CHAPITRE XXXIII
Quartier de la Halle-Saiot-Remi. — Place Saint-Timolbée. — Ruo Dieo- Lumière. — Les Fouleries. —Les MouHos à Tent. — La Maison FaTry.— Le Moulin d'Huon — F^ Moulin de Vrilly. — Les Crayères.
A rue des Créneaux , que nous avons un peu perdue de vue, fr^ nous conduit sur la place ^ Saint-Timothée. On vient de la nommer ainsi pour rappeler Féglise f son ancienne voisine.
Il est fâcheux que pour conserver quelques souvenirs, on en ait sacrifié d*autres non moins intéressants pour l'histoire de Reims. La place Saint-Timothée est celle de la halle Saint- Remi. Là commençait le ban Saint-Remi. Il se divisait en grand ban et en petit ban. Le petit compre-
naît les terraifis sis hors la ville, entre àaint-Bernard et le moQlin de Vrilfy ; le grand embrassait toat le bourg Saint-Remi proprement dit. Au xv« siècle déjà on y comptait de trois à quatre cents feux. 11 était très--distinct de la ville , quoique compris dans Fenceinte commune, et conservait encore son administration indépendante et sa justice spéciale. Toutes les proclamations s'y faisaient au nom du roi notre sire , et non à celui de rarchevèque. Le bourg avait son couvre-feu qui sonnait à huit heures du soir.
Cependant les archevêques y percevaient quelques droits, et sur la halle on voyait dès 1325 une maison connue sous le nom de la Vicomte, où se tenaient les officiers qui les recevaieht. Au ban Saint-Remi , comme dans la grande halle de Reims , on connaissait les privilèges du f usche-marché , ou marché-franc.
MM. de Saint-Remi possédaient sept fours banaux où les habitants devaient faire cuire leur pain ; la mairie de Saint-Martin en avait un connu sous le nom de Four de Pissechien. Ces fours banaux étaient loués à ferme et parfois à vie. Entre Saint- Martin et la rue F^erdue, il y en avait un neuvième , connu sous le nom de Four-Chetivelle ; il était libre, ][ allait qui voulait. Cette franchise était un frein mis à la cupidité des boulangers féodaux. Son nom nous semble rappeler rarchevèque Ivelle [1S44-1950], et par suite un service rendu par lui aux indigents.
De l'autre cété, ^ns la partie de la place où vient
aboutir la rue du Cerf, était une croix de fer haute de Wngtrtrois pieds, posée sur un piédestal de pierre à huit faces ; deux degrés en formaient la base. Ce monument était connu sous le nom de la croix de SaintpRemi. Lorsque Tapdtre français eut quitté ce monde, on transporta ses restes mortels dans Téglise Saint-Timothée qu'il avait choisie pour le lieu de sa sépulture. I>éjà le cortège funèbre était arrivé au point où nous sommes, quand les porteurs déclaré* rent qu'ils ne pouvaient plus avancer. Le cercueil était devenu si pesant qu'on ne pouvait plus le soulever. Que va-tron faire? on cherche quelle peut être la volonté du ciel. On pense à porter le saint corps dans les églises voisines de Saiotr-Timothée. Vainement on les nomme, le corps reste fixé sur le sol. On songe alors à la petite chapelle Saint-Christophe, élevée au milieu d'un cimetière qui se trouvait sur la gauche. Aussitôt le cercueil redevient léger. On se remet en marche, et bientôt le pauvre oratoire reçoit dans son sein les reliques du grand évèque» C'est en mémoire de cet événement qu'un de ses disciples, nommé ÂdcJold, érigeala croix dont s'agit. En 1789, elle menaçait ruine : les voisins demandaient qu'elle fût refaite ou placée autre part. La révolution mit un terme à leurs craintes en safipri:mant le monument.
En traversant la place Saint-Timothée , on arrive à la rue Dieu-Lumière. Nous parlerons de son nom en traitant de la porte qui la terviine.
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A rextrémité de la rue est la porte de Dieii*Lomière. ADJoard*bai une simple grille fait toate sa défense; elle avait un antre aspect du temps de nos pères. Quand Tenceinte, acheyée dans le xiv« siècle, eut réuni le bourg Saint-Remi à l'ancienne ville , il fallut ouvrir de ce côté des issues sur différents points des remparts. La porte Dieu-Lumière fut du nombre : elle remplaça sa voisine , la porte Saint- Nicaise, qui Ait alors murée.
La porte fut reconstruite à neuf en 1620 ; les ouvrages qui la défendaient furent simplifiés et prêtèrent moins de prise à Fartillerie.
En 4818, on trouva le passage trop étroit, et la porte de 1620 fut démolie. Des travaux de cbarité furent organisés sur son emplacement.
Le 6 mars 1814, la porte Dieu-Lumière et toute la portion du rempart comprise entre Tancienne porte Saint-Nicaise et celle de Fléchambault furent attaquées par le canon de Tarmée russe. Elle pénétra dans la ville après six jours de combat et de bombardement. Leur armée était forte de quinte à seiie mille bommes; la ville de Reims n^avait pour se défendre que la garde bourgeoise, quelques invalidesy six cents cavaliers commandés par le général Defrance et trois cents grenadiers.
En 1657, la trompette guerrière faisait entendre des fanfares de victoire sous la voûte de la porte Dieu-Lumière. Cette fois c'était le drapeau national qû rentrait en triomphe dans nos murs. La cavalerie
du comte de Grandpré, les milices rèaioises venaient de battre près de la Pompelle les bandes espagnoles dtt comte de Montai, gouverneur de Rocroi . |
C'est par cette porte que, le 13 avril 1606, Henri 1 V entra dans Reims : il venait de faire la paix avec le duc de Bouillon. La foule courait sur son j
passage, les acclamations les plus affectueuses le saluaient de tous côtés. « Je ne croyais pas, dit le bon . prince, être tant aimé dans Reims. » C'est avec ce I seul mot qu'il se vengea de la ligue et de ses fureurs. |
C'est encore par cette porte qu'en 1585 la ville i
fut livrée au duc de Guise, malgré les efforts de MM. Coquebert et Parent.
Le 16 juillet 1429, sous la voûte ogivale du vieil édifice défilait un des plus glorieux cortèges que jamais on v!t en France.Devant lui fuyaient par une autre porte de la ville le léopard et son drapeau bariolé. Devant lui se dispersaient les factieux, les rebelles et les traîtres qui livraient la France à l'étranger. Sous la Manche bannière qu'il ramenait dans Reims entraient l'amnistie généreuse, la paix et la concorde qui font la prospérité des grandes villes. Ce cortège était celui de Charles Yll, de Charles le Victorieux, celui de Jeanne d'Arc, de la libératrice d'Orléans. Ils venaient, celle-ci terminer son héroïque mission, celui-là commencer un règne dont les derniers jours furent glorieux et prospères.
Il est temps de parler du nom de notre antique
porte. Celui qu^on lui donne de nos jours est moderne. Son étjmologîe est matière à discussion. Ce qui est certain, c*est que chaque siècle Ta reproduit suivant ses inspirations capricieuses. La porte re«garde Torient et le midi. Le ivii* siècle mit à la mode le règne du soleil, et on eut Tidée de substituer les mots Dieu et liumière aux dénominations diffèrentes,contradictoires, écrites de vingt manières^ que les titres, les historiens et la voix du peuple donnaient au monument qu'on venait de détruire. Non loin de là, mais au dehors de la ville, s^élevait un hôpital où les pèlerins venant à Reims, les pan- ▼res, les voyageurs malades recevaient secours et assistance. On ne sait à quelle époque fut fondée cette maison religieuse. Dans Torigine elle fbt peut-être une léproserie. Sa position extrà-muros confirmerait cette opinion; elle se trouvait à gauche, à 180 pas environ de la porte Dieu-Lumière, vis-à-vis du point où s'élève la Tour-du-Puits. Les fossés de la ville furent creusés sur son terrain. Cette maison, dont la surveillance appartenait au doyen du Chapitre de Reims, dépendait du couvent Saint- Bernard, bâti sur le Jura ; aussi Fappelait-on parfois le prieuré de Saint-Bernard. Mais elle portait un autre titre qui varia avec les âges; au xin^ siècle, c'était rhôpital de Dei merito, de Deo metnlo, IH merito. Ce premier nom, qui pla^tla maiscfn sous l'invocation des mérites du Christ, si nous ne nous trompons, fut traduit par les mots i Diex le mérita
Di le mérite. Dieu le mérite. Le laogage populaire tend géoénlement à abréger les mots ; aussi k ces deux phrases vit-on succéder bientdt les mots de : Di li mire, Din li mire [1285], Diea li mire. Sur le plan de 1665 on lit : Di lumière.
Du même côté, un peu plus loin, on aperçoit un monument semblable à une pagode, haut de 66 pieds, divisé en sept étages : c'est là que fut placée la machine exécutée par le révérend père Férj, minime et professeur de mathématiques à Reims; elle servait à foire arriver dans la haute ville les eaux destinées à alimenter les fontaines de raM>é Godinot. Sur une plaque de marbre noir placée audessus de la porte d'entrée de la pagode, on lit cette inscription :
« A la mémoire de M. JeanGodinot, chanoine de Téglise métropolitaine de Reims, bienfaiteur de cette ville, qui lui doit rétablissement de ses fontaines« Tan de grâce 1748. M. Jean-Louis Lévesque de Pouilly étant lieutenant des habitants. »
A gauche de la porte Dieu-Lumière on trouve les crayères ; on ignore Tèpoque à laquelle leur exploitation fut commencée. La tradition place dans leur intérieur les premiers autds chrétiens de nos contrées ; ce serait sous leur sombre voûte que se serait foit entendre la parole de Dieu tout le temps que la persécution promena ses sanglantes rigueurs dans les Gaides.
Plus tard les protestants, rajeunissant la vieille tra-
éition cbrètienne, se rèuirirent dans les catacombes rémoises pour j écouter le prêche défendu. La réforme Il Reims fut toi\jours combattue par la haute influence de la maison de Lorraine ; et le cakinftme ▼écut long^temps dans nos murs obscur ou proscrit.
G*est par la porte Dieu-Lumière que sont sorties les dernières processions qui se sont rendues à la Pompelle : c'est ainsi qu'on nommait un point de la route de Châlons. Là furent conduits et massacrés Saint Timothée, ses compagnons et Saint Apollinaire.
Pour honorer leur mémoire, on se rendait à la * Pompelle le jour anniversaire de leur martyre ; une procession j portait les châsses qui renfermaient leurs reliques.
La route à suivre était longue, et il fallait, surtout autrefois, faire des haltes et changer souvent les porteurs des châsses ; on avait divisé la route en sept stations marquées par des croix.
La septième et dernière croix était celle de la Pompelle.
Avant de quitter la porte de Dieu-Lumière, jetons un coup-d'œil sur les remparts qui sont entre elle et la porte Gérés. Ils datent, nous Favons dit, du xiy* siècle et sont construits en craie et blocailles. Les murs qui les couronnent ont trois larges embra» sures qui permettent de voir la campagne.
Sur ces remparts sont aussi trois terrasses ou plates-
teorelles rar les bords de la Vesle, ensotte la Umr Notre-Dame, sise vis*4-*Yis la grande église, et enfin la tour Saint-Victor, cennne ^dn lecteur. Tous ces murs et bastions viennent de tomber pour faire place au canal et à son port.
La porte Flècbambauh donnait son nom à la rue qui 7 conduisait les habitants de Saint-ltemi. Elle devint, en 1793, la rue de la Montagne. Il était plus fiicile de changer son nom que d*en indiquer Torigine. Comme une tradition monarchique plus ou moins fabuleuse s'y rattachait, à tort ou à raison, il dut périr.
Quoi qu'il en soit, ce quartier fut long-temps inhabité ; des bois, des sépultures, des vignes même» k couvrirent long-temps. Nos vieilles chroniques nous montrent les vendanges aux portes de Reims. Saint Bemi possédait des vignes sous les murs àeDurœorty peut-être sur ce terrain»
Au x^ siècle, il c om m enç ait k se peupler ; le ban Saiol^Aerni se fiannait, lorsqu'un neveu de Tardiev69tte Odalrie [962-870] est tué dans une des Mt^lcriei qui s*y trouvaient, au moment où il veut icnpèeher une qinerelle entre des gens ivres. Le prélat jeiî^a qu'on M remette le meurtrier, et comme on n'obët pas asset vite à ses ordros, il livre le {auboui|p il aas liomnès d'armes» La aeU^tesqtio pille Je^^mai^ sons, les rase et les iirûle. OdaUic àéftnd de relever fie queile fiçr et la flamme ont déUioît»
Il maurttl faiealôl, et de iKHiveaux bfttinents surfireat sur les milles «pi'il avait fdtes. L'archevêque AdalheroD [97^988] encouragea ees oonstructioiis. Tout ee territoire appartenait aux archevêques; il lé donna àTabbaye de Saiiit*Rani. Renaukl, son suc-^ cesseur, confirma cette concession en 989.
On appdait dos SainIrRemi un vaste terrain si- Iné vUrÀ-^vis l'abbaye ; il avait nne issue 4ur la rue Flèchambanlt, du côté de la Vesle. Cette longue voie e&istait dès le xu* siède, nais ce ne fut que de 1745 à 1751 qu'elle se prolongea jusqu'à la place Saint-Rerai. Dès 1430, nous la voyons nommée rue de Frichembauld.
A son extrémité se trouvait la porte bâtie daits le ;xiv« siècle et dènoUe énl78a. ElleétflAdèfeaéise par la Vesle qui passait à ses pieds. Un pont-levis se levadt et. s'abaissait à .voloptè sur le» eau» ; * en 1699 il fiit répiré par le Ghapitiw de Notre-Dame, qui y était oUigé. Ce pont, rondu plus tard immobile, fut coupé pendant la.guenN| de 1814»
. Un peu auHldà de la porte, et entr^ les bras de b Vesle, était le moulin de Fiéchanteult. Ses revenus appartenaient att.Ghapitiëde Notre-Dame et à l'al^bafe deSai^t^emi* -
Ua peu plus loin, à l'endroit ou la route se sépare en diverses branches, ét^t la léproserie de Sainte^ Anne, destinée am femmes. Elle datait au moins de 1146 et s'appelait Jkmmi «onclî Lazari ad fmi* noê. La cbapeUe de l'hospice fut détrqite en 1750,
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sous le paoliûcal de M. de Roliaii. Elle daUit de i3il. Quand elle Umiba, une craa hit élevée à sa place. Une auberge voinne a conservé la mémoire du vieux moBumeni en preoaut pour enseigne la figure de Sainte Aline. Cet hôpitd relevait de k maison de Saint-Ijaiare, sise près de la porte de Vesle. Les deux établissements correspondaient par le chemin de Gourlancy ou Courcelaocj. Le nom de cette route était celui d'un fief sb de ce côtè^ dont le possesseur avait au xiv* siède le titre de dam<H6eau. Les biens de la léproserie fiirenC réunis à ceux de THôpiUl-Général en 463^
Cette partie de la ville, nommée faubourg Sainte- Anne, devint en i7d5 celui de la Montagne.
On le désignait aussi sous le nom de fiinbourg Fiécbambault.
RentFom dans Reims, tournoos à ^aucbe, et côtoyons les remparts et la Vesle, qui le«r servit si long-temps de défeuse* Elle n'étiât pas cependant toujours assez {jrc^oaide pour arrêter les courses de r ennemi. Quand ses eaux étaient basses , plusieurs points de son cours étaient imUqués comme faciles à traverser. Aussi avait-^m soin d^ placer en permanence des herses, des cbaossesHffappés et autres eUgios de guefre de nature à- gêner hraoïmes et chevaux.,
En suivant le rempart, nous arrivons à rentrée de la rue Folle-'Peine. De ce cété passaient jadis les eaui ^e la Vesle, qui venaient arroser les rues de Venise»
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éa Jàrd et h Goature. Dans les chartes de it96 et 4497, il «st question du droit de pècbe à» OqM de Fok'-Pmna, Dès i 588 nous voyons des habitants sur les bras de ce cours d^eau. Quand la Vesle fut re^ jetée aux pieds-des remparts, lé cours d*eau de Folle- Peine te dessèche, il devint une rue, et en 4450 nou» trmivons la rue Folle^Peîne. Â cette époque une enquête eut lieu pour préciser les limites du ban Saint-Remi ; 6t parmi les témoins entendus, les plus aneîeiis se souvenaient d^avoir vu les bateaux passer dans ia rue Folle-Peine et amener dans ce quartier les herbes des près voisins. Au bout de la rue Folle- Peine était une pierre percée d'un trou circuTaire , nommée Bonde, analogue k celle qui était rue de Monsieur. Une crosse était sculptée sur un de ses eôlés. Âtt pied de cette pierre se rencontraient le ban des archevêques et celui de Saint-Remi. Au coin de cette rue, en 4430, était une maison possédée par la famille Labarbe, dont nous avons dit les exploits. La voix du peuple donna le nom du cours d'eau à la me quMl remplaçait : il y trouvait un jeu de mots.
On vient de réunir à notre rue une voie qui la prolonge derrière la maison du Longueau jusqu'à la rue du Jard : c'est celle qu'on appelait en 1665 rue de la Sescherie, et dans le xviii* siècle rue de la Chasserie. Nous pensons que ce dernier nom est une altération du premier. La rue dont nous parlons, long-» temps déserte, se prêtait parfaitement à l'exposition