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DEUXIÈME ARRONDISSEMENT

Faubourg Saint-Thomas. — Route de Laon. — Le Cimetière.— Le Mont-d'Arène. — Les Promenades. — L'Arcde-Triompbe.

ranchissons un instant les remparts , et visitons le quartier qui fait face à celui que nous venons de parcourir. Le faubourg Saint-Thomas doit son nom à un ancien cimetière placé jadis au-delà des promenades et à peu près vis-à-vis de Y arc-de-triomphe : c'était le cimetière d'une église dédiée à Saint-Hilaire, et qui s'élevait devant la porte de Mars, du temps de Saint Rémi ; il la nomme dans son testament. Elle avait été restaurée pari1 archevêque Artaud [931-962]; il fit remettre à neuf le toit et le plafond : détail qui

démontre que cette chapelle n'avait pas de voûte. Le cimetière était placé sous l'invocation de Saint- Thomas; sans doute il renfermait un oratoire du même nom. Les murs, les monuments du cimetière, l'antique église, les maisons qui s'étaient groupées aux alentours, furent rasés lorsqu'en 1359 on voulut dégager les abords de la ville pour la mettre à l'abri d'une surprise. Près de là était aussi une chapelle dédiée à Saint Vincent, qui paraît avoir eu le même sort. La tradition la place vis-à-vis du point où s'élevait le château des archevêques.

Après le siège de 1560, une croix fut érigée sur le champ du repos qu'on avait profané dans l'intérêt public. Elle se trouvait près des travaux avancés qui protégeaient la porte de Mars , et fut remplacée dans le xvme siècle par celle que M. de Saint-Souplet avait assise du temps de la Ligue , sur la place du Marché-aux-Draps. Le clergé de Notre-Dame n'avait pas oublié la terre où dormaient ses devanciers , et lorsqu'il sortait en procession , il venait y faire station et prières.

Sur l'emplacement du cimetière Saint-Thomas , à peu près au point ou s'élève la fabrique de gaz , était le temple de Mars. Les fouilles faites sur ce terrain à différentes reprises ont amené la découverte de fondations et de débris qui confirment cette tradition.

Plus loin à gauche, en allant àLaon, Romains et Rémois allaient voir le gladiateur égorger son frère ,

ou le tigre d'Afrique lutter contre des esclaves. Un cirque long de cent pas environ, et large de quarante pieds, recevait sur ses bancs de craie amoncelée , les deux nations alliées ; une vieille tradition dont nous ne pouvons vérifier le mérite, rapporte que les gradins étaient moins élevés du côté de la route que du côté des champs. Peut-être voulait-on ménager au faubourg entier la vue des jeux ; peut-être cette portion du monument a-t-elle été démolie la première, comme étant plus rapprochée des lieux habités. Une partie des gradins est encore debout ; dans le siècle dernier elle avait encore une forme circulaire ; les degrés s'y dessinaient assez nettement. Les pluies, les enlèvements successifs, Font réduit à une masse sans caractère , que le peuple appelle parfois le Mont de la Reine. Au pied du Mont-d' Arène on reconnaît encore facilement une enceinte creuse de plusieurs pieds , ayant la forme ovale : c'était le fond du cirque.

Le nom des Arènes se trouve dans les chartes du xme siècle, ce n'est que dans le xive qu'il est question du Mont-d' Arène. Sans doute dans l'intervalle l'état des lieux s'est modifié.

Traversons la route deLaon, revenons vers la ville, et nous trouvons le principal cimetière de Reims : il remplace ceux des églises Saint-André, Saint-Hilaire, Saint-Pierre-le- Vieux, Saint-Jacques, Sainte-Marie- Madelaine, Saint-Denis , Saint-Étienne , Saint-Symphorien, Saint-Michel, et celui de l' Hôtel-Dieu,

supprimés à la fin du siècle dernier. Il fut béni le 8 juillet 1787.

A côté du cimetière de Reims s'élève en amphithéâtre un terrain planté d'arbres verts. Là fut le calvaire érigé par la Mission en 1821 : ce fut le 7 janvier que les prédications commencèrent; une grande procession faite à Notre-Dame en signala l'ouverture. Le monument gigantesque resta debout jusqu'en 1850 : il fut renversé le 17 août, aux acclamations de cette même foule qui avait applaudi à son érection.

Le calvaire fut dévasté ; sur le socle qui avait porté la croix , on posa une urne funèbre découpée dans une planche. Au-dessous on mit cette inscription : « Aux braves morts pour la liberté dans les journées des 27, 28 et 29 juillet 1850. »

Du même côté , sur une hauteur, s'élève une fabrique de noir animal. La tradition place sur ce point les fourches patibulaires.

On y laissait suspendus les corps des suppliciés jusqu'à ce que la corruption , les oiseaux de proie, les bêtes féroces les eussent réduits en lambeaux et anéantis. Quelquefois, cependant, on les inhumait de suite, et on a trouvé, en creusant, des corps ayant les fers aux pieds. Au surplus , sur ce monticule fut jadis une villa romaine. A différentes reprises on a constaté les lignes de ses fondations et recueill1 des fragments de marbre qui en provenaient.

Revenons sur nos pas, et avant d'entrer à Reims,

examinons à notre droite un arc-de-triomphe, la plus belle ruine peut-être qui signale dans nos contrées du nord où le climat détruit tout , le passage de la domination romaine.

A quelle époque fut-il élevé ? Sur ce point, l'archéologue peut choisir entre de nombreuses opinions, et leur en préférer une nouvelle s'il veut se donner la peine d'en construire une.

Quoi qu'il en soit , notre arc-de-triomphe a reçu le nom de Porte de Mars, parce que, sur l'emplacement où furent depuis l'église Saint-Hilaire et le cimetière Saint-Thomas , s'élevait le temple du dieu de la guerre.

Sous les Romains, la ville avait quatre portes principales (1) ; chacune d'elles regardait un des points cardinaux : celle de Mars faisait face au nord. C'était la plus haute, la plus belle de toutes , ainsi que nous l'apprend Flodoard. De son temps , elle servait d'entrée à la ville ; plus tard, quand un château-citadelle fut élevé par les archevêques , l'arcde-triomphe y fut compris, mais il conserva sa destination.

Vers 1554 , pour rendre la prise du château plus difficile , on mura les arcades de l' arc-de-triomphe,

(1) Nous avons déjà vu celle de Vénus ou aux Ferrons , rue de Vesle. La voie romaine qui venait aboutir à la porte de Mars se trouve entre la route actuelle et rétablissement, du gaz.

et on ouvrit à côté une porte dont l'ouverture ogivale se dessine encore aujourd'hui dans le rempart.

Dans le xvie siècle, vers 1544, des travaux de terrassements furent faits pour fortifier cette partie de la ville, et le vieux monument romain disparut sous les matériaux, qui l'ensevelirent complètement. Lorsqu'en 459-4, on procédait à la démolition du château de Mars , sa partie supérieure revit un instant le jour. On aperçut la voûte où Rémus et Romulus sont allaités par la louve. En 1630, de nouveaux travaux dégagèrent les deux autres arcades ; puis on cessa de s'occuper du monument. Des matériaux , des décombres, s'amoncelèrent sur ce point, et l'arc allait disparaître de nouveau, quand Dallier, lieutenant des habitants , le mit sous la protection de la ville, et depuis 1670 son sommet ne cessa plus d'être exposé aux regards des curieux.

En 1812, le gouvernement alloua 2,000 fr. pour dégager l'édifice du haut en bas. Ce ne fut qu'en 1816 ou 1817 qu'il fut découvert du côté de la campagne ; on eut l'idée de le restaurer entièrement : on y renonça ; ce projet sera toujours inexécutable pour de vrais archéologues. On dut se borner à réparer les parties qui menaçaient ruine.

Tel qu'il est, l'arc-de-triomphe ail mètres 2 décimètres environ ; avec l'entablement il s'élève à 13 mètres 5 décimètres; le surplus de la hauteur échappe encore à notre appréciation. Il devait avoir 33 mètres de largeur, et 6 mètres environ de profondeur.

ïl est divisé en trois arcades : celle du millieu , plus vaste, plus élevée que les autres, à 10 m. 75 c. environ de hauteur, et 5 m. de large. Les deux autres, hautes de 9 m. 75 c. environ, n'ont guère que 3 m. 25 c. de large. Les piliers qui les séparent et dessinent l'ensemble du monument, étaient décorés de vingt colonnes cannelées , surmontées de chapiteaux corinthiens. Huit d'entre elles sont aujourd'hui entièrement détruites. Les douze autres, quoique rongées par les siècles , conservent encore leur beauté et caractérisent magnifiquement la ruine romaine ; elles ont depuis le sommet du socle qui les supporte, jusqu'à celui de leur chapiteau , 8 m. 75 c. environ.

Entre les deux colonnes qui dessinent chaque pilier est une niche peu profonde dans laquelle sont placées des sculptures formant bas-relief; un autre bas-relief sert de base à cette niche ; elle est encadrée, de droite et de gauche , par d'autres bas-reliefs longs et étroits. Le tout est couronné d'un fronton triangulaire , séparé de la niche par une frise ornée d'élégantes sculptures. Tous ces détails sont de nos jours presque méconnaissables ; les bas-reliefs sont mutilés et parfois entièrement détruits ; trois des niches seulement sont debout ; celle de l'extrémité droite est anéantie. La mieux conservée est celle qui se trouve entre l'arcade droite et celle du milieu. On croit y reconnaître Enée emportant son vieux père , et tenant son jeune fils

par la main. Les sculptures qui encadrent cette niche représentent des figures nues : on distingue encore quelques figures humaines sur le bas-relief de la base ; au fond de la niche de l'extrémité gauche , on aperçoit à peu près un personnage assis ; deux figures mutilées et méconnaissables sont près de lui. Au centre du fronton triangulaire, on remarque quelques traits de sculptures qui ont fait penser que là devaient se trouver des têtes ou des masques.

Sur le sommet des frontons est posé de chaque côté un génie ailé, supportant un vaste médaillon dans le centre duquel est une tète de grande dimension : ce point est un de ceux qui nous semblent indiquer la décadence de l'art et l'arrivée du mauvais goût. Les têtes sortaient du médaillon ; elles étaient plus hautes que l'ouverture qui leur donnait passage,et la surmontaient de quelques centimètres; elles étaient bien plus fortes que tout le corps des génies ailés qui les supportaient ; il n'y a pas de proportions entre ces sculptures.

Chaque arcade est dessinée à l'extérieur , le bas par deux colonnes plates , terminées par un chapiteau formé de trois lignes de sculpture. Des rinceaux tournant alternativement à gauche et à droite, ornent la surface plate de ces colonnes. D'autres sculptures couvrent l'espace qui les sépare des colonnes corinthiennes. Le haut de l'arcade est indiqué par trois lignes ciselées avec art : l'une est dentelée ; les autres

sont ornées au centre et au sommet d'une tête élevée sur son cou ; rien ne l'entoure, rien ne la supporte. Ce point est le second de ceux qui nous semblent indiquer la chutcde Fart. Ces tètes sont tellement mutilées, qu'on ne peut savoir qui elles représentaient.

La voûte de l'arcade du milieu était entièrement couverte de sculptures. Au centre, dans un carré, on distingue une figure de femme, assise, et tenant entre ses bras des cornes d'abondance ; deux enfants jouent à ses pieds avec des corbeilles de fleurs et de fruits ; deux autres figures, debout à ses côtés , sont aujourd'hui tellement rongées , qu'on ne peut les deviner. Ce carré est placé au centre de trois cercles de sculpture ; le plus grand est orné de lignes brisées à angles droits , rentrant les uns dans les autres , connues sous le nom vulgaire de dessins grecs ; de riches ciselures et des palmes décorent les deux autres. Les angles d'un grand carré qui renferme les trois cercles sont ornés de la même manière. Autour, dans douze compartiments formant un encadrement carré, sont des sujets qui représentent, par des allégories, les douze mois de l'année. Sept de ces sujets seulement sont aujourd'hui visibles.

Sur les bas-côtés de la voûte sont sur chaque face de l'arcade trois génies sans ailes; la partie inférieure de leur corps se perd dans des rinceaux ; ils portent des guirlandes de fleurs entourées de rubans ; des cygnes aux ailes éployées sont posés dessus. Au-des-

sous sont des corbeilles de fruits; des oiseaux perchés sur des thyrses décorés de draperies et se croisant derrière les corbeilles, viennent becqueter les fruits. La voûte des deux autres arcades est ornée de diverses sculptures formant des carrés qui s'encadrent les uns dans les autres. Au centre de Tune on voit la tendre Léda ; l'Amour voltige au-dessus d'elle; sur ses genoux s'élance le cygne séducteur. Au centre de l'autre arcade on reconnaît Romulus et Rémus allaités par la louve historique. Près d'eux sont Faustulus et Acca Laurentia.

Les deux façades latérales de l'arc étaient chargées de sculptures ; il est évident que le monument ne faisait pas partie du rempart. Il devait se trouver, ou au-delà de l'enceinte dont nous perdons les traces au bout de la rue des Telliers , ou dans l'intérieur de la ville.

De tous ces détails il résulte pour nous ceci : l' arcde-triomphe est un monument pacifique ; il ne rappelle ni la gloire des vainqueurs ni la honte des vaincus. Il peut être construit en l'honn eur de l'alliance qui unit Reims à Rome : l'affectation avec laquelle l'artiste à reproduit les souvenirs qui se rattachent au berceau de la ville éternelle prouve suffisamment qu'on a eu l'intention de flatter la tradition, qui donnait Rémus pour fondateur à la cité rémoise.

Flodoard raconte que l'arc triomphal et ses détails allégoriques frappèrent Saint Sixte et Saint Sinice, lorsqu'ils vinrent les premiers prêcher la foi dans nos

tontrées. La tradilion qui place l'œuvre de ces courageux apôtres dans le premier siècle de l'ère chrétienne, veut, par voie de conséquence, que la magnifique porte, debout avant leur arrivée, ait été bâtie sous Auguste. Mais la savante notice dont l'Académie de Reims vient d'enrichir son édition de Marlot, en établissant que les saints évèques ne parurent aux bords de la Vesle que dans le 111e siècle de l'ère chrétienne, vient appuyer le système que nous croyons devoir adopter jusqu'à nouvel ordre, sur l'époque à laquelle s'éleva le bel édifice dont nous admirons les ruines.

Ces vieux débris sont les derniers témoins de la puissance rémoise ; ils ont vu le sénat de noire cité dominer dans nos contrées, les habitants de Durocort libres , riches de crédit dans les Gaules , redoutés à la guerre, respectés pendant la paix ; ils ont vuClovis s'incliner devant la croix, et la monarchie se faire chrétienne ; ils ont vu Reims depuis seize siècles croire, combattre et travailler. Sous cette noble voûte le vainqueur de Tolbiac passa pour aller combattre Syagrius.

Ruines vénérables, vous ne pouvez périr : à vous se rattache l'histoire de nos pères. Ses pages sont écrites sur vos pierres rongées et verdoyantes. Restez debout pour raconter aux siècles futurs la gloire de la vieille cité. Vous leur direz que Reims, plus heureuse que Rome, n'est jamais tombée ; que moins puissante, mais moins corrompue, moins fière, mais

plus énergique, plus laborieuse , elle a traversé les âges sans baisser la tète. Vous leur direz tout ce que donnent de force la volonté, la foi et le patriotisme ; et les fils de nos fils, oubliant Mars et Rome, répéteront avec nous : Salut à Y arc-de-triomphe de Reims !

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