Prologue
Comme ils allaient quitter le parvis de l'enfance Où leurs jeux turbulents se mêlaient chaque jour, Pour pénétrer de front, avec indifférence, Dans le temple, envahi par un peuple en démence, Sur qui la mort décrit ses cercles de vautour ;
Le regard ébloui des futures victoires Qui conduisaient leur chœur aux pelouses du ciel. Ils eurent soudain honte, en évoquant l'histoire Des ancêtres, surgis tout droits dans leur mémoire, De leurs jours fascinés par un rêve partiel.
HEGNER
C'étaient trois indomptés que meurtrissait la chaîne, Frères du cèdre altier dont ils avaient le port : La cité de leurs fronts ombrageait la fontaine De leurs yeux, empourprés de désir et de haine. Et dans leur voix chantait un martial clairon d'or.
C'étaient trois beaux semeurs du grain de l'aventure
Dont le geste emblavait l'infertile univers
Et qui, prêts à foncer dans les luttes futures
Par où doit vaincre, aveugle en ses vœux, la nature,
Attendaient, au portail, que leur jour fût ouvert.
Enfants, ils avaient crû dans l'éternel dimanche Oui règne, avec langueur, sur les bourgs reculés. Tantôt, courbant au bois la volonté des branches, Tantôt, foulant les prés ornés de fêtes blanches. Tantôt, doFmant parmi la cohorte des blés.
Ils avaient crû, montant le poulain qui se cabre A travers les pâtis, et son libre galop Leur évoquait le siècle où tournoyait le sabre Sur les cieux orchestrés de mauve et de cinabre Qui veillent, au couchant, le sol des Waterloos.
Ils avaient crû, mêlés aux gars de la vendange, Des moissons, et vautrés sur les chars triomphaux. Ils avaient tels des rois, s 'égalant aux archanges, Aimé sentir sous eux, en regagnant les granges, Les lourds épis captifs diadèmes de faulx.
Fascinés par l'orgueil belliqueux des plus mâles, Ils avaient admiré, gagnés à leurs transports, Les combats furieux qui s'achèvent en râles Des aoûterons coulés dans le bronze des haies Et haussé jusqu'à Dieu la stature des forts.
De leurs vœux, ils avaient appelé la conquête De la garce au front bas par le gars musculeux ; Au palais de leur vie exaltée à son faîte La Force avait donné d'inoubliables fêtes Dont ils ornaient le lin des ans tissés pour eux.
Elle avait resplendi dans l'effort qui délivre Dans le labeur, glanant le laurier disputé, Telle que ni la foi dont les faibles s'enivrent, Ni l'amour du savoir qu'on puise dans les livres Ne pouvaient, désormais en eux, la supplanter.
Aussi, pour en tarir les multiples magies Surent-ils, écoliers, du texte nu, la voir Sous la triple cuirasse ou la pourpre surgie, Prêtresse épouvantable ou guerrière-vigie, Parmi le poudroîment des lumières du soir.
Comme un peuple debout, leur sang fouetté par elle L'acclama reine, au nom des seuls dieux obéis, Et le son des tubas gonflait ces cœurs rebelles, Et de fougueux héros, soudain montés en selle. Dévastaient sous leurs fronts d'invisibles pays.
Puis, aux champs de combat pour escorter sa gloire, Ils allèrent, foulant un sol de chair repu ; Comme un torrent de sang mêlé de pleurs, l'Histoire Avec ses morts sculptés en un funèbre ivoire Roula, dans leurs cerveaux, ses noirs flots corrompus.
Tout le passé pour eux se leva sur les traces Elmpreintes par la guerre au long du souvenir ; Mais, bientôt, se sentant nés de ceux qui se tracent Un chemin large et clair au travers de leur race, Ils livrèrent sa cendre au vent de l'avenir.
Formidable, à jamais, par tous trois était sue La leçon qu'on reçoit des tombeaux entr 'ouverts. Déjà leur volonté se frayant une issue Vers les plus hauts objets, colossale massue, Assénait autour d'eux maints coups sur l'univers.
Dans le soleil des jours, comme une ombre progresse. S'avançait leur pensée ; et leurs désirs secrets, Las d'imiter l'amour que les vierges caressent, Imprimaient au printemps de leur dive allégresse Le rythme dont la sève agite les forêts.
Alors, ivres du vin de leur force ouvrière. Avec les pleurs d'un monde inconsolable bu, Au-dessus du sommeil de leur bourg solitaire Qu'un horizon têtu de montagnes enserre, Déployant tout à coup des cieux inattendus,
Les héros, moissonneurs d'une opime récolte.
Impatients du joug, un soir, devant les leurs.
Du haut vertigineux des monts de la révolte
Où la Joie, innombrable oiseau, s'accouple et volte,
Chantèrent. Et je sais leur chant mâle et vainqueur.