‹ RégnerChapitre 78 sur 109 · DETRESSES · texte numérisé non relu

DETRESSES

Le Moi chanteur hurle sa plainte.

J'ai faim, j'ai froid, la lampe est morte Au fond ce soir infini.

Comme un beau rêve qu'on emporte Pour la joie d'un destin béni.

Vient-on pas d'entr 'ouvrir la porte ?

Mon âme est an miroir terni Et ma chair immense colporte Le frisson de l'Indéfini.

Les heures tombent une à une Du cadran jauni de la lune En des chutes musiciennes.

Et je souris d'un air tremblant D'avoir fait le rêve touchant.

De rêver ma vie en la tienne.

Seigneur! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure, Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu, Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu Parce que je suis pâle et parce que je pleure.

Je les aime pourtant comme c'était écrit Et j'ai connu par eux que la vie est amère, Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère Et qu'il n'est pas de cœur qui entende mes cris.

Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés, Que les hommes sont las de leur fête éternelle, Il est bien vrai qu'ils sont sourds à ceux qui appellent. Seigneur ! pardonnez-moi s'ils ne m'ont pas aimé !

PAGES ANTHOLOGIQLES

Seigneur ! j'étais sans rêve et voici que la lune Ascende le ciel clair comme une route haute, Je sens que son baiser m'est une pentecôte, Et j'ai mené ma peine aux confins de sa dune.

Mais j'ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers. Un grand besoin d'amour me tourm.ente et m'obsède, Et sur mon banc de pierre rude se succèdent Les fantômes de Celles qui l'auraient apaisé.

Le vol de l'heure émigré en des infinis sombres. Le ciel plane, un pas se lève dans le silence, L'aube indique les fûts dans la forêt de l'ombre. Et c'est la Vie énorme encor qui recommence !

(1900, Place du Carrousel, 3 heures du matin.)

De la douceur ! de la douceur ! de la douceur ! Paul Verlaine.

Douceur de chanter en tes livres, 0 Verlaine ! le chant des joies, — Dans les lointains un orgue broie Le formidable ennui de vivre.

Je ne sais plus les soirs de cuivre Et je suis soucieux des voies Par oij j'allais, aux matins, ivre, Vers les frontons que tu déploies.

Car je n'ai su vaincre la chair.

Et me laisser aller au cher Enivrement de tout bénir ;

Et ce sera ma pénitence

De rester malgré ma souffrance

Indigne de te devenir.

Page 1