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CHAPITRE XVI

Quartier de Mars. — Porte de Mars. — Boulevard de Mars.

— Place du Château-de-Mars. — Rue du Cœur-Navré.

— Rues du Château-de-Mars, — Henri-IV, — de Porte- Mars, — du Tambour.

ublié long-temps de tous, ce sol du temple de Mars, ce royaume des ruines et des morts n'était plus fréquenté que parce que la route de Laon à f (Ê^qS RenTls Ie traversait. Cette ançjB£s k£jp$? -^^ cienne voie romaine amenait jadis le voyageur devant Y arc-de-triomphe sous lequel il passait. Aujourd'hui il faut faire un coude à gauche et pénétrer dans Reims par une porte pour ainsi dire dérobée ; elle a gardé le nom du monument dont nous avons parlé et du château dont nous parlerons bientôt. Long-temps

la porte romaine fut de ce côté la seule ouverte aux habitants ; comprise au xuie siècle dans le château féodal des archevêques , elle resta long-temps commune aux seigneurs suzerains et aux vassaux ; ce n'est que dans le xive siècle que la porte du château cessa d'être celle de la cité. Vers 1334, la commune ouvrit celle dont nous parlons. En 1337, on la fortifiait. En 1497, on refaisait la voûte qui couvrait le passage. En 1517, on donnait aux voûtes extérieures une épaisseur de douze pieds. Au xvie siècle , vers 1544, on y travaillait encore. LaLigue la fît aussi réparer. Mais ce ne fut qu'en 1623 qu'on la construisit telle que nous la voyons de nos jours. Jusqu'alors elle interrompait la promenade sur les remparts ; une descente existait alors à chacun de ses côtés. En 1623 elle fut voûtée de manière à ce que sa partie supérieure ne fût plus que la continuation du boulevard. Elle reçut alors du côté de la ville les ornements que nous y remarquons. Au sommet se dresse la statue en plomb du dieu des batailles ; sur un premier entablement qui sépare le toit de la voûte , étaient sculptées les armes de France et celles de la ville. On les voyait encore sur un second entablement plus large que le premier. Accolées sur celui-ci, elles étaient séparées par des rinceaux sur le second.

La façade du côté de la campagne ne date que de 1787; à cette époque on la refit à neuf, on répara la voûte et la terrasse qui la couvre ; la même année on démolit les fortifications avancées qui la protégeaient,

et on ferma une autre porte plus petite qui ouvrait à gauche en sortant, du côté de la glacière.

En pénétrant en ville, on trouve de suite à sa gauche une entrée de rue étroite, mal pavée, et dont l'aspect est peu riant; elle longe le rempart, et vient d'obtenir de F avancement ; on en a fait un boulevard : c'est celui de Mars. Avant ce récent baptême, elle se nommait rue de Mars-Cuîorum, ou mieux rue Culorum, via Culorum : car il est à remarquer que de tout temps elle a porté ce nom.

A droite de la porte de Mars se trouve aujourd'hui une vaste place où vont se ranger les voitures des gens de campagne aux jours de marché : là s'élevait le château féodal des archevêques, ducs et pairs de Reims. Après être tombé entre les mains de la Ligue qui s'en servit pour prolonger la guerre civile et punir par sa tyrannie les Rémois de leur aveuglement, il fut remis au Réarnais. En 1595, on paya huit mille écus la permission de le démolir. Après avoir ordonné sa destruction, la cour avait changé d'avis. Mais nos devanciers avaient chargé de tant de malédictions ce vieil édifice , depuis si long-temps ils l'avaient pris en haine, que quand l'heure de sa chute eut sonné, chacun se mit à l'œuvre et en une journée il fut jeté en bas.

On n'est pas d'accord sur l'époque à laquelle fut construit cet antique édifice ; on lui donne généralement pour fondateur l'archevêque Henri de Rraine; la date de sa création serait alors de 1228 à 1230 ; il

est certain que Henri de Braine, s'il ne le fonda pas, l'augmenta; c'est lui qui y enferma F arc-de-triomphe dont il lui donna le nom. Mais il paraît que l'archevêque Henri de France y avait fait travailler en 1170; on pense que celui-ci n'y a fait , comme le premier , que des additions ; si on en croit nos chroniques, qui malheureusement ne sont pas toujours authentiques et certaines de ce qu'elles avancent , les premières constructions avaient été faites par les ordres de Seulf, successeur d'Hincmar [922-925]. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on aperçoit sur la vue faite par Châtillon une construction en ruines qui semble antérieure de beaucoup à l'époque gothique ; on lui a même fait l'honneur de lui donner une origine romaine. Elle paraissait constituer un bâtiment circulaire , orné de colonnes à l'extérieur et divisé en deux étages ; il était percé à chacun d'eux de fenêtres à plein-cintre ; le tout était crénelé par le haut.

Quoi qu'il en soit , le palais fut habité par les archevêques sans interruption au moins depuis le xme siècle jusqu'en 1422. Cette année, le 25 mars , un violent incendie le détruisit en partie : on l'attribua à la malveillance des Anglais, alors maîtres dans Reims. Ils voulurent sans doute se venger de l'archevêque Renaud de Chartres, fidèle à son roi , et chassé de son siège par l'étranger. Dans des temps plus heureux , le prélat , rentra dans ses biens. De suite il prit »oin de faire relever le château de ses pré-

décesseurs, et c'est de son temps [4 -422-14-44] que date en partie l'édifice détruit en 1595. Cependant en 1477 il n'était pas entièrement rebâti. RaulinCochinard fit enlever les matériaux réunis pour les réparations restant à faire ; par ses ordres on démolit une partie des murs encore existants ou déjà relevés.

Les archevêques sortaient de temps à autre de cette demeure sûre, mais un peu sombre. Ils descendaient dans une habitation de plaisance, peu considérable, mais mieux éclairée et plus riante, élevée au-delà des fossés. Un jardin riche de fleurs, un verger soigneusement entretenu, une garenne bien peuplée de timides et fugitifs lapins, embellissaient cette résidence presque champêtre. A la moindre alerte , les archevêques passaient le pontlevis et rentraient dans le château-fort. Cette maison d'agrément et ses dépendances furent en partie détruites et absorbées par les fortifications élevées en

Au château se substitua la grande place qui porte son nom. Elle devint en 1793 la place de la Réserve ; c'était sous une voûte ménagée dans les remparts, reste probable des anciennes fortifications, et ouvrant sur cette place , que la ville renfermait depuis la fin du xvie siècle son artillerie et ses munitions de guerre. C'est encore là que de nos jours on garde les poudres déposées à Reims.

Du même côté, la ville fit cession à l'Etat, en 1719, d'un emplacement sur lequel on bâtit un hôtel de

monnaies d'ordre inférieur; on n'y fit que des pièces de cuivre ; cet établissement dura peu.

Sur la place de Mars vient aboutir la rue du Cœur-Navré ; elle doit son nom à l'enseigne sculptée au-dessus de la seule maison qu'elle renferme : elle représente un cœur percé d'une flèche. Cette maison, fort ancienne, fut rétablie en 1756. La rue portait aussi, dans le siècle dernier, le nom de rue de la Cidevant-Monnaie. Il est probable que la fabrique de billon dont nous avons parlé n'en était pas éloignée.

En passant devant la maison du Cœur-Navré, nous arrivons dans la rue du Château-de-Mars ; à la rue qui a toujours porté ce nom, on vient de réunir celle du Jardinet, qui lui faisait suite. Celle-ci ne rappelle aux imaginations rémoises que de riants souvenirs. Là se trouvait une maison où l'on était plein d'égards pour les amis de la joie ; là, sous le berceau de vigne on entendait la gaillarde chanson marier ses refrains grivois au choc bruyant des verres.

Au bout de la rue du Cœur-Navré se présente la rue Henri-IV. Le nom du bon roi a remplacé celui d'une enseigne , la Corne-de-Cerf , qui avait fini par s'imposer à la voie ou elle se trouvait. Cette rue, aujourd'hui déserte, dut être jadis la principale de Reims. Elle menait à l' arc-de-triomphe, porte de la ville ; et par les rues du Tambour et de la Peirière, elle conduisait jusqu'à la porte Basée.

La rue Henri-IV tombe dans la rue de Mars ou de Porte-Mars ; ce point, où viennent aussi aboutir

les rues de la Grosse-Écritoire et de Sedan, forme un carrefour qui a pris le nom de Croisée de Mars. A cet endroit, la rue dont nous parlons changeait de nom et prenait celui de la Grosse-Bouteille ; elle le devait sans doute à une antique sculpture. On vient de le supprimer.

La rue de Mars nous ramène place de l'Hôtel-de- Ville ; de là nous entrons dans la rue du Tambour. Voie romaine, habitée au moyen-âge par la haute noblesse de nos contrées, théâtre d'anciennes institutions, elle est digne d'un sérieux examen.

Elle doit son nom , suivant les uns , à une figure de pierre jouant du tambour et décorant un des édifices qu'elle contient ; suivant les autres , à ce qu'elle donnait asile au tambour de la ville. De temps immémorial , c'est au son de cet instrument que se font à Reims, comme ailleurs , les proclamations qui intéressent le public.

L'auditoire de l'échevinage se tenait au bout de la rue, vers le marché , à droite.

Les magistrats qui y jugeaient relevaient en la forme du bailliage ducal, puisqu'ils prêtaient serment entre les mains du bailli. Leur tribunal représentait les anciens plaids publics tenus sur le forum et plus tard dans la loge située près du Marché-au-Blé.

En 1675, le vieil auditoire devint la loge des sergents du bailliage ducal, puis il fut donné par Maurice Le Tellier au collège des Bons-Enfants, et

ma

vendu sous la république comme propriété nationale. Une boutique s'ouvre aux lieux où siégèrent les échevins.

Il est un bâtiment qui efface tous les autres, par l'importance et la richesse des sculptures qui le décorent. Le public ne fait qu'un hôtel et même qu'un palais des diverses propriétés qui portent les nos 32, 33, 54; et 35. On leur donne pour fondateurs les Templiers, les comtes de Champagne ou les comtes de La Mark.

Si on en croit la tradition, ces vastes édifices s'étendaient au loin et composaient un quartier ; ils faisaient face sur les rues Cotta, de la Hure, du Marc et du Tambour. Ce ne sont plus, de nos jours, que des monuments sans nom , sur lesquels nos chroniques sont muettes. Avouons que nos recherches ne nous ont rien appris sur leur histoire.

Peut-être ces vieux hôtels n'ont-ils pas l'importance qu'on leur attribue. Nos historiens , qui nous ont conservé des détails sur des édifices bien moins remarquables, n'auraient pas oublié tous, tour à tour, des monuments aussi dignes d'attention. Les comtes de Champagne n'avaient rien à faire à Reims : ils n'étaient pas seigneurs du pays. Les archevêques n'auraient pas souffert qu'ils y prissent pied. Nous trouverons les Templiers sur un autre point de la ville. Quant aux comtes de La Mark, leur famille ne paraît pas connue avant les premières années du xme siècle , et nous allons citer des dé-

tails qui font remonter quelques constructions à T époque romane. D'ailleurs à cette époque MM. de La Mark étaient plus allemands que français. Tout ce qu'on peut concéder à cet égard, c'est qu'un membre de cette famille a demeuré rue du Tambour.

Le livre de 1528 ne dit rien de tous ces vieux manoirs : se tairait-il si les comtes de Champagne, si les Templiers , dont les cendres étaient encore chaudes, avaient passé par-là ? Notez qu'il indique les maisons franches d'impôts. Son silence tue à nos yeux toutes les traditions sur lesquelles on vit depuis long-temps.

Décrivons ce qui reste de ces mystérieux édifices, et commençons parla maison qui porte le n° 55. La porte est large et se termine en cintre écrasé ; des colonnettes la garnissaient des deux côtés ; des sculptures décorèrent jadis son sommet. A une des extrémités du cintre, on voit un oiseau de proie chasseur ; il tient un oiselet dans ses serres. Au" dessus, un singe accroupi supporte un socle où devait se trouver une statue ou un écusson. La façade était éclairée par des fenêtres ogivales ; une rose à trois feuilles les terminait ; une colonne de pierre divisait leur partie inférieure en deux ogives longues et élancées. De chaque côté de ces fenêtres, vers le haut, étaient des sculptures qui durent représenter des tètes. Une d'elles n'est pas mal conservée. Dans la cour , on trouve à gauche, immédiatement après avoir passé la voûte qui sert d'entrée, une porte

aujourd'hui murée ; elle a la forme ogivale et dut être riche de sculptures : on y reconnaît encore un gai ménestrel jouant du violon.

L'intérieur de la cour est beaucoup plus moderne que ce que nous venons de décrire ; les bâtiments qui l'entourent peuvent remonter tout au plus à la fin du xve siècle. Mille détails annoncent l'arrivée de la renaissance. Jadis une tourelle s'élevait dans chaque angle de la cour. Aujourd'hui on n'en voit plus qu'une à droite en entrant : elle est peu élevée ; son toit est pointu ; la porte est à cintre déprimé et trois clochetons à fines sculptures en décorent le sommet.

Au fond de la cour est une autre porte du même style : elle dut présenter bien plus de ciselures et d'ornements. Dans l'angle situé à droite toujours et encore au fond de la cour sont deux chambres remarquables par les cheminées qui les décorent : elles doivent remonter à la fin du xvie ou au commencement du xviie siècle. L'une d'elles est ornée de sculptures représentant des fleurs, des fruits et des armes de guerre ; sur l'autre cheminée on remarque un bas-relief sur lequel sont sculptées deux figures de femmes : l'une d'elles tient une urne d'où s'échappe une onde bouillonnante, près d'elle est un dauphin ; l'autre caresse un paon.

Au rez-de-chaussée, du même côté, était un grand salon éclairé par trois fenêtres ; aujourd'hui quelques cloisons en ont fait plusieurs pièces. Le plancher de

cette grande salle est encore reYètu de son antique pavage : il est composé de carreaux en terre cuite, peints et vernissés : ils représentent sur un fond vert et jaune des rosaces jaunes et rouges. Les couleurs du fond sont presque enlevées : les dessins sont mieux conservés. Devant la cheminée qui réchauffait la salle, est un pavé composé d'ardoises posées de champ et formant des dessins carrés et carrés longs qui se croisent.

La maison désignée par le n° 52 est de tous les édifices de la rue celui qui a conservé l'aspect le plus monumental. Au sommet nous remarquons une frise qui se dessine en festons formés par des trèfles. Audessous, au premier étage, sont des fenêtres ayant la ■.forme d'un carré un peu allongé et garnies de croix de pierre qui les divisent en quatre. Entre ces croisées se dessinent de gothiques ogives ; leur intérieur renferme d'autres ogives terminées en trèfle ; elles représentent des chaires ou stalles d'église. Dans chacune est assise une statue de pierre plus grande que nature; un support sculpté soutient le siège grossier sur lesquelles elles posent ; elles sont au nombre de cinq : l'une d'elles tenait jadis sur le poing [un oiseau de proie dressé pour la chasse ; l'oiseau a été cassé. Les compagnons du veneur sont de joyeux musiciens iouant de divers instruments ; on reconnaît entre leurs mains la flûte, le violon, la harpe et la cornemuse. Toute cette partie du monument rappelle les arts aux xme et

£28 nve siècles. Au rez-de-chaussée on distingue rangées sur une même ligne les sommités de quatre arcades à plein-cintre; là se montre le style roman, et Ton peut avancer que la partie inférieure du monument peut remonter au moins au xr siècle.

Sur ce sol antique, chaque génération a mis sa pierre, chaque siècle son cachet, et aucune race ne peut dire : ce La rue du Tambour fut mon palais. »

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