CHAPITRE XXII
Quartiers Sainte-Marguerite et des Cordeliers. — Rues Sainte-Marguerite , — de la Gabelle , — d'Avenay, — Saint-Symphorien, —des Trois-Raisinels,— Saint-Yon.
— Mâcon, — d'Artois, — des Cordeliers, — de l'Isle,
— Rainssant, des Filles-Dieu.
'est en ville qu'il nous faut revenir maintenant ; tournons à gauche et au bout de la rue de la Belle-Tour, nous trouvons celle de Sainte-Marguerite ; à T ancienne rue de ce c^~& nom, on vient de réunir celles de la Chasse et du Peigne-d' Argent, qui lui faisaient suite ; la rue de la Chasse, qui menait aux remparts, devait son nom à un petit bas-relief sculpté au pignon d'une maison qui faisait un de ses coins.
La rue du Peigne-d1 Argent , qui séparait la rue de la Chasse et celle de Sainte-Marguerite, devait son nom à une enseigne.
La rue Sainte-Marguerite est une des anciennes
voies de la \ille. La petite chapelle quilui donnait son nom est indiquée dans le livre de la Taille de
Là se trouvaient le refuge de Saint-Gilles et la metz de l'abbaye de Saint-Basle. C'est à cette dernière maison qu'appartenait la chapelle de Sainte-Marguerite.
Dans cette rue vient aboutir celle de la Gabelle. Reims était un pays de grande gabelle ; il y avait un entrepôt de sel, on en vendait en gros aux sousofficiers débitants. 11 est probable qu'à une époque que nous ne pouvons préciser, l'administration des greniers à sel et ses magasins se trouvèrent de ce côté ; nous y voyons quelques grands bâtiments qui ont pu avoir cette destination. De tous les impôts créés pour les besoins de l'Etat, il n'y en a pas qui ait une origine plus nationale, puisqu'il fut établi pour lutter contre les Anglais.
Dans la rue de la Gabelle tombe la rue d' Avenay ; c'est là qu'était la maison où descendaient à Reims les dames de la riche abbaye d' Avenay. Elle donna son nom à la rue et au quartier. En 1328, cet établissement devait avoir de l'importance , car le vieux manuscrit cite les maisons d1 Avenay : ordinairement il n'emploie que le singulier.
Dans la rue Sainte-Marguerite aboutit la rue Saint-Symphorien , qui nous mène aujourd'hui jusqu'à la place de Saint-Pierre-les-Dames. De ce côté elle avait naguère le nom de rue du Bois-de- Vincennes, qu'elle devait, dit-on, à une enseigne,
et qu'avait précédé celui de rue du Petit-Pas. Là se trouvent encore quelques restes de^ ces sculptures en pierre qui décoraient jadis le dessus des portes avant l'invention des numéros. On y remarque, n° 5, un cerf-volant et, presque en face, une licorne.
La rue de Saint-Symphorien devint en 1795 celle de l'Héroïsme ; elle doit son nom à l'église qui y avait son entrée. Dès 1528, le quarrel de Saint- Symphorien comprenait l'îlot de maisons où se trouvait l'ancienne basilique dont nous allons essayer d'esquisser l'histoire.
Un temple en l'honneur de Bacchus ou de Cérès s'éleva d'abord sur le terrain où nous sommes. Sur ses ruines Saint Sixte, premier évêque de Reims, éleva une chapelle qu'il dédia aux Apôtres. Ce petit édifice, probablement provisoire, fut reconstruit un demi-siècle après par l'évêque Bétause, vers 514. Plus tard, du consentement du pape Saint Sylvestre, il y transféra le siège épiscopal, qui jusqu'à lui avait été attaché à la petite église de Saint-Sixte, que nous retrouverons ailleurs.
En 406, Saint Nicaise, un de ses illustres successeurs, fonda l'église Notre-Dame. Dès-lors celle des Saints- Apôtres redevint paroisse et s'inclina devant la nouvelle métropole.
Il est difficile d'établir à quelle époque la cathédrale déchue passa sous l'invocation de Saint Symphorien. Constatons que d'abord elle s'appela Ecclesia Sancti Symphoriani ad Apostolos. Plus tard,
les derniers mots disparurent , et il ne fut plus question que de l'église Saint-Symphorien.
Ce qui tend à établir que cette basilique avait été cathédrale, c'est que sa tour servait encore de beffroi dans le siècle dernier. Lorsque les évêques réunissaient à la puissance spirituelle le pouvoir temporel, la cloche de police, celle qui appelait non-seulement les fidèles, mais encore les citoyens, devait être à leur disposition immédiate. Pour qu'on ait laissé à Saint-Symphorien le privilège d'avoir celle du beffroi à une époque où la ville était riche d'édifices plus importants et plus élevés, il a fallu que le moyen-âge et les institutions qui lui succédèrent aient trouvé la position faite et consacrée par les siècles.
La tour du beffroi et la façade de l'église étaient au nombre des monuments les plus antiques de Reims. Elles remontaient plus loin que le xie siècle. Vers 1096, on commença à réparer ces parties de l'édifice. Ce ne fut que le 20 décembre 11 40 que Milon, évèque de Térouanne,en fit la dédicace. Dans le martyrologe de l'Eglise on lisait cette mention : aDedicata est ecclesia illa secundo à domino Milone morinensi episcopo , repositis in altare dicato reliquiis sanctorum duodecimAposlolorum.y) On place quelquefois cette consécration en 110-4. Mais comme on l'attribue toujours à Milon, on se trompe sur la date. En 110-1 il n'était pas évêque. Il paraît que les constructions furent incomplètes ou mal exécutées, il fallut les
recommencer en partie , et vers 1209 l1 archevêque Albèric de Humberl autorisa des quêtes dont le montant devait être employé à relever et à achever l'église.
En regardant l'église, on avait à sa gauche l'ancien cloître des chanoines et à sa droite le cimetière. Il avait deux entrées fermées de grilles : Tune ouvrait sur la rue des Trois-Raisinets ; l'autre donnait près du portail de l'église.
Le clergé de Saint-Symphorien varia avec les siècles et les destinées de l'église. Quand Saint-Nicaise abandonna le siège de ses prédécesseurs pour élever Notre-Dame , il établit à Saint-Symphorien des diacres dont la mission fut de prier Dieu et de distribuer des aumônes.
On ne sait à quelle époque l'église dont nous parlons fut érigée en collégiale ; on présume qu'elle était déjà desservie par des chanoines dès le xie siècle.
Parmi les hommes qui ont illustré le Chapitre de Saint-Symphorien, nous citerons Regnault, auteur d'une Histoire des Sacres ; Nicolas Legros, ce savant théologien partisan des doctrines de Port-Royal ; le? littérateurs Trippier et Dessaulx ; Chesneau , le premier traducteur de Flodoard; et enfin, l'illustre cardinal Guillaume Fillastre , une des gloires de l'église romaine, le bienfaiteur de Notre-Dame, le fondateur de la bibliothèque capitulaire.
Parallèlement à la rue Saint-Symphorien vient aboutir à la rue Sainte-Marguerite celle des Trois-
Raisinets. Elle devait son nom à une des sculptures que nous aimons à retrouver sur un sol fameux par ses vins. Un cep, chargé de trois grappes de raisin que becquetait un oiseau gourmet, était sculpté audessus de cette rue. Du côté où elle tend vers la place de Saint-Pierre-les-Dames, elle porta longtemps le nom de rue Saint-Pierre et Saint-Paul. Une maison ornée des statues des deux apôtres et située derrière Saint-Symphorien, lui avait donné son nom. Aussi fut-elle débaptisée en 1793. On en fit la rue des Stoïciens.
La troisième rue qui tombe dans la rue Sainte- Marguerite est celle de Saint-Yon.
Elle devint en 1793 celle du Désintéressement. Nous ne pouvons dire d'où lui vient l'ancien nom quelle a repris. Saint Yon est un saint peu connu. Il était compagnon de Saint-Denis, l'apôtre des Parisiens. Peut-être y eut-il, dans le couvent des Cordeliers qui avait son entrée sur la rue dont s'agit, une chapelle ou une statue à lui dédiée. Il y avait en France une famille de Saint-Yon. Peut-être un de ses membres demeurait-il dans ce quartier.
La rue dont nous parlons nous conduit aux deux petites ruesMàcon et Marqueuse. Nous n'avons rien à dire de la première ; la seconde doit son nom à une cour désignée dans le manuscrit de 1328. Le quarrel de cour Marqueuse comprenait les maisons placées devant la porte Neuve, c'est-à-dire la Poterne, alors ouverte derrière l'abbaye de Saint- Pierre-les-Dames.
Revenons par la rue Sainte-Marguerite| à celle de Saint-Symphorien . Elle est coupée par un carrefour où vient aboutir la rue d'Artois. Elle porta jusqu'au sacre de Louis XVI un nom obcène que nous ne reproduirons pas.
Dans le carrefour dont nous avons parlé, mais à gauche, est la rue des Cordeliers. Le couvent auquel elle conduisait lui donnait son nom.
Vers 1220, F archevêque Guillaume de Joinviîle fit venir à Reims les Cordeliers; ils s'établirent d'abord au pied du château de porte Mars ; là s'élevèrent leurs cellules et leur modeste oratoire. Saint François d'Assises eut la satisfaction de voir ses disciples établis aux bords de laVesle avant sa mort. Il les avait recommandés à l'archevêque Albéric de Humbert, prédécesseur de M. de Joinviîle. Leur première maison fut détruite dans les troubles de 1234-1255. Ils avaient su se rendre agréables au peuple par leur charité et leur obligeance à rendre des services. Ils obtinrent, vers 1245, la permission de s'établir près de Saint-Symphorien ; l'archevêque Ivelle, la bienfaisance des Rémois, les aidèrent à construire une église et un couvent. En 1450, un incendie brûla leur bibliothèque, riche en manuscrits précieux, et détruisit leur second établissement. Dès 1-451, le désastre était réparé.
La grande salle du couvent avait ses jours sur le préau du cloître. Elle servait de lieu de réunion aux assemblées du peuple pour faire les élections
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et délibérer sur les affaires delà cite, à l'époque où le conseil de ville consultait les habitants. Plusieurs délibérations furent considérées comme clandestines, et comme telles, annulées pour avoir eu lieu ailleurs qu'aux Cordeliers. Dans cette grande salle, la Ligue tint ses saturnales.
L'ordre de Saint-François y convoqua des assemblées provinciales, par exemple en 1611 ; pendant huit jours il y eut sermon. On fît une procession dans Reims ; les rues étaient tapissées ; le conseil de ville prit part à la cérémonie, et alloua à cet effet du vin et de l'argent.
En 1795 s'installa dans le couvent une assemblée populaire. Le district de Reims y établit ses bureaux pour procéder à la vente des biens nationaux.
Enfin, tous les bâtiments furent vendus et devinrent des propriétés particulières. Nous les retrouvons rue des Trois-Raisinets et rue Mâcon. L'église, après avoir servi de grange, fut démolie en 1813.
La rue de l'Isle n'a de remarquable que les ruines de l'église des Cordeliers. Une maison particulière les absorbe , et ses planchers coupent en deux les voûtes et les arcades ogivales. Quelques-unes de ces arcades sont à plein-cintre, et font supposer qu'une portion de l'édifice avait été rebâtie dans les siècles derniers.
Près de là nous trouvons encore la rue Rainssant. Son nom rappelle le savant médecin que Louis XIV mit à la tête de son cabinet de médailles,
et fit entrer l'un des premiers à l'Académie des Inscriptions. Il était enfant de Reims.
Dans la rue Saint-Symphorien, du côté de l'ancienne abbaye Saint-Pierre, vient aboutir la rue des Filles-Dieu. Une communauté lui donna son nom (1). Nos anciens plans n'indiquent pas remplacement quelle occupait : les traditions sont muettes sur ce point , et cependant son existence ne peut être révoquée en doute.
Les Filles-Dieu paraissent avoir été fondées en France en 1226. Leur institution avait pour but d'arracher au vice les femmes de mauvaise vie. Nous ne savons si elles reçurent à Reims la même mission. Elles sont citées dans nos titres du xme siècle.
Au xne siècle, vers 1170, furent fondées en Flandre et en France des congrégations destinées à protéger les pauvres filles, les femmes et les veuves contre les séductions du monde et la brutalité des passions. Elles sont encore connues en Belgique sous le nom de Béguinages. Ce nom venait de celui de leur fondatrice, Sainte Bègue. La règle suivie dans ces pieuses retraites tenait de la vie religieuse et de la vie séculière. Les Béguines n'étaient pas toujours cloîtrées. Dans certains pays elles pouvaient vaquer en ville à des travaux de leur sexe , et ne rentrer qu'aux heures fixées. Quelquefois le couvent était remplacé par une agglomération de petites maisons
l) La révolution en fit, la rue Cornébe.
isolées, indépendantes, entourées de jardins, groupées autour de Y église , de l1 hôpital commun , des salles où elles prenaient ensemble leur repas. Tel est encore le Béguinage de Gand. Ceux de Reims ne lui ressemblaient pas tous : celui de Clairmarais paraît avoir été un couvent ; les autres se composaient de petites maisons dispersées dans les différents quartiers de la ville. Nous en avons déjà rencontré plusieurs. L'institution des Filles-Dieu n'est peutêtre que celle des Béguines. Peut-être se confond-elle avec les Sœurs povoir Dieu, ou pauvres de Dieu, que nous avons déjà trouvées sur nos pas. Ce qu'il y a de certain , c'est que le livre de la Taille, tout en nommant le quarrel des Filles-Dieu , n'y désigne que des maisons de Béguines.