CHAPITRE XXIII
Quartier de Saint-Pierre-les-Dames. — Hues de la Peirière, — Saint-Etienne. — Place Godinot. — Rues du Levant, — Neuve-Saiut-Pierre-les-Daincs , — de l'Université.
es rues Sainte-Marguerite et d'Artois que nous venons de parcourir nous mènent toutes deux dans celle de la Peirière.
C'était une des lignes qui divisaient Reims en quatre, du temps des Romains; elle faisait suite aux rues du Tambour, de l'Epicerie, et conduisait à celle duRarbâtre. Des travaux faits vers 1615 ou 1616 amenèrent la découverte de la voie antique au-dessous du sol actuel.
La rue de la Peirière, jadis étroite et tortueuse, fut élargie et redressée sous Louis XV.
Le monument important de la rue de la Peirière était le couvent des Magneuses. Il est aujourd'hui occupé par l'administration des hospices de Reims.
En 1634-, la veuve de Nicolas Colbert(l), seigneur de Magneux, commandant pour le roi en la ville et château de Fismes, établit dans sa maison sise au bourg Saint-Denis, une communauté de pauvres filles; une simple chapelle leur donnait asile quand elles priaient.
Bientôt Madame de Magneux voulut donner à T œuvre dont elle avait conçu le plan une plus grande extension et lui assurer une existence régulière. L'administration refusa d'abord son agrément; néanmoins, en 1635, Madame de Magneux obtint des lettres-patentes qui l'autorisaient à s'établir rue de la Peirière. Ce ne fut qu'en 1638 que la ville consentit à reconnaître le nouvel établissement, qui prit d'abord le nom de Séminaire des pauvres filles;
Au-dessus de la porte fut mise une plaque de marbre noir, sur laquelle étaient écrits ces mots : «. Hôpital de Sainte-Marthe, fondé par Madame de Magneux en 1638. » La maison finit par prendre le nom de la fondatrice ; et les Sœurs et leurs élèves furent appelées les Magneuses.
La communauté fut supprimée en 1791. Les jeunes filles furent conduites à l' hôpital-général. Le bâtiment, loué d'abord à des particuliers, devint
(l) C'est elle aussi qui fonda l'Hôtel-Dieu de Fismes.
ensuite bureau de bienfaisance. Les dames de la Congrégation s'y installèrent pour quelque temps. La chapelle était dédiée à Sainte-Marthe, c'est ce qui explique pourquoi la maison se nommait l'hôpital Sainte-Marthe. Conservée pendant la révolution, elle devint magasin, remise, puis écurie. Les dames de la Congrégation la firent restaurer. On y vit, depuis leur départ, le tribunal de commerce rendre la justice consulaire ; il s'y établit en 1824, quand il quitta F hôtel-de-ville, pour faire place au tribunal civil qui sortait de l'archevêché.
Elle vient d'être donnée aux protestants ; ils y ont fait faire les travaux réclamés par leur culte ; des boiseries en chêne sculpté, une chaire de même nature décorent le temple. Des bancs de bois attendent les auditeurs. Cette décoration sévère n'est pas sans dignité ; nous avons remarqué sur un tronc cette chrétienne devise : «. Dieu aime celui qui donne gaîment. » Espérance et charité , quand réconcilierez-vous des croyances qui devraient se confondre, des hommes qui n'ont qu'un Dieu, qu'un avenir, qu'une loi, des races qui sont sœurs, et que des fautes politiques seules ont divisés ?
Au bout de la rue de la Peirière se trouve celle de Saint-Etienne. En 1793, on en fit la rue de la Révolution. Jadis, dit-on, elle s'appelait la rue des Martyrs. Le nom qu'elle porte de nos jours lui vient de l'église de Saint-Etienne; cette paroisse fut vendue et détruite en 1795. Elle s'élevait à l'entrée de la place Saint-Pierre, sur la gauche en entrant.
Au portail s'élevait une grosse tour carrée qui contenait quatre cloches ; elles avaient un très-mauvais renom près des oreilles rémoises et mettaient en déroute les respectables quadrupèdes dont l'homme a fait ses amis. Au-dessus de la tour s'élançait une petite campanille dont la cloche servait à annoncer les offices. La façade du monument était percée de verrières ouvertes sur différentes lignes. A peu près au centre était une rosace. Au-dessus de la porte d'entrée était placée la statue de Saint Etienne.
Le cimetière de la paroisse était situé au coin des rues de l'Université et de Contray ; son terrain est aujourd'hui réuni à celui du collège.
Près du terrain où se trouvait l'église, s'étend, à gauche de la rue, la place Godinot ; on la nommait, en 1793, la place de la Révolution ; avant et depuis 1793 jusqu'en 1842, elle s'appelait place de Saint-Pierre-les-Dames. Jusqu'à la fin du siècle dernier, elle n'avait que deux issues : l'une sur la rue Saint-Etienne, l'autre par la rue du Bois-de-Vincennes , aujourd'hui rue Saint-Symphorien. On voyait alors au fond l'église et les jardins de Saint- Pierre-les-Dames ; à droite, le couvent, le pavillon de l'abbesse et leurs dépendances ; à gauche, l'église Saint-Etienne. Les maisons particulières n'y avaient place que du côté de la rue du Bois-de-Vincennes. Aujourd'hui, deux nouvelles rues y aboutissent : l'une, la rue du Levant, ouverte dans la direction des remparts, sur la ligne que suivait un
passage jadis ouvert à côté du portail de l'église, qui conduisait à la porte de la croisée septentrionale.
La portion du rempart à laquelle mène la rue du Levant, avait jadis une porte connue sous le nom de poterne de Saint-Pierre-les-Dames. Elle est aussi parfois désignée sous le nom de Porte-Neuve. En 1558 on rompit le pont qui la précédait; ellemême fut murée par les ordres de Gaucher de Châtillon. On l'ouvrait quand les travaux qui se faisaient de temps à autre à la porte Gérés rendaient celle-ci impraticable. Le haut de la porte fut nivelé quand on fit la terrasse du rempart. Mais la partie inférieure est encore intacte , et on la distingue sans peine dans les terrassements qui soutiennent nos murailles.
Du même côté et aux pieds des vieilles fortifications s'élevait une grande croix de pierre. Sa place est encore marquée sur le plan de 1665. On la nommait la Croix de Sainte-Bove. Elle indiquait, dit-on, le lieu où fut ensevelie la fondatrice du couvent. Plus tard ses restes furent redemandés à à la terre, renfermés dans une châsse , et portés dans l'église.
On ouvrit la rue Neuve-Saint-Pierre-les-Dames sur la gauche de la place , au milieu des bâtiments qui composaient l'ancien monastère et le logement de Fabbesse.
Au point où les rues nouvelles font un carrefour,
jaillit une fontaine élevée en l'honneur de l'abbé Godinot,le bienfaiteur de Reims.
Le centre et le bas de la place n'ont pas toujours été tels qu'on les voit aujourd'hui. Le processionnal de Reims, Flodoard , nos vieux auteurs, nous parlent d'une ancienne basilique connue sous le nom de Sainte-Marie-la-Rotonde. On s'accorde à dire qu'elle s'élevait devant l'abbaye de Saint-Pierre-les- Dames ; on ajoute qu'elle était la chapelle du premier monastère.
L'église Saint-Pierre-les-Dames, qui s'élevait au fond de la place, était un des monuments dont notre vieille cité avait droit d'être fière.
Son portail avait été reconstruit dans le xvie siècle. Les travaux, auxquels Henri II contribua de ses deniers , avaient commencé vers 1545. Cette portion de l'édifice portait le cachet de son temps, et le style de la renaissance y avait prodigué ses richesses. Une porte à plein-cintre d'une grande élévation donnait accès à la maison du Seigneur ; elle était unique, et les bas-côtés de l'église n'avaient pas d'entrée particulière. Au-dessus de cette porte régnait un entablement supporté par quatre colonnes. De gracieuses sculptures décoraient les angles compris entre les colonnes et les lignes courbes qui dessinaient la porte.
Sur cet entablement s'arrondissait un demi-cercle qui renfermait une brillante rosace. Au-dessus se posait un second entablement; il supportait trois
niches qui contenaient de saintes statues. Celle du milieu, plus haute que ses deux sœurs, se terminait en dôme. Des vases pleins de flammes couronnaient les deux autres niches.
Ce portail était placé entre deux tours qui dataient aussi de 1545. On y comptait trois étages avant d'arriver à la flèche. Au premier étage étaient quatre colonnes. Entre celles du milieu on voyait une rosace. Des niches et leurs statues les séparaient de celles des extrémités. Au second étage s'élevait un nombre égal de colonnes. Au milieu on apercevait une fenêtre de forme ogivale, divisée en deux par une colonnette de pierre et terminée par une rosace. Des niches élancées se trouvaient à droite et à gauche entre les colonnes. Au troisième étage, les quatre colonnes se répétaient encore ; elles étaient séparées par les ouvertures nécessaires à la fuite du son des cloches. Au-dessus et aux quatre angles de chaque tour s'élevaient des dômes portés par des colonnes. A leur sommet on voyait un globe surmonté de la croix. Entre ces quatre dômes commençait la toiture de la flèche : elle était couverte de lames de plomb sur lesquelles se dessinaient des losanges. Plus haut s'élevait un cercle de colonnes dont le sommet était garni d'une couronne formant la base de la flèche ; celle-ci, terminée par une croix, montait au ciel fine et élancée. La tour du midi contenait un carillon.
L'intérieur de l'église se composait d'une nef as-
sise entre ses bas-côtés. Seize piliers soutenaient sa voûte. Elle n'avait pas de transept. Les nefs latérales se terminaient carrément. Un demi-cercle formait l'extrémité de l'église . Là était le maître-autel, et devant lui se trouvait le chœur où les dames de Saint- Pierre assistaient aux offices. Jusqu'en 1665, un riche pavé de mosaïque s'étendit sous leurs pieds ; il devait remonter, comme ceux de nos autres églises, au temps des croisades. L'abbesse Marguerite de Béthune, qui fit des dépenses considérables dans l'intérieur de l'église, le remplaça par des dalles. Une grille séparait le chœur du sanctuaire. Elle supportait les châsses de Sainte Bove et de Sainte Dode, premières abbesses de la maison.
Devant le chœur s'élevait un noble tombeau de marbre ; il renfermait l'illustre abbesse Renée de Lorraine ; l'infortunée Marie de Lorraine, reine d'Ecosse, mère de Marie Stuart, morte de chagrin ; la turbulente duchesse de Montpensier, l'ennemie de Henri III, une des tètes ardentes de la Ligue, toutes trois sœurs ; enfin leur nièce Renée II de Lorraine , abbesse de la maison après sa tante.
Près de là, sous une colonne de marbre, étaient déposés le cœur du cardinal Charles de Lorraine , le bienfaiteur de Reims ; celui de Louis de Lorraine, cet archevêque qui résida rarement, et songeait plus rarement encore aux obligations qu'il avait contractées. Enfin celui du cardinal de Guise, massacré dans le palais de Blois, reposait auprès de ces sépultures de famille.
L'origine de l'abbaye de Saint-Pierre-les-Dames n'est pas sans obscurité ; comme il y eut à Reims plusieurs communautés et églises du même nom, il fut facile de confondre les faits et les traditions qui concernaient chacune d'elles.
La place où s'élevait la croix Sainte-Bove paraît avoir été celle qui vit s'élever le premier couvent de Saint-Pierre-les-Dames. Cette portion de la ville se trouvait hors des remparts (1), quand Saint Baldéric et Sainte Bove, sa sœur, tous deux enfants deSigebert, roi d'Austrasie, jetèrent les fondations de l'antique abbaye ; Saint Nivard, leur parent, bénit et consacra ces premières constructions [651-670].
Sous Charles Martel, les religieuses furent forcées de rentrer en ville et d'abandonner le monastère : il dut être ruiné. Sainte Bove, première abbesse, qui mourut en cédant la place à Sainte Dode sa nièce, avait été inhumée dans la première église, et la croix qui porte son nom marquait le lieu de sa sépulture.
Après la tourmente révolutionnaire, les dames de Saint-Pierre revinrent à Reims ; elles essayèrent de racheter leur couvent à moitié détruit. Elles ne purent y réussir, et se retirèrent à Nancy.
La maison, après la suppression de l'ordre, servit de magasin, puis d'hôpital. On y vit les Carmélites
(1) Aiusi de ce côté les remparts actuels auraient embrassé leurs devanciers.
rentrées en France, les Frères des écoles chrétiennes. Aujourd'hui l'aile du bâtiment et le pavillon sis à droite appartiennent au couvent de la Congrégation. Les bâtiments situés à gauche sont des filatures.
Au bout de la rue Saint-Etienne, se trouve la rue de l'Université. A gauche, en allant vers le haut de la ville, on voyait jadis Fhôpital Saint-Antoine.
Saint Remi; entre autres œuvres de chanté, avait fait une fondation de treize prébendes ; leur destination était de fournir chaque jour un pain et un denier à treize pauvres de Reims. Il advint de cette institution comme de bien d'autres : le pain des pauvres fut mangé par des gens qui n'en n'avaient pas besoin. L'archevêque Guillaume de Champagne mit fin à cet abus, et sut rentrer en possession des prébendes ; ce charitable prélat qui, deux fois par semaine, partageait avec les indigents les mets de sa table, fonda l'hôpital de Saint-Antoine à l'aide des revenus qu'il avait recouvrés ; il les plaça près d'une de ses fermes située à côté de la porte Basée ; on devait y donner retraite à vingt vieillards infirmes et malheureux.
Dans le xive siècle, on voit la maison administrée par un maître et des frères qui avaient soin des hommes, une maîtresse et des sœurs qui accueillaient les femmes et les filles.
A cette époque , on signalait à Reims quelques cas de la maladie appelée vulgairement feu Saint-
Antoine. On fit venir de Troyes un religieux de Tordre des Antonins, fondé à Vienne en Dauphiné à la fin du xme siècle. Ces Frères s'occupaient de l'art de guérir le mal connu sous le nom de leur patron.
Celui qui fut appelé à Reims fut placé, momentanément d'abord, dans la maison de Saint-Antoine. Il s'y fixa à la grande satisfaction des habitants, qui profitaient de ses connaissances.
En 1777, l'ordre de Saint- Antoine fut absorbé par celui de Malte. Le commandeur de Reims prit possession de l'hôpital. Il fut revendu en 1790 comme propriété nationale. Il devint entre les mains de M. Dérodé l'une des premières manufactures rémoises où l'on ait employé des machines.
En 1820, les dames de la Congrégation achetèrent l'ancien hôpital Saint-Antoine, et y fondèrent une pension de jeunes filles, une retraite pour les femmes qui ont besoin de fuir le siècle et de prier Dieu. Les réparations furent achevées en 1821. Au mois de décembre delà même année, l'ancienne chapelle fut rendue à sa destination ; elle fut bénie et placée sous l'invocation de la Vierge, de Saint Antoine, ancien patron du lieu, de Saint Pierre, dont l'antique église avait disparu.
Vis-à-vis l'ancien hôpital Saint-Antoine s'élève le collège des Rons-Enfants. Une des gloires du clergé de Reims, c'est d'avoir toujours été le père des lettres. C'est lui que nous trouvons à la tète des
siences, des arts dans les premiers siècles de notre histoire ; c'est lui que nous voyons organiser l'instruction publique au moyen-âge, et dans le xvie siècle ; c'est lui qui remplit la pieuse , la grande mission d'élever la jeunesse rémoise jusqu'à la fin du siècle dernier. Il saura suivre encore les exemples de ses devanciers quand la loi lui permettra d'ouvrir de nouveau les écoles fondées par lui, par lui soutenues avec gloire pendant dix siècles.
Les premières classes régulières dirigées par le Chapitre étaient ouvertes dans la rue des Tapissiers. Troublées à diverses reprises par la guerre étrangère et les troubles civils, elles se rétablissaient dès que les circonstances le permettaient. Leur réputation allait au loin ; on passait les mers pour y venir. Le pape Gerbert, Saint Bruno, virent au pied de leur chaire les princes, l'élite de la noblesse et de la société française.
Au xne siècle de pauvres jeunes gens voulurent comme les riches boire à la coupe sacrée de la science ; ils s'associèrent pour cette libérale entreprise. Un manteau de drap grossier, une cape de bure couvrirent leurs épaules ; ils n'avaient ni rentes ni pensions, et allaient deux à deux dans les rues de Reims demander du pain et l'obole qui devait leur servir à acheter le savoir. La charité ne leur fît pas défaut ; l'influence du clergé soutenait leur humble requête.
L'association des Bons-Enfants se nlaca bientôt
sous son patronage, et vers le milieu du xme siècle, l'archevêque Ivelle régularisait leur association, la soumettait à un règlement quelle acceptait avec reconnaissance. Leur maison s'élevait au lieu même où se trouve aujourd'hui le collège de Reims. Placée sous la direction de l'écolàtre du Chapitre, soutenue par nos prélats, les chanoines et la population, elle prospéra, s'accrut et atteignit avec éclat la fin du xve siècle.
Dieu permit enfin que l'imprimerie fût découverte. De toutes parts la lumière brilla, les esprits s'éclairèrent, de nouveaux besoins se firent sentir, et les peuples commencèrent à demander des livres et du savoir. Notre clergé ne resta pas immobile au milieu de la révolution qui s'opérait, et dès 1496 l'archevêque Robert de Lenoncourt offrait aux Rémois de créer dans leurs murs une Université.
En 1501, Gilles Grand-Raoul chargeait ses héritiers de bâtir un collège sur l'emplacement de la maison des Rons-Enfants. C'est à lui qu'on doit l'idée que M. de Lorraine sut plus tard agrandir. Les fonds qu'il légua reçurent leur destination en 1544.
L'archiépiscopat. de Reims revint à sa première proposition. En 1547, Charles de Lorraine obtenait du pape Paul Ilî la permission de fonder à Reims une université. Henri ïï confirmait cette création par des lettres-patentes enregistrées au parlement en 1549.
Le cardinal de Lorraine augmenta le modeste édi-
fice qui jusqu'alors avait abrité les pauvres écoliers; les Bons-Enfants de Reims. La ville donna une ruelle et quelques maisons voisines. Paul Grand- Raoul, écolâtre du Chapitre, avait réuni les anciennes écoles du Chapitre au collège fondé par son oncle, et la nouvelle institution eut de suite une existence complète. Nos rois comblèrent de privilèges et d'exemptions leur bien-aimée fille l'Université de Reims.
Elle fut divisée en quatre facultés : les arts , la médecine , le droit et la théologie eurent chacun leurs cours, leurs professeurs. Les arts se divisaient en deux nations, France et Lorraine. On ne se bornait pas à enseigner le latin ; l'hébreu et le chaldéen avaient leurs chaires spéciales.
La chapelle Saint-Patrice , dont nous parlerons bientôt, devint celle du nouvel établissement. Près d'elle s'élevait le bâtiment où logeait le grandmaître. Une tourelle au toit pointu, suspendue à l'angle du bâtiment , une porte entourée de sculpture, surmontée d'une inscription dont il ne reste plus de traces , les bâtiments de la première cour, ceux de la cour de droite en entrant, rappellent encore la fondation du cardinal de Lorraine. L'Université lui devait son existence : elle adopta ses armes.
L'illustre prélat ne s'en tint pas là. Après avoir songé à l'éducation des laïques , il pensa à celle du clergé. 11 fonda dans la rue du Barbâtre le premier
séminaire de Reims. Les bâtiments qu'il lui destina sont aujourd'hui connus sous le nom du Mont- Dieu. Nous en parlerons plus loin.
Quelques années après, on réunit les deux institutions, et le collège des Bons-Enfants accueillit aussi les séminaristes. Les bâtiments qui les reçurent sont ceux qui sont situés à gauche, en entrant dans la cour, du côté de la chapelle Saint-Patrice.
Plus tard l'archevêque Maurice Le Tellier voulut donner au Séminaire de nouveaux bâtiments dignes de son importance : il les plaça dans la seconde cour du collège des Bons-Enfants. La porte de la maison fut refaite , et l'architecture du xvne siècle vint se mêler à celle du xvi \ Le nouveau monument, commencé en 1676, fut achevé en 1685. Une inscription placée au-dessus de sa porte particulière rappelait et le bienfait et le nom du bienfaiteur. Le Tellier mit les Génovéfains à la tête de rétablissement.
En 1716, les Jésuites voulurent s'y installer, et ce, comme toujours, par bonté d'âme. Ils en furent expulsés, et les Sulpiciens continuèrent l'œuvre des religieux de Sainte-Geneviève. Le Séminaire et l'Université vécurent en paix sous le même toit, jusqu'aux jours de la tourmente révolutionnaire.
En 1776, on eut la malheureuse idée de déplacer le collège des Bons-Enfants, et de l'établir dans une des rues qui aboutissent à celle du Barbàtre; déjà les fondations étaient creusées, les premières assises de
pierre sortaient de terre, etlc monument allait s'élever, quand les circonstances firent abandonner ce projet.
En 1792, le Séminaire fut fermé, et la maison des Bons-Enfants devint le collège constitutionnel. À l'instruction religieuse succéda l'éducation encyclopédique, et les parents se hâtèrent de soustraire leurs enfants aux nouvelles doctrines. Le collège, dès-lors désert, devint la prison des suspects ; et la révolution eut le bonheur de trouver dans Reims deux cent cinquante honnêtes gens à y renfermer.
L'ancienne maison des Bons-Enfants, après avoir abrité les tribunaux, s'ouvrit, en 1804, au lycée impérial : il appela à lui la nouvelle génération; le collège royal lui succéda.
Nous n'avons pas confondu l'histoire succincte de l'Université rémoise avec celle de sa chapelle dédiée à Saint Patrice. Cet antique monument a vu naître autour de lui tous les bâtiments du collège des Bons-Enfants ; son existence précéda la leur de plusieurs siècles.
Au vne siècle, près de la porte Basée, peut-être un peu au-delà , s'élevait un monastère dédié à Saint Pierre ; il était fondé par Gondebert , frère, de Saint Nivard [651-670] ; il était royal ou fiscal, c'est-à-dire qu'il appartenait au roi. Il en fut ainsi jusqu'à Louis le Débonnaire, qui le donna à Aspaïs sa fille, femme du comte Bogon ou Begon.
Nous ne savons quand le monastère fut détruit, il dut périr dans les guerres du xe siècle. On pense
que la chapelle Saint-Patrice, jadis placée parallèlement à la rue de l'Université, et de nos jours convertie en classe, en faisait partie. Du temps de Bidet, on y voyait encore la pierre tumulaire d'une religieuse.
Non loin de là, des fouilles faites en 1717 amenèrent d'autres découvertes non moins curieuses : à dix-sept pieds au-dessous du sol, on rencontra les ruines d'une maison romaine, ensevelie sous une couche épaisse d'un pied environ, et formée de tuiles et de pierres brisées ; là se trouvaient des vases de terre rouge, des fragments de mosaïque, les ruines d'un four, une espèce de cassolette, des statuettes mutilées, parmi lesquelles on reconnaissait l'Amour, le dieu Mars, une femme, un esclave les mains liées derrière le dos à un bouclier. Tous ces objets furent déposés à l'archevêché, où il y avait un musée que la révolution a dispersé, Dieu merci !
Nous sommes arrivés au bout de la rue de l'Université; c'est là que finissait la ville gallo-romaine ; là se trouvait la dernière des quatre portes antiques que nous avions à faire connaître. (Test de là que partait la route qui menait à Rome. Là vinrent se heurter les hordes de barbares ; là s'élevaient ces vieux murs que le soleil du midi salua pendant huit siècles, et que Louis le Débonnaire laissa tomber pour plaire à l'archevêque Ebon.
Ces vieux remparts étaient construits de larges et épaisses pierres de taille, et bravaient les coups
des béliers. Ils s'étendaient au bout de la rue de l'Université, à gauche, dans la direction de la rue des Murs, et devaient passer entre les remparts actuels et les jardins de Saint-Pierre-lcs-Dames ; à droite, ils s'étendaient sur la ligne qu'occupent les rues de Contray, des Fuseliers, de Tronsson-Ducoudray, du Clou-dans-le-Fer, des Telliers et allaient rejoindre la place où s'élevait l'arc-de-triomphc où fut le château de Mars.
Comme toutes ses sœurs, la porte dont nous allons parler survécut long-temps à la vieille enceinte dont elle ouvrait l'entrée ; comme ses sœurs, elle a reçu plusieurs noms. Elle s'appela d'abord porta Collatitia, porte Collatice, parce que sous sa voûte passaient les denrées qui venaient à Reims. Elle eut aussi un nom qui rappelait l'Olympe : c'était la porte de Bacchus (1).
Au moyen-âge, on la nommait porta Basilicaris, porta Basilicarum, porte Basilicaire ou des Basiliques, sans doute parce qu'elle ouvrait le chemin qui menait aux églises de Saint-Remi et de Saint-Nicaise. Ce mot s'altéra chemin faisant, et de Basilicaris on a fait Baseil, Basel, Basai, et enfin Basée.
Le nom de porte de Bacchus se trouve encore dans un titre du xme siècle, relatif à la fondation de
(1) On lisait dans un manuscrit donné au Chapitre par Tarchevéque Manassès [1069-1096] que Saint Rigobert demeurait sur la porte de Bacchus.
l'hôpital Saint-Antoine [1*201] ; mais dès-lors il n'était plus d'usage, ce n'était qu'une réminiscence.
On lui donna aussi le nom de porte de la Conférence , ce qui n'est qu'une traduction de porta Collatitia. Les denrées se vendaient sur une place sise au pied de la porte et dans les rues voisines. Ce terrain s'appela plus tard place aux Anges, parce que sur la porte Basée s'élevait, dans les vne et vme siècles, une chapelle dédiée aux Anges et à l'Archange Saint Michel. 11 paraît même que le nom de rue aux Anges fut porté par le haut de la rue de l'Université.
Il est difficile de savoir à quelle époque fut bâtie la porte Basée; tel est le dernier nom qu'elle a porté. Dans des fouilles faites près de l'emplacement qu'elle occupait, on découvrit des médailles de Julien , et l'on se hâta de conclure que notre antique monument datait du règne de cet empereur. Une autre tradition lui donne pour constructeur Flavius Constantin , fils du grand Constantin. Nous ne connaissons pas de faits positifs qui viennent l'appuyer. Dans toutes les hypothèses, l'arc de Bacchus passait pour avoir été élevé comme un monument de l'alliance conclue entre Rome et Reims.
Il comptait trois arcades. Deux d'entre elles ont été démolies sans qu'on ait conservé de détails sur leur existence et sur la date de leur chute. L'arcade du milieu fut détruite en 1755, lorsqu'on fit à Reims de grands travaux pour l'établissement des fontaines.
Elle avait vingt-cinq pieds de haut ; des colonnes cannelées l'encadraient des deux côtés. Sous la voûte était un bas-relief représentant un Triton à la queue de poisson. Sur cette queue était assise une Vénus sans le moindre vêtement. Elle embrassait le dieu marin. A l'extrémité de la queue du Triton, qui se dressait en l'air, était l1 Amour, aux ailes déployées. Des rosaces encadrées dans des losanges entouraient ce monument de l'art romain. La porte, au dehors, était dessinée par une bande plate , large d'un pied environ, chargée de palmes et de rosaces sculptées avec goût. 11 est inutile de dire que la voûte était à plein-cintre. La partie massive du monument était bâtie avec des pierres considérables de volume.
Cet arc dut être mutilé par les Barbares comme celui de la porte Cérès. Ces débris furent couverts par les constructions du moyen-âge. Ils tirent partie d'un édifice qu'habitait Saint Rigobert. C'est du haut de ce bâtiment qu'il refusa l'entrée de la ville à Charles Martel.
Deux plaques de marbre noir et des trophées placés de chaque côté de l'Université , rappellent l'existence de l'ancien arc-de-triomphe.
On voit encore , dans l'enceinte du collège , près des débris de la chapelle Saint-Patrice , quelques pierres de grande dimension, et une colonne jadis cannelée, aujourd'hui rongée par le temps, qui ont dû faire partie des vieux remparts, de l'ancien couvent et de la porte Collatice.