeune homme, à peine moustachu et qui avait l'air d'un Christ lamentable et vanné. Quelques-uns des grands, les meneurs, le prirent sous leur protection et s'opposèrent avec énergie à ce qu'on le chahutât. D'ailleurs, Deubel jamais ne punissait. En étude, nous racontaient Paul Vimereu et Paul Cornuel qui furent ses élèves et ses amis, quand il voyait un de nos camarades s'agiter trop bruyamment et menacer de troubler l'ordre, il descendait de son estrade, venait se placer à côté du trublion et le regardait sans rien dire. Et il restait là jusqu'à ce que l'autre se tût. Tous l'aimaient, particulièrement les fumeurs envers qui il professait l'indulgence grande du grilleur de cigarettes invétéré qu'il resta jusqu'à ses derniers jours.

Lorsque l'étude tirait à sa fin, les cinq ou six fumeurs de la classe lui montraient en silence leurs pipes. Il comprenait, faisait de la tête un signe de consentement et, ravis, les jeunes pipeurs filaient par les couloirs et dans les cours obscures aspirer avec délices la fumée bleue des tabacs

anglais. La plupart achetèrent, lorsqu'elle parut, la Chanson Balbutiante qu'ils ont conservée religieusement.

A ce moment-là, Deubel, qui venait de publier son premier volume de vers, avait déjà collaboré à diverses publications régionales de tendances révolutionnaires.

Le Souipacul (i) de Saint-Claude et le Jura Socialiste avaient inséré de lui, sous divers pseudonymes, des articles, des pamphlets et des lettres d'apologie dans lesquelles se révélait un ironiste savoureux. Deubel ne perdit jamais cette qualité. Elle s'affirme dans un petit roman Histoire de Lin\pide que publia une jeune revue jurassienne et socialiste, la Vie Meilleure, dont le bon imprimeur A. Jacquin, de Poligny, faisait les frais et qu alimentaient les proses et les poèmes de quelques jeunes gens pleins d'enthousiasme et de

(1» Le nom de « Soufflacul ^ s'explique par une vieille coutume locale. Au moment du carnaval, les moines de l'abbaye de St- Claude qui exista jusqu'à la Révolution faisaient le tour de leur monastère, revêtus d'habits sacerdotaux, et armés de soufflets pour chasser les démons. La malignité publique leur donna ce surnom rabelaisien. La tradition se perpétue. Tous les ans, pendant le carnaval, il y a procession et bal de soufflaculs Ledéguisement consiste en une chemise blanche ou parfois rouge sur les vêtements. Ces réjouissances revêtent généralement un caractère anticlérical et comportent une manifestation à la statue de Voltaire.

ioi qui l'avaient fondée : Léon Yannoz, Léon Deubel, Eugène Chatot, Louis Cliicon, Georges Guy-Grand, etc.

Noble temps, noble jeunesse qui pouvait se tromper, sans doute, mais ne songeait point, comme celle d'aujourd'hui, à nocer ou à faire des sports, s'attaquait fiévreusement aux grands problèmes sociaux, travaillait jour et nuit et dévouait à des causes généreuses et désintéressées la plus grande partie de son temps et le plus clair de ses ressources.

La plupart de ceux-ci ont été pris par la vie ; Deubel, lui, a été pris par la mort.

Ce fut également dans la Vie Meilleure qu'il publia des poèmes en prose d'un charme particulier où l'ironie se mêle à la tendresse, requérant la larme à l'œil qui refuse de couler et s'évapore dans un sourire.

Avant Mirbeau il avait déjà fait dire à Paul Bourget, dans les Opinions de mes notoires contemporains sur Limpide, cette phrase lapidaire :

Impossible de continuer la lecture du livre d'un monsieur qui ne peut consacrer que deux pages à l'état d'âme d'un jeune homme, giflé par celle qu'il

désire, d'autant que ce jeune homme n'a même pas cinquante mille francs de rente (i8 septembre 1899).

Si nous rappelons ici ces œuvres et ces faits, c'est surtout pour montrer qu'à cette heure de bouillonnement cérébral, lorsque plusieurs chemins s'offraient à ses pas, alors qu'il eût pu s'orienter vers le roman, devenir un polémiste ou un critique remarquable, se tailler dans l'un ou l'autre de ces genres littéraires une place enviable et sans doute assez rémunératrice, il préféra opter pour la poésie, à laquelle il se consacra tout entier.

Au collège, son attitude ne lui avait pas attiré l'estime de son principal, si elle lui avait concilié l'affection de ses élèves. L'Histoire de Limpide qu'il avait communiquée à quelques-uns, lui valut des ennuis. Les rapports devinrent très tendu et épineux entre le répétiteur et le patron, et Dieubel, livré aux fantaisies désordonnées de son imagination, se figura que l'autre élaborait dans l'ombre une noire combinaison dont le résultat serait de le faire chasser honteusement de l'Université.

Ayant demandé un congé pour venir à Paris passer le conseil de révision, il se rendit à Boulogne-sur-Mer et, de là, envoya au recteur une

lettre dans laquelle il annonçait sa ferme résolution de ne pas rentrer à Saint-Pol et se mettait à la disposition de son chef pour tel poste qu'il voudrait bien lui confier.

Ce fut sa révocation qui vint et, comme il n'avait pu se défendre, le proviseur, lâchement, le chargea autant qu'il put, l'accusant des pires infamies, tellement que quand Charles Dumont, alors député, alla faire des démarches pour obtenir sa réintégration, il lui fut répondu que c'était chose absolument impossible (i).

Réfugié à Boulogne chez les parents d'un collègue pauvre, Yzermann, braves gens qui firent tout leur possible pour l'aider, il les quitta bientôt pour ne point rester à leur charge et prit dans la même ville une chambre où Armand Dehorne vint chaque soir le rejoindre, lui apportant dans un morceau de papier une partie de la portion qu'il avait prélevée sur son propre repas. Ensemble ils lurent Laforgue et passèrent quelques jours d'enthousiasme sombre que Dcubel a rappelés dans la dédicace de Vers la Vie.

Mais que faire à Boulogne et que devenir ?

H) M. Lenne. actuellement sons-directeur de l'Enseignement primaire de la Seine et qui était alors inspecteur d'Académie à Arras, aurait largement contribué à la révocation de Deubel.

Avec l'argent que lui procura par cotisations Eugène Chatot, Deubel arriva à Paris le i" Mars 1900 au soir et vint occuper, 02 bis, rue des Vinaigriers, hôtel de la Victoire, un taudis à cinq francs par semaine.

Ce fut là que Louis Chicon, alors élève de rhétorique à Louis-le-Grand, prévenu par Chatot, \int le trouver un après-midi, morne, hébété, fiévreux, n'ayant pas mangé depuis quarante-huit heures, couché sur son lit et attendant...

— Qu'est-ce que tu fais là ?

— J'attends î... répondit Deubel à la question de son ami. Oui, j'attends depuis deux jours. Quelqu'un devait venir, je le sentais. Ce quelqu'un, c'est toi. Mais si tu n'étais pas arrivé, un autre serait venu.

• Fatalisme que l'on retrouve souvent chez Deubel. Il croyait au Destin, à la prédestination, à la chance.

— J'expie dans la misère présente quelque royauté antérieure, disait-il, et cette idée revient aussi assez souvent dans ses vers.

Ses amis se souviennent tous de l'avoir entendu affirmer, en leur montrant certaine ligne de sa main gauche :

— Vous voyez ce signe : eh bien ! il indique

que je dois mourir entre trente-quatre et trentecinq ans. Fatale prédiction qui s'est réalisée. Et pourtant, à l'heure lointaine où il la faisait, l'idée de suicide ne s'était certainement pas encore imposée à son esprit.

De même, et nous ne pouvons rappeler sans un profond serrement de cœur, après la navrante aventure de Juin dernier, cette coïncidence bizarre, il avait été longtemps un habitué de la Morgue. Les cadavres étalés sur les dalles l'attiraient et, au temps où elle était encore ouverte au public, il ne passait guère de jours sans venir y contempler la mort face à face.

Il nous rappelait cette manie étrange en Août 1907, alors que nous passions, pour nous rendre chez Ch. Callet, devant le sinistre monument qui fut son dernier domicile et où nous devions venir ensemble le reconnaître^ avec Marcel Martinet et Vincent Muselli.

L'été de 1900 fut l'époque de sa grande misère. Malgré les subsides forcément maigres que lui fournissaient, en se cotisant, les rhétoriciens de Louis-le-Grand émus au récit de Chicon, il connut des jours sans pain. Il alla plus loin encore et, de la chambre non payée, il dut partir un soir sans rien dire et descendre à l'aventure,

a 6 R£G.\ER

dans les rues. Le hasard de son errance l'amena à la gare de Lyon.

Ici se place dans la vie de Léon Deubel une rencontre étrange.

Sur le banc où il était venu échouer se trouvait un homme, comme lui pauvre et comme lui misérable et qui semblait attendre également.

Les misères s'attirent et certaines sympathies sont irrésistibles ; ils lièrent conversation :

— Vous attendez le train, Monsieur !

— Mais oui, Monsieur; vous aussi, sans doute ?

— En effet, mais mon train ne part qu'après minuit.

— C'est long à tuer, les heures !

L'inconnu tira alors de sa poche quelques maigres mégots qu'il se disposa à réunir pour en confectionner une cigarette. C'était un aveu de misère. •

— Tenez, fit Deubel, en lui tendant dans un cornet de papier un reste de tabac frais.

— Merci, fit l'homme.

Lin silence plana ; ils fumaient et se regardaient comme s'ils eussent voulu s'avouer quelque chose de plus de leur vie. Une pudeur réciproque, une crainte mutuelle de se froisser les retenaient, scellant leurs lèvres.

Enfin l'inconnu fit un grand effort et parla :

— Sans domicile, hein ! comme moi ?

— Oui !

— C'est la première nuit, sans doute ; moi, c'est la quinzième !

— C'est la première, en effet.

— Ne craignez rien, je commence à m'y connaître et je vous dirai comment il faut s'y prendre.

Je suis un insoumis belge; je faisais du théâtre; j'ai laissé à Anvers ma femme et mon gosse qui m'attendent et sont comme moi sans le sou. Je me nomme Gueubel !

— Et moi, reprit le poète, je suis un pion révoqué et, voyez quelle coïncidence bizarre, mon nom est Deubel.

Quinze jours durant, les deux parias vécurent fraternellement. Gueubel indiqua à son compagnon d'infortune les endroits calmes oii l'on peut dormir de jour sans crainte »d'être réveillé brutalement par les agents ; il lui apprit qu'à partir d'une certaine heure de la nuit il faut marcher sans trêve pour ne point être arrêté ; il lui enseigna les maisons où l'on distribue des soupes, les casernes où l'on donne du pain ; il lui fît connaître les congrégations charitables, oh combien!

OÙ, pour avoir droit à un frugal petit déjeuner, il faut entendre la messe d'abord et communier ensuite.

Au cours de leurs errances nocturnes, dont une au moins doit rester célèbre, puisque ce fut à trois heures du matin, sur un banc solitaire de la Place du Carrousel, que Deubel écrivit un des plus beaux poèmes du Chant des Routes :

Seigneur, je suis sans pain, sans rêve et sans demeure...

les deux amis s'étaient fait des confidences.

Au même moment, le parrain se souvenait de son fdieul. De nouveau il lui offrit une place dans sa maison, mais cette abdication eût été trop douloureuse au cœur orgueilleux du poète qui reçut de Belfort un secours de cent francs avec l'assurance que sa chambre lui serait payée jusqu'à son départ au régiment.

Le même jour ou le lendemain, l'amnistie votée par la Chambre belge permettait au camarade exilé de reprendre la route d'Anvers et de rejoindre sa famille. Deubel, à tout prix, voulait partager avec son ami les cent francs reçus, mais l'autre non moins opiniâtrement s'y opposa, n'acceptant des deniers du pauvre qui allait rester aux prises avec la vie qu'une somme de

quinze francs avec laquelle il se proposait de faire à pied la longue étape de Paris à Anvers.

Les larmes aux yeux, Deubel et Gueubel se séparèrent et depuis ils ne se sont jamais revus et plus jamais ils n'entendirent parler l'un de r autre.

Jusqu'à son départ pour la caserne, tant bien que mal et plutôt mal que bien, Deubel vécut. Il pilota un Anglais pendant l'Exposition, reçut quelques subsides de ses amis, exerça divers métiers bizarres au nombre desquels celui de distributeur de prospectus au coin de l'Avenue de rOpéra et de figurant dans je ne sais quel théâtre, d'oii il fut d'ailleurs honteusement expulsé dès le second soir avec un coup de pied au derrière pour n'avoir pas marché au pas en traversant la scène.

Il fit ses trois ans à Nancy. Ce fut au cours de sa première année de service militaire qu'il hérita miraculeusement (car il ne pensait guère alors qu'une telle aubaine pouvait être son lot) d'une douzaine de mille francs lui revenant, à la mort de sa grand'mère, de l'héritage maternel.

Cet héritage lui permit, sans trop de souffrances, d'attendre sa libération. A cet assoiffé de liberté, à cet incurable rêveur, la pénible vie de

caserne dans une garnison frontière ne souriait qu'à demi. Il se fit rayer du peloton et parvint tout juste à conquérir les galons de soldat de première classe ; il ne s'en montrait d'ailleurs pas autrement fier et ce fut avec un véritable soulagement qu'il dit adieu au régiment et à Nancy en Septembre igoS pour filer vers l'Italie.

Deux mois durant, à Venise, Florence, Fiesole, Pise, Deubel coula des jours heureux. L'hiver le ramena en Franche-Comté oii il vint habiter avec nous à Durnes. C'était alors un camarade et un ami charmant, un convive plein d'entrain et de bonne humeur. Sa gaîté débordait jusqu'à la mystification. Il joua à un journal local un tour... pendable en annonçant anonymement sa propre pendaison qu'il démentit ensuite fort gravement, avec une grande dignité, en homme que ces petites choses ne peuvent toucher. Ce fut aussi à ce moment-là qu'il mystifia sans le vouloir ce bon Marcel Schvvob en publiant dans Le Flambeau, de Besançon, sur François Villon à Salins, un article de reconstitution historique qui prit littéralement à la glu l'écrivain si fin des Diurnales et de La Lampe de Psyché. Marcel Schwob d'ailleurs ne garda pas rancune au poète de cette supercherie littéraire et l'invita même, lorsqu'il

serait de passage à Paris, à aller causer un peu avec lui du génial vagabond qu'ils admiraient tant tous les deux.

En mai 1904, impossible à fixer, Deubel quitta le Doubs, traversa Paris où il ne s'arrêta que quelques jours et fila sur Lille pour retrouver Dehorne et quelques amis qu'il avait connus naguère au cours d'une permission : Léon Bocquet, Paul Castiaux, Jules Mouquet, Roger Allard, qui constituaient alors le groupe du Beffroi, auquel il nous fit adhérer par la même occasion. Ce fut également à cette époque qu'il rencontra Jean-Paul Lafitte avec qui il se lia d'amitié et qu'il devait souvent revoir à Paris.

Deubel vécut alors assez largement et, dans l'espace de six à sept mois, ayant dépensé ce qui lui restait de l'héritage, déjà fort écorné, il dut quitter Lille, malade, en oubliant comme un poète de payer sa dernière quinzaine de chambre et de pension. Il est vrai, et nous devons le dire à sa décharge, que sa propriétaire l'avait suffisamment volé pour qu'il pût se permettre à son égard cette licence... poétique.

Réfugié à Paris chez Hector Fleischmann, il coucha presque tout l'hiver sur des piles de journaux et connut de nouveau la faim.

Au commencement de Janvier, nous trouvant seul et ayant réuni la somme nécessaire au voyage, Deubel put revenir à Dûmes où nous vécûmes ensemble quelques mois heureux de travail et d'exaltation.

Le poète s'était chargé de la cuisine et du ménage. Il réussissait admirablement le pot-au-feu, préparait de délectables platées de riz au lait et des frites supérieures. C'était l'époque des premiers sonnets de Poésies. La Lumière Natale, parue l'année d'avant, avait été bien accueillie ; mais Poésies marquait l'étape définitive. La Vierge, la Caresse, l'Etreinte, Le Souvenir datent de ces jours d'hiver ensoleillés par le vin clair des coteaux qu'a peints Courbet.

. Nous ne demandions qu'à vivre ainsi ; mais l'arrivée à la maison d'une personne égoïste et méchante, jalouse d'une amitié qui était une injure à sa vulgarité et à sa bassesse natives, empoisonna nos heures. Deubel partit.

Carlin recueillit le poète à son arrivée à Paris et, presque aussitôt, Emile Bernard présenta Deubel à Théodore Goutchkof qui fondait La Rénovation esthétique. Les subsides de M. Goutchkof et le logement dans un petit local de la rue de Furs-

temberg assurèrent pour un an à Deubel une existence veuve de soucis.

Poésies parut. C'était un livre qui devait compter. Mais les destins mauvais q\ii présidèrent à la naissance du poète voulurent que le recueil sortît de chez l'imprimeur juste au moment où l'auteur, sans ressources, quittait la Rénovation. Quelques exemplaires sur vergé d'Arches portant, imprimé en rouge, le nom des amis auxquels ils étaient destinés lui turent remis et ce fut ainsi que nous eûmes le nôtre ; mais l'imprimeur refusa énergiquemcnt de livrer le reste des volumes avant d'être intégralement payé. C'est pourquoi trente personnes, à peu près, ont vu Poésies dont l'édition, si elle n'est pas détruite, moisit encore quelque part entre les murs des caves d'un irascible imprimeur de l'Yonne.

Après une velléité de partir en Bourgogne oii il devait entrer chez un gros propriétaire vigneron, Deubel resta à Paris où il redevint famélique et errant. Ses lettres nous apprennent tour à tour qu'il a logé chez un ami, Jeanneret, rue Monsieur-le-Prince, puis qu'il est entré dans une Compagnie d'assurances, puis qu'il en est sorti en claquant les portes un jour que l'air était tiède et qu'il faisait beau, puis qu'il servit

de secrétaire à divers hommes de lettres pour des sommes variant de vingt-quatre à quatre-vingts francs par mois, enfin qu'il en rencontra un autre plus généreux avec qui il devait travailler jusqu'à sa mort.

M. Serge Persky, le traducteur de Gorki, fut en effet pour Deubel une providence. Les petits travaux de secrétariat auxquels il l'employait : lettres à écrire, recherches dans les bibliothèques, corrections d'épreuves, largement rétribués, permettaient au poète de se refaire physiquement et moralement et chaque arrivée de M. Persky était pour lui une petite fête. Malheureusement son généreux patron, comme il l'appelle dans ses lettres, ne résidait à Paris que quelques mois par an. Malgré l'absence, cependant, jamais il n'abandonna son secrétaire : à maintes reprises il lui fit parvenir des subsides et chercha même à le caser dans une institution privée de Genève. Mais il n'était pas toujours facile d'aider Deubel.

Bref, au moment oii M. Persky quittait Paris, en Août 1907, nous vînmes retrouver Deubel dans l'hôtel de la rue de l'Ave-Maria 011 il habitait alors et où il resta encore jusqu'à ce qu'il vînt se fixer avec nous, rue de l'Estrapade.

On ne nous en voudra pas de ne point parler

longuement de cette période. Si Deubel eut alors le vivre et le couvert, ce (( vivre » était bien modeste et ce « couvert )> fort mansardé. On pourra s'en faire une idée si nous avouons que, pour vivre à trois, nous avions juste cent trente-cinq francs par mois que nous rapportait un petit emploi.

De ces jours-là pourtant datent la plupart des poésies qui constituent Poèmes choisis, ainsi que la dernière partie de Régner.

Cependant, ayant retrouvé son secrétariat, Deubel, en Février, nous quittait, pour se fixer dans notre voisinage en cet hôtel de la rue des Fossés-Saint- Jacques oii il habita si longtemps. 11 revenait nous voir tous les jours ou presque. Quelquefois, pour ne point trop grever un budget dont l'équilibre était fort instable, il apportait dans un petit paquet son pain et ses légumes, voire, mais c'étaient jours de nopce, un litre à douze, et l'on partageait équitablem.ent toutes les provisions. Le peintre Jean-Paul Lafitte qui fit de lui un très beau portrait, malheureusement détruit, le voyait aussi fréquemment et souvent il partagea avec lui et ses frères Jean, Henri et Jacques la portion quotidienne.

Ceci n'implique point que Deubel vécût sans

soucis. 11 en avait et de cuisants. Le renouvellement de sa garde-robe revenait l'inquiéter à intervalles fixes et le paiement de son loyer était pour lui un perpétuel cauchemar. Sa patronne pourtant, une excellente femme, ne le harcelait point trop et si elle cherchait à le stimuler et à le décider à prendre un emploi fixe, elle lui accorda des crédits de plus de six mois et répondit même pour lui chez son boulanger et chez sa laitière. De même, le garçon d'hôtel avait à l'égard du poète des attentions et des délicatesses qui ne pfuvent qu'émouvoir chez un simple auquel la haute poésie de Léon Deubel était certainement inaccessible. Bien qu il lui eût prêté assez souvent quarante sous, il resta toujours fort déférent à son égard. Bien mieux, ayant durant quelque temps joui des faveurs d'une buraliste qui l'avait, en reconnaissance de ses qualités particulières, largement approvisionné de cahiers de papier à cigarettes réclame, il était devenu, pour cet article, le fournisseur attitré du poète qu'il comblait de ses dons. Pour ce qui était du tabac, aux jours de grande détresse, il disait simplement à Deubel : — Vous ne fumez pas, aujourd'hui ; attendez, ne vous inquiétez pas. Et, dans les chambres des locataires cossus, bourgeois à soixante ou quatre-

vingts francs par mois, l'excellent homme allait prélever dans chaque pot à tabac une pincée de scaferlati ou de caporal qu'il offrait ensuite au poète dans un beau cornet bien propre, le plus galantement du monde.

Ainsi, avec des alternatives de hausses et de baisses, leçons, secrétariats, échos, besognes diverses, Deubel vivait et travaillait. 11 annonçait avec Joie à ses intimes son livre Régner pour lequel il songeait à trouver un éditeur sérieux.

Il désirait le Mercure de France où Alfred V ailette n'attendait pour lui dire oui que l'instant 011 il se serait ouvert franchement et carrément de son dessein ; mais la crainte d'essuyer un refus le rendait hésitant et ce grand timide n'avait encore rien osé dire au moment où, en Novembre dernier, il quitta Paris.

Selon l'état de sa bourse et de sa santé, il avait des alternatives de bonne humeur et de tristesse, des sautes brusques d'enthousiasme et de désespérance. Ce fut au cours d'une de ces crises de mélancolie noire ([ue germa en lui l'idée de suicide. Dès la fin de l'été 191 1, il en parlait comme d'une chose décidée ; la noyade était le genre de mort qu'il choisissait et son jour serait un jour

d'été. L'échéance fatale serait pour Juin ou Juillet 1912.

Nous le réconfortâmes. L'été de 191 2 passa et Deubel continuait à vivre ; on put croire que la crise mauvaise était traversée, qu'une ère nouvelle s'ouvrait, surtout lorsque lui échut le petit héritage de Novembre dernier.

Pourtant, sa santé qui paraissait florissante ne laissait pas que de l'inquiéter ; une vieille maladie de vessie le faisait souffrir de temps à autre, l'avertissant, disait-il, d'une vieillesse atroce. N'ayant pas les moyens de se soigner, ne voulant pas supporter les promiscuités de l'hôpital, il attendait stoïquement et passivement.

Le jour 011, en même temps qu'il était victime d'une grossière fumisterie, lui parvint la nouvelle de son héritage, il montra une grande joie et se crut sauvé. Ne songeait-il pas, le malheureux, à rembourser tous ceux qui lui avaient avancé de l'argent ! Nous n'eûmes pas de peine à le dissuader d'un tel projet tout au moins en ce qui concernait les amis intimes dont nous étions sûrs comme de nous-méme. Seul, à ce moment, un de ceux mêmes (|ni l'avaient si cruellement et lourdement mvslifié essaya, jouant on ne sait quelle ignoble comédie, de lui soutirer

deux mille, puis mille, puis cinq cent francs. Sur deux mille ou trois mille francs au plus qu'il allait toucher, il était disposé à en donner mille. Nous dûmes prendre vigoureusement la défense de ses intérêts pour l'empêcher de faire une telle folie inutile ; après l'avoir, pensionsnous, convaincu, une de ses lettres nous apprit que, de Belfort, il avait néanmoins envoyé télégraphiquement cent francs à ce quémandeur qui les lui réclamait « en reconnaissance de services rendus ». Je n'ai pas voulu, nous écrivait-il pour s'excuser, me montrer plus dur que mon destin de pauvre bougre.

Cependant, après avoir touché à Belfort deux ou trois billets de mille, Deubel partit, comptant retrouver, avec les jours de liberté, l'enthousiasme des départs aventureux qu'il avait connu jadis à sa sortie du régiment. Hélas ! des ressorts s'étaient brisés! L'existence de chien qu'il avait menée avait cassé les ailes de son enthousiasme juvénile et ce fut désenchanté qu'il nous revint de Bruxelles au moment précis où, avec ses ressources baissant, une aggravation de son mal survenait.

Le 2 Mars il vint nous revoir. Décemment vêtu, avec ce souci de dandysme qu'il eut toujours,

Xo RKGPŒR

même dans ses plus mauvais moments, rien dans sa tenue ni dans son lanj^rage ne pouvait faire soupçonner le malade ou le désespéré. Il s'enquit des amis : Chicon, Chatot, Puy, Callet, Mandin, Frêne, Martinet, puis nous mit au courant de son voyage. Il nous parla de l'Allemagne qu'il n'avait fait qu'entrevoir et qui lui avait paru inhospitalière et rude, plaisanta au sujet de la jeune littérature qui lui avait coûté, à chaque déplacement, un supplément de barrages de sept francs qu'il regretterait toute sa vie, loua le délicieux J.-H. Rosny aîné, fut plus sévère pour Diufjo que nous défendîmes et longuement s'étendit sur le dernier ouvrage de Maeterlinck : La Mort, dont il avait fait son livre de chevet.

Malgré la tristesse latente qui semblait présider à notre amicale causerie, rien ce jour-là, pas plus que le jour oii il alla revoir Chatot, ne semblait indiquer chez lui la résolution, sans doute fermemont prise, qui le hantait alors. Avant de nous quitter, il promit de nous donner son adresse et peut-être de venir habiter dans notre voisinage, ne voulant plus à aucun prix, disait-il, retourner dans ce quartier latin plein de gouapes et de poétaillons vaniteux et jaloux.

Bien qu'il nous eût fait cette promesse, nous ne

revîmes pas le poète et c'est par les journaux que sa fin tragique nous fut connue.

Avant de mourir, il avait brûlé toutes ses lettres, tous ses manuscrits, toutes ses photographies et jusqu'au portrait dune frappante fidélité qu'avait fait de lui J.-P. Lafitte.

On sait comment la presse — si l'on en excepte ({uelques aboiements de chacals — fut unanime à déplorer sa perte. La nouvelle de sa mort retentit profondément et douloureusement dans les milieux littéraires et le bruit qu'elle a provoqué est loin de s'éteindre. D" autres jeunes poètes qui ne manquaient point de talent sont morts récemment ; on leur a consacré quelques articles, quel- ({ues échos et l'oubli déjà laisse neiger sur eux sa poussière. Pour lui, méconnu, mais vraiment grand, il n'en devait pas, il n'en pouvait pas être ainsi : sa mort devait être l'aube de sa gloire. Les compétitions, les jalousies, les rivalités, les haines que son caractère entier et son talent a^aiont suscitées devaient tomber devant une telle infortune. Un de nos plus purs, un de nos plus nobles poètes était mort, tué par la vie quotidienne : tous ceux pour qui la poésie n'est pa« un vain nom ont été émus et se sont incliné? pieusement devant sa fosse.

Mais avec le monument funéraire qui doit s'élever sur ses cendres, nous devions au disparu un autre monument plus durable et plus beau : celui de son œuvre à dresser. On en trouvera ici la pierre angulaire, car si Deubel a beaucoup profluit, il a malheureusement laissé peu de choses et nous avons dû fouiller un peu partout pour reconstituer partiellement ce livre Régner qui devait être magnifique et royal.

Peut-être, un jour, publierons-nous V Histoire de Limpide, ainsi que quelques contes qui valent par la sûreté de l'écriture, la finesse de l'analyse et une ironie cinglante et neuve.

Son recueil de vers satiriques dont nous connaissions quelques pièces, Faon la tulipe entre autres, est entièrement perdu.

•Chamoiiche, fantaisie en prose, d'une énormité rabelaisienne est détruit également.

Quelles étaient les pièces qui devaient constituer le volume Régner ? Nul ne l'a jamais su exactement, le poète, toujours insatisfait, brûlant le lendemain ce (ju'il avait adoré la veille.

Nous avons réimi sous ce titre ce que nous savions (lu'il considérait comme bon : les vers de Pttrsics revus et corrigé? par lui, augmentés de deux sonnets publiés dans Akadenios sous le titre

Sur une lyre de neige ; ceux de Poèmes choisis et d'Ailleurs, ainsi que les pièces parues ré- ^^emment dans diverses revues.

La dernière version du Chant pour la femme a été perdue ; nous avons pu reconstituer, en partie, grâce à la complaisance de son ami Roger Allard, qui la tenait du poète, la première version plus imparfaite, mais qui renferme déjà des vers et des strophes magnifiques.

En dehors de cet ensemble, nous avons extrait des premiers volumes de Deubel des pages authologiques de poèmes placés dans leur ordre chronologique de publication. Enfin, nous avons terminé par une série de pièces qui, sauf Epitaphe, ne devaient point figurer dans Régner et ne se trouvent pas non plus dans ses premières plaquettes. Ecrites entre La Lumière Natale et Poésies, elles constituent une partie des huit cents vers éliminés de ce dernier recueil, comme n'étant pas dignes de figurer à côté de sonnets tels que Le Tombeau du Poète ou Musique.

On pourra, nous l'espérons, se faire ainsi une idée assez complète du talent de Léon Deubel. La partie anthologique notamment permettra de suivre l'évolution du poète de ses premiers vers à ses derniers. On verra que, même aux heures

où il était le plus influencé par Verlaine et par Laforgue, se dégageaient déjà de ses chants des accents personnels, un rythme à lui et ce quelque chose qui indiquait une personnalité puissante et originale.

Avec La Lumière fatale il sortait tout à fait de l'influence verlainienne ; c'était l'étape transitoire ; avec Poésies il commençait vraiment à être lui-même. La strophe deubelienne, ramassée, craquante d'images, éblouissante de soleil est sa création et son bien propre : il fut fier le jour où un confrère perspicace et juste créa cet adjectif nouveau que nous employons avec joie.

Vu reste, nous trouvons dans les lettres que nous écrivit Tami l'explication de son évolution poétique :

Page 1