VI
Fréquence et caractère commémoralif des chasses^ sur les monuments funèbres^
Se croîs avoir passé en revue tous les points de la discussion qui appelaient des explications.
Les doutes que j'ai soulevés en commençant, sur l'attribution à Jovin du tombeau qui porte son nom,^ se sont trouvés corroborés par l'examen du sujet représenté dans ce monument. J'ai démontré ensuite qu'il fallait en chercher le sens hors des systèmes proposés jusqu'ici ; enfin , je croîs avoir appuyé le mien des preuves les plus propres sr éclairer en pareille ma^ lière^ celles que fournissent les écrivains latins. Mon but est atteint^ si leur témoignage a porté la conviction dans l'esprit d» lecteur.
Je pourrais borner ici ma tâche. Mais il est des questions subsidiaires dont je n'ai rien dit, et sur lesquelles, pour être complet y je ne dois laisser au^ cune incertitude. Ce sera l'objet de ce dernier pa-» ragraphe.
A tous les monuments de sculpture que f ai cités, il faut ajouter ceux qui n'oni pas pour sujet principal une chasse, mais où elle est rappelée sur une des faces par un ou plusieurs animaux (1), ou bien
(1 ) Le tombeau de l'impératrice Hélène est dans ce cas. V. aussi Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , t. XX,
aux angles par des lêtes de lion, de léopard, d'éléphant, elc. (1), tout comme nous avons vu les jeux scéniques indiqués par des masques de théâtre. Le nombre, on le sait, en est fort considérable.
Nul doute que toutes ces représentations de chasses, soit complètes, soit abrégées, ne soient véritablement fanèbres. D'abord, la plupart des exemples que nous avons cités faisaient authentiquement partie de tombeaux ; quant aux autres, même les fragments, tout porte à croire qu'ils ont été détachés de monuments du même genre qui n'ont pu être conservés dans leur entier. D'ailleurs, les mêmes sujets se retrouvant sur une foule d'objets indubitablement funéraires, il ne peut pas rester d'incertitude sur leur signification. Certains vases trouvés dans les tombeaux, des lampes principalement, présentent absolument les mêmes représentations en abrégé, et souvent en détail. On y retrouve le souvenir de tous les spectacles dont nous avons eu à nous occuper : des scènes de théâtre (2), des mimes et faiseurs de
pt. 5; MoNTFAUCOif, t. V, pi. 109^ BoRiONi, Collectanea romanar. mntiquitat^ p. 65. Des écrivains ont vu, dans ces représentations d'an lion, celui de Némée et le cuite d'FIercule ; d'autres, un souvenir du culte de Bacchus. Nous croyons qu'il s'agit presque toujours là de chasses funèbres
(1) Àugusteum, t. III. pi. 113 et 115; Clarac, J^usée de Sculpture, pi 117 J, n» 332 F et passim.
(3) PiRTRO Santi Bartoli '. le Antiehe lueerne sepolcrali, 3< partie, pi. li. 15, 18 ; Lucernœ fîctilei musei Passeriiy t. II, pi. 37, 53, 55; t. III, pi. 104, 105; MONTFAUCON , ÀntiquHé exjAiquée, t. V, pi. ÎOI ; Clarac, pi. 191, n" 347.
tours (1), des courses de chars et de chevaux (2)^ des combats de gladiateurs et des luttes diverses d*homme à homme (3), des chasses d'animaux combattant entre eux (4) ou avec des bestiaires (5), enfin des têtes d'animaux, indices, co^me nous l'avons dit, des spectacles auxquels les bêtes avaient pari (6).
Il n'est donc rien de plus commun que ces représentations : on peut les considérer dés lors comme appartenant aux funérailles les plus modestes aussi bien qu'aux plus somptueuses , aux morts de la plus basse condition comme aux plus riches. Aux uns^ les vastes coffres de marbre et les mausolées revêtus de sculptures sur toutes les faces ; aux autres, les simples urnes de pierre ; à tous, les vases cinéraires et lacrymatoires (7); à tous, principalement, les lampes
(1) Bartoli, i« partie, pi. 34, 36, 37; 3* partie, pi. 17.
(2) Bartoli, r partie . pi. 24, 25, 26, 27, 28, 29 ; Passbri, t. I, pi. 94, 95 ; op. cit., t. III, pi. 26, 27, 28, 32, 56 ; MONTFAVCON, t. V, pi. 193, 197.
(8) Bartoli, 1* partie, pi. 20, 21, 22« 23; Passbri, t. I. pi. 96« 98, lOi ; op, cit., t. III, pi. 5, 6, 7, 8, 22, 23, 24,25 ; MoNTFAUCON, t y, pi. 197; Herculanum et Pompéit t. VII, pi. 48.
(4) Bartoli, 1« partie, pi. 33 ; Passbri , t. III, pi. 12, 13, 15« 16, 17,95, 102, 103; Montfaucon, t. Y, pi. 190, 191.
(5) Bartoli, 1« partie, pi. 31, 32; Passbri, t. III, pi. 1C« 11, 18, 94 ; MOMTFAUCON^ t. V, pi. 191 Herculanum et PompH, t. VII, pi. i3. 44, 47, 49.
(6) Passbri, t. III, pi. 51.
(7) L'ouvrage allemand intitulé Beschreibung rùmxscher und deutscher AUerthiimer in dem Gebiete der pravinz Bheinhessen contient plusieurs vases fort curieux qui représentent des chasses et combats d'animaux (pi. 1 , iig. 3 ; pi. 2 , fig. 1 , 2 , 4 , 5; pi. 3, flg. 2, 3, 4, 6). Nous les croyons funéraires, ainsi que ceux du même genre qui ont été trouvés à Reims et que possède M. Duquenelle. Il faut en dire autant de tous les vases qui sont ornés ëe
de bronze ou d'argile ; et sur tout cela, les mêmes compositions , variées de forme et d'étendue, mais ne changeant' point quant au sens.
En conclura--t-on que tous les morts eurent leurs jeui: funèbres? Prélendra-t-on que tous ces objets l'appellent des spectacles, des courses, des combats, des chasses donnés à propos de sépulture? Ce serait par trop naïf. Il est évident que leur célébration entraînait d'énormes dépenses , et que les médiocres fortunes elles-mêmes n'y pouvaient suffire. Cette considération suffirait seule pour nous empêcher de regarder les plus splendides monuments de marbre et de porphyre comme des garants très-certains de rexécutioti des jeux dont ils présentent l'image.
Nous avons d'autres motifs encore de croire qu'il n'y a pas eu d'immolation de prisonniers dans Tarène en l'honneur de l'impératrice Hélène , par exemple, quoique son tombeau représente ce genre de scène. Les spectacles dont nous parlons, même les chasses, étaient interdits aux chrétiens, bien qu'on en donnât très-longtemps après que le christianisme se fut assis sur le trône des Césars, sinon à titre de cérémonie religieuse et comme complément des funérailles, du moins pour l'amusement du peuple (i). Supposé cependant que ce tombeau f&t plus ancien , comme le dit Eusèbe, il serait permis d'admettre Texécution qu'il suppose, en la reportant à une époque ou cette
feuilles d'eau ; nous avons vu, en effet, le sens qu'il faut attacher aux symboles de Teau considérée comme principe
(i) Justinien se distingua , à Gonstantinople , par la profusion avec laquelle il donna des chasses, au rapport du comte Marcellin .
exécution était encore en usage pour les princes. Quant au monument de Reims, s'il était le tombeau d'un chrétien , de Jovîn , par exemple , nous pourrions affirmer également qu'une chasse n'a pas été donnée à la mort de ce personnage ; dans le cas contraire et en lui attribuant, comme nous l'avons fait, une date bien antérieure , nous devrons considérer l'exécution d'une chasse comme possible , mais non certaine.
C'est qu'en effet, la fréquence même de ces représentations dans les monuments funèbres leur ôte toute valeur historique, pour leur laisser purement et simplement un caractère commémoralif et religieux.
Je m'explique.
Les funérailles faisaient partie de la religion ; ses moindres détails étaient des rites, les uns obligatoires, Içs autres de pure dévotion. De ce nombre étaient principalement les sacrifices dits Feriœ et Inferiœ ^ les repas et les jeux , c'est-à-dire tout ce qui suivait la sépulture et peut être compris sous le nom de sacnfices funèbres, puisque, comme les repas, les jeux de la scène et de l'amphithéâtre n'étaient euxmêmes d'abord qu'un sacrifice, et, depuis, l'accompagnement de ce sacrifice : on immolait, en effet, des victimes au théâtre avant de commencer la pièce ; et quant aux spectacles de l'arène , le sang qu'on y répandait n'était , en définitive , qu'une immolation d'hommes et d'animaux prolongée , rendue plus intéressante et moins odieuse par les péripéties d'un combat od la force et l'adresse faisaient des vainqueurs en même temps que des victimes.
INSCRIPTION DE l'ÉGLISË JOVINIENNE. 189
Noas n'avons pas à nous occuper davantage des motifs et de Torigine des jeux funèbres. Rappelons seulement qu'ils ne devinrent en usage que dans les derniers temps de la République, et que, cependant, du vivant de Cicéron , la loi était obligée déjà de restreindre ces prodigalités cruelfes, dans lesquelles les familles opulentes trouvaient un moyen de faire de réclat et de capter les bonnes grâces du peuple. Malgré l'empressement de quelques-uns à satisfaire en ce point le goût de la multitude, malgré la faveur qui en était le prix , malgré l'exigence qu'apportait le peuple à les demander impérieusement à ceux de qui il les attendait^ et les autres motifs qui en faisaient à ces derniers comme une nécessité de position, on peut dire que c'était un luxe réservé à un petit nombre de citoyens ; il était tellement rare que des particuliers se le donnassent , que , quand cela arrivait par exception, par exception aussi celui qui faisait la dépense des jeux était autorisé à prendre, pour y assister , les marques de la magistrature.
Ce que nous disons ici s'applique à l'époque la plus florissante de Rome, mais s'étend aussi, à certains égards, à l'empire ; car, si alors la perturbation dans les fortunes des particuliers rendit la célébration des spectacles abordable à des gens de basse naissance, l'absorption du pouvoir par les empereurs empêcha souvent que d'autres que le prince et ses favoris osassent en faire la dépense.
Il n'est donc pas croyable que ces représentations reproduites à l'infini dans les monuments funèbres accusent toujours l'exécution des jeux ; quelque fréquents qu'ils fussent, on se dispensait plus souvent
encore de les célébrer. On pouvait, jusqu'à un certain point, considérer telle scène de théâtre, tel combat , telle chasse exécutée en peinture ou en scuplure, comme constituant par eux-mêmes le sacrifice prescrit aux divinités funèbres, puisqu'ils étaient l'occasion d'une dépense faite en leur honneur A défaut de l'accomplissement d'un rite dont on n'aimait pas à s'affranchir absolument, on en conservait, du moins, le simulacre, et l'on se contentait, la plupart du temps, d'en faire mémoire sur les monuments.
Ainsi, au lieu de la valeur historique que nous croyons devoir enlever à ces représentations, nous y verrons plutôt un caractère religieux et sjmbolique; et encore sera-l-il plus exact de les considérer comme purement commémoralives, comme de simples souvenirs des funérailles et de la mort. On conçoit que le plus grand nombre n'en avaient pas une idée plus élevée ; le sujet représenté, devenant, pour les monuments du genre , comme une espèce de lieu comnâun d'ornementation, s'y perpétua sans qu'on prît garde au sens qu'il fallait lui donner : delà cette ressemblance qui nous a frappé dans le nombre assez grand que nous avons pu comparer entre eux.
Toutefois, l'idée religieuse est demeurée empreinte sur quelques-uns ; les dieux Mânes, Jupiter, Mercure, Diane y figurent, soit séparés, soit réunis, Diane surtout, h qui les chasses étaient particulièrement consacrées, comme s'accordent à le prouver vingt endroits des poètes et d'autres écrivains (i); la présence de
(1) SuETON., in Calig , cap. XXV; Statu Sylv,, lib. IH; Valbr. Flacc. jib. II ; Martial., Epigr, XII et XIII ; GtAimiAN., Panêgyr. Mallii ,; VnvuEKr , in Symmach . ; Lactantids, lib. YI, «ap. XX; Cassiodor., lib. V, cap. XLII, etc.
INSCRIPTION DB l'ÉGLISE JOVINIENNE. i91
-ces divinités ajoute alors au sujet, quel qu'il soit, un caractère sacré. C'est ainsi, croyons-nous, et non aulrenienl, qu'on pourra expliquer le bas-relief funéraire publié par Spon (1) et dont nous avons déjà eu occasion de parler. Si son dessin est fidèle, et nous avons tout lieu de le croire, la femme armée d'un arc, qu'on y voil, est bien Diane: elle a tous les caractères qu'on donne ordinoirement à cette déesse. Avec le sujet de Méléagre et Âtalante que Spon adopte, à l'exemple de tous les savants, la présence de Diane est inexplicable, puisque le sanglier de Calydon avait été envoyé par elle pour punir les habitants^ et que, suivant la fable, elle cbâiia Méléagre pour avoir tué cet animal : le savant Lyonnais le reconnaît parfaitement lui-même, mais il croit pouvoir lever cette difficulté en l'imputant à une inadvertance de l'artiste. Appliquons, à notre tour, à ce monument l'explication que nous avons donnée, quittons la forêt de Calydon et transportons la scène dans l'amphilhéâtre ; faisons, en un mot, de cette chasse une chasse funèbre, et Diane sera parfaitement h sa place, elle présidera aux jeux dont la célébration lui est offerte.
Divers monuments sculptés représentant des chasses renferment des femmes (2), mais non avec les caractères distinctifs et si connus de Diane. On a cru, du reste, à tort, que l'on devait exclure de ces sortes de sujets Diane chasseresse, parce que c'est plutôt à la Diane Taurique, à la déesse d'Aricie , qu'étaient consacrés les jeux funèbres. Un grand nombre de lampes,
(1) Miscellan. erud, anliquitatis, p. 313.
(i) Notamment le nôtre et ceux, cités plus haut, de Barbant, pi. 77, et (le Caylus, t. IV, pi. 109.
i9S REIMS PENDANT LA DOMINATION ROMAINE.
cependant, portent TefTigie de la déesse de la chasse (1), tandis que très-peu nous montrent celle de Diane d'Ephèse (2) et celle de Diane Nocturne (3). Ce fait seul démontre que les artistes avaient complèie liberté sur le choix, quelle que fut, d'ailleurs, l'intention attachée à leur œuvre.
Nous terminerons cette dissertation par Texamen de quelques vases funéraires qui nous ont paru rentrer dans l'espèce de monuments que nous avons tenté d'expliquer. L'idée générale qui nous a suivi dans ce travail en tirera plus de clarté encore, aidé que nous serons ici, quoique à son insu, par M. Lajard.
Dans un mémoire sur une urne cinéraire du musée de Rouen (4), le savant académicien avait démontré : 1° que les groupes d'animaux représentés sur les monuments funéraires uni eux-mêmes un sens funèbre et sont empruntés aux croyances religieuses et h la symbolique de l'Asie occidentale ; 2° que ces groupes sont invariablement composés d'herbivores et de carnassiers opposés genre à genre et « reproduisant biéroglyphiquement la double acception de mort et de vie, ou de génération et de vie spirituelle, dont le sens indique les âmes passant de la vie corporelle ou maté-
(1) Bautoli, 2* partie, pi. 32, 33. 36; Lucerna ficliles mutei Passera, t. 1% pi. 9(i. 96 bis. 97; t. III, pi. 87, 88; Mo?fTFAUCOif, t. V, pi. 168 (2 exemples), 169 (it.).
(2) Bartoli, 2' partie, pi. 34, 35 ; Passeri, t. I*', pi. 98, 99; MbxTFAUCON, l. V, pi. 169, Avecsilicemium,
(3) Passeri, t. I", pi. 91,93. 94.
{i) Acad. des inscript,, nouv. série, t. XV, 2« partie, p, 63-l2T>
lNS€RiPTION DE L'^GLISE JOVINIENNE. 193
rielle qui esl leur mort el leur tombeau, à la vie spiri* luelle qui les rend à leur destinée primitive (1). d
De nouveaux exemples, apportés dans les Recherches ilu même auteur sur le culte du cyprès pyramidal (9), ont complété cette démonslralion.
Les deux plats d'argent appartenant à la Biblio- Ihéque Impériale , décrits dans le second travail de M. Lajard (3), présentent chacun, sur le bord extérieur de son pourtour, une suite d'objets qui ont {)resque tous, sinon tous^ comme le veut M. Lajard, un sens mystique et funèbre. « Ce sont, dit M. Lajard, des masques scéniques, des animaux carnassiers, tels que des lions, des lionnes, des ours, qui attaquent ou poursuivent (ks animaux herbivores ou frugivores, lels que des antilopes ou des bouquetins, des biches, des sangliers ; ce sont des édicules funèbres et des autels ; ce sont encore des cyprès, des arbres morts -ou dépouillés de feuilles, et des plantes aquatiques. »
Nous avons trop de respect pour l'autorité de i'honorable académicien, el trop de confiance dans son savoir pour oser entreprendre la critique de cet -exposé et des développements qui le suivent; nous voulons seulement faire quelques remarques a son sujet , et nous croyons pouvoir déduire des mêmes exemples des conséquences qu'il n'a pas remarquées t)u suffisamment approfondies.
(1) Nous avons nous-mème exposé la sigmOcaliou symboIiqiK ■des lampes sépulcrales et du feu dans les rites funéraires. {Essai sur l'éclairage chez les Romains, p. 126-til.)
(2) àp, cit., t. XX, -2« partie.
(3) Loc. cit., p. 333 et seq., pi . ÏVI, XVll et XVIII, n" U
i94 REIMS PE2fDANT LA DOiOIiATlON ROMAINE.
i^ H s'en faul que tous les arbres représentés dans les denx bandes soient sans feuilles ; conséquemment, le sens funèbre qui leur est donné est peut-être trop exclusif. Les autres attributs matériels^ les petits monuments sculptés qui sont placés de loin en loin^ ne sont pas non plus tous absolument funéraires : il y a« notamment, parmi eux des autels cylindriques aussi bien que des autels à double cône ; il y a même des objets tout-à-fail indifférents et de pur remplissage, tels que la pierre ovale et la pierre en losange qui accompagnent un des masques du plat n* % de celui qui a été trouvé à Berthouville, près de Bemay, en 1830.
2<> Les animaux du même plat étant placés symétriquement deux à deux, et paraissant courir, n'en conclut-on pas un peu lestement qu'ils se poursuivent? Et si, dans l'autre plat, les animaux, affrontés pour la plupart, semblent y mettre plus d'action et se combattre, n'est-ce pas un peu affaire d'art et de symétrie? N*accordera-t-on pas que le caprice du sculpteur s'éloigne beaucoup de la vraisemblance, en représentant, par exemple, un cerf qui se jette sur un lion, un autre cerf poursuivant un autre lion, et ce dernier se retournant comme pour faire tête à cet ennemi peu redoutable (1) ?
Je veux bien ne pas disputer sur le point de savoir si la juxtaposition d'animaux de deux genres opposés a, au fond, le sens symbolique que M. Lajard lui attribue; mais je rappellerai que, pour que cet antagonisme soii évident, il faudrait que l'opposition des
(I) Op. eit,, pi. XVI, fragin. ii"' : el2.
deux principes fût conslaramenl observée. Or , on citera lacilemeiU des exemples du contraire; ainsi, il y a (elle chasse sculplée, dont un fragment présente ^es carnassiers qui se co,mba!tenl (1), et un aulre des herbivores (2). Bien plus, une lampe d'un caractère inconleslablement funéraire (3) porte quatre têles d'animaax : ce sont un sanglier, un faureau, xin bélier et un lion. Pourquoi trois contre un? Serait-ce qi»e le lion est capable de vaincre et de manger les trois autres? Ceci serait-il aussi du symbolisme? Aurait-on voulu pix)uver par là que le principe représenté par le carnassier l'emporle sur Tautre principe? M. Lajardnous paraît donc pousser trop loin les conséquences de son système, quand il affirme qu'il y a lutte de principes dans toutes les représentations d'animaux. Nous pensons que ces représentations ont, avant tout, une signification commémorative, et qu'elles rappellent les immolations d'animaux données en spectacle au public, en l'honneur des morts, sous forme de combats d'animaux entre eux, et plus souvent sous forme de chasses, que ces immolations aient eu li^u réellement ou que Ton se soit i^ontenté de les figurer sur tes monumenis funèbres.
Nous avons déjà fait remarquer la signification également commémoralive des masques de théâtre^ <lans lesquels M. Lajard (4) paraît avoir trouvé aussi un caractère mystique qu'il n'a pas expliqué.
(1) Musée du Louvre, 769 ; Clabac, pi. 113» n" 185.
(2) Bas-reliefs d'Assos, musée du Louvre, op. cit,, pi. il6 H, n" 6.
(3) Passeri, t. III, pi. 51.
^4) Loc, cil., 4[). 334.
196 REIMS PE9DAKT LA DOMlSàTION ROMAINE.
â* Après avoir étudié la bande circalaire des deux TaseSy M. Lajard parle des médaillons qui occupent le centre de chacun d'eux.
Dans l'un, un Romain combat à cheval un énorme sanglier ; la Victoire s'avance dans les airs pour poser une couronne sur la tête du cavalier (1).
Dans l'autre, un cavalier est assailli â la fois par un lion et par une autre bête ressemblant à un loup {%. Une inscription tracée autour de ce médaillon fait connaître qu'un C. Properlius Secundus a fait faire ce vase en l'honneur de Mercure Kanetonnetisis^ c'est-à-dire, suivant M. Lajacd, honoré à Kanelo, ville inconnue.
Comme Mercure présidait aux mystères et aux rites funèbres, la dédicace et la destination du dernier vase paraissent s'accorder avec sa décoration : nous sommes, sur ce point, de même avis que M. Lajard ; mais nous croyons démontrer plus clairement cette destination en donnant au vase une attribution commémoralive et en l'enlevant au domaine de l'allégorie où le range M. Lajard. Et ce que nous disons du vase qui porte une inscriplion , doit s'enlendre également de celui qui n'en a pas.
Que voit-on, en effet, dans les médaillons de chacun d'eux qui soit étranger h la représentation d'une chasse funèbre el ne s'explique parfaitemenl par là? L'exiguilé du cadre a réduit cette représenlalion à ses
(!) Mém. de V Académie des instript,y t. XX, 2" partie, pi, XVI, fig. 5.
(2) Op. cit., pi. XVIlï, iig. 1.
INSCRIPTION DE l'ÉGLISE JOVINIENNE. 197
moindres éléments : d'une part, un ou deux animaux ; de Taulre, le comballant vainqueur ou près de Têlre. N'est-ce pas assez pour faire connaître à quel propos d'autres animaux, en plus grand nombre, courent aux bords des vases? Se peut-il rien de plus clair? Est-il' besoin, pour expliquer une scène si peu compliquée,. d'appeler à son aide la symbolique, de fouiller les profondeurs du mysticisme asiatique, et, au risque de se mettre en contradiction avec ce que nous savons des mœurs antiques, de prétendre qu'il s'agit ici , non d'un simple combat avec des bêles féroces, « mais du combat perpétuel qu'ici-bas nous devons livrer à nos passions (1)? >
M. Lajard rappelle , à ce propos , des médailles contorniates que possède la Bibliothèque Impériale, à l'avers de la télé d'Homère, de Néron ou de Vespasien, et qui présentent, d'autre part, un guerrier arméd'une pique et combattant à pied , secondé de son chien, un énorme sanglier (2). Le cyprès pyramidal qui s'élève derrière ce groupe indique assez l'intention fu^néraire du sujet représenté ; et comme on doit considérer les monnaies contorniates comme des jetons de fantaisie frappés pour des particuliers, il n'y a pas de doute que celles-ci n'aient eu une destination funèbre ou, du moins, commémorative des funérailles. Les jeux funèbres suffisent à les expliquer, ce nous semble; et il faut avoir l'esprit bien préoccupé de la mythologie ou des doctrines religieuses de l'Asie , pour chercher encore ici , comme le fait M. Lajard ,
{i) Opère cit,, p. 33i.
(2) Opère cU,, pJ. XVIII, fig. ».
Méléagre et le sanglier de Calydon (1), ou la lulle^ mystique dont nous avons déjà parlé (2).
Toutefois , je dois avouer que Thonorable académicien ne conclut pas sans réserves. Transmises des peuples de l'Asie occidentale aux Romains , les doctrines religieuses dont il croit avoir retrouvé lestraces lui paraissent s'être perpétuées dans le monde romain , comme à son insu et sans que les raisons des symboles et des rites conservés lui fussent connues (3). Au nombre des symboles funèbres incompris et cependant très-répandus, il cite le cyprès. Nous devrions peut-être chercher a la même source l'origine des combats et des chasses funèbres : ce qu'on connaît de la partie du culte de Diane, que les Romains reçurent des cités grecques de l'Asie, y aiderait certainement ; et il se pourrail bien qu'il en fût de ces combats et de ces chasses comme de beaucoup de traditions appartenant à d'anciennes liturgies , conservées religieiisement h cause de leur origine , mais dont la raison échappait au vulgaire et élait du domaine de quelques adeptes seulement ►
(1) Opère cit., p. 2^4.
(2) Opère cit., p. 346.