CHAPITRE IV
Quartier du Jard. — Rues du Jard, — Marlot, — Brûlée, — Des Jacobins.
N face de la porte que nous venons de franchir se trouve la rue de Vesle : laissons-la de côté pour un instant, et jetons-nous sur la gauche. De ce côté nous trouvons le quartier du Jard. C'était jadis un grand terrain compris entre la mairie de Venise , la rue de^Vesle , le bourg Saint-Denis et les remparts. Cette vaste superficie était , de temps immémorial , la propriété des archevêques de Reims, par suite sans doute du vieil axiome de droit féodal : « nulle terre sans seigneur.» A la fin du xne siècle, Guillaume de Champagne en donnait une portion à la ville , et la destinait à l'établissement des maraîchers et jardi-
niers qui fournissaient les marchés de Reims ; il ne réclamait de chacun que quatre deniers de redevance, et créait au milieu de cette petite république d'horticulteurs une de ces mairies dont nous avons parlé ; elle n'avait que le droit de basse-justice. Le prélat se réservait une grande partie du terrain, sur lequel, par la suite, il fit de nouvelles concessions au profit de diverses communautés et de différents particuliers. Aussi dès l'origine distinguait-on ce quartier en deux parties : il y avait le Jard de Monsieur de Reims et le Jard à la Poterne. On nommait ainsi ce dernier, parce qu'au bout de la rue du Jard, qui y fut tracée , il y avait une poterne dans la partie des remparts auxquels elle aboutissait. Le Jard donne son nom à une section de la ville ; en 1793, c'était celle de la Réunion.
La rue du Jard, ouverte au milieu des marais cultivés , touche d'un bout au carrefour connu sous le nom de Loges Coquault , de l'autre elle arrivait aux remparts. De ce côté, Guillaume de Champagne créa, vers 1201 , un établissement de charité connu sous le nom de l'Hôtellerie. Il en confia l'administration à un indi\idu choisi par lui et qui portait un habit de religion. Sans doute on y donnait l'hospitalité aux pèlerins, aux malheureux qui demandaient un asile pour la nuit. C'était là qu'on lavait le linge des malades de l'hôpital Saint-Antoine : c'était une des obligations imposées au maître de l'Hôtellerie du Jard.
Du même côté , vis-à-vis de la rue , on voyait sur le rempart, près de la poterne qui ouvrait sur les bords de la Vesle , une croix portant un Christ de grandeur naturelle ; elle portait le nom de Calvaire du Jard. Au pied étaient un tronc et une lanterne que le public ouvrait à volonté : on y brûlait des cierges en l'honneur de Dieu , de la Vierge et des saints.
La rue du Jard avait pris le nom de Jard de la Poterne , et laissait entre elle et la rue de Vesle le Jard de Monsieur de Reims. Jusqu'en 1748 , ce ne fut guère qu'une rue de village, traversée par un ruisseau fangeux que Ton qualifiait du nom pompeux d'aqueduc.
Au xive siècle, la rue du Jard séparait deux quarreaux. En venant des remparts, ou trouvait à sa gauche le quarrel des bains du Jard; en s' avançant contremont le Jard, c'est-à-dire en le remontant vers la ville, on rencontrait les bains, qui devaient exister du côté de la rue de Robin-îc-Yaclier. Près de là s'élevait la maisonnette d'Eudeline de Montchery, béguine. Nous parlerons plus en détail des béguinages quand nous entrerons dans la rue des Filles-Dieu ; bornons-nous à dire ici qu'à Reims les béguines étaient des religieuses non cloîtrées, vivant seules ou deux ensemble, prêtes à soigner les malades et les blessés, dispersés dans toute la ville. Nous indiquerons successivement les humbles réduits où veillaient ces sentinelles avancées de la charité chrétienne.
Dans la rue du Jard était une abbaye de l'ordre de Fonte vrauld. Près de Châtillon-sur-Marne existait un antique monastère connu sous le nom desLongueaux, fondé et enrichi par l'illustre famille de Châtillon, si féconde en héros. Les religieuses qui l'habitaient, possédaient dans Reims une maison qui leur servait de refuge en cas de guerre, et d'hospice quand elles étaient malades. Cet édifice s'appelait comme la maison-mère ; il avait donné son nom à une rue qui le renfermait , et que nous rencontrerons plus loin.
Long-temps les nonnes des Longueaux bravèrent les dangers d'une existence isolée, et se contentèrent de demander à Dieu une protection que ne leur donnaient ni remparts ni créneaux. Elles vivaient ainsi paisibles et sans crainte, lorsqu'en 1622, Ernest de Mansfeld, cet intrépide aventurier qui lutta avec une poignée de bohémiens, de vagabonds et de bandits contre toutes les forces de l'empire d'Autriche, transporta le théâtre de sa guerre sur les bords du Rhin et dans les Pays-Ras. Son armée vivait de pillage ; et la Flandre, la Champagne, l'Alsace virent leurs campagnes ravagées par ses mobiles et cruels frères d'armes ; les dames des Longueaux tremblèrent de recevoir la visite de ces terribles pèlerins ; elles vinrent se réfugier dans leur maison de Reims, et sollicitèrent la faveur de n'en plus sortir. Le conseil de ville leur refusa d'abord la permission de s'y fixer ; néanmoins, elles y restèrent. Au bout
de quelques années (1632 ou 1633) , des lettres émanées du pouvoir royal les autorisèrent à s'établir à Reims ; en 1641 , des lettres-patentes confirmèrent publiquement la grâce que les religieuses avaient obtenue. L'intervention de Louis XIII était de nature à rendre la ville plus traitable ; et bientôt les filles de Fontevrauld parvinrent à conclure avec elle un traité qui régularisait complètement leur position. Il fut convenu qu1 elles habiteraient hors de l'ancienne cité : le terrain y était déjà rare , et on voulait peupler le nouveau territoire de Reims. Ce fut dans la rue du Jard qu'elles choisirent leur asile, et bâtirent d'abord une modeste maison ; une pauvre chapelle s'éleva près d'elle. En 1675, elles furent remplacées par une église et un bâtiment conventuel. Leurs dots accumulées et la charitéipublique payèrent les dépenses qu'il fallut faire.
Au-dessus de l'église s'élevait un dôme arrondi , assis sur une base carrée, surmonté d'une flèche ; un grand autel couronné d'un baldaquin décora le chœur en 1717 ; des autels en marbre de même nature s'élevèrent à ses côtés ; une rosace décorait la façade de l'église. Au-dessous, une petite fenêtre livrait passage au jour. Les extrémités du transept étaient éclairées de la même manière. Cinq verrières brillaient de chaque côté de la nef. Le chœur regardait le nord-ouest : c'est dans son sein que priaient nuit et jour , enveloppées dans de longs voiles, les religieuses des Longueaux.
Elles donnaient quelques moments de leur vie solitaire à l1 étude de la musique. Le mur qui séparait le chœur de la nef les dérobait aux regards pendant les offices. La jolie voix des jeunes sœurs révélait seule aux hommes que les anges priaient pour eux. En 1793, le monastère fut vendu et détruit. Les religieuses, au nombre de trente-cinq, furent dispersées. Elles jouissaient de cinq à six mille livres de rente ; ce qui donnait , pour la dépense de chacune, de cent cinquante à cent soixante francs. Nous ne croyons pas que la philosophie ait encore trouvé le moyen de faire vivre de pauvres femmes honorablement à si bon compte.
Le terrain qu'elles occupaient était situé entre les rues de la Chasserie, de Venise et du Jard. Les bâtiments longeaient cette dernière rue, sur laquelle donnait leur entrée principale. Elle porte maintenant le n° 30.
Aujourd'hui, sur ce vaste terrain se trouve une filature de laine des plus importantes. Ce grand édifice est construit avec les pierres qui proviennent des ruines de Saint-Nicaise.
Dans le haut de la rue du Jard vient aboutir la rue Marlot. Sous cette nouvelle dénomination, choisie en l'honneur du savant bénédictin dont Reims fut la patrie, on a compris deux anciennes voies formant coude et donnant de l'autre extrémité dans la rue Brûlée : nous voulons parler des rues des Treize-Maisons et de Robin-le-Vacher.
La rue Robin-le- Vacher rappelait que les archevêques de Reims étaient restés propriétaires de ce terrain , qu'ils y avaient une ferme où ils entretenaient de nombreux troupeaux. Le fermier était tenu d'avoir des vaches dont le lait était destiné aux pauvres des hôpitaux fondés par nos prélats. Cette circonstance finit par rester seule présente à la mémoire du peuple, et quand la ferme eut été absorbée par les concessions successivement faites sur son territoire, le souvenir du vacher des pauvres fut conservé par leur reconnaissance.
La rue Robin-le-Vacher était connue sous ce nom en 1328.
Parallèlement à la rue du Jard de la Poterne, on trouve la rue Hincmar, donnant d'un bout rue Neuve, et de l'autre à l'extrémité de la rue des Capucins, avec laquelle elle fait un coude. Le grand homme dont elle a pris le nom lui est entièrement étranger ; mais le conseil municipal, en attendant qu'un monument s'élève à la mémoire du savant prince de l'église, a cru devoir inscrire son nom au coin d'une rue.
La rue Hincmar était, avant ce nouveau baptême, divisée en deux parties ; chacune avait son nom. L'entrée de la rue Brûlée était leur point de séparation.
Celle qui aboutissait à la rue des Capucins était jadis une voie ouverte au milieu des terres cultivées en jardinages ; alors comme de nos jours, les haies
étaient formées d'épines aux blancs bouquets , d'églantiers aux fleurs roses, aux fruits de corail ; parmi eux le moelleux sureau trouvait place. Au moyen-âge et dans le bas langage rémois, on le nommait, dit-on, Suzainou Susin. Aux environs de Reims était aussi un bois qu'on ne désignait pas autrement ; il fut détruit lorsqu'on fortifia la ville contre les Anglais. La rue portait le même nom. Bidet l'appelle encore la rue des Étaux.
La seconde portion de la rue Hincmar formait la rue des Morts ou du Cimetière-Saint-Denis : nous regrettons , nous, ces sombres r;dé nominations. Le champ du repos de cette antique abbaye longeait la rue ; là descendaient les trépassés de l'Hôtel-Dieu de Reims, ceux de la paroisse Saint-Michel, ceux qui mouraient sur le territoire du monastère de Saint-Denis ; c'est là que pendant des siècles sont venus s'amonceler les vieilles familles de Reims, les pauvres gens que le seigneur égalait aux riches en les appelant à lui.
Le cimetière dont s'agit fut fermé en 1787. Le lieu de la sépulture commune fut indiqué hors de la ville , près de la porte de Mars. Les habitants de la rue des Morts se plaignaient du voisinage.
L'église des Jacobins , dont nous allons parler dans un instant , eut une entrée sur la rue des Morts. A peu près au milieu de cette rue tombe la rue Brûlée ; de l'autre côté elle aboutit à la rue du .lard. Son nom lui coûta cher. Elle le doit à
un incendie qui, en 1610, la détruisit en grande partie. Le feu commença du côté de la rue du Jard. Vingt maisons furent brûlées : indè rumen. Pussot raconte, dans ses mémoires, cet effroyable sinistre. On conçoit que le peuple en ait gravé le souvenir au coin de la rue qui en fut la victime.
Sur le plan de Legendre, la rue des Morts porte le nom de rue du Bourg-Saint-Denis. C'est une erreur du burin. On la nommait aussi rue des Jacobins ou des Frères-Prêcheurs. C'est en effet sur cette voie que donnaient leur jardin et l'entrée principale de leur église.
L'archevêque Albéric de Humbert avait rencontré Saint Dominique lors des Croisades conduites contre les Albigeois, vers 1212 ; à son retour à Reims , il le pria de lui envoyer quelques prédicateurs de son ordre. Ce ne fut qu'en 1220 qu'on les vit arriver ; à cette époque, le siège archiépiscopal était occupé par Guillaume de Joinville ; il ne put faire accueillir immédiatement les envoyés du rigide apôtre. En 1225 seulement, la ville consentit à leur donner asile ; ils se fixèrent d'abord au château de Mars , ensuite , en 1239 , rue Neuve , où ils élevèrent une maison ; ils la cédèrent en 1245 aux chanoines réguliers du Val des écoliers. Ils vinrent alors s'établir dans un terrain situé entre Saint-Marcoul , la rue Neuve , la rue Brûlée et la rue Hincmar ; ce fut là qu'ils restèrent.
L'abbaye de Saint-Denis leur donna sur ces terres
un vaste emplacement. Des aumônes abondantes , obtenues par des promesses d'indulgences, leur permirent d'élever un couvent et une église qui fut placée sous l'invocation de Saint Dominique ; elle fut consacrée par l'archevêque Pierre Barbet [1280- 1290].
Cette maison prospéra bientôt et devint la seconde de l'ordre. Le couvent était considérable ; on y donnait l'hospitalité aux frères voyageurs et aux étrangers. Dans la grande salle se tinrent à plusieurs reprises les chapitres provinciaux.
Les jacobins professaient la théologie avec succès, leur savoir et leur éloquence étaient célèbres. En 1222, avant même que la communauté fût définitivement installée, Pierre de Reims attirait la foule aux sermons qu'il débitait à Paris, et devenait provincial de l'ordre en France.
A la fin du xme siècle, encore brûlant du zèle qui avait enflammé leur saint fondateur , ils avaient tenté de jouer à Reims un terrible rôle et d'y établir le redoutable tribunal de l'inquisition.
Dans les xive et xve siècles, ils accusaient hautement et inquiétaient les gens qui avaient le malheur de n'être pas de leur avis en tous points. Les curés se plaignaient de leurs empiétements sur leurs droits. L'archevêque et le Chapitre furent obligés d'imposer silence à frère Nicolas Pin guis , qui en 1-441 prenait le titre de vicaire de l'inquisition, parlait en son nom et jetait la terreur dans les consciences timorées.
Dans un coin de l'église, on voyait, à la fin du xvme siècle, quelques épitaphes relatives à la famille des Chàtillon. D'abord, elles étaient placées dans le chœur, près du maître-autel. Plus tard on les vit dans la chapelle de la Vierge. Mais quand le dernier des Chàtillon eut quitté ce monde , sous le règne de Louis XV, les jacobins , oubliant les largesses dont les avaient comblés ces pieux et braves chevaliers, rejetèrent à l'écart les marbres funéraires qui rappelaient et les bienfaits et les bienfaiteurs.
C'est aussi dans cette église que fut déposé le cadavre d'Antoine de Saint-Paul, soldat de fortune, maréchal de la Ligue, tué en 1594 par le duc de Guise.
L'église des Frères-Prêcheurs était une des plus remarquables de Reims par son architecture : elle comptait trois nefs ; dix-huit arcs-boutants faisant arcades, appuyés sur les bas-côtés, soutenaient le haut de la nef supérieure.
Le haut de la façade était décoré de deux tourelles suspendues. Une verrière assez considérable en occupait le centre. Au chevet de l'église était un clocher en pierre, aigu , sculpté avec assez de délicatesse. Une flèche qui le terminait, s'élevait entre quatre clochetons sculptés en pierre.
Dans la chapelle de la Vierge, sise derrière le maître-autel, était une grotte où se trouvait un saint-sépulcre. Les figures étaient d'une taille colossale. Cet antique monument était situé près de la chapelle consacrée à la confrérie du Rosaire.
On trouvait aussi dans la nef collatérale et méridionale un tombeau de pierre sur lequel le Christ était étendu ; aucune autre figure ne raccompagnait. Ce monument , si Ton en croit Povillon- Piérard , n'avait pas été fait pour la place qu'il occupait, et avait été apporté là par suite de circonstances oubliées aujourd'hui.
Dans une chapelle placée sous l'invocation de Notre-Dame-de-Pitié, on vit long-temps les tombeaux de Jehan de Chastillon, mort en 1597, et de Béatrix de Châteauvillain, sa femme, dècédée en 1414. Leurs statues, de grandeur naturelle, étaient couchées sur le monument. Les armoiries des illustres défunts étaient sculptées à l'entour.
11 est un point qui rattache étroitement l'histoire du couvent des Jacobins à celle de Reims : leur grande salle eut de tout temps le privilège d'être choisie comme lieu de réunion par les habitants, quand ils étaient appelés à délibérer sur leurs affaires.
La dernière fois que le peuple y fut convoqué, ce fut le 16 mars 1789. A 8 heures du matin, les trois ordres du bailliage de Reims s'y rendirent : il s'agissait de nommer des députés aux états-généraux de France, et de dresser les cahiers de doléances. La noblesse, le clergé, le tiers-état se haranguèrent mutuellement, tous jurèrent amour à cette France, à ce prince qui n'avaient plus que quelques jours de bonheur à attendre.
On connaît les imprudences et les faiblesses de l'Assemblée constituante : elles perdirent la monarchie , Tordre public périt avec elle, et la grande salle des jacobins fut le théâtre de nouvelles réunions. C'est là que s'établit le club des Amis de la Constitution ; on y prononçait entre autres discours l'éloge de Mirabeau, et l'on y combattait un autre club du même nom, qui faisait de l'éloquence dans l'ancienne salle du Chapitre.
Dans celle des Jacobins , on avait mis un tableau sur lequel on devait inscrire les noms des Rémois morts en combattant pour la défense du sol national. Le premier qui fut tracé fut celui d'un jeune homme nommé Deligny, tué près d'Arlon.
Les bureaux du club se tenaient dans une sacristie dite de la Vierge ; c'est là qu'on recevait les offrandes faites à la patrie ; c'est là qu'on voyait une citoyenne âgée de six ans apporter cinq chemises et prononcer un discours écrit de sa main ; des citoyens déposer les effigies des ci-devant saints, ou des médailles de cuivre à l'effigie de Capet le guillotiné ; un enfant apporter un sabre pour couper le cou au dernier des tyrans ; un maréchal-ferrant du faubourg Cérès présenter un petit républicain qu'il venait de recevoir des mains de la nature, et que le président baptisait du nom d'Epaminondas.
Là se faisaient entendre de violentes motions contre les nobles, les prêtres, les fabricants, les marchands ; on n'épargnait même pas les cabaretiers.
Pendant que toutes ces déclamations occupaient l'attention publique, le marteau du démolisseur faisait tomber Y église ; sur son emplacement on ouvrait la rue du Couchant ou des Jacobins ; elle donne d'un bout dans la rue Neuve, de Vautre rue Brûlée. Les bâtiments conventuels sont encore debout, au moins en partie ; on les trouve au bout de la rue, à gauche en venant de la rue Neuve. Des étages ont été ménagés dans les grandes salles et dans une partie de la nef qui fut épargnée.