‹ ReimsChapitre 6 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quartier de Venise. — Rue de Vesle. — Rue de Saint-Jean* sur-le-Jard. — Le Canal. — La Vesle.

aralLèlement à la rue du Jard se placent celles qui sont nommées en tète de ce chapitre ; elles n'en font qu'une qui aboutit d'un côté à la rue Neuve , de l'autre au canal et jadis aux remparts. Elles furent tracées sur les terrains situés hors de l'ancienne cité. Les murs qui les réunissaient à la ville, et qui viennent de tomber, furent élevés par le roi Jean : ils achevèrent la grande enceinte, et fermèrent la dernière partie ouverte à l'ennemi.

Sous Philippe de Valois, les fortifications entouraient la ville, excepté l'espace compris entre la

rue de Moulin et la porte de Vesle. On avait compté sur la rivière.

Ce terrain, jadis en pleine culture, est encore aujourd'hui occupé par des jardiniers-maraîchers. La révolution nomma rue de l'Agriculture la rue de Saint-Jean sur le Jard. Dans la rue de Venise, les jardiniers ont fait élever une statue de Saint Fiacre, leur patron. Ainsi, la civilisation moderne a su respecter les traditions locales.

Ce territoire n'avait pas de nom spécial avant le commencement du xme siècle, ou du moins nous ne lui en connaissons pas. A cette époque, la population sortait de la ville antique et bâtissait dans les champs. Les archevêques voulurent l1 empêcher de se disperser au loin, et cherchèrent à la concentrer. Guy Paré, en 1205, eut l'idée de créer une commune entre la Vesle et Reims. Il lui donna un maire particulier, qu'on devait prendre parmi les habitants, pourvu que l'un d'eux fût capable de remplir ces importantes fonctions ; il devait prêter serment à l'archevêque et recevoir en son nom les quinze deniers de cens qui étaient exigés de chaque cultivateur ; il avait la mission de rendre la justice, mais il ne pouvait connaître des causes dont l'intérêt excédait sept sous six deniers. L'archevêque se réservait les droits de suzeraineté et de haute justice. Les franchises qu'il concéda firent leur effet. Le quartier se peupla sous la protection archiépiscopale. Les successeurs de Guy Paré achevèrent son œuvre , en n'exigeant

plus de redevance. Elle ne fut payée que jusqu'au milieu du xvie siècle.

Le nouveau bourg fut appelé la mairie de Venise. Marlot, dans son histoire latine de Reims, emploie, pour désigner ce terrain, les mots de Vicus de Venitiis. Le livre de la Taille, en 1328, écrit Venisse ; dans une charte de 1240 , figure un bourgeois nommé Gerbaudus de Veniscld. Comme on le voit, l'orthographe du nom varie, mais il reste toujours le môme.

On a cherché pourquoi le nom de Venise avait été donné à cette partie delà ville, et on est réduit à choisir entre des conjectures plus ou moins plausibles. La Vesle n'a pas toujours coulé aux lieux où elle passait encore en 1842. Le lit qu'elle perdit il y a deux ans , datait du xive siècle. Jusqu'à cette époque , elle se divisait en bras nombreux qui partaient à peu près de la rue de Moulin, et sillonnaient tout le sol occupé par les rues de Venise, du Jard , de Vesle ; les eaux allaient vers Saint-Jacques , traversaient la Couture et se jetaient , au bout de la rue de Châtivesle , dans le lit dont on vient de les chasser.

Le xme siècle était l'époque des croisades ; les chevaliers et les pèlerins allaient généralement s'embarquer à Venise. C'était encore souvent dans la cité de Saint-Marc qu'ils retrouvaient la Terre- Ferme en revenant de Terre-Sainte.

Peut-être trouva-t-on quelques rapports entre

îa ville aux mille canaux et la nouvelle commune arrosée de ruisselets. La maison du maire ou majeur était elle-même entourée de rigoles ; pour y parvenir, il fallait franchir un petit pont de bois : aussi désignait-on le tribunal du lieu sous le nom de la Planchette de Venise.

Quoi qu'il en soit, vers 1358 la Vesle fut rejetée au-delà des remparts : le territoire de Venise fut desséché et ne garda plus d'eau que ce qu'il lui en fallait pour la culture des terres. Des abreuvoirs , des fossés d'irrigation sont tout ce qui reste de l'ancien état des lieux , et rien aujourd'hui ne rappelle aux yeux les rapports qu'ils pouvaient avoir avec Venise la belle , Venise aux gondoliers chanteurs»

Les bas-côtés de la rue de Venise ne furent pavés qu'en 1824.

La rue St-Jean-sur-le-Jard, qui commençait au carrefour qu'elle formait avec les rues de Venise, de la Chasserie et de Folle-Peine , allait aboutir aux remparts. Peut-être son nom vient-il de ce que les habitants de ce quartier, qui n'avaient pas d'église, étaient attachés à la paroisse de Saint-Jean-Césarée, située près de Saint-Nicaise.

La chute des remparts a changé l'aspect de ce quartier, jadis triste et désert ; la Vesle, qui passait à leurs pieds, vient d'être rejetée plus loin et de faire place au canal qui joint l'Aisne à la Marne. Reims est ainsi comprise dans le vaste réseau de navigation qui lie le nord de la France aux provinces du midi.

Depuis près de trois siècles on pensait à rendre la Vesle navigable : on ne l'eut pas plus tôt jetée hors de la ville , que Ton s'aperçut de la perte que Ton avait faite ; on songea dans les xve, xvie et xviie siècles à réparer cette faute. Le 22 septembre 1574, Messieurs Dorigny , Bignicourt et Gillet chargèrent au loin un bateau de transport, et parvinrent à le faire arriver à Reims. Le peuple, debout sur la rive, applaudissait à ces généreux efforts, et saluait de ses acclamations les nouveaux Argonautes.

En 1605 et 1613, le conseil de ville faisait sonder la rivière et commencer des études pour la rendre à la navigation. En 1614, il allouait une somme de 72,000 livres pour entreprendre les travaux qui devaient la faire rentrer en ville et agrandir son lit. En 1622 il fallut renoncer à ce projet : l'argent avait une autre destination.

En 1633, la commune, qui cherchait à utiliser son cours d'eau, faisait élever une foulerie du côté de la tour Chantereine. En 1638, elle bâtissait près de là une papeterie, qui fut détruite en 1725. La foulerie lui survécut.

Aujourd'hui les vœux des anciens Rémois vont être comblés : une nouvelle enceinte renfermera le canal et le nouveau lit de la Vesle dans l'intérieur de la ville. Un vaste port s'ouvre sur les terrains jadis concédés par les archevêques. Un quai l'encadre et s'étend de la porte de Vesle à celle de Fléchambault.

Sans doute des plantations vont le décorer. Puisse leur frais ombrage abriter un jour les matelots fatigués ! puissent ces rives nouvelles voir arriver matériaux, denrées et marchandises ! puisse un jour la rue de Venise mériter de nouveau son nom et conduire aux bords où retentiront les chants graves des mariniers, où flotteront les riantes banderolles!

Dans l'ancien temps , aux jours de fête, on donnait au peuple , sur la Yesle , le divertissement du jeu de Fanguille. Un jeune peuplier, dépouillé de son écorce, frotté d'huile ou de savon, était incliné sur les eaux. Son tronc était fixé sur la terre. Sa fine tête effleurait Tonde ; de ce côté, à l'aide d'un fil, était attachée l'anguille mince et fugitive. Il fallait s'avancer sur cette perche flexible jusqu'au bout, là se baisser et prendre la mobile captive : il est inutile de dire combien le triomphe était difficile. Les gens assez hardis pour entrer en lice tombaient presque toujours à l'eau. D'ailleurs, il était défendu de revenir sur ses pas, il fallait vaincre ou périr, c'est-àdire se jeter dans l'onde. La foule, rangée sur les rives autour des prétendants, encourageait les plus habiles, raillait les plus maladroits, et riait sans pitié lorsque le courage malheureux cachait sa défaite dans l'humide élément. Les graves conseillers de la ville ne dédaignaient pas d'assister à cette joyeuse fête, c'est ce qu'ils firent notamment le 50 mai 1659. Celui qui triomphait recevait une récompense ; puis vainqueurs et vaincus arrosaient d'innombrables et

bruyantes libations une savoureuse matelotte, dont la pauvre anguille faisait le morceau d'honneur.

Pourquoi ces jours de joie ne reviendraient-ils pas sur ces rives que l'homme vient d'embellir? Aux murs noircis par le temps , qui rendaient la ville captive, succède une vue riante. L'œil découvre de toutes parts jardins et prairies ; au loin la forêt de Montehenot, les pampres de Sillery parent l'horizon, comme en un jour de fête l'amitié décore de fleurs son toit hospitalier. Sur le miroir des eaux viennent se refléter de riants bosquets, et avec eux les premiers rayons du soleil levant, les flammes d'adieu qu'il jette à son déclin. De ce côté, l'âme oublie la vie des villes, ses chaînes de fer , ses déceptions cruelles et ses soucis brûlants. Là l'air est pur, et devant ces verts coteaux, devant le soleil qui s'en va si majestueux , il est impossible de ne pas croire un instant que l'homme est bon et qu'il peut être heureux.

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