CHAPITRE IX
Quartier de la Couture. — Rue Saint-Jacques. — Impasse du Renard. — Place de la Couture. — Rue de Thillois. — Rue Large. — Promenades. — Clairmarais.
a troisième rue qu'on trouve à sa gauche en continuant à descendre la rue de Vesle , est celle de Saint - Jacques ; elle mène au grand terrain connu sous le nom de la Couture , et ^Jif g T *v "^-^U s'appelait naguère rue des Tranchées.
Povillon-Piérard prétend qu'elle se nommait jadis rue du Tranchet ; il aurait vu ce nom dans de vieux titres. Je préfère celui que la tradition populaire adoptait. Les bras de la Vesle , nous l'avons déjà dit, après avoir traversé la mairie de Venise et le
Jard, arrivaient à peu près devant Saint-Jacques. Pour les refouler au-delà des remparts , on a dû faire des travaux de terrassement, afin de dessécher le sol, par exemple des rigoles ; de plus, le lit de la rivière dut laisser long-temps après lui des traces profondes. On nommait à Reims tranchées les petits ravins creusés dans les rues et servant à l'écoulement des eaux pluviales et autres que rejetait la cité. Le quartier où se trouve la rue Saint-Jacques dut être long-temps sillonné par des fossés dus à ces différentes causes : indè nomen. Au surplus, et ceci n'est pas sans importance pour l'opinion que nous soutenons, la rue dont nous parlons était en 1328 celle de la Lormerie ou de Lormerie. A cette époque, on n'avait pas encore fait reculer la Vesle. Il est vrai qu'on retrouve ce nom dans le xve siècle ; sous Louis XV, on ne l'avait pas encore oublié.
Dans une maison connue par l'enseigne des Quatre-Vents, portant le n° 4, et sise du côté de la rue de Vesle, naquit le chanoine Lacourt, cet infatigable érudit dont les travaux mériteraient à tant d'égards les honneurs de l'impression. Les biographes ignorent son nom. Tel est le sort des hommes laborieux et modestes : ils labourent et sèment, d'autres récoltent. Lacourt tint la charrue : la moisson fut pour Anquetil.
La rue de la Lormerie ou des Tranchées emprunte son nouveau nom à l'église Saint-Jacques dont elle renferme la façade. Sur le terrain où s'élève cette
antique paroisse, jadis verdoyait la fraîche prairie. A l'aurore du printemps, la marguerite y semait ses perles blanches; à l'automne, cette fleur, que la poésie populaire appelle la Belle toute nue, y étalait son calice gracieux et ses pétales lilas. Lorsqu'à la fin du xiie siècle, Guillaume de Champagne eut abandonné ce terrain à la ville [1185] , déjà des maisons étaient bâties en dehors du rempart. Elles étaient loin de Notre-Dame et de Saint-Pierre-le- Vieil; il fallut une église aux habitants de la nouvelle commune. Ils en bâtirent une à leurs frais. Saint-Jacques fut son nom. On disait parfois à Reims Saint-Jacques-le- Joutier, parla même raison qui fit plus tard appeler Royale-Carotte la compagnie de milice bourgeoise fournie par ce quartier : il était peuplé de jardiniers. On nommait autrefois joute une plante potagère qui n'est plus appréciée de nos jours.
L'église, élevée dans le style gothique , a été réparée à différentes reprises ; les traces de grandes arcades à plein-cintre qui se voient en dehors de la façade donnant sur l'impasse du Renard, au premier étage du clocher, et peut-être les verrières de la chapelle des fonts sont des vestiges de l'architecture romane. L'ensemble du monument porte le cachet des xme etxive siècles (1); les chapelles placées à droite et à gauche du chœur datent de la renaissance , le
(1) L'église, commencée au XIIe siècle f ne fut achève© que plus tard.
millésime de 1548, gravé dans une des colonnes du chœur, fait connaître l'époque de leur érection.
L'extérieur de l' édifice a toujours été des plus modestes , et le marteau révolutionnaire n'a pas'eu la peine de mutiler sa façade plate , nue et sans ornements.
Elle se compose de trois portes basses et peu larges ; celle du milieu est plus grande que les deux autres; au-dessus s'élèvent trois verrières étroites et longues, surmontées d'une rosace; elles ont, ainsi que les portes, la forme ogivale.
Au-dessous du cintre était un groupe de figures sculptées en pierre, représentant Jésus-Christ sur un banc entre Saint Jacques et Saint Jean. Il fut détruit en 1795. En 1801, on cherchait aie rétablir. En 1827 , on se contenta de décorer la façade des statues de Saint Pierre, Saint Paul et Saint Jacques.
Le clocher est placé à cheval sur la croisée de l'église ; aujourd'hui il est élevé de deux étages , couvert d'ardoises et de plomb, et percé de jours ayant la forme d'une rose à quatre feuilles ; il ne manque pas d'originalité. En le voyant on pense involontairement aux œuvres pittoresques et capricieuses de l'architecture chinoise. 11 fut élevé en 1712, aux frais des paroissiens et à ceux du Chapitre de Notre-Dame. Celui-ci, qui percevait la dîme et présentait à la cure, était tenu, comme décimateur, des grosses réparations. L'ancien clocher , qu'un ouragan avait renversé, était surmonté de la flèche
la plus légère, la plus hardie qu'on put alors voir en Champagne. Elle s'élançait entre quatre aiguilles de pierres fines et déliées. Déjà en 1594; elle menaçait ruine , et Pussot, l'historien-charpentier , avait été obligé de la réparer.
Cette église compte environ cinquante mètres de long sur vingt de large. On trouve au rond-point neuf verrières , les collatérales en ont chacune sept. Il y en a vingt-deux dans le haut de l1 église. Aux croisées on en remarque deux surmontées d'une rose de petite dimension.
La nef est supportée par douze piliers ; les uns sont à doubles colonnes ; les autres, plus massifs, sont décorés de trois colonnettes qui leur sont appliquées. Au-dessus des arcades formées par ces piliers, règne une galerie à jour assez étroite, mais formée d'une longue suite de colonnettes soutenant de petites arcades. L'effet en est bon. Tous ces détails sont du style ogival , mais de diverses époques.
Contre le portail, à l'intérieur, s'applique un jeu d'orgues dont les lignes modernes se marient mal avec celles du monument; l'église en possédait jadis un très-ancien, qui fut remis à neuf en 1615.
Avant d'arriver au chœur, on voit deux petits autels placés à droite et à gauche. A l'entrée du chœur se dessine une arcade composée de bois et de fer, sur laquelle est placé le crucifix que l'illustre sculpteur Jacques avait fait pour l'église Saint-Pierrele-Vieil : on ne saurait trop recommander à l'examen
des artistes et à tous les Rémois jaloux de la gloire de leur pays, ce précieux monument de l'art au XVIe siècle.
Le chœur est entouré par treize piliers soutenant des arcades ogivales. Au-dessus nous retrouvons la galerie à jour qui orne la nef.
Le maître-autel était autrefois un échafaudage de pièces de bois sculptées et dorées ; il montait jusqu'à la voûte. 11 suffit en 1795 d'en détacher un seul fragment pour le ruiner de fond en comble. Derrière le maître-autel actuel est un passage de moins de deux mètres qui le sépare d'un autre autel appliqué contre la muraille ; au-dessus est un magnifique tableau attribué au Guide : il représente la Sainte Trinité, et décorait jadis la chapelle de l'archevêché. La révolution en fit le dépôt à l1 hôtel-de-ville ; depuis , on gratifia de cette précieuse relique l'église qui nous occupe.
De chaque côté du maître-autel sont des chapelles construites vers 1548. Au-dessus de l'autel de chacune s'élève un portail orné de sculptures et divisé par trois niches.
L'un de ces autels est dédié à Saint Jacques ; c'est là qu'on transporta la statue du patron de l'église, qui décorait la petite porte donnant sur la rue de Vesle ; elle fut remplacée par une statue d'ange tenant cette légende : Gloria in excelsis Deo. L'autre chapelle est placée sous l'invocation de la Vierge. La mère du Christ fut de tout temps en grande vé-
nération dans cette paroisse ; son autel fut incendié en 1615; sa statue brûla ; elle était de bois sculpté, peint et doré. Suivant l'usage du temps, elle portait trois robes d'étoffes précieuses les unes sur les autres. Elle fut remplacée par une figure du même genre.
Dans cette église, on remarque encore deux tableaux d'Hélard, peintre rémois, représentant la pèche miraculeuse, et l'histoire d'Ananie et Saphire. On a disposé dans la nef et les croisées dix tableaux faits pour l'église Saint-Pierre-le-Vieil. Les ornements qui décorent les cadres rappellent leur destination. Ces peintures représentent divers actes du Nouveau Testament. La vie de Saint Pierre y obtient plusieurs pages.
Dans la chapelle située au midi du chœur sont deux verrières représentant, l'une Ezéchiel, Ezéchias, Isaïe et Daniel avec le millésime de 1542 ; l'autre les quatre évangélistes. Au milieu, on voit la Visitation ; de tous côtés on rencontre des débris de verrières peintes qu'on doit conserver jusqu'à ce qu'on puisse les recompléter.
En 1840, les verrières du chœur furent détruites et remplacées par des verres bleus, jaunes et rouges dont l'effet est dur. On eût mieux fait de tenter la restauration que les arts ont rendue possible.
Une singulière cérémonie avait lieu le jour de la fête patronale. Des habitants du quartier endossaient le costume des pèlerins qui vont à Saint-Jacques de
Compostelle ; ils prenaient le bourdon, le grand chapeau, la cape ornée de coquilles et se rendaient à la cathédrale , précédés d'individus figurant les douze apôtres , et Saint Christophe portant l'enfant Jésus. Le pèlerinage n'était rien moins qu'édifiant : il devait se terminer par une grimace faite ou une plaisanterie débitée par chacun de ceux qui y jouaient un rôle.
A côté de Saint-Jacques , et parallèlement à la nef de l'église , se trouve une impasse qui porte indistinctement les noms d'impasse Saint- Jacques , d'impasse ou cour du Renard-Blanc. Elle devait ce dernier nom à l'enseigne d'une auberge qu'elle contenait ; une des maisons qui s'y trouvent est ornée d'une statue de Saint Jacques placée dans une niche.
De ce côté, la paroisse a une entrée plus moderne encore que le chœur : un porche, dont les arcades sont à plein-cintre, abrite ceux qui entrent à l'église ; une petite cour le précède. Au-dessus de la porte est une niche renfermant la statue de la Vierge ; elle est décorée de cette légende : Introïbo domum tuam ; adorabo ad templum sanctum tuum. La date de 1614 , apposée à cette partie de l'édifice , est celle de sa construction.
La rue Saint-Jacques conduit de la rue de Vesle à la place delà Couture. Ce vaste emplacement, qui a la forme d'un carré long, sert depuis le xne siècle de champ pour les grandes foires de Reims.
Il fut cédé en 1183 à la ville, moyennant une légère redevance, par l'archevêque Guillaume de Champagne ; il le destinait à rétablissement des charrons, tonneliers, chapentiers et autres gens de métiers bruyants, dont il débarrassait ainsi la ville. Pour donner de l'importance à ce nouveau quartier, et y amener des habitants , il leur concéda le privilège d'avoir une mairie spéciale et une paroisse.
Pour le même motif joint à des raisons que nous avons indiquées plus haut, il transporta sur cet emplacement la foire qui se tenait à Pâques près de l'hôpital des lépreux ; il fixa son ouverture au samedi veille du dimanche des Rameaux , et son expiration au samedi saint. Depuis, elle commença le jeudi d'après Pâques et dura huit jours ; de notre temps, on fixe son début au lundi de Pâques ; elle se prolonge plus long-temps qu'autrefois, quoiqu'on y fasse beaucoup moins d'opérations commerciales que par le passé ; mais comme jadis on ne payait aucun droit sur les choses vendues et achetées en temps de foire, les seigneurs limitaient la durée de manière à concilier leurs propres intérêts avec ceux de la commune. Aujourd'hui que les foires n'ont plus de privilèges, elles sont sans importance, et l'époque où elles ouvrent et celle où elles finissent ne sont plus que des points d'administration et de police.
Le 22 juillet avait lieu sur le même terrain le marché qui paraît s'être tenu dans l'origine près delà Madeleine, et qui en avait gardé le nom : il durait trois jours.
Deux autres foires se tenaient aussi au même endroit, Tune le lendemain des Rois, et l'autre le 30 septembre. Celle-ci prenait le nom de foire Saint-Remi. Elles étaient toutes exemptes de certains droits : celle des Rois avait quinze jours de franchise ; celle de Pâques n'en avait que huit ; on n'en allouait que trois à chacune des autres.
Ce champ où parfois la foule se presse , où retentissent, hurlent et crient à la fois les trompettes, les bêtes féroces et les marchands aux poumons infatigables, fut jadis couverte de jardins et de marais ; c'était une terre cultivée, une coulture : de là vient son nom. Des jardiniers y plantèrent les premiers leurs tentes. On trouve encore aujourd'hui des potagers dans les terrains compris entre les remparts et la place. Des allées d'arbres la décorèrent depuis la promenade jusqu'au carrefour formé par les rues Large et de l'Etape. Détruites en 1795, elles furent rétablies et de nouveau renversées il y a peu d'années : comme si sur cette terre aride un peu de verdure n'était pas un bienfait du ciel.
Jadis l'enceinte de la place était fermée de maisons de tous les côtés. Des maisons au toit pointu et des murs formaient la perspective qu'on découvrait au loin en entrant dans la Couture par la rue Saint- Jacques. Cette partie de la place constituait, en 1328, le quarrel de la porte Régnier-Ruiron. Nous dirons plus loin pourquoi.
Cette galerie, qui forme le tour de la place, fut
laite pour les foires. Les loges existent depuis la fin du xiie siècle ; elles sont indiquées sous ce nom dans la Charte de 1183 ; on les désignait aussi sous le nom de Toiles , parce qu'elles donnaient asile aux marchands toiliers. Une de ces loges appartenait à l'archevêque ; là s'établissait le bailliage ducal , et la justice s'y rendait aux quatre époques indiquées ci-dessus.
Du côté des promenades on trouvait, à droite en venant de Saint-Jacques, le cimetière de cette église ; il se divisait jadis en deux parties : dans la plus grande était une croix que les calvinistes renversèrent. Le n° 5-4 de la place de la Couture s'applique à une porte qui lui servait d'entrée ; elle peut remonter au xve siècle; les sculptures qui la décoraient furent brisées par les protestants.
Notre place était coupée en deux par les rues Large et de l'Etape. Le point d'intersection placé au centre de ce vaste carrefour se nomme la croisée de la Couture. Là s'élevait une croix antique qui remontait , dit-on , au xne ou au xme siècle ; réparée, relevée à plusieurs reprises, elle avait été vers 1542 posée au centre même du champ de foire. Les idées pieuses dominaient alors en tout ; le signe religieux devait surgir au milieu de tous les grands centres où s'agitait l'espèce humaine : il était là pour rappeler aux hommes que le ciel qui punit la fraude et le vol ne donne sa bénédiction qu'aux entreprises franches et loyales.
Cette croix fut déplacée vers 1734, et relevée sous une allée d'arbres qui gagnait la porte Regnier- Buiron; elle ne devait pas y rester long-temps. Quand on fit les travaux nécessaires aux fontaines créées par l'abbé Godinot, on la transporta sur l'angle formé par la rue Large et la place de la Couture , à droite en entrant de la Couture dans la rue Large ; un monument assez semblable à une borne , qu'on décora du nom de fontaine Pouilly , en l'honneur de ce savant et digne magistrat, reçut la croix détrônée. Le signe de la rédemption fut renversé en 1793.
Le vaste espace que renferme la place de la Couture en a fait à toutes les époques un lieu de revue. C'est là que sous tous les régimes sont venues défiler les compagnies (toujours admirables) de la garde nationale rémoise. C'est là que le 7 mai 1790 elle prêtait à Louis XVI et à la Constitution le premier serment politique que l'on crut devoir demander à la France , le premier qu'elle crut à son tour avoir le droit de violer.
La croisée de la Couture était aussi un lieu d'exécution publique. C'est là que du temps de nos pères s'infligeait le barbare châtiment de la flagellation.
Sortons enfin de la place de la Couture, où nous avons déjà long-temps arrêté les regards du lecteur.
A l'entrée de la place de la Couture on trouve, à gauche en arrivant par la rue Saint-Jacques, la rue de Thillois. On donne à son nom deux étymologies.
Suivant les uns, elle remprunte simplement à une commune dans la direction de laquelle elle marche. Suivant d'autres, le nom de ïhillois viendrait d'un vieux mot français, thil ou til. Nous trouvons dans le testament de Richard Pique : « Pour une corde de til pour le puits, 2 sols 8 deniers.» On nomme encore aujourd'hui tille ou teille la petite pellicule qui se trouve entre l'écorce et le bois du tilleul : elle sert à faire notamment les cordes à puits. On nomme de la même manière l'écorce du chanvre. Tiller ou teiller, c'est détacher les filaments qui la composent de la chenevotte que l'on brise. On n'a pas oublié que la foire de la Madeleine était destinée à la vente du fil, du chanvre et des toiles de toute nature. L'entrée de la rue de Thillois , du côté de la Couture, est garnie de loges à droite et à gauche. La foire s'y installait. Aussi, peut-être était-ce là qu'étaient placés les marchands de chanvre. Peutêtre , d'ailleurs , la commune de Thillois doit-elle son nom au commerce qu'elle faisait, et à l'industrie qu'exerçaient ses habitants (1).
Revenons sur nos pas, et rentrons sur le champ de foire. La seconde rue que nous trouvons à gauche
(1) Chap. 2, page 15 , on lit que le mot rue n'entrait pas dans la langue rémoise avant le XIVe siècle ; il faut lire XIIIe siècle. Nous trouvons, en effet, en 1294 , la rue de Thillois désignée comme rue. Son nom s'écrivait alors sans h, ce qui confirme notre étymologie. Tillois vient probablement de til} tille j tiller.
est la rue Large ; dès Tannée 1501, elle avait reçu ce nom, dont elle est digne à tous égards. 11 ne lui manque que des palais et des hôtels pour rivaliser avec les plus grandes voies de communication citées dans les villes de France. Elle fut taillée sur un vaste plan dans l'intérêt de la foire ; il fallait un emplacement pour les équipages, voitures , chevaux des forains. La rue Large leur fut destinée.
A l'extrémité de la rue Large, du côté où elle fait angle avec la rue Caqué, était la première salle de spectacle qu'il y eut à Reims ; elle régna seule jusqu'en 1777 ; à cette époque, on éleva celle qu'on voit rue de Talleyrand. Elle avait pris le nom de son propriétaire, Draveny , et s'ouvrait aussi pour les bals publics : cette destination survécut à l'autre.
A côté était un terrain où les bourgeois de Reims venaient exercer leur vigueur et leur adresse en jouant à la paume. On y vit, dit-on, le fameux Pitt essayer ses forces. Cet établissement était connu sous le nom du Tripot de la Fleur-de-Lys.
A côté de cette joyeuse maison était le jardin des arbalétriers de Reims ; leur terrain long et étroit se prolongeait en ligne droite vers la rue de Châtivesle. Leur antique institution remontait au xive si:cle : divisée d'abord en deux compagnies qui avaient leurs jardins, l'une dans le ban Saint-Remi, l'autre à la porte Gérés , elles se réunirent dans ce dernier, sous le règne de Louis XL Dans le xvie siècle, les arbalétriers se fixèrent rue Large, et s'y maintinrent
jusqu'en 1702. A cette époque, réduits à un trèspetit nombre, ils cédèrent leur terrain à la ville de Reims, à condition quelle paierait quelques rentes à des individus qu'ils désignèrent, et que sur leur jardin on élèverait des casernes pour le soulagement des troupes.
Les arbalétriers eurent leurs jours de gloire militaire, et rendirent de notables services dans les guerres des xive et xvc siècles. L'usage des armes à feu finit par les rendre inutiles. Nous avons publié les pieux et patriotiques règlements de cette noble confrérie, qui compta parmi ses membres Juvénal des Ursins, l'archevêque de Reims. 11 nous suffira, pour mettre sa mémoire sous la sauve-garde publique, de rappeler la formule du serment demandé aux récipiendaires :
« Viens, jure loyallemeut » Que la couronne de France » Serviras entièrement, » De ta force et ta puissance.
» Ton corps mettras en défonce » A Reims, contre ses ennemis » Desquels tu auras connoissance. »
Près de là s'élève un humble bâtiment que surmonte une modeste croix blanche : là se trouve aujourd'hui un des établissements des Frères des écoles chrétiennes. Nous dirons plus loin leur histoire quand nous toucherons à leur berceau. Saluons en
loi
passant ces hommes qui ne demandent ni croix, ni places, ni pensions; qui, pauvres et dévoués auxpau- * res, leur donnent tout ce qu'ils peuvent donner, leur vie, leur science et leur foi.
A côté de ces pieux instituteurs, nous voyons les CAsernes que la ville offre aux troupes qui passent dans ses murs ; elles rappellent le testament des arbalétriers.
En remontant la rue Large, nous rencontrons , toujours du même côté, un édifice blanc dontl'aspect a quelque chose de mystérieux : ce qui s'y passe, nous n'en savons rien. C'est la loge de très-hauts et très-puissants seigneurs, nosseigneurs les francs-maçons de Reims.
Au bout de la Couture, on trouve la porte Neuve, qui donne accès aux promenades et conduit à Clairmarais.
Elle est élevée sur l'emplacement d'une vaste plate-forme qui portait le nom de Saint-Jacques , construite en 1651 par Jean Audry, lieutenant des habitants ; elle était fermée de murs crénelés et percés de meurtrières. Au pied de ses murs était un bastion défendu par un fossé et un mur angulaire jeté en avant.
En 1 740, la ville arrêta qu'une porte serait ouverte à cet endroit, et les travaux commencèrent. Louis XV fit son entrée à cheval par la brèche déjà ouverte quand il revint de Flandres. Elle dut à cette circonstance le nom de porte Royale ; on réleva
avec les matériaux des fortifications démolies , et ceux d'une ancienne porte nommée Ragenaire ou Regnier-Buiron, sise près de là, et murée en 1358.
Elle coûta 30,000 livres et fut construite par Nicolas Bonhomme. Ce monument portait à son sommet une arcade terminée à ses deux extrémités inférieures par des vases de pierre représentant des pots de feu. Dessous l'arcade et au-dessus de l'entrée , était sculpté l'astre du jour aux rayons flamboyants. Au nom de porte Royale , ce monument joignait ceux de porte de la Couture, porte Neuve, porte des Promenades. Elle fut détruite il y a peu de temps et remplacée par une grille de fer coupée par deux pavillons carrés, couronnés par des terrasses.
La porte Neuve nous ouvre rentrée des promenades : elles comptent à peine plus d'un siècle. Des champs, des prés, des marais, un bois, au milieu duquel s'élevaient quelques maisons , une communauté de béguines, leur cimetière, formèrent longtemps de ce côté les environs de la ville.
Sous la première race, au milieu de ces bosquets, sous la voûte mystérieuse des forêts séculaires de la vieille Gaule, la corruption romaine avait enseveli des lieux de débauche : une sombre caverne creusée sous le sol abritait les vices que l'aigle impériale traînait sous les drapeaux. Saint Rémi ferma le temple païen , et dans le riant asile qu'avait choisi l'amour sans pudeur, il bâtit un couvent où se renfermèrent quarante filles ou femmes veuves , et les chargea
d'expier, par leurs prières, les fautes commises par d'autres sous l'antique ombrage. Il paraît qu'il leur imposa de plus l'obligation d'entretenir le linge de Notre-Dame. Les religieuses qui leur succédèrent étaient soumises à une redevance du même genre. Elles devaient , tous les ans, le jour de saint Firmin , remettre un certain nombre de tuniques au semainier de Notre-Dame. En 1204- , la communauté demandait qu'on réduisit de moitié sa dette, vu la pauvreté du couvent. Rien n'est obscur comme l'histoire de cette maison ; s'était-elle éteinte en 1222? À cette date, nous voyons Briard l'orfèvre et Agnès , sa femme , céder à des religieuses de l'ordre de Citeaux le terrain de Clairmarais, à condition qu'elles y fonderont un couvent. Cette nouvelle maison est reconstruite vers 1259. Elle est connue sous le nom de Ecclesia monialium de Claro Marisco. Plus tard nous y voyons les béguines de Sainte- Agnès.
Quoi qu'il en soit, le couvent fut rasé lors du siège de 1359. Les religieuses, après avoir habité en plusieurs lieux dans Reims, se retirèrent rue de Thillois. Il paraît cependant que la maison de Clairmarais fut relevée et qu'on y revit des religieuses; les circonstances les forcèrent, à une époque que nous ne pouvons indiquer , à rentrer une seconde fois en ville , et les fixèrent dans la rue Neuve ; nous les y retrouverons. Leur dernier directeur , Henry Cauchon de Maupas , abbé de Saint-Denis, les engagea,
vers 1643, à céder leurs biens à la ville, qui les réunit à ceux de l'hospice de Saint-Mareoul ; les dernières béguines de Sainte-Agnès y reçurent asile, et on dut pourvoir à leurs besoins jusqu'à la fin de leurs jours.
Le prieuré de Clairmarais resta debout jusqu'à la révolution ; une ferme et une chapelle en dépendaient ; alors il fut vendu comme bien national.
Après avoir eu diverses destinations, il devint un jardin public , aujourd'hui connu sous l'aimable nom de Trianon.
Le cardinal de Lorraine avait fait défricher une grande partie des marais qui couvraient le sol compris entre Reims, la Vesleet Clairmarais, et les avait convertis en prés et jardins au profit de la ville. Toutes les eaux avaient été rejetées dans la Yesle dont il avait fallu élargir le lit. Long-temps les nouvelles rives , les prairies communales , les bosquets qui leur prêtaient leur ombrage , suffirent aux promeneurs de Reims. Mais vint enfin le siècle de Louis XIV: des palais s'élevèrent, de vastes et somptueux jardins se dessinèrent de toutes parts. Reims voulut aussi avoir des promenades dignes de sa splendeur.
Ce fut Dorigny d'Agny, syndic des habitants, qui en eut l'idée ; Rogier du Fay, lieutenant, l'exécuta vers 1729, et adopta le tracé présenté par deux jardiniers rémois , Leroux père et fils; les premières plantations furent anéanties par la gelée. En 1735 , le lieutenant Simon Coquebert les fît recommencer
cl entretenir avec grand soin ; elles furent achevées en 1749 , sous le gouvernement de Lévesque de Pouilly ; il les prolongea jusqu'à la porte Mars.
En allant vers la Vesle par Vallée basse, on trouve à gauche les neut arcades dessinées par les pierres des remparts dont nous avons parlé plus haut. Si au contraire le promeneur appuie sur la droite , il arrive dans le petit bois de la Ville : c'est ainsi que l'appelle le plan de 1765 ; mais pour la foule, c'est le Bois-d' Amour. Là s'ouvre l'allée des Soupirs , là commence celle du riant espoir. Cher lecteur, nous ne voyagerons pas sur la carte du doux pays de Tendre ; nous autres bibliophiles poudreux et parcheminiers , nous y serions mauvais guides. Ne vous faites pas trop d'illusions sur ce que peut avoir de délicat et de séduisant le doux nom de Boisd' Amour, mais interrogez la pudeur des sergents de ville : elle vous racontera comment ces mystérieuses allées ne sont parfois que les basses rues dePaphos.
Les promenades, comme tous les quartiers de Reims , ont leur histoire et leurs souvenirs.
L'obélisque des fossés fut détruit en 1790. Trois mois plus tard, il fut question d'arracher tous les arbres et de cultiver le sol défriché, en pommes de terre. En 1814, les Russes voulurent aussi sacrifier les vieux ormes aux exigences de la guerre : la ville les sauva en fournissant le bois dont l'impérieux vainqueur avait besoin.
Ce fut sur les promenades de Reims, à midi, le
14 juillet 1790, qu'on célébra l'anniversaire de la prise de la Bastille , en prêtant le serment de la fédération.
A la même époque , à la place où nous voyons aujourd'hui un bassin et sa brillante gerbe d'eau , s'élevait l'autel de la Patrie. Sur une base à huit faces décorées de guirlandes de fleurs, était un socle carré ; il portait une colonne cannelée , couronnée d'un chapiteau corinthien ; au-dessus se dressait le génie de la Renommée ; il portait des ailes au dos et une trompette à la bouche ; de l'autre main il tenait une seconde trompette. Ce monument eut un grand rôle à jouer dans les fêtes et cérémonies républicaines.
Le 20 prairial an II notamment, on célébrait à ses pieds la fête de l'Etre-Suprême.
Au sacre de Charles X, on bâtit à la hâte un bazar sous les ombrages du boulingrin. Là brillèrent tous les produits de l'industrie rémoise; là brillèrent aussi la galanterie et l'amabilité du nouveau roi, de ce prince affable et bon, mais arrivé trop tard aux affaires pour apprendre à les diriger, trop tard sur le trône pour apprendre à connaître les conseillers de cour.
On cite encore les fêtes qui eurent lieu dans les promenades lors de l'inauguration de la statue de Louis XV, en 1765. Le graveur Yarin les a reproduites.