‹ RégnerChapitre 88 sur 109 · JULES LAFORGUE · texte numérisé non relu

JULES LAFORGUE

Pierrot qu'on exila sous quelque redingote, Grand-prêtre de Tanit, amant de Salammbô, Qui Gèrement voua sa jeunesse cagote Au culte émancipé d'un astre comme il faut ;

Laforgue ! ô doux conteur de contes à soi-même,

Doux poète illuné des soirs de flânerie,

Vrai, le donquichotisme a sa monotonie

Quand les moulins à vent ne tournent qu'en nous-mêmes.

Aussi tu préféras correctement sortir

(Hamlet qui réprima le « to be » d'un sourire)

D'un monde mal acquis à tes chevaleries ;

Petit amant berné qui partait à la brune Prouver par A plus B son amour à la lune. Va, dors, convalescent des blessures de vie.

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COMME J'APP.iREILLAIS.

Comme j'appareillais pour d'autres paysages Et que Phoebé m.ourait au front des matinées, L'aube en marche du pied menu des bien-aimées Retint longtemps mon âme aux blancheurs du rivage.

Le vent s'était levé plein de senteurs natales, Gonflant la gorge de mes voiles, ferme et vierge Et le zénith tendant son arc horizontal Tirait, vives et noires, des flèches d'hirondelles.

Les échappes de Taube, aux flancs d'une colline Traînaient languissamment sur sa courbe amoureuse ; On eût aimé, au fond des forêts clandestines. Epier ton réveil, Diane aventureuse !

Par ce matin, fiévreux d'une ivresse sacrée. Revenir à ton sol, ô paysage ami, Boire encore à tes sources, voler à tes nuées, Surprendre la Dryade et l'aigipan tapis.

Mais mon voilier fendait les eaux vers lOrient Que l'aube décorait de son apothéose ; Et mon cœur épuisant le radieux moment Cinglait vers la beauté de l'inconnu des choses.

Au large de la mer, au large de ma joie,

0 glisse, svelte comme un cygne de légende ;

La terre n'est plus qu'une courbe qui flamboie.

Accoudé, les veux secs, comme Childe Harold, chante.

Chante ton être enfin délivré de tout râle, Affranchi de l'horreur d'un vain ciel morcelé ; Tu as quitté, d'un pas allègre, les cités. Quand l'ombre investissait les hautes cathédrales ;

Lorsque les violons d'octobre, dans ton âme, Lamentaient ta douleur, ingénue et perplexe, Qui sommeillait parfois, comiiic une aïeule lasse. Ses aiguilles croisées sur les laines complexes.

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Tu es parti, baisant aux lèvres les Mirages, Retrouver la ferveur comme un trésor perdu ; Chante, le cœur rempli des troublantes im.ages Que révèle le monde à tes yeux éperdus ;

Jusqu'à ce que le soir, au ciel changeant de l'eau, Vienne parer la mer de ses phosphorescences Et que dans l'entrepont, sur de rauques cadences, Tournoie, avec des cris, l'espoir des matelots.

Nancy, septembre 1903. — La Barèche, décembre 1903.

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